‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 32 sur 77 · L'INTERPRÉTATION ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

L'INTERPRÉTATION ROMANTIQUE

(Coup d'oeil général)

Ce n'est point par un pur hasard que Cervantes prit dans le romantisme une autorité dominante. Son œuvre répondait aux besoins de l'âme nouvelle. Les premiers atiques étaient amené-, par le développement général de leur pensée, à un état de crise, où leurs idées et leurs rêves poétiques communiaient en une vaste synthèse artistique, dont ils trouvèrent l'esprit et les lois profondes dans lit- de Cervantes, et non pas seulemenl dans le /><<// hotte, mais dan- l'œuvre toul entière du poète. Les tendances particulières de chaque romantique se coordonnèrent en grandes directions d'ensemble, et tous ces courants, apparents ou Becrets, conduisaient plus ou moins directement au Cervantes de la nouvelle doctrine.

Les romantiques axaient emprunté à Herder et à Goethe cette conception que le monde tout entier est un vaste nisme vivant, régj par ses lois propres, <pii ne sont pas - de la raison. Aucun des éléments de cet univei saurait don<- être isolé; l'histoire de la littérature et la critique ne doivent pas s'enfermer dans l'époque grecque ou l'étude de la production actuelle, elles doivent embn li produ ti 'ii artistique tout entière du passé et du pié La critique doit être universelle et totale. De là. cette

ardeur passionnée pour les grandes périodes calomniées, pour le moyen âge allemand et provençal, l'époque shakespearienne, le xvie siècle de Philippe II. « Dès le début de ma carrière d'écrivain, dira G. Schlegel (i), je me suis donné la tâche particulière de ramener au jour les oubliés et méconnus ». De là, des curiosités nouvelles pour les grands représentants de l'art espagnol et pour Cervantes en particulier.

Ce n'est pas seulement dans le temps qu'il fallait élargir le point de vue de la critique, mais aussi dans l'espace. Il fallait décidément sortir de l'Allemagne et de la France, aller aux autres grandes civilisations étrangères dont on ne savait rien et dont on pouvait tant apprendre. On rêve alors de faire de l'Allemagne le cerveau, le centre intellectuel de l'Europe tout entière. On s'intéresse pour la première fois aux cultures spontanées et originales du Danemark, de la Russie, même de l'Orient, et, après Herder, à la poésie populaire de toutes les races. Mais c'est surtout de la côte méditerranéenne que les romantiques ont la nostalgie ce sont les peuples du Sud, « die immerberauschten » (2), qui exercent sur l'imagination des Allemands l'attirance dionysiaque, irrésistible comme l'amour. L'Espagne surtout, si curieusement orientale, appelle tous les rêves de merveilleux et d'aventureuse folie; et c'est encore Cervantes qui offre de cette Espagne romanesque le tableau le plus saisissant et le plus authentique.

De cette Espagne, bien peu avait survécu. L'Allemagne du xviue siècle avait légué aux romantiques des éléments d'une grande enquête historique et littéraire, mais dd

(1) Lettre h Goethe, dans Gcrthe. and die Romantik, p. 182 (1" novembre 182/1).

(2) R. Huch, Blùtczcit der Romantik. 1908, I, p. 100.

l'interprétation romantique 206

éléments fragmentaires et faussés par des points de vue exclusifs. Les romantiques furent de leur côté fort mal outillés: leur vie personnelle et les circonstances historiques se prêtaient mal à des recherches bibliographiques originales. Ils travailleront donc sur des documents archaïques, sur dr> textes aisément accessibles. Aussi n'apportèrent-ils point de grandes découvertes documentaires, ni une science critique organisée. Du moins, eurent-ils le don de l'enthousiasme, une grande ampleur d'idées, la jeunesse et la poésie, et un merveilleux sons de l'art méridional. Ils n'ont pas créé la critique cervantesque, mais ils ont renouvelé tous les points de vue de lit critique et rendu possibles les recherches ultérieures.

El dan- cette Espagne nouvelle, c'est Cervantes qui occupe la place d'honneur. Les romantiques ont compris que li' génie poétique n'esl point isolé dans son époque, mais qu'il se relie par tontes ses fibres à son milieu, qui conditionne el explique sa nature. Pour la première fois, Cervantes esl étudié, non pas uniquement en lui-même, mais dans ses rapports ave - - ontemporains i nation. On observe ainsi que les traits de son génie sont proprement espagnols, el qu'il personnifie tout le wi' siècle. On constate encore que son Don Quichotte <'t ! is \ouvelles sonl une merveilleuse peinture de l'Espagne; au lieu de chercher à ressusciter un passé disparu el à jamais mort, c'esl autour «le lui que Cervantes chercha les éléments de sa poésie, dans l<- monde contemporain, dont il sul discerner el rendre tous les aspects. Mai- cette analyse t\<- l'ambiance historique m- -aurait viser qu'à expliquer "I point ;'i mutiler le génie, ,'i m découvrir la nature '-t l'organisation sans en rompre l'unité vitale; il il»- faut pa- faire deui parts dan- l'œuvre <!'• Cervanl

les défauts, qui seraient le propre de son époque, les beautés qui appartiendraient à son seul génie. Le génie est un tout, une personnalité en somme indépendante, « eine freie organische Entfaltung » (i). La véritable individualité romantique doit être totale et parfaite. Les romantiques dépassent à la fois Herder et Kant; tandis que le premier avait avant tout un idéal de vie active, envisageait le monde sous l'aspect du mouvement, Kant avait arrêté la marche du monde, l'examinait sous le point de vue plus étroit de la spéculation abstraite. Les romantiques tentèrent de concilier ces conceptions antithétiques. Cervantes les y aida : ils admirèrent en lui le soldat de Lépante et d'Alger en même temps que le poète et le philosophe. Ils aimèrent son héros malheureux, symbole de la poésie elle-même, et, comme elle, durement traité par la prose de la vie. Le poème de son existence comme son œuvre littéraire sont également féconds. Cervantes, par ses luttes contre le mal et le mensonge, fut un véritable héros de l'art, aussi admirable qu'Homère, il fut le parfait héros des temps modernes.

De même, on ne saurait dissocier l'œuvre du poète, elle est une, et chaque partie représente une face, mais point une forme de son génie. Toutes ses œuvres sont également admirables, chacune d'elles crée un genre nouveau dont elle reste le modèle définitif. La Galalée brille de toutes les grâces de la jeunesse et de la poésie, le Persiles, au contraire, plus grave et plus mystérieux, est comme chargé d'un énigmatique symbolisme; les Nouvelles sont admirables par leur variété et le pittoresque de leur pein-

(i) M.irie Joachimi, Die WeUansehauung der deutschen Romantik, Eug. Diedericlis, Iéna, Leipz. igo5, p. 209.

l'interprétation romantique 207

ture, l'art de leur style et le sens profond de leur inspiration. Quant au théâtre, il faut sacrifier les comédies où Cervantes suit le goût de son époque et travaille à rencontre de son propre génie. Mais la ÎS'umance est un drame puissant, digne de la muse antique, héroïque et grandiose. Cependant, c'est surtout Don Quichotte qui représente le plus fortement la pensée du poète; il n'y faut pas voir, disent en chœur tous les romantiques, un ouvrage simplement amusant « à lire après dîner », « à mourir de rire », une « Bambocciate », mais une œuvre sérieuse et riche de pensée, non pas une simple satire des romans de chevalerie, mais un ample tableau d'un monde et d'une humanité. On est donc amené à chercher un sens ésotérique, une interprétation métaphysique du roman. On en trouve le principe dans la théorie de la disharmonie universelle Rousseau, Schiller avaient adopté l'hypothèse de I;i dissociation primordiale du monde, d'où résulte l'antithèse tragique <>ù nous nous débattons. Fichte opposa plus violemment encore le moi et le non-moi, habitua la pen-

ontemporaine à la constatation de cet antagonisme entre la vie el le rêve, la trivialité el l'idéal, la prose et la ûe. Don Quichotte est le symbole de cette dualité mène'. Cette idée, à laquelle Tieck el Frédéric Schlegel ue font que «le vagues allusions, s été indiquée pour la première fois pai Guillaume Schlegel el mise en pleine lumière par Schelling. Mais elle semble le bien commun de t"ii- nos premiers romantiques i), \ la vérité, il- ne

ni pas arrêtés à la constatation du conflit, il» onl cherché à l< résoudre; el chacune de leurs œuvres es! un

(i) Cf. ce <|ii<- <lit Kr. ScMefd il<- W. /.<•!•. '/. dam Vt I.

V I, | I ' li* rr ti. ut .Miliir i-l un oombal rie I itM h

i foulée .1 1 1 x piedi d "ù i.i poésie m i ».

de solution; Lucinde, Henri d'Ofkerdingen, Sternhald partent du même principe : « identité de la vie et de la poésie » (i). Or, don Quichotte n'a d'autres visées que de réaliser dans la vie la poésie de son idéal, d'autre tort que d'avoir considéré la vie sous le point de vue de l'idéal. Don Quichotte est un vrai et grand romantique. Aussi les romantiques ont-ils vu en lui le grand martyr de l'idéal; ils ont aimé son martyre qui était un peu le leur, et ils ont eu pour le héros traqué la grande pitié qui avait inspiré le poète lui-même.

Comme Don Quichotte, les romantiques ont eu le désir de l'absolu. L'amour infini, l'amour de Kudel pour Mélisande, de Sternbald pour l'inconnue, de Novalis pour une enfant disparue, n'était-ce pas l'amour de Don Quiehotte pour la Dulcinée de son rêve ? Cet amour est la poursuite d'un non-moi qui doit compléter le moi; l'amour de Dulcinée se résout ainsi à son tour en un symbole, le symbole de la conquête du non-moi, et les campagnes de Don Quichotte ne sont autre chose que la poursuite métaphysique de la connaissance. Peu importe le but pourvu que belle soit la route. Le romantique s'inquiète moins de l'impossible perfection de l'acte ou de l'œuvre que de leur devenir, moins de la victoire inaccessible que du combat toujours généreux. Aussi était-il toujours en plein rêve don quichottesque. Frédéric Schlegcl sentait déjà tout ce qu'il avait d'un Don Quichotte ou d'un Cardenio; ses amis ou ses disciples n'eurent point en général sa droite raison ni sa belle intelligence, et allèrent plus loin encore dans la voie des folles exaltations. Us devinrent à leur tour les

(i) Brandec. Die romantitohe SchuU in Deutschland, Trad. Slrodtmann, II. !\ éd., i8n4, p- 65 tq. no donne cette formule que pour la Lucinde, mais elle

est applicable à tons les romans de l'école.

l'interprétation romantique 209

chevaliers de la chimère et du rêve; et c'est pourquoi ils ont si profondément compris et aimé l'épique folie du chevalier errant.

Mais le Don Quichotte n'est, tout au moins aux yeux des premiers romantiques, une véritable œuvre d'art que parce qu'il représente à la fois l'idéal supérieur et la réalité de tous les jours. Et, par là, le roman satisfait, non seulement aux aspirations moi philosophes, mais encore aux définitions littéraires des artistes. C'est la vie même, la vie de l'humanité et la vie du poète que se propose de peindre 1«' roman: tout roman est une grande confession. Plus que tous les autres genres, dit Xovalis, le roman est la mise en œuvre de la vie (i ■. « Le roman est une existence enfermée dans un livre. » << Le roman traite de la \i--. représente la vie. » Et pointant le même Novalis déclare encore : - Le roman doit être tout entier poésie. » ' donc h- roman qui est chargé de résoudre In grande antithèse universelle entre la réalité et le rêve.

Le livre qui unit le mieux en lui ces deux caractè-

- rivant d'une vie intense et admirablement

ique, où la vie même est admirable de poésie, c'est

le I>nn Quichotte, avec -on chevalier épris d'irréalisables

uloureuses ou inquiètes amours des jeune-;

-. les mœurs étrangement pittoresques, ton- ces débris

d'un passé glorieux et ces merveilleu itions d'une

inépuisable fantaisie. C'esl la fleur la plu- merveilleuse

d un sol merveilleusement romantique. <'.'<■<! l'œuvre où

s'exprime le plus parfaitement !<• sens profond ^\<- la

de cette force mystérieuse et fécond.- qu'avait déjà chan-

1 '' ' ' •!"' tairai von II. Friede-

tèe Herdcr, et qui donne à l'art son charme précis et sa sublimité.

Le roman est limité et concret dans sa représentation de la vie réelle; d'autre part, il est infini par son sens insondable. Le réel humain est mesurable, définissable, déterminé; mais le rêve est infini, l'idéal est un but assigné à l'humanité, et qui ne doit pas être atteint. Aussi le roman ne saurait-il être vraiment terminé, la fin de Don Quichotte est fortuite et n'est point un dénouement logique de son existence. La Galatée, Persiles ne sont que des fragments. Ainsi la Lucinde, Henri d'Ofterdingen, Sternbald comme le Wilhelm Meister et le Faust de cette époque, restèrent inachevés, moments d'une pensée qui ne sait pas conclure, crises d'une existence qui n'a point atteint ses fins.

Les héros de Cervantes, Don Quichotte et Sancho avant tous, Marco Antonio, Rinconete et Cortadillo, Preciosa, Ricardo, Persiles, Sigismunda et tous leurs compagnons sont en voyage, en route pour des conquêtes ou des rêves, à la poursuite de Dulcinées ou de brillantes visions; comme Don Quichotte et Persiles, les personnages des romans romantiques courent les aventures sur les routes de l'Europe, poursuivent, dans une « queste » sans fin, la Fleur bleue ou l'élue de leur rêve, l'absolu du bonheur qui s'enfuit devant eux.

Le voyage est pénible, semé de déceptions et de dures épreuves. Le Héros est vaincu, et tombe. Mais gloire à ceux qui ont lutté pour le Beau ! Don Quichotte remporte à nos yeux la victoire définitive. Schelling n'hésite (>;is à l'élever au-dessus de ses persécuteurs. Ce héros imparfait et fou excite notre admiration, sa noblesse nous fait plaindre ses misères. Et pourtant, par un étrange coup de génie,

l'interprétation romantique 21Î

Cervantes n'a point fait une œuvre triste; nous rions sans scrupules; !<• rire qu'il provoque n'est point avilissant: l'ironie divine que le poète laisse planer autour de ses créations. Cervantes savait par l'expérience de sa propre vie combien la poursuite de l'idéal est périlleuse et vaine; et, sa raison limitant l'essor de son imagination, il 1

oups pleuvoir sur son chevalier de la Triste Figure. Malgré tous s«s travers, en dépit ou plutôt à cause de » malheurs mêmes, nous aimons Don Quichotte; el c'est parce que nous l'aimons que nous savons rire de lui. ! -

- aimaienl à railler leurs Dieux; les romantiques appliquèrent à Cervantes leur conception de l'ironie, i héros, loin d'en être diminués, furent grandis et purifiés. Uni' œuvre aussi complète, aussi complexe et aussi riche n'esl point le produit d'une inspiration aveugle. Les romantiques se sont délibérément séparés du Sturm und Drang; il- n'admettent plus (pie le génie soit une force purement naturelle, et l'œuvre d'art un produit spontané du génie. Le Grec, qui avait encore l'harmonie, la totalité » primitive, pouvait composer d'inspiration; l'art moderne au contraire est conscient ri réfléchi. Cervantes est par-dessus tous les autres un véritable artiste, tièsavanl et liés habile, au courant <\r< procédés «lu roman et urces du Btyle. Aussi son /><</< Quichotte doit-il être peur le poète moderne un modèle parfait, admirable tant pour le plan général que poui le détail de la forme i .

' ^ ir . ii particoliei inl <». Walzel, /■ mantik. Teul r,

Page 1