U,l/.| N < Ii, p. ',1', (Cm 17, (1) Ibid. \' |36, |. ii
(3) Gesprœch. Minor II, 36o (1800).
(4) Minor II, 3u> (17 Minot II. I81 (jHqo).
achevée. » Qu'est-ce à dire ? Le poète compose suivant une idée; la première idée de Cervantes fut certainement (Fr. Schlegel ne le dit pas, mais toute la critique préromantique l'avait assez proclamé et Cervantes du reste le déclarait hautement) de combattre, en les parodiant, les romans de chevalerie; quelle fut donc la deuxième idée qui se superpose à la première ? Fr. Schlegel ne poussa pas plus loin son enquête; mais il eut tout au moins la préoccupation d'une interprétation supérieure, que ses amis romantiques allaient plus hardiment tenter.
Qu'est-ce qui donne au Don Quichotte son unité ainsi compromise ? C'est, au lieu d'une sèche logique, la poésie qui enveloppe l'œuvre, tant la poésie de la prose que celle des vers, le ton général, la couleur d'ensemble. « Don Quichotte a la même harmonie qu'une composition musicale ou qu'un tableau (i). Grâce à ce voile de beauté, Cervantes a pu déployer les qualités les plus opposées de son esprit et de sa fantaisie, répandre dans son œuvre une richesse inouïe d'invention et de réalité.
Fr. Schlegel voit donc en Cervantes avant tout l'artiste et le poète; et c'est la première fois, dans l'histoire posthume de l'écrivain espagnol, qu'on signale le caractère poétique de son œuvre, c'est la première fois qu'on essaie de juger l'œuvre de Cervantes dans son ensemble. Le poète espagnol a par là une influence décisive sur 'e développement des idées générales de son champion allemand.
Cervantes n'a pas déterminé l'évolution romantique de Schlegel; la conversion de Frédéric à la poésie moderne semble s'être opérée sous l'influence de la doctrine schillérienne; d'autre part, Cervantes n'était pas indispensable
(i) Minor II, 3i4 (i799)-
à la conception générale que le critique se faisait du poète moderne et qui était suffisamment illustrée par les œuvres de Dante, Shakespeare et Gœthe. L'exemple de Cervantes devait tout au moins confirmer les convictions déjà acqui- I unir son influence à celle des autres modèles romantiques. M ; i i ^ pourquoi Schlegel fit-il tout de milite au poète espagnol une si large place dans son esthétique ? Pourquoi, sinon parce que Cervantes répondait à des besoins nouveaux de son esprit et parce que son œuvre le mettait sur la voie de conceptions nouvel]
Cervantes lui apparut comme un poète véritable, comme un Cœthe espagnol; Gœthe a pu idéaliser le réel, donner de la vie allemande un tableau poétique, mais il a dû peindre la vie allemande, qui garde pour le lecteur un air vulgaire. Chez Cervantes, au contraire, tout est poétique, même la réalité. Cervantes a révélé à Schlegel la poésie des cultures méridionales, et surtout de la nature et de la \ ie r-pagnoles. Schlegel esl prépaie par les évocations du Don Quichotte à comprendre |;i poésie lyrique et la poésie dramatique de l'Espagne, et. un peu plus tard, les littératures de l'Orient. Bien plus que Dante ou l'Arioste dont le rôle est d'ailleurs différent, c'est dune Cervantes qui a donné au romantisme de Fr. Schlegel, et par suite au romantisme tout entier, les nostalgies et la couleur méridionales, qui onl un moment caractérisé son inspiration.
Cervantes est, par la double nature de son génie à la fois subjectif el objectif, h' poète transcendenta] dont li Schlegel essayait de trouver la définition. Le Don Quichotte BUltOUt se prèle à cette formule; bien que IV. Schle gel n'en ;.i[ pas découvert l'interprétation symbolique, il n'en a pas moins eu le sentiment de la dualité profonde que recèle le roman et qui est la dualité de la vie elle-
même : il recherche cette inspiration dans les autres œuvres du poète, dans les Nouvelles surtout. Le roman et la nouvelle lui apparaissent désormais particulièrement propres à représenter la synthèse grandiose qui concilie hors de la vie les réalités extérieures et la souveraineté du moi.
Cette inspiration, double et une à la fois, est ce que Fr. Schlegel appelle le « Witz », non pas l'esprit au sens ordinaire du mot, mais le « Witz » romantique. Il y a, dit-il, dans l'œuvre de Cervantes comme dans celle de Shakespeare « une force primitive, qui laisse transparaître la nature ancienne, où la naïve profondeur du poète laisse percer une apparence d'absurdité et de folie ou de simplicité et de sottise » (i). La poésie ne peut naître que si elle abolit les lois de la raison et nous plonge dans le plus beau désordre de l'imagination, dans le chaos originel de la nature humaine. Cette force qu'on ne saurait analyser est le (( Witz ». Le « Witz » romantique ne consiste point en saillies isolées, mais dans la construction de l'ensem- 0 ble » (2). <( Tout ce désordre artistement combiné, cette ravissante symétrie des contrastes, ces merveilleuses et perpétuelles alternatives d'enthousiasme et d'ironie qui se retrouvent jusque dans les plus petits détails » (3), autant de formes du « Witz » cervantesque, dont Fr. Schlegel n'a du reste pas poussé plus loin l'analyse. Les caprices des plans de Cervantes ne blessent donc point son goût, mais lui apparaissent au contraire comme les secrets d'un artiste habile et conscient. Nous admettons aujourd'hui plus volontiers que Cervantes lâchait la bride à sa plume et que
(1) Gesprœch. Minor II, 36s.
(a) Ibid.
(3) Ib.
son intarissable fantaisie se plaisait à ces digressions et ces détours charmants, comme le promeneur quitte la grande route et s'égare avec délices dans les sentiers sans but: nous serions fâchés qu'il y eut dans le désordre de son inspiration trop d'artifice et de parti pris. Tout autre est l'opinion de Sehlegel; incapable de créer lui-même spontanément et naturellement, il est peu enclin à voir ce qu'il y a de spontané et de naturel dans les productions du génie moderne. Cervantes, comme Shakespeare, est à ses yeux avant tout un grand artiste, très conscient, très averti des besoins <•! des limites de son art: et c'est par là qu'il est tout à fait moderne, et poète romantique i i .
C'est pourquoi son œuvre est une parfaite leçon d'art romantique; c'est pourquoi Fr. Sehlegel s'adresse à Cervantes quand il veut définir les genres de la prose romantique dont il cherche à cette époque les lois. La théorie de Frédéric sur la nouvelle et le roman s'inspire certainement des modèles créés par Cervantes.
-I à propos <le Hoccace (2) que l'esthéticien du romantisme énonce sa pensée au sujet de la Nouvelle, mais allusions, l'esprit même de ses déclarations ne permettent pas de douter qu'il n'ait constamment en y ue le poète espagnol.
Il . Mitant d'intention! eachées, <!<• tonri et de nue» astucieuse* Shakespeare, 'lit la Notu «le VAthenœam. Miaor II, 3i5.
■ ,s. il fait le projet d'écrire une lettre *ur la nouvelle espagnole : r/iisti'la critica de novellis hUponicli : Holtet. liriefe an L. TUck. I. Sl3
illet). Les Fragmente <\>- l uhrmrum donnent île b nouvelle une définition diffén iniiti'Pii» qui *<>nt suivre, mais <]<ii est beaucoup plus
Nouvelle » doit, I chaque point de ara être et de son devenu nouvelle et saisissante. Hinor admet que le I» *7i
Fragm. 383), quoiqu'il .>it paru parmi lea autres: de son rrère, éd. de t. Mil ioo.
BKRTRAM> 8
Fr. Schlegel pose d'abord comme définition fondamentale que la nouvelle est une histoire contée en société (i). Il s'agit évidemment des nouvelles du Décaméron, mais l'exemple de Boccace devait, aux yeux du critique, être singulièrement corroboré par celui du Curieux impertinent et du Captif, et c'est la rencontre de deux grands esprits qui donne à cette constatation force de loi.
De cette définition découlent, selon Fr. Schlegel, les autres caractères de la nouvelle. Elle doit, avant tout, intéresser. C'est une anecdote encore inconnue, et qui n'a aucune relation avec l'histoire générale d'un pays, qui intéresse par elle seule et précisément par ce qu'elle a de désintéressé : elle apporte donc en naissant des prédispositions à l'ironie (2). Fr. Schlegel ne donne point d'exemple cervantesque; mais des nouvelles comme El Curioso, Le Captif, La Gitanilla, El Amante Libéral, La Espanola Inglesa, El Celoso, ne traitent point de sujets historiques et n'ont d'autre intérêt que l'intérêt de l'aventure ou de l'intrigue qu'elles nous content.
La nouvelle, qui doit pourtant plaire, peut, continue le critique, plaire particulièrement par la forme, par l'art du récit. Cet art est d'autant plus nécessaire que l'auteur doit souvent amuser et faire illusion avec un rien agréable, avec une anecdote qui, bien considérée, n'est même pas une anecdote, et qu'il doit savoir rehausser par la richesse de son art si heureusement que nous nous laissions intéresser
(1) Minor II, /| 1 1 (article sur Boccace). Cf. Char, und An'/., p. 4oo et Minor II, 4i4. « La nouvelle est destinée à la fine société des classes supérieures ».
sérieusement. La plus belle et la plus spirituelle de ce griiie est peut-être le Licenciado Vidriera (i). Pourquoi Schlegel range-t-il le Licenciado dans cette classe ? Il n'y a dans cette nouvelle aucune action, ou du moins ce n'est pas l'action qui nous intéresse, ce sont les mots d'esprit, les reparties Qnes et plaisantes, parfois profondes, qui piquent le lecteur et le passionnent au jeu. Mais, poursuit Fr. Schlegel, une nouvelle comme le Licenciado Vidriera
iurait devenir le modèle du genre, car ces fantaisies d'artiste n'auraient plus, si elles se répétaient, aucun charme. La véritable nouvelle nous plaît moins par cette richesse et cette souplesse de la forme que par ce qu'elle nous dit de l'auteur. « Je prétends que la nouvelle est particulièrement propre à représenter indirectement, et en quelque sorte symboliquement. 1<> opinions, les états d'âme subjectifs les plus profonds et 1<'< plus originaux ». L'auteur y veut exprimer des idées, des sentiments personnels. Toutes les nouvelles de Cervantes sont belles, niais pourquoi certaines sont-elles plus belles que les autres ? Par quel charme et quelle divine beauté g'em-
nt-elles de notre cœur ? Parce qu'elles laissent transparaître, d'un ■ manière à la fois visible et invisible • sichtbar unsichtbar » le sentiment du poète, les plus intimes profondeurs de sa plus personnelle originalité, ou parce que. comme le Curieux impertinent, elles traduisent des idées ou des théories qui, à cause de leur originalité et «Je leui profondeur, n'auraient trouvé aucun nuire moyen d'expression. Cette expression indirecte «lu Bubjectif peut être dans beaucoup de cas plus convenable et plus bien- •éante que l'expression directe de la poésie lyrique, et c'est
'; ; II. 4 1 i -'! ;iiiiM que tOUta le> citationi <pii Miiwiit.
précisément ce caractère indirect et déguisé de la nouvelle qui peut lui donner un charme1 de plus. Elle est admirablement propre à dire les sentiments d'amour.
On n'a point de peine à reconnaître dans cette théorie les tendances de Fr. Schlegel et du romantisme tout entier : le poète doit s'exprimer dans son œuvre et c'est le poète que nous aimons à travers l'œuvre d'art. Mais cette définition s'applique-t-elle à Cervantes ? Fr. Schlegel donne comme exemple le Curieux; mais il est difficile de dire ce que le Curieux impertinent a de plus subjectif que d'autres nouvelles du même poète; sans doute, Cervantes y expose un cas original, ses idées personnelles sur la fragilité de l'amour et l'imprudence des méfiants, mais en quoi cette histoire reflète-t-elle sa vie ou même ses sentiments profonds ? 11 semble qu'il y ait quelque confusion dans la pensée de Schlegel et qu'il ne distingue point ici suffisamment original et subjectif; y a-t-il vraiment une inspiration subjective dans les autres nouvelles de Cervantes ? El Amante libéral conte, poétiquement déformées, les aventures barbaresques du poète; La Gitanilla renferme de jolis poèmes d'amour ou reparaît la veine lyrique de la Galatée; El Coloquio de los Perros exprime beaucoup de sentiments personnels de Cervantes, ses conceptions sur la vie et les hommes. Cervantes ne cache point son moi, bien au contraire; et l'on s'explique en somme assez bien la définition du critique allemand.
Fr. Schlegel en donne du reste lui-même la contrepartie. Comme tout ce qui appartient à la bonne société, dit en substance la suite de l'article, la nouvelle doit avoir en principe un caractère général et objectif : elle détermine la Couleur et le milieu, et leur laisse pourtant un caractère universel, intelligible à tous. C'est pourquoi elle fut parfaitement florissante aux temps où la chevalerie, la reli-
gion et la morale unissaient la plus noble élite de l'Europe. La plupart des nouvelles de Cervantes, eût pu ajouter Sehlegel^ sonl de ce genre. La Fuerza de la Sangre, par exemple. El Ccloso extremeno mettent en scène des sentiments généraux, des personnages d'une humanité générale, quoique volontiers aristocratique.
Il y a donc, conclut le critique, une nouvelle subjective et une nouvelle objective; quelle sera l'idéale nouvelle p L'une et l'autre tout ensemble. On peut, dans une même œuvre, concilier ces deux caractères. La nouvelle exprime les sentiments subjectifs de façon médiate, détournée et métaphorique. Le conteur a devant lui une foule de récit-. qui ont tous quelque chose d'objectif et quelque intérêt universel; il choisit d'après son propre goût ce qui exprime plus ou moins bien une pensée personnelle. Que deux caractère», d'objectivité et de subjectivité s'épanouissent pleinement, dans toute leur force et leur perfection, nous avons la nouvelle que Sehlegel nomme allépie i dans laquelle le sentiment s'exprime avec toute sa profondeur » et qui s'imposera comme le véritable idéal du genre. < -elle nouvelle est-elle la nouvelle de Gervanl Préd. Sehlegel ne conclut pas ainsi : mais -on admiration [•oui le- divines nouvelles de Cervantes est à cette époque h absolue qu'on ne saurait douter qu'il n'ait pré ment voulu <ian- tout ce dévelopemenl établir la théorie de la nouvelle de Cervantes en même temps que relie de Boc-
On aurai! beaucoup de peine aujourd'hui à voir des symboles dan- l,i plupart de8 nouvelle- du poète espagnol; I--
trait- précis des personnages, la complication de l'intri le romanesque des aventures, le réalisme de certaines riptions el la vie pittoresque de tout ce monde espa
gnol donnent à la peinture un caractère de vérité précise et individuelle, qui exclut toute intention symbolique. Cependant des œuvres comme El Coloquio de los Perros, Rinconete y Cortadillo, La Gitanilla, ont certainement ane portée supérieure, et peuvent être considérées à la fois comme l'expression de la pensée ou d'un idéal objectif du poète et comme la représentation de réalités vivantes, au total comme des poèmes de la Vie multiple, de la Bohême et de l'Amour. Mais, en somme, c'est plutôt Don Quichotte qui répond à cette définition, car il a, plus qu'aucune des nouvelles proprement dites, cette double nature et renferme cette part du symbole ou de l'allégorie dont les Nouvelles de Cervantes, comme celles de Boccacc, sont parfois absolument dépourvues. Il importe, dit bien Schlegel, de distinguer en général la nouvelle du roman; mais ce sont là deux formes historiquement différentes, et point de ces pédantes et vides classifications qu'affeetionne la critique. « Don Quichotte appartient à la sphère pour laquelle j'ai choisi le nom de nouvelles. » Ce seraient deux romans, par exemple, que Galatée et Persiles (i). Cependant c'est, en somme, comme un roman que Schlegel considère le Don Quichotte, et ce sont, à côté des autres livres romantiques, Wilhclm Meister et Sternbald, le Don Quichotte et la Galatée, qui inspirent et illustrent la théorie générale du roman qu'expose Fr. Schlegel (2).
Les deux éléments principaux du roman sont l'inspiration subjective et les arabesques. Le roman est au sommet de l'art romantique, c'est-à-dire de l'art subjectif. C'est un compendium, disait déjà le Lyceum, une encyclopédie de
(1) Caroline. E. Scfamidt, I, p. 524 (Berlin, mars 170(1).
(a) Le roman de Cervantes s'oppose vigoureusement aux autres genres de roman qui sont faux, surtout au roman anglais (ibid. I, p. 525, mars 1799).
la vie intellectuelle tout entière d'une géniale personnalité i . Le poète, précise le Gesprœch, y dépose une confession générale; « le meilleur dans les meilleurs romans n'est autre chose que la confession plus ou moins déguisé»* de l'auteur a . un produit de son expérience, la quintescence de son originalité ». Le roman a donc quelque chose de lyrique; aussi admet-il le vers. « Je ne saurais me figurer un vrai roman que composé de récit et de chant, de l>i"ve et do vers. Cervantes, conclut Schlegel, n'a jamais fait autrement » (3). Les romans de Cervantes contiennent en effet beaucoup de poèmes, la Galatée en est tout émaillée; le Don Quichotte lui-même renferme de nombreusea strophes, le Chatit de Chrysostome par exemple; dans le Persiles le poète a recours moins souvent aux formes lyriques, mais le vers n'est pas exclu: du reste, les trois romans renferment de- souvenirs précis de la vie du p
rites s ittarde longuement à nous conter ses goûts littérai idées -m les hommes et les choses de
temps - - iventures personnelles; la Galatée passa longtemps pour un.- confession véritable des jeunes amours de l'auteur, h y a bien quelques poèmes dans le Wilhelm Meister, mais l'inspiration lyrique y tient beaucoup moins de place que dan- les romans de Cervantes, --t c'est à coup sûr dans l'œuvre de Cervantes, en même temps que dans le Sternbald, (pie l-'r . Schlegel a pris cette caractéristique du roman.
Quanl aux arabesques, Schlegel semble en faire une invention proprement moderne i . Mais il est bien
tiusi Detbd, FngmtnU and 1 MOnchen, Leipzig, p. »i, n 78 et Ifinor II.
Uhenœam. III. 1. p. 1 1, (Minoi II. p
curieux que, voulant donner un exemple d'arabesque, ce soit encore à Cervantes qu'il songe. Schlegel ébauche, dans le Gesprœch, le plan d'un roman qui serait en même temps la théorie du roman : « Là vivraient les gètiies anciens sous des figures nouvelles; l'ombre vénérable de Dante se lèverait de son Enfer, Laura se promènerait devant nous dans sa grâce céleste, Shakespeare et Cervantes échangeraient des propos familiers et Sancho recommencerait peut-être à badiner avec Don Quichotte. Ce seraient là de véritables arabesques » (i). Le désordre apparent, les digressions, les retours en arrière, les effusions lyriques, les sautes d'inspiration, qui rompent et, dans la Galatée, font oublier la trame de l'intrigue principale, ont précisément quelque chose de l'arabesque schlégélienne; l'arabesque est la forme la plus ancienne et la plus primitive de l'humaine fantaisie; aussi l'arabesque moderne peut-elle certainement, aux yeux de Schlegel, s'inspirer de Cervantes.
Les définitions du roman et de la nouvelle que donne Fréd. Schlegel trahissent donc l'influence que le poète espagnol exerce à cette époque sur l'esprit du critique. Ses idées générales sur la poésie se groupent autour des modèles laissés par Cervantes, et que Schlegel interprète du reste à sa façon et suivant les tendances propres de sa nouvelle doctrine. Cervantes a contribué à orienter It1 développement de l'esthétique romantique, mais il a pris luimême quelque chose de romantique.
Frédéric Schlegel a donc fait le tour des œm rea cervantesques. Sa critique s'est efforcée de rester à l'égard de toutes également bienveillante et compréhensive. File a pour-
(i) lb., III, I, p. io3. (Minor II, p. 36a.)
tant une teinte particulière : Schlegel juge Cervantes moins en critique qu'en poète, qu'en homme du métier, qu'en élève docile et attentif. Il s'intéresse plus spécialement à ce qui peut s'emprunter, et cherche à analyser, à i les éléments imitables. C'est que, à un certain moment, que nous étudions, Schlegel s'est cru propre à la création poétique. L'exemple de Tieck, de Guillaume u'est-il pas encourageant ? Le « genius epidemicus » qui règne autour de lui i I atteint aussi Frédéric, et il se met à l'œuvre. Se- efforts se portent vers la nouvelle (2), ou le
nan, el vers l'imitation dis mètres méridionaux.
N'est-il pas remarquable que la première œuvre proprement poétique de Frédéric Schlegel soit un roman : la Lucinde ? 3 . Lucinde naquit sous la double constellation de Wilhelm Meisterei de Cervantes. On a cru voir une première influence du Don Quichotte dans le titre même ■• Le nom seul de Lucinàe, déclare Haym j . permet le rapprochement avec Cervantes. Mais H. M. Meyer 5) a montré combien la pure fiancée de Cardenio est loin de l'ardente maîtresse de Julius; il incline à voir plutôt une parenté avec la Lucinde de Leasing 6 . Ku reste, le nom de Lucinde n'est pas rare dans la littérature, en particulier dans la lit-
• Haym, op. < il., p. 662.
Dèt février 1799, il conçoit le <le--"iii d'écrire dee nouTeika pour YAthen. (Caroline. Edition E. Schmidt, t. I, p. :»oi.) il oov. i-.>. elle fui terminée en mai Op. cil, p. ',.,(. 11. Cil.' uuwj dam Dorer. Cervanits u»../ teint Werke,
P- ni.
■ \ipho ri.,,, [I]
' I. Muncki r, I. 5, 10. lu/ técin
SU h.it \i.| w.-lt. ,ii,- Btunlere Lucinde, l'unli nkhti wir.l -i.> mrlir rotti gemecht. • Zwefcfealigkeil und Schmuti and Sdund' imd Sftndt,
lit, Wftl 1I11 v% . . 1 1 1 : lie winkt * 11. li m, uinl lacht.
térature allemande du xvme siècle (i). L'attitude la plus Ba,ge semble être celle de M. I. Rouge (2), qui accorde qu'il est difficile d'avoir quelque certitude sur ce point et admet que Schlegel ait choisi ce nom surtout pour sa valeur symbolique (Lucinde c'est-à-dire la brillante, le lumineux idéal de son sexe). Peu importe, du reste, ce détail au regard de t'influence plus profonde que Cervantes a exercée sur l'art même de l'œuvre. Cette influence, Schlegel l'avoue dans ses lettres familières. Mais elle n'a porté que sur la forme du roman.
Dans le sujet, aucune ressemblance. Les amours de Julius et de Lucinde sont proprement les amours de Frédéric et de Dorothée et n'ont pas d'analogue dans Cervantes. La Galatée et le Persiles célèbrent la passion jeune, exclusive, mais idéale et pure, le voyage à travers la carte du Tendre, la conquête du cœur et la lutte contre les événements extérieurs. Rien de la sensualité décadente et impudique, des abandons et de l'immoralité paradoxale de Schlegel.
Aussi bien Frédéric a-t-il voulu faire œuvre originale. C'est la forme extérieure seule qui s'inspire de Cervantes. Il extrait des illustres exemples du poète une quintessence de préceptes et de formules et applique consciencieusement ses recettes. Guillaume l'a compris admirablement : « La critique, lui dit-il, t'a perverti, tu cours, par ta faute, le risque de perdre le goût et l'élasticité de Ion talent. » Quelles sont ces formules du roman ?
Et d'abord, la Lucinde est-elle un roman ? Elle n'a rien de la nouvelle, ni l'anecdote, ni le fond historique, ni le
(1) Il est If titra de plusieurs piècet île vers, par ex. chez Nicola! et A. F. von Steigentoach.
(■>) Erlœuterungtn :u Friedrich Schlegel» Lucinde, Thèse <!<• doctorat, 1905, p. 60.
caractère objectif et sociable que Frédéric Schlegel déclarait plus particulièrement propres à la nouvelle. Mais la Lucinde répond exactement à la définition du roman (i) : elle i «t une confession, l'histoire poétisée de la vie amoureuse de l'auteur; et dans sa forme, elle est toute une ara-
[ue, où le récif fait place à de lyriques aveux, à considérations générales, à des observations sur une âme d'enfant, s'égare dans le passé, revient pour s'enfuir encore, comme ces longues pages de la Galatée ou du Persiles, où les aventures s'entremêlent et l'imagination se perd dan- le dédale des intrigues et la prolixité des confidencés. Voilà le véritable « Witz », qui est la fantaisie de la construction, le désordre apparent de l'inspiration, dont Fr. Schlegel avait ébauché la théorie et dont il essaya de donner un exemple dans la Lucinde.
Le style de Fr. Schlegel n'est aussi pas -ans anak< avec celui du poète espagnol. « De tout ce que tu en dis, écrivait Fr. Schlegel à son frère à propos de son roman, je retiens les reproches matériels >ir la critique des épi-
thètes. Je ne veux pas alléguer que mon sentiment est, après un nouvel examen, resté le même sur ce point, mais >i ma conviction esl aussi ferme, c'esl * j 1 1 ♦ • je 1rs emploie presque exactemenl comme Cervarites, et aux : endroits où ce n'esl pas !<■ cas, c'est Platon qui est mon garant 2 Fr. Schlegel affectionne particulièrement l'adjectif, l'épithète de nature, qui donne à Bon style l'allure un peu redondante de la langue des Nouvelles dantesques ou de la Galatée. Galatée «--.t la - hei mosa Gala
Il ••-' ml '|nr 1,1 Laeindt ne contient paa '!>■ rem; naii i (Rayai. -./'• ,;/.. ,, t..,,,, q» i d'insérer nombn A
. qu'il 11 .1 pu rrrilp.
w.il/.-l. ..;.. cit. N 1 S, p. (ro
tea », ou la « discreta Galatea », chaque fois qu'on prononce son nom; chacun des autres personnages a ainsi des épithètes préférées : le « famoso Tirsi », le « enamorado Timbrio », la « hermosa Nisida », la » hermosa Maurisa »; chez Schlegel, la fantaisie est presque toujours « dithyrambisch », le feu est « heilig », comme les nuées ou la méditation; et ces répétitions sont pour l'écrivain comme des « leitmotiv » qui courent sous la musique de la prose. Schlegel aime particulièrement l'adjectif : dès les premières lignes, les figures sont « gris cendre », la solitude « sainte », le souffle de la vie est « frais et chaud », le bois est « luxuriant », le vert « vigoureux », les fleurs « blanches », les fruits « d'or » (i). Chaque substantif a son fidèle qualificatif; c'est, en de nombreux passages, la manière même de Cervantes (2). Comme le poète de la Galaire encore (S), Schlegel redouble volontiers l'adjectif : « ein frischer warmer Hauch, der ruhige, breite, silberhelle Strom, ein ungebildeter und ungefaMIiger Zufall, die genaue und gediegene Historié in klaren und wahren Perioden. » Les autres caractères du style de Schlegel sont plus personnels. Malgré son application, notre romantique n'a point su donner à sa phrase l'admirable naturel, la riche abondance et la spirituelle naïveté qui font la beauté de la langue cèrvantesque; mais l'apparente objectivité de certaines pages [Lehrjahre d&r Mœnnlichkeii en particu-
(1) Lucinde. Ed. Reclam, p. 5.
(a) Cf. El amante Libérai dans les Obras de Miguel de Cervantes Saavedra, 3" éd. Madrid, Rivadeneyra 1864, p- in»- « ] o lamentables ruinas de la de»diebada Nicosia, apénas en jutas de la sangre d<> vuestros ralerosos > mal afortunados defensores ! » Le Don Quichotte offre dos exemples Innombrables de ce style.
(M) Cf. le début du livre II (Ed. Rivadeneyra, i>. 18 sq.) « rerde j pomposa ». « incierto > temeroso », honesto > seçreto », « verdadero > honesto », cri pasiim.
li.i . la minutie de la description rappellent le style des youvelles ou celui de Boecaee, et ces pages sont certainement ce que Fréd. Schlegel a écrit de mieux dans le genre narratif.
Fr. Schlegel ne fut pas poète; pourtant, il voulut à son tour composer des vers et apprit le métier consciencieusement. Cervantes inspira ses essais, mais point systématiquement : on aima mieux, dès le début du romantisme, s'adresser aux modèles italiens, et seuls quelques poèmes d'Espagne trouvaient grâce aux yeux de Frédéric (i). La pièce de vers de l'article : Lher die l nverstœndlichkeit (2) est une glose imitée certainement de celle du Don Quichotte livre 11. ch. xvm). Voici la « letra » des deux poèmes :
Si mi fue toriia—e ;t e~, Eines tchickl sich nicht fur aile, a
Nu esperar, mas sera, Sehe jeder wie ers treibe, i>
O uiniesse <'l lionif»' ■ y;i. S. 'lie jeder *o er bleibe, t>
De lo que sera despues (3). 1 nd w<t Melit da»« er nicht falle. a
la série de^ rimes est, dans les dizains suivants, un peu différente :edcdcaaeea chez ( Serrantes, c d d c c a a <• e a chez Schlegel: mais le poème a, chez tous deux. quatre strophes, dont le dernier vers reprend systématiquement et à tour de rôle un des quatre vers de la strophe de base; la strophe est de dix vers, le rythme est trochaï-
-nr la métrique de Fr. Schlegel, xiir E. llii^li : fUr rommhehen sir.,phtn in <It Dichlung deaUeher Komantiker. Zurich rooo, p. S? sq. Je a
■ liremenl i< i tout ce qui, parmi 1rs formes espagnole! de la métrique de
l— mettes ii les strophes d< Cerranl
prend p..ur m glose libre » (<>,. p. 8o), srbitniire Invention de»
i l<- « villancico » classique, dont il- trouvaient le modèle cbes rites.
Uhtn. III. i Hinor II. .*,,'•. Reprise dans les
. m»u« le titre : Die neue Schule.
il j i dans la Gaiatée une v\ de t > j k- sbaolumenl identique, \
■ • .i**s ra, p. 12.
que, la rime est en général féminine, enfin le ton est humoristique chez Schlegel comme chez son modèle espagnol.
La glose semble avoir plu particulièrement à Frédéric Schlegel, qui cherche à rivaliser dans ce genre avec ses amis romantiques; c'est ainsi qu'il glose, en même temps que G. Schlegel, la strophe de Tieck (i) :
Siisze Liebe denkt in Tœnen a
Denn Gedanken stehn ni ferne b
Nur in Tœnen mag sie gerne b
Ailes was sie will verschœnen. a
Les quatre strophes de F. Schlegel sont les dizains ordinaires de la glose, la série des rimes yestcdcdceeaea; les autres caractéristiques du poème sont les mêmes que celles de la glose précédente, mais le ton est dans celle-ci grave et sentimental. Fr. Schlegel a parodié lui-même cette glose dans la pièce qui s'appelle précisément Parodie et qui est exactement du même type que celle de YAthenœum(i).
Quelques autres créations métriques de Cervantes ont été reprises par Fr. Schlegel. Tieck avait déjà, dans son Sternbald, donné un modèle allemand de ces chants alternés qu'il avait trouvés chez Cervantes. Schlegel tenta à son tour un Wechselgesang , qui reproduit exactement les formes particulières du chant alterné de la Galatée : le vers est de dix syllabes, les rimes féminines, la strophe est de huit vers, le dernier vers est systématiquement le premier de la strophe suivante (3). Les copias de la Ilustre Fregona :
(i) S. Werke, t. IX, p. i58 sq.
(2) lbid., t. IX, p. 160.
(3) lb., t. IX, p. i55. Cf. Cervantes Ed. Rhraneâeyra, p. 64 sq. Tieck, Schriften, t. XVI, p. a.V'i, imite plus particulièrement les formes de la Gitanilla (Rivanedeyra, p. n5) E. Hugli : die romanisclien Slrophen, etc., ne signale pas l'origine évidemment cervantesque de cette strophe.
FREDERIC SCHELGEL
Qnîéfl de amor ventura halla
El que ealla, etc.
sont imitées jusqu'à trois fois par Fr. Schlegel, dans Spruch (i) :
Wer gewœhrl nur Bdlen Gnnsl ?
Die hohe Gunst, etc.
dans dos \4œdchen ■> : Wenn mich einsam Lttfte fachdn,
Mu-~ ich Ischeln, etc.
et die U nglÛckliche (3) : Bon, wm frommte Deine Treue ?
Sjille Reue.
Strophe composée île 10 rers, dont six ont alternativement sept syllabes finit . quand la rime est féminine) et trois ou quatre syllabes (quatre avec les rimes féminines, une seule fois cinq, chez Schlegel) et dont les quatre derniers reprennent de façons diverses les rimes et même d'autres mois rie- vers les plus courts; série de rimes : a a b b c c c d d c; rime généralement féminine, rythme troehaïque, tels sont les caractères communs des poèmes de Cervantes et de Schlegel. L'imitation est incontestable.
Frédéric Schlegel usa volontiers du vers de romance l i . de la quinfilla (5), de l'espinela (6) même, dont il a trouvé des exemples chez d'autres poètes espagnols - , Toub imitations ont pour but d'assouplir la langue allemande et de la discipliner, et en même temps de formel- et d'élargir le •»■« » m t allemand; elles confirment donc et illustrent la critique romantique de Fr. Schlegel.
S. U trke, IX. p. i (2) Ibid., p. 179.
N "r ' IX, p -. p 85 iq., p. ioS, p. m -q.. p. iM «(| .. ibid. |>. 1 ig ••! 1 56.
(6) II... p. 1 1,,. h p, 1 16. Ci., p. 1 ,. iq.
Cf. H'.. p. ',.). le poème Initiale Spaniteh, la Zueignung, 1. X. |>. -•- rime* Intérieure* >i"' «emblenl empruntée* à Garcilaso.
Ce n'est point comme poète, du reste, ni romancier, que Schlegel a tant d'importance dans l'histoire littéraire, mais comme esthéticien; Frédéric Schlegel eut l'honneur de découvrir le Don Quichotte romantique : ce fut le coup de foudre. Dès qu'il a lu le Don Quichotte espagnol, il est conquis tout entier, il se hâte de compléter sa connaissance du poète espagnol, et lui fait tout de suite une place dans son esthétique nouvelle. Cervantes entre, à côté de Platon, de Shakespeare et de Goethe, dans la doctrine romantique.
Cervantes est pour Frédéric Schlegel le véritable artiste romantique, supérieurement conscient, styliste admirable, créateur original. Frédéric admire toutes les œuvres du poète, la Galatée dont il aime la jeune grâce, le Persiles dont le mystère et l'ampleur étonnent son imagination, mais surtout les Nouvelles et le Don Quichotte. Les Nouvelles, qu'il ne met pas au-dessus du Don Quichotte, sont à ses yeux des modèles définitifs du genre; les définitions qu'il tente ■ de donner de la nouvelle idéale s'inspirent étroitement de Cervantes autant que de Boccace. Le Don Quichotte est un livre grave; Frédéric Schlegel n'en cherche pas le sens, mais il devine, sous l'ironie de ses formes et de son plan, des pensées profondes. Il découvre la poésie qui domine toute l'œuvre, répand parmi les caprices de l'inspiration une harmonie secrète et donne au style sa richesse, sa couleur et sa variété. Don Quichotte lui apparaît comme le modèle du roman, dont on peut extraire des recettes commodes et fécondes; dans Cervantes, il trouve un exemple des deux procédés les plus recommandables : les confessions et les arabesques; car le lyrisme et le ton du Don Quichotte en font une œuvre subjective; la liberté de l'allure et le spirituel à-propos di'^ péripéties ou des digressions suggèrent l'idée d'une unité large, souple et
enveloppante. On ne saurait prétendre que Frédéric Schlege\ emprunta toute sa conception du roman à Don Quichotte. Le Wilhelm Meister et le Sternbald, et le développement de sa doctrine générale amenaient le critique à des conclusions analogues, qui trouvèrent dans l'œuvre espagnole une confirmation définitive. De plus, l'œuvre de Cervantes était merveilleusement propre à ouvrir à Schlegel des horizons nouveaux, à lui découvrir la splendeur des poésies méridionales ou orientales, à illustrer ses définitions de l'art romantique, symbolique et réfléchi, a lui donner enfin la tentation d'essayer ses forces dans des œuvres de même forme et de même inspiration.
Ainsi, grâce à un laborieux travail critique, Cervantes apparaissait sous un nouveau jour, toutes sortes de points de vue inconnus s'offraient au romantisme naissant : Frédéric Schlegel ne fit guère qu'indiquer ces directions générales; c'est son frère Guillaume qui entreprit l'exploration véritable.