‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 22 sur 77 · L. TIECK · texte numérisé non relu

L. TIECK

<( Quel est cet homme aimable là-bas ? » demande V tor (à l'acte V)... Le Tasse. — C'est le poète castillan Cervantes — Nestor : ■ Eh, bouffon, bouffon, approche donc et ne sois pas si timide; j'ai pour toi une sympathie étonnante, car tu es un joyeux compagnon »... « Ton bouquin, ton Don Quichotte est à mourir de rire; mais que viennent 'faire les nouvelles qui sont là-dedans ? » (i)... « Que vient faire le livre tout entier ? » réplique Cervantes* Et Nestor de reprendre : « Ne dis pas cela, mon cher, car, premièrement ton livre en a fait naître d'autres qui sont bien meilleurs, par exemple le Don Sylvio de Rosalvo, ce qui est déjà une utilité d'une certaine importance; et puis, c'est, je le répète, un livre à mourir de rire: il n'y a personne parmi nous qui n'ait lu ces sottises, sois bien tranquille. Il est dommage que tu ne vives pas de nos jours, on aurait pu faire quelque chose de toi » (2). « Suis-je, se demande mélancoliquement le poète, après avoir eu tant de malheur dans ma vie, tombé si bas après ma mort que la plèbe me prend pour un de ses compagnons et un de ses frères ? Les ennemis de Tieck sont (lune en même temps nnemis <lc Cervantes, Soltau, Falk, qui ont querellé sa traduction <lu Don Quichotte, se Bont montrés incapables <!«• comprendre le poète espagnol. Tieck ;i pris contre eux le parti de Cervantes dans l'article qu'il ne publiera du reste pas, les Bemerkungen ûberParteUichkeit,Dummheii nntl Bosheii 3 . etc., qui ont une portée Btrictemenl polémique.

Tieck a étudié cependant Cervantes en critique, c'esl

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Schr., 11.

dans ses Bricfe ûber Shakespeare (1800) qu'il développe objectivement sa pensée au sujet du poète du Don Quichotte, et qu'il cherche, suivant les méthodes nouvelles, à situer Cervantes dans son milieu.

Shakespeare ! Cervantes ! les deux grands enthousiasmes du poète. Cervantes est associé à toutes les dévotions adressées au poète anglais. Sans s'être jamais connus, dit Tieck, ce sont des esprits parents :. ils sont tous deux fils du xvie siècle si puissant, si terrible et si tourmenté, où l'étroitesse de la morale ne passait pas encore pour une vertu, où il y avait encore des héros et des exploits, où le grand et le beau étaient encore un produit naturel et nécessaire de l'humanité (1); ils se rencontrent dans leurs œuvres qui, comme à la suite d'un accord tacite (2), ont amené la poésie romantique à sa plus haute perfection (3).

Tieck se montre donc préoccupé des rapports du génie avec son milieu. Il ne sait pas voir l'individu isolé dans un monde où chaque chose est à la fois un et tout, et ne peut se le représenter que dans ses rapports avec l'univers. <( Il est certain qu'il ne saurait y avoir un homme, fût-il unique au monde, qui puisse être en contradiction absolue avec son siècle, ou se détacher complètement de lui; car la meilleure et plus intime part de lui-même est le produit du moment » (4).

Sans doute, Cervantes comme Shakespeare appartiennent à leur temps, mais il ne faut pas faire dans le poète deux parts : son génie qui lui appartient en propre, et ses fautes, qui sont au compte de son temps. Le génie est un,

(1) Krit. Srl)r., Bricfe ûber Shakespeare, I, i53 (1800).

(2) Cf. Zerbino, t. X, p. 280, où Cervantes parle de son « ami Shakespeare ».

(3) Krit. Schr., II, 100.

(4) Ib.

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