L. TIECK
temps, il eut besoin d'encouragements, d'aide et d'excitations extérieures; aussi la première partie de sa production romantique est-elle pauvre en idées originales. Il voit, comme les Schlegel, en Cervantes un artiste, un vrai poète, grave et profond, noble et hautain. H l'admire pleinement, sans réserve aucune, et sans rien consentir aux timidités de l'époque précédente; il l'admire surtout contre l'Àufklœrung, et, contre elle surtout, il déclare le Don Quichotte parfaitement et irrémédiablement mystérieux. Après cet acte de foi, toute autre recherche était vaine. Aussi Tieck renonça-t-il à l'étude critique qu'il avait un moment promise. Toute son activité se porta vers la production poétique, ^a traduction fut une grande œuvre. Pour la première fois. le public recevait une image suffisamment fidèle du Don Quichotte, avec les caprices et les exubérances de sa forme, les combinaisons curieuses d< rythmes, l'harmonie de ses périodes, la grandeur et, d.:n< une certaine mesure, le réalisme de Bon style, la nol<! et la beauté du chevalier, la bonhomie paysanne, m lis point vulgaire de Sancho et, par-dessus tout, la p< chaude et pittoresque qui enveloppe l'ou\ re toul entière el ouvrait aux imaginations allemandes des visions radieuses d'un monde inconnu. De plus, la traduction nouvelle débarrassa le I)<>n Quichotte de ce qu'il avail d'exotique < t
d'étrange; elle agit BUT le lecteur allemand comme une
œuvre moderne, Buffisammenl allemande et parfaitement romantique. Le Don Quichotte allait désormais apparaître à l'imagination allemande sou- le- Irait- de |,i traduction de Tieck, allait désormais B'imposer tel que Tieck l'avail évoqué.
El c'esl encore le Cervantes romantique, le- aventures romanesques, le* pèlerinages, les visions merveilleuses de
la Galatée, des Nouvelles et de Persiles, que la jeune fantaisie du poète allait rejoindre par delà les âges du rationalisme et des lumières; ce sont les complications et l'étrangeté des intrigues, les captivités barbaresques ou les rêves du Voyage au Parnasse que Tieck allait reprendre dans son œuvre poétique; ce sont des rythmes curieux et des procédés archaïques dont il fait une nouvelle expérience. Le réalisme même de Cervantes le toucha peu : les premières œuvres de Tieck manifestent un intérêt plus vif pour la vie pratique et vulgaire; mais, dès 1797, Tieck entra dans les voies proprement romantiques; l'influence profonde de Cervantes fut neutralisée par de nouvelles études. J. Bœhme et Calderon allaient s'emparer de son inspiration, et pendant de longues années possédèrent tout son cœur. Les semences jetées dans son âme par ses premiers enthousiasmes cervantesques ne devaient lever qu'après cette longue crise de mysticisme.