L. TIECK
méridional nous fait aussitôt oublier. Cette poésie, comme relie de Shakespeare, est la source de toutes les compréhensions et incompréhensions des temps ultérieurs, et leurs œuvres restent le centre duquel on peut dominer le »é et comprendre le présent et le futur (i). Ainsi, pense en somme Tieck, les œuvres de génie éclairent le monde; mais elles ne doivent pas être considérées elles-mêmes comme une œuvre claire de la raison. Le monde n'est pas clair, Cervantes n'e.-t pas clair. Le sens du mystère ne manque pas à Tieck, il le voit et le cherche partout. De là. des idées un peu obscures et confuses. Pourtant sa conception d'ensemble est fortement exprimée, assez semblable à celle des autres romantiques; Cervantes est â yeux, avant tout, un poète, un poète accessible aux seuls délicats el aux seuls artistes. Son œuvre est au foyer même de la poésie, c'esl un des plus suis critères de la beauté. Or, quel esl le rôle du poète ? Le grand art doit séparer l'idéal du réel, les isoler, les opposer, puis faire retour vers la rie, et faire communier, d'un point de vue supérieur, la poésie avec la réalité. #
Mais Tieck n'était pas encore un critique. Cette enquête à travers la littérature eut surtout pour résultat de lui offrir, non des idées générales, mais de- leçons de goût et d'art, des procédés de poète, des types romantiques, des
motif- encore chargés de réalité et -on imagination -e
meubla richement de toutes les dépouilles de- écrivains <|u*il étudia, de Cervantes peut-être plu- que de tout autre. La Geschichte <lrs Herrn \\ Uliam Lovel l 1703-96 introduit déjà île- poèmes lyriques dans le récit, mais d'autres, Gœthe par exemple, avaient déjà usé de cette liberti
(i) hrit. Schr., 1. p.
qui L. Tieck doit-il cette suggestion ? Une mention du Don Quichotte ne suffit pas à prouver que ce soit à Cervantes (i).
Des motifs qui erraient déjà dans toutes les littératures se rencontrent çà et là dans les premières œuvres de Tieck. Ulrich der Empfindsame (1796) est battu, tout comme Sancho, pour ne pas avoir payé son écot à l'auberge, Der g\estiefelte Kater (1797) représente comme Los Banos de Argel une autre scène sur la scène La femme d'Abraham Tonelli (1798) s'appelle Pretiosa, comme la Gitanilla.
Mais ces ressemblances sont encore isolées et indécises. On ne saurait conclure à une imitation ou une influence caractérisée. Cependant l'esprit de ces œuvres de jeunesse se rapproche de l'esprit de l'œuvre cervanlesque.
Tieck s'est rendu compte de l'intérêt artistique et de la valeur poétique de la réalité. Lui-même confesse que dès 179.5 il s'enthousiasmait pour les Nouvelles de Cervantes et qu'il avait à son école appris à aimer la vie allemande, la vie réelle de tous les jours (2). Der junge Tischlermeister, dont le plan remonte à cette année 179"), eut l'ambition de présenter un tableau vivant du monde contemporain. A la vérité, on n'y trouverait guère de traits empruntés à Cervantes : la sympathie pour la petite bourgeoisie, les aventures amoureuses, la passion des voyagea et du théâtre trahissent à un égal degré l'influence profonde du Wilhelm Meister. Tout au plus pourrait-on \<>:r dans le type du Magister, (pie les livres ont à peu près privé de sa raison, une réminiscence du Don Quichotte; le
(1) Schriften, 1828 (William Lovell), t. M, p. 71.
(2) Voir plus haul, p. 166.