‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 19 sur 77 · L. TIECK · texte numérisé non relu

L. TIECK

donc eu l'occasion de rattacher à cet événement plusieurs idées et de cette manière l'auteur aurait fait s'évanouir l'un après l'autre tous les rêves dont est entouré Don Quichotte; car le héros aurait désormais un critérium pour distinguer la vérité de l'erreur » (i). Deux choses sont à retenir de cette critique : c'est que le roman de Don Quichotte parait excellent au jeune Tieck: c'est, d'autre part, que le poète espagnol, quelque admiration qu'on doive accorder à son talent, n'est pas intangible. Au nom de quel principe Tieck veut-il le corriger ? Au nom du principe de 1' « Aufklœrung », de la raison. Tieck ne conçoit pas une imagination plus forte que toutes les réalités, une foi plus grande que toutes les déceptions, une puissance de création mentale rebelle à toute expérience. Mais il aime le héros et, plus optimiste que Cervantes, il aurait voulu le sauver. Il le considère comme un malade, un dément, mais pas un incurable, et se désole de l'impitoyable dureté de son poète.

Pendant quelques années, Tieck n'eut plus aucune personnalité littéraire. Le meilleur de son activité fut pris par les exigences de Nicolaï et l'amitié de Wackenroder. Cependant, il revint bientôt à la conception du grand art. Les Anglais le ramenèrent à Cervantes. Dans William Lovell (2), le Don Quichotte lui apparaît un peu fantasmagorique, derrière le poêle, à la suite d'imaginations biscornues, ;'i < ùté du Paradis perdu (3).

Il y a, dès lors, deux hommes en Tieck : le satirique et !«• poète, !<• Tieck des Strauszfedern «-t celui des Contes.

-■rit. Si hr.. (. p

(a) Le plan e»t de 170', l<* roman fui nomiBWIcf ta i*ro3, terminé a 1796. hriften, t. M, p. 7i.

L'inspiration rationaliste l'a empêché de comprendre bien des choses. Pourtant, ses curiosités et ses inquiétudes s'éveillent, découvrent des mondes nouveaux. Au printemps de 1795, il a fait le plan du Junge Tischlermeister. <( Le désir de donner des tranches claires et bien définies de notre vraie vie allemande, de ses situations et points de vue en tableaux véridiques, s'agitait vivement en moi. Les Nouvelles de Cervantes m'avaient alors inspiré » (1). Ainsi, Cervantes lui donne des leçons de vrai réalisme et détermine en lui la vocation d'une œuvre vivante et nationale.

La culture romantique de Tieck s'affirme désormais dans le développement de son génie, sinon dans l'œuvre insincère qu'il a acceptée. Son intelligence s'ouvre à des idées nouvelles : « La sagesse profonde de l'Anglais et de Cervantes et les oracles des anciens, saisis dans la profondeur de l'intelligence et du pressentiment à la fois, ne furent plus pour moi lettre close » (2).

On ne trouve pas encore une imitation caractérisée de Cervantes dans l'œuvre de Tieck, mais l'esprit du poète espagnol commence à y souffler doucement.

Bientôt va se faire la définitive révélation. La guerre entre les romantiques et 1' « Aufkkerung » est déclarée. En 1797 se produisent les ruptures décisives; il faut prendre parti, et pour cela prendre conscience de soi-même. Une intelligente critique de Guillaume Schlegel a éveillé les sympathies de Tieck. A propos de la traduction de

(1) Ges. Novellen, ta. Band, Berlin, Reimer, i8f>/|. Der jange Tïschlermeister (Vorivort, p. 5).

(2) Schrif ten, VI, p. xi.x, Vorberichl zur zweiten Lieferung (1828).

Page 1