‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 17 sur 77 · L. TIECK · texte numérisé non relu

L. TIECK

Les Schlegel ont fait avant tout œuvre de critiques et d'esthéticiens. Cervantes est pour eux, au moins autant qu'objet de jouissance, une découverte dont ils sont fiers, une arme de polémique dont ils usent vigoureusement. Chez Tieck, au contraire, l'enthousiasme est plus spontané: il unit à un rare degré les dons du poète et du critique: et parce que ses admirations sont plus profondes, plus complètes et plus de-intéressées, elles seront plus fécondes. Doué d'une extraordinaire faculté d'assimilation, le jeune Tieck n'a point su libérer son goût des influences extérieures; plus tard, après bien des fluctuations, son tempérament acquerra plus de fermeté, ses conceptions sur la vie et sur l'art deviendront plus personnelle el plu- consistantes. Ses idées <nr Cervantes évolueront .ni <j\r de t"iil<'s ces crises, mais presque à tous les moments de son existence, il voue au poète espagnol le même culte de reconnaissance el d'admiration qui le cède à peine à son admiration presque religieuse pour Sh peare, el ne le cédera qu'un moment à l'enthousiasme caldéronien.

/'m// Quichotte est une des premières œuvres que découuii presque spontanément sa jeune curiosité. C'était, conte son biographe, avant [788. Tieck revenail de l'école quand il aperçut sur sa fenêtre un roman inconnu — la

traduction de Berluch, laissée là par hasard. 11 s'empare du livre dont il ne connaît ni le titre, ni l'auteur; dès le premier coup d'œil, il est conquis, il feuillette, lit, se passionne; pour se faire dispenser des classes du soir, il prétexte une violente migraine, se jette sur son lit et dévore le livre avidement. A l'improviste, son père entre, et confisque le trésor en se moquant de son enthousiasme. « Si tu continues, lui dit-il, tu passeras dans la vie pour un fou et un cerveau dérangé » (i).

L'esprit de l'enfant n'était point alors une page blanche : il s'était déjà passionné pour Shakespeare et Holberg. Les trois noms resteront désormais associés dans son esprit. Aussi, lorsqu'il retourne à Shakespeare (1792) (2), Tieek ne tarde-t-il pas à retrouver son autre ami, Cervantes. Mais de même qu'il va au delà du Shakespeare d'Eschenburg jusqu'au Shakespeare authentique, il ne se contente plus du Don Quichotte de Bertuch, il va chercher le Don Quichotte espagnol.

En 1792, Ticck vint à l'Université de Goettingue, où il suivit des cours de tous genres, en particulier les cours de théologie. Le professeur de théologie était Th. Ch. Tychsen. C'est ainsi, sans doute, que l'étudiant entendit parler des connaissances hispanisantes de Tychsen, et qu'il eut l'idée d'en profiter. Il écrivait le 28 décembre 1792 à Wackenroder : « Je me renferme toujours plus complètement

(1) Kœpke, L. Tieck. Erimierungen ans dem Leben îles Dichters, a vol. Lpz. i8f>.r>, I, p. I\k sq. Les dates extrême? de cette scène sont 1784-1788; la plus probable est 1786-7.

(■->) W. //. Wackenroder — Il trke and Briefe. léna. Diederieht 1010, t. Il, Briefwechsel mit Ladwig Tieek. Tierk à Wackenroder, p. n3, 3o novembre 1711V- " -le suis et vis tout entier en Shakespeare. Pendant huit jours j'ai copié la Tempête d'un bout à l'autre. »

Page 1