‹ CervantèsChapitre 6 sur 11 · PEUPLE SANCHO · texte numérisé non relu

PEUPLE SANCHO

Quoi que lui dise son maître, Sancho d'abord le croit. C'est qu'il l'aime ; il l'a choisi. Et il le croit sans le croire ; contre la raison, contre l'évidence, à ses dépens, malgré soi. Don Quichotte n'est pas seulement l'amour de Sancho : il est sa foi . «Je n'en doute pas» fait- il au moment où il doute le plus, sous le fouet de l'événement, sous une grêle de coups.

Ainsi l'idéal peut être l'intérêt suprême.

Peuple Sancho, il faut qu'on te bâtonnc pour t'empêcher de courir les aventures et de recevoir frottée sur frotlée : tu cherches les coups, y refusant d'abord ton échine plus que personne : mais tu y cours : il suffît que ce soit pour le bien et pour une idée noble, qu'à peine tu semblés soupçonner. 0 peuple Sancho, bon serviteur de l'Espérance.

Tu grondes, tu te fâches et tu pleures. Les côtes enfoncées, les reins en compote, tu ne sais plus où te fourrer pour dormir. Si tu n'avais les membres si solides et les dents à trois racines, il ne te resterait plus que des chicots dans la bouche ; tu serais cul-de-jatte et manchot depuis longtemps. Mais la vie n'est pas attachée moins vigoureusement à ta carcasse, mon

fils, que la foi à ton âme. Et tu ne quittes pas la tranchée, bon Sancho.

Ya toujours ! Tu ne veux pas rester à l'ombre, dans les cottes de ta femme.

Où ne te mène-t-on pas avec ton âne gris ? Un picotin lui fait oublier cent baisers d'étrivières. Et toi, tu noies dans le pinard d'un beau dimanche cent jours de jeûne et de rancune, où tu as bien maigri. Quand tu manges et bois ton saoul, le roi n'est pas ton cousin: il est ton frère. D'ailleurs, le grison et toi avez tous deux la ruade.

Tu es fort, tu es patient. Tu es sage. Tu es rustique comme un âne du Poitou. Tu es terre et chardon, blé plein et vin de côte. Et tu n'as pas moins d'esprit. que

ta monture. Tu as son œil, et cet œil est si beau que Junon te l'envie.

Plus tu grognes, plus tu es prêt au service.

Tu tires tout fardeau, et tu portes tout bât. Tu trames sur ton dos les pierres éternelles, qui servent à dresser Notre- Dame de Chartres sous le ciel. Sois béni.

C'est assez pour toi que tu suives le maître de l'œuvre, ton fou de Don Quichotte. Il est la pensée de la gloire que tu n'oses pas nourrir pour ton propre compte. Il est la sainteté de l'honneur que tu sers. Et servir ainsi, c'est être ce qu'on sert. Ils n'ont pas de Sancho en barbarie, ni de Don Quichotte, ni de Chartres.

Tu ne diffères de ton héros que par — G4 —

l'humeur. Quelquefois le grison a l'avantage sur Rossinante, la chimère. Maivous vous reposez, la tôle de l'un sur le garrot de l'autre.

Don Quichotte et toi, vous êtes encore Marthe et Marie. Or, que ferait Marie sans toi, brave homme?

La bonté du monde est faite de vous deux. L'un fait face à la vie avec une figure si grave et si longue, qu'on est tout surpris de le voir rire. Et l'autre pleure, quand il faut, avec ces bonnes joues qu'enfle une risée éternelle. Celui-ci est largement assis, même quand il chevauche ; et celui-là est à cheval, même dans son lit.

Vous faites croire tous les deux à l'ex- — 6S —

cellence de la vie et de l'homme, L'un paysan, l'autre chevalier; l'un farci de proverbes, l'autre tout embaumé délivres et de poèmes ; Sancho. bien au fait de la terre ; et Don Quichotte, qui vole au-dessus du sol, comme le feu ailé de l'esprit.

Mais grâce à vous deux, l'un qui sème l'idéal et l'autre qui le reçoit dans le sillon, le ciel n'est point en vain l'hôte attendu et l'époux divin qui visite la terre.

« Qu'il reste vil, celui qui se tient vil!» Parole sublime, l'une des plus grandes qui aient été dites, et des plus selon mon cœur. Jamais volonté plus pure ne s'est peinte d'un trait plus fort. C'est ici la devise des princes et du plus haut, plus prince que Montmorency, plus haut que Charlemagne, plus haut qu'Arthus et les

douze pair> : c'est la devise d'un homme libre.

Et peuple Sancho lance un digne répons à l'antienne : « Amen, dit-il. Je suis un vieux chrétien : n'est-ce pas assez pour faire un comte? » Il ne bouffonne pas. Nous rions de la panse et non pas de l'idée. Oui, ce peuple-là vaut bien les marquis et les rois.

VISITE A DULCINEE

Nul n'a vu Dulcinée, pas même Don Quichotte. Nul ne sait qui elle est. Or, parlant d'elle, pour qu'on lui rende hommage, Don Quichotte s'étonne et il dit : « Se peut-il, en vérité, que le nom d'une si grande princesse ne soit pas venu jusqu'à vous? » Il a créé sa chimère; elle le crée en retour. Faite de lui, elle le porte où il veut aller; elle le ravit. Cette histoire est celle d'un grand cœur, et celle aussi de l'esprit.

Il est un saint chapitre, où Sancho raconte sa visite à Dulcinée (1). Plus Sancho accable l'idéal sous la réalité, plus Don Quichotte le sauve de la vulgarité commune et le transfigure en ce qu'il veut qu'il soit. Avec un rire inimitable, une gai lé digne de Molière ou d'Aristophane, c'est ici la confrontation du rêve et de la vie, de la création et de l'objet, aussi belle, aussi émouvante que toutes celles de Shakspeare. Et Don Quichotte étant homme, et si viril, nous touche plus, et va plus loin dans la mélancolie du rire, que la délicieuse fée, Titania, caressant Bottom.

D'ailleurs, pour que rien n'y manque, la fin du chapitre recèle une amande

(1) Première Partie, chapitre XXXI.

d'ironie incomparable, avec son noyau de joyeuse amertume. Et s'il a tant de goût, c'est qu'il est riche en acide prussique.

Chevauchant dans son rêve de Dulcinée, déesse de beauté, dame de perfection et de tout délice, Don Quichotte retrouve certain rustre, qu'il a délivré naguère, comme un maître bourreau le déchirait du poing et du fouet. Il a cru rendre libre ce valet. Mais le vilain a payé la liberté d'un instant par toute sorte de maux, cent fois plus cruels que son esclavage. « Votre Grâce en est la cause, » dit-il à Don Quichotte, dès qu'il le revoit. « Que ne passiez-vous votre chemin? Une autre fois ne me secourez plus, et laissez-moi dans la peine. La pire infortune pour les gens est celle qui

leur vient de votre secours. Que Dieu vous maudisse donc, vous et tous ceux de votre espèce ! » Telle est bien la conclusion du siècle et de Tordre commun.

Que l'idéal passe son chemin. Qu'il ait bien soin de ne pas mettre pied à terre, ne fut-ce que par pitié des piétons. Ni le pavé, ni les talus, ni l'ornière ne se soucient de sa visite.

Cependant, quelle gloire pour le temps où nous sommes, toute la France s'est mise à cheval et chemine aux côtés de Don Quichotte. Les hommes se sont rangés à la vie héroïque, ceux mêmes qui y pensaient le moins. L'ornière n'est plus le lieu sûr, ni le pavé, ni la boue du chemin. Une telle vertu se paie en trésors de larmes et de sang.

gukriu:

La guerre est pour Cervantes ce qifeile est pour la France. Il parle pour nous avec tant de noblesse et une grâce si haute, qu'on le cherche dans les tranchées. L'œuvre des armes est d'établir la bonne paix, uniquemenl. De là, le droit et la sainteté des armes. La paix est le plus grand des biens et le plus légitime. « Je dis donc que la paix est la véritable fin de la guerre. »

Et il aime profondément les soldai-.

qui souffrent tant de maux, pour recueillir si peu de biens.

Il déteste les guerres menées par la science, et où l'engin prime l'homme. On ne lui fera pas admirer toules ces inventions du diable, la balle et l'arquebuse, par quoi, un lâche, un couard, un infâme peut ôter la vie à un malheureux chevalier, sans même qu'il s'en doute.

Heureux, cent fois heureux, les siècles qui n'ont pas connu les machines à feu, l'artillerie légère ni la lourde! « Et certes, si je pense à ces conditions de la guerre, je voudrais me repentir de ma profession : je serais tenté de me reprocher la vocation de chevalier, puisqu'il m'a fallu l'exercer dans le siècle où nous sommes, et parmi des ennemis détestables. Car,

Seigneur, encore bien que je sois sans peur, et que nul danger ne m'épouvante. je ne suis pas sans souci à l'idée qu'une machine, la poudre et le plomb ou je ne sais quoi peut à tout moment me ravir les moyens de me rendre fameux, et de vaincre les méchanls. »

Les Barbares et les Turcs se servent le plus de machines. « Ne te fie à pas un : les Barbares sont tous trompeurs. »

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