BEAUTE
Cervantes, grand artiste dans le stylo, ne semble pas l'être dans le reste de la vie. Il se soucie d'art moins que d'action. Artiste, il Test pourtant, et Don Qoi- €hotteaussi,plusqu'ilne pense. Tous deux donnent à la beauté un prix infini. Ils y tendent sans cesse. Elle est toujours présente à leur esprit. Souvent ils invoquent en elle la raison et la cause suprême. Il le faut bien. La passion delajusticeestun sentiment exalté de Tordre. La passion de
la beauté lest aussi. La raison et la sensibilité s'accordent à chercher l'harmonie, et ne Ja conçoivent que dans Tordre. Du reste, il y a bien des ordres, du plus sec et du plus strict au plus généreux et au plus riche.
L'amour du juste est un des rythmes de la passion dans l'artiste. Même s'il se trompe sur les moyens et sur l'objet, l'élan qui le porte à la justice est infaillible. Cette ardeur vient de si loin qu'il en a la pudeur et qu'il se plaît à la cachei'.
Il m'a toujours semblé que dans l'artiste, quelle que soit la fureur du sens propre, l'ordre doit se faire à la fin, et il se l'ait. A une condition : que l'artiste soit capable de produire un chef-d'œuvre.
Un véritable artiste rétablit par son œuvre tout ce qu'il a détruit.
Les politiques sans justice n'ont pas la bonne idée de l'ordre : quand ils le veulent faire, les tyrans sont les mauvais architectes de Pascal, qui font de fausses fenêtres et des façades pour la symétrie : il y a du tyran dans tous ces gens de parti. L'ordre de la vie a des raisons plus profondes, plus variées et plus sensibles.
Don Quichotte a le culte de la beauté. Il la loue, il lâchante. Il a l'accent d'un prêtre pour la nommer : « La beauté a toute puissance. Devant elle, les châteaux doivent s'ouvrir, se fendre les rochers; et
pour lui faire accueil, c'est bien le moins que les montagnes s'aplanissent. » À la bonne heure.
L'ayant si pur de l'amour, il doit avoir un sens délicat de la fleur, et de l'éphémère : car l'amour est ce qui veut durer éternellement, que toute la nature outrage et désespère à force d'attentats. Il a donc pitié de la beauté périssable. Je n'en veux d'autre preuve que ce triste et doux verset : « La plupart des femmes, leur beauté est journalière : un rien l'altère, un rien l'accroît. Les passions de l'âme l'élèvent ou l'abaissent; et plus souvent encore »Hes en font la ruine. »
Cervantes ne publie Don Quichotte qu'à soixante ans. Jusque-là, sa vie d'artiste
est manquée. L'art est le pis aller de l'action, tant que l'artiste n'a pas accompli un chef-d'œuvre. Dans le chef-d'œuvre, il agit en héros : il a la plénitude. De son côté, le héros au sommet de l'action tient le poème de sa vie : il la possède en grand poète : il est tel qu'il s'imagine .
Un soldat qui meurt héroïquement rend l'âme avec génie.
C'est avec toute sorte de douleurs, et parfois même avec une peine intolérable, que se forme l'œuvre de beauté. Le culte de la beauté n'est pas une religion tranquille.