‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 16 sur 77 · II. Cli · texte numérisé non relu

II. Cli

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C'est surtout la fidélité du style qui préoccupe Schlegel; il s'attache à découvrir et à reproduire les effets, le mouvement, le ton de la phrase cervantesque. Ce sont les mêmes répétitions :

Stadt, COmme ciudad; Demut, Comme humildad;

les mêmes énumérations, balancements de phrases et de métaphores :

Los celos, iras, rabias, muertes, penas... Déni Brand, der Quai, dem Bangen, Der Eifersueht, den peinigenden Nesseln.

Si dans le vers i de Galatea, il a dû intervertir :

Afuera el fuego, el lazo, el hielo y flécha

Weg mit dem Feu V, dem Pfeil, dem Frost, der Schlinge,

il fait une interversion correspondante au vers 2 :

der brennt, trifft, kœltet und verstricket.

Les jeux d'expressions sont en général conservés :

Son tan rozines como Rozinante.

In die Rappuse gehn mit ihrem Rappen.

Les images sont en général fidèlement reproduites, même les souvenirs bibliques. Quelquefois cependant, elles ont été retouchées :

Quimera devient Ingeheur.

Arra y senal del venidero augusto,

den nahen Herbst, dus Fiillhorn aller Gaben.

Assez souvent, c'est la substitution d'un abstrait à un concret,

Grûndung (cimientos), der alten Schuld (del hierro antiguo), seit jungen Tagen (de la cima â la mortaja).

Quelques images trop particulièrement espagnoles sont sacrifiées :

alcazar (der hohe Palast).

Sin guardar de agueros la costumbre (Nichl ahndend vor der Deutung la-sst erbleichen).

En la* horas de la siesta ardientea

Wenn de- Mittags Gluthen schwellen.

Guillaume Schlegel ne prône pas une traduction servile. La fidélité qu'il juge nécessaire tst avant tout celle du rythme et celle du st\le. Mais ainsi comprise, la traduction e>f particulièrement ardue, exige un talent très souple et beaucoup de conscience. Les exemples qu'il a donnés ne sont pas incontestablement parfaits. Mais le principe

: l'application en est tentée; Guillaume Schlegel s'attaque surtout aux pièces les plus difficiles, afin de vaincre la « contrainte métrique » et d'exciter les émulations traductions visent moins à démontrer le génie poétique de Tri vantes qu'à façonner et assouplir la langue allemande elle-même • ('.. Schlegel, dit M. Joachimi (i), a une ambition haute, noble, riche et hardie : il veut créer une forme qui convienne à la nature infinie, libre et diverse du génie. » A cet enrichissement de la langue le* traductions Boni particulièrement propres, les traductions de l'espagnol et celles de Cervantes plus que les autres. Don Quichotte ■■ esl une des œuvres... nue nous devons, tant que notre langue est en voie d'évolution, visera reproduire le plus parfaitement, c'est-à-dire le plus fidèlement pi ble i) - . Schlegel ne veut donc pas, dan- ses traductions, faire œuvre définitive el poser des modèles éternels, mais plutôt collaborer aux progrès de la langui- el conquérir une nouvelle expression à la nouvelle âme nationale.

Guillaume Schlegel n'eut pas l'étincelle sacrée et fut obligé «le se chauffer au foyer des autres. Son cens re poétique n'est ni originale, ni inspirée. Du moins, il aim

ang der deuischen Ronuntik. i:. Dtederichs, '• ''•' I '• l Publikum,

langue, il la crut capable de progrès et se crut destiné à favoriser ces progrès. L'imitation étrangère n'avait à ses yeux pas d'autre but que d'enrichir et de perfectionner la métrique et la syntaxe (i). Imita-t-il aussi Cervantes ? Les Gedichte (1800) contiennent un nombre considérable de sonnets, les deux tiers environ. Le type le plus général adopté par Schlegel est précisément le type cervantesque : a/bbaab bacde cde; dans les Gedichte (quatrevingt-onze poèmes), on en compte trente-neuf, parmi lesquels tous les sonnets sur Cervantes et ses œuvres (la seule exception, le sonnet sur le Voyage, c d e d c e, se justifierait d'après un sonnet de la Galatée).

On constate d'autre part chez G. Schlegel une préférence marquée pour les rythmes impairs, vers et strophes de caractère bien méridional et affectionnés par Cervantes. C'est ainsi qu'il use de la strophe de cinq vers (avec le vers de sept syllabes) (2), de la strophe de sept (3), neuf (4) et même treize vers avec le vers à sept syllabes encore (5); c'est pourquoi il aime la cadence des romances a b c b

(1) Voir sur la métrique de G. Schlegel : E. Hiigli. Die romanischen Stroplten, etc., qui ne signale pas l'influence pourtant incontestable de Cervantes. De mon côté, je néglige les formes espagnoles qui ne se rencontrent pas à la fois chez Cervantes et G. Schlegel.

(2) Gedichte, l. c, p. 2k (der leizte Wunsch). Cf. Cervantes, Rivanedeyra, Galatée, p. 32, 43.

(3) Ibid., p. 0 (die neue Sehnsucht), p. q5, etc. Cervantes, Galatée, p. 19. (.'i) Ibid. p. 110 (die Warnung). Cervantes, Galatée, p. o3.

(f>) Ibid., p. 35 (die verfehlle Stunde). Cf. Cervantes, Galatée, pp. 6, 36 sq. Les entrelacements de rimes ne sont pas précisément toujours identiques h ceux de Cervantes, mais en ont toutes les complications et les difficulté*. Cf. le villancico de la Galatée, p. 19 : En los estados de amor : a b b — c d d c c e e, et la Caozonette de Schlegel, p. 110 (die Warnung : Ja, ich gestehe es mit Entziicken) :abb — cdecdeebb, reprise aux strophes suivantes avec la même rime finale b b.

(vers de sept syllabes!. Dans ÏEuropa (i8o3) (i) parurent diverses gloses, dont deux de G. Schlegel et qui sont des imitations espagnoles; la strophe (a b b a) glosée (letra I mpruntée à Tieek, ce sont les vers bien connus :

Liebe denkt in >ii?zen Tœnen,

Denn Gedanken stehn zu fern, etc.

Les quatre strophes suivantes de chaque « Weise » ont la même organisation :cddccaaeea, le dernier vers étant une simple reprise de l'un des vers de la strophe de base; le rythme est trochaïque, les rimes sont en général féminines. Autant do caractères de la glose espagnole, que : hlegel a trouvée dans la Galatée et qu'il a pu trouver aussi chez Calderôn. Il serait sans doute difficile d'attribuer à ces innovations de Schlegel des sources cervantesques bien déterminées. Mais ce goût pour les formes métriques de l'Espagne, à une époque où G. Schlegel ne connaissait guère de l'Espagne que l'œuvre de Cervantes, nous autorise à voir dans cet enrichissement de la métrique allemande une indiscutable influence du poète uV la Galatée «-t de Don Quichotte.

I/Espagne joua donc un rôle essentiel dans le développemenl de la pensée critique <!'• Guillaume comme fl»' Frédéric Schlegel. Guillaume o'esl point venu à fan tes spontanément, soiu la poussée <1<' -;i propre évolution, mais, au monn-nf où le hasard et Bon frère lui mirent entre les main- le Don Quichotte, Bon esprit

Europe, I,|,| écrit en iSoa), paru il.iti- >'. W.rkr. I. p. lit M..;

posthume; l'éditeur j joint la gloeea qui parurent

Msei .Lui- VBaropa, I <•'•(• de oellei de Guillaume, et qui -mit d'une amie du

M II . «i h- i que la gloM de Fr. Schlegel -nr Raphaël, t ne quatrième

Schlegel te trouve parmi k k/te GedicMt (l'hilosophische

Lektion).

était singulièrement préparé à recevoir la semence féconde. Cervantes est une des fleurs les plus splendides de l'art européen que G. Schlegel rêve de transplanter et faire épanouir en Allemagne. Il a un moment d'enthousiasme débordant; après les hésitations de la première initiation, il fait le plan d'une traduction complète de Cervantes, et dès 1 799, il rend hommage à toutes les faces de son génie. Il a fait siennes quelques-unes des vues les plus familières de Frédéric. Comme son frère, il voit en Cervantes un artiste très conscient et supérieurement habile; avec son frère, il met le roman à la base de la doctrine romantique, et considère le roman de Don Quichotte comme une œuvre profonde, pittoresque et vivante. Mais il dépasse rapidement les points de vue de Frédéric. Une étude plus attentive du plan et des caractères le met sur la voie d'une interprétation symbolique que Frédéric avait vainement cherchée : le Don Quichotte est à ses yeux le roman de la lutte éternelle entre la prose et la poésie de la vie, la poésie que représente Don Quichotte et la prose qui le suit en la personne de son écuyer. L'interprétation est à peine indiquée, mais c'en est assez pour ouvrir la porte aux tentatives les plus audacieuses.

Tandis que Frédéric Schlegel se contentait d'admirer eu quelques phrases ambitieuses le romantisme de la foi nie cervantesque, Guillaume découvrit dans le style de Cervantes comme en celui de Gœthe un rythme spécial, le rythme de la belle prose, dont il analysa l'harmonie périodique et le charme varié, dont il montra dans le détail les merveilleuses ressources, l'esprit, l'éloquence et la poésie.

Les autres œuvres de Cervantes ont toutes d'admirables qualités; c'est au Persiles que vont les préférences de Guillaume Schlegel. Avant Frédéric, il dégage le caractère ici i-

gieux et moral de l'œuvre tout entière du poète catholique.

Mais, dès i - curiosités littéraires se tournent de

[>1 us en plus exclusivement vers le théâtre; dès qu'il a découvert Calderôn, Cervantes perd à ses yeux beaucoup dr ce qui faisait son originalité et sa couleitr. Seule, la fiumence esl une œuvre vraiment grande d'un souffle vraiment antique. Cervantes n'apparaît plus au critique comme un dieu intangible et parfait: Schlegel soupçonne qu'il pouvait bien y avoir dans ce génie toute une face prosaïque; la restriction est elle-même entourée de résermais c'est une restriction, et c'est lu seule qu'aient faite les premiers romantiques.

Le rôle de Guillaume Schlegel ne se borna pas à cette propagande critique : il voulut faire œuvre créatrice: il énonça la théorie de la traduction poétique et en donna des modèles. I.a richesse des rythmes cervantesques lui parut digne d'imitation : il traduisit lui-même quelquesuns des poèmes les plus compliqués, et prouva la souplesse relative et les moyens nouveaux de la langue allemande; aux dépens «lu sens, il poursuivit l'exactitude absolue du Btyle et du rythme, et donna à la traduction la précision, la sûreté et ta Gerté d'une science. Toute une part de ce labem est anonyme, ensevelie d\w> sa très active collaboration au livre NI du Don Quichotte; mais ses leçons inspirèrent l'effort et la méthode de Tieck et les autre- tentatives des traducteurs romantiqw

Guillaume Schlegel lit donc œut re utile, car il contribua à faire connaître le Cervantes romantique et il inaugura a nsi l'effort d'exégèse qui se continue encore de nos jours, et qui ;i -i puissamment grandi l'œuvre de Cervantes. <>n a le droit de critiquer ses méthodes et ses insuffisances critiques; on ne -aurait nier la fécondité de BOn action.

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