‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 14 sur 77 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

G. Schlegel vint à Cervantes après Frédéric. Il a moins que son frère le tempérament du pionnier, il a moins d'audace et d'élan; mais il a le goût subtil, plus de science et de connaissances philologique-; il es! poète, non pas le port.' inspiré qu'il aurait voulu être, mais un talent distingué, • •mieux de la beauté artistique, attentif à l'élégance de la forme, au fini du détail; ces qualités l'ont rendu admirablement propre à l'art de la traduction et à la critique littéraire, dont il pose les principes, les méthodes, les t dont il donne des modèles féconds.

.1 les grands auteurs de la littérature s'expriment, non pas comme chei Frédéric, au hasard des ciations d'idées, mais sous la forme d'articles follement 'mit- el soigneusement documentés. Tandis que. de temps, les comptes rendu- de 1' \Ugemeine LUeraiur Zeitung et du Teutscher Merkurae bornaient trop souvent à d'interminables citations ou à des querelles personnelles, hlegcl affirme que le critique a le droit et le devoir de îseï tout haut Bon opinion, bref, de critiquer. La critique idéale, à laquelle il croit, dériverait des lois éternelles de l'esprit humain les principes théoriques de la poésie, et n'aurait plus qu'à appliquer ces lois univer-

Belles à chaque cas particulier (i). Schlegel a toujours eu la fierté de ses théories et de sa culture esthétique. Aussi prend-il volontiers un ton de maître, ironique, parfois méchant ou pédant; mais il s'est montré généralement adversaire loyal et ami dévoué. Pour toutes ces raisons, il a été le grand champion de l'école romantique.

En 1797, il se trouve, comme ses amis, à un tournant, de son évolution. « Autant que j'ai pu le voir, écrivait Gœthe à H. Mayer (2), il est parfaitement d'accord avec nous sur les principes et idées essentielles de l'art. » Schlegel part du point de vue classique. » Il admet, à la base de l'esthétique, les théories de Goethe sur le style (3); il célèbre l'art d'Homère et l'art de Gœthe, au nom des principes mêmes de Gœthe (4).

Mais il dépasse Gœthe et Schiller. Tandis que les classiques, Gœthe surtout et Schiller à son exemple, prônent à cette époque l'art de la Grèce et croient aux bienfaits salutaires de l'imitation grecque, G. Schlegel annonce une renaissance de l'art moderne sous des souffles modernes.

Il rêve d'un art européen dont l'Allemagne serait le foyer (5). Il voudrait avant tout que les chefs-d'œuvre

(1) Kritische Schri/len, I, p. 35 sq. (article sur Hermann et Dorolliea, paru pu 1797, dans VA. L. Z., n* 393-396).

(3) Briefe an und von Gcethe, hrgg. von Riemer, p. 3i sq.

(3) Grundlinien zu einer Théorie der Schauspielk}ntxi. Lpz. 1797. Sapmmtl. Werke, XI, p. 2/18.

(/1) V. articles sur Hermann and Dorothea 1707. A. L. Z. N" 3g3-3g0 et sur l'Homère de Yoss dan* -1. L. Z. 1796. N* 362-7 «'ans Krit. Scli., I. I, p. 3/1-16/j.

(5) VAthenœum, H, >8o (Nachschrift des Uebersetzer.i an L. Tieck après lu traduction du chant XI du Roland furieux) célèbre la « vielseitige Empfaenglichkeit fur fremde Na/.iunalpoesie, die wo mœglich bis zur Universaltaftt gedeihei) Boll. » En 1825, s'exprime la même opinion, mais plus précise et plus consciente : « Wir sind die Kosmopoliten der Europaûschen Cultur »

étrangers, qui trouvent un écho dans l'âme allemande, soient traduits en langue allemande. Et tout d'abord. sympathies vont aux Anglais, puis aux Italiens, enfin aux Espagnols. Il entreprend sa magistrale traduction de Shak< speare. Dès 1793, il a donné, en vers, dans le Gœttinger Musenalmanach, trois romances populaires d'Espagne (dont l'un avait déjà été traduit par Herderh II se prend d'un zèle tout particulier pour les nations méditerranéenne et leurs qualités méridionales de forme, de couleur et de réalisme. Il aime en elles des races parentes; il aime dans leur civilisation le souvenir des époques où le monde était uni, où la poésie n'avait qu'un sens et qu'une âme. Leurs poètes sont, pour la poésie qui renaît, des maîtres définitif- :

Du echte Mené keiml Dur aoa dem Allen.

L'idéal du critique est de comprendre l'art du passé et d'\ chercher des leçons pour l'avenir. C'est l'Espagne qui lui semble plus particulièrement propre à inspirer l'art nouveau.

Cependant, il ne s'intéresse point particulièrement à l'espagnol avant 1707. Tieck prétend ;'i plusieurs reprises que les Schlegel ont été amenés par lui à la littérature espagnole. Dan- le Wettstreit derSpruchen (paru en 17 la langue castillane se fait encore toute petite et reste lointaine. Mais, en 17117. Frédéric Schlegel découvre l'intérêt de Don Quichotte. Tieck sent tout de suite de quel poids ■ont pour lui les conseils et l'autorité de Guillaume, et s'adresse à lui. (i. Schlegel doit se mettre au courant.

pl«M loin 1 «rtr immer meta Ho-irel>rn.

nich /h einen EiuopeUchea GetichUpunktc fur tlle Bncbetaunfca (ta Jahrbuuderts ta erheben. »

En 1799, il cite Don Quichotte d'après l'édition de l'Académie (Madrid 1780) (1). Mais cette édition ne lui appartient pas et c'est probablement l'exemplaire de la bibliothèque de Gœthe (2). Schlegel lit donc alors le Don Quichotte dans le texte. Et tout de suite il élabore le vaste projet de traduire toutes les œuvres de Cervantes (3). Mais à quel moment a-t-il lu les autres écrits du poète ?

En mars 1799, Frédéric déclare : « Je poserais comme condition que G. ait lu Cervantes et non pas seulement le Don Quichotte » (4). Frédéric était assez au courant des travaux de son frère; il est fort probable que Guillaume ne connaissait pas encore tout son Cervantes et qu'il ignorait en particulier Persiles et Galatée. Il est non moins certain que Guillaume, piqué au vif et intéressé par l'enlhousiame de Frédéric, dut se mettre à la besogne. Il lit donc Galatée (5) et Persiles, enfin le Viaje et Numancia dans l'édition de Gcettingen (6). En décembre 1799, il a lu certainement toute l'œuvre du poète (7).

(1) Article de VA. L. Z., S. Werke, XI, p. 4a3.

(a) Le 3o mai 1800 (Gœthe mit! die Romantiker, p. 85). Schlegel écrit à Goethe : « Je vais être obligé de vous demander encore une fois votre Don Quichotte espagnol. Je n'ai malheureusement pas encore pu me procurer le livre... »

(3) A. L. Z. Intellujenzbl. 1800. N' 1, p. 3-4,

(à) Caroline (E. Schmidl), I, p. 5j4.

(5) G. Schlegel cite la Galatée dans sa Philosophische Kunstlehre Hrg. von A. Wûnsche 191 1, p. 20a. Ce sont les conférences que Guillaume lit à léna en 1798 (voir Préface, p. III), et (voir certains détails de p. 2 14) en 1799.

(0) Ga'the und die Romantiker, à Gœthe, p. 57 ("> qov. 99). « J'ai reçu présentement les livre- demandés à Gœttingen, et fait une connaissance intéressante dans les œuvres de Cervantes : Viaje del Parnaso cl Namantia >• (aussi dans Goethe* U erke, Brièfe, XV, p. 3o8).

(7) Schlegel el Tieck raillaient (Im. A. L. Z., a3 avril 1800. n" 53, p. &3o-4o) Sultan d'avoir promis la traduction de Persiles el Galatée avant de les avoir lus. Les deux amis avant fait au public la même promesse, il faut croire qu'ils ne prêtaient pas le flanc à la même critique.

Il lui fit dans sa bibliothèque une place assez important!'. C'est ainsi que son catalogue, paru, il est vrai, bien plus tard, contient (.n08 964-970) une réédition du Don Quichotte de l'Académie (7 vol. Paris, i8i4), l'édition en six volumes de Sommer (1800, Leipzig , la Galatée (édition de Barcelone, 1618 et celle de Madrid, 17S4.J , les forclos (1783) et le Via je de la même édition de Sancha, omedias y entremêles de A. Marin, avec la fameuse préface de Blas Nasarre (1) (17,49). 11 eut donc à sa disposition les biographies el les textes nécessaires pour connaître l'œuvre et son auteur.

\ mesure que paraissent les divers volumes de la traduction de Tieck (1799-1801) les conceptions de G. Schlegel s'affirment el se précisent; c'est d'abord YAllgenifiine Litleraturzeitung (1799) qui annonce au public le Don Quichotte de l'âge nouveau et la tentative du traducteur romantique (2); puis, l'article de Y Mhenœum sur la traduction de Soltau (1800 3 . analyse avec minutie et délicatesse l'arl subtil el \i\ant du roman espagnol: les sonnets sui Cervantes, la Sumance, Persiles, Don Quichotte el le Voyage au l'amasse (1800; (4), ses conférences

(1) Kateiog ,t,r von t. W. von Schlegel nechgelattcnen Biichersammhnig

Fcf. Lpz. Bonn. S U encore le Dictionnaire français-espa-

agnol-françau de liattel (171)0), la i" édition de la Gramâtiea de

ria caslellana » <lr l'Académie, le Velaequa de Dièse, !»• hou Quichotte

■ I trellaneda (i6i4). La plus grande partie de iea outi \ \o\* eal du

wii' ri \mm' ùècie >i .1 dû être achetée pendant oea annéei Fr.

I. /.. /. 1. 111. n" ■/.'"> >i i3i, Reprodoil dana if. Charmiieristiken une H .(.m» |ea Rœmmiliche Wtrke, II:., ron B. Bœcking. Lot. 1846-7 , 1. XI, p. leaqueli je cite.

Mhenœum, 1. III. pp. luit dan ! \1I.

\ W S hlegel. robingen. Cotta 1800, p. 191 i«j. et 5. U ..

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