CHAPITRE IX
Il nous est difficile aujourd'hui de concevoir le trouble que jeta la critique romantique dans le monde intellectuel de l'époque. Les circonstances générales qui avaient présidé au développement de la conscience artistique des premiers romantiques avaient créé autour d'eux un état de tension analogue au leur. L'orage était près d'éclater.
Les campagnes littéraires, les déclarations de VAthenœum et de YAllgemeine Literaturzeitung illuminèrent l'horizon d'un éclair soudain. Aussitôt, le point de vu-1 changea. La jeune génération se passionna pour les découvertes nouvelles. « Les traductions et les articles de (i. Schlegel, disait plus tard Steffens, les conversations dont ils étaient le point de départ, détachaient nos esprits des étroitesses de la littérature actuelle et nous habituaient à appliquer à la poésie une échelle plus grande » (i). On découvrait avec étonnemenl des littératures d'une rit 1 insoupçonnée et d'un esprit tout moderne. Goethe luimême déclarait que le< Blumensirœusze lui avaient donné l'idée d'un monde nouveau
(i) \Vo3 ich trUbte. lu <lcr Krinnrrung niedergtschriebtn, Ton 11. Steffens Bralau, J. Ha >v Coanp., iv'niï. t. IV, p. ia5 »q.
(a) Gn'lhr und die Homantik, i ih t. 180S. Cf. MHti la Zeilung fur die élégante Welt (i8o3, n* 120, p. <jj3) qui approuve particulièrement les sonnets et «tances du Persiles.
BEHIHAÎID .'1
Chaque révélation était une source de révélations nouvelles. Le Don Quichotte de Tieck et des Schlegel suggéra toute une vision éblouissante de temps lointains et d'une (Civilisation merveilleusement colorée. La traduction de Tieck, dit encore Steffens, attira notre attention sur une époque « dont la richesse poétique nous était restée cachée » (i).
La traduction de Don Quichotte eut, en effet, un réel succès dans le public favorable au romantisme : les articles de YAthenœum et de YEuropa, les conférences de G. Schlegel, le scandale qui s'élevait autour de la jeune école acquirent à Cervantes et à la langue espagnole quelque popularité (2). La mode, le monde s'en mêlèrent. Ce fut, pendant quelque temps, à Berlin surtout, une petite crise de curiosité. « La connaissance des langues vivantes, déclarait la Zeitung fur die élégante Welt (3), a, dans les grandes villes, dans celles qui donnent le ton, été de tout temps à l'ordre du jour : ce que le hasard, des circonstances privées et politiques n'ont souvent pu accomplir s'est produit par manie de bel esprit, par amour de la mode ou même par ennui... Dans les temps présents, certaines dames de notre monde élégant se sont haussées jusqu'à l'espagnol. Voilà les fruits de notre sagesse transcendentale... Elles veulent contempler les don quichottiades actuelles de près et à leur source, et parler espagnol avec les Dieux de leur enthousiasme... mais malheur à quelques-unes de ces belles si le mari contracte aussi l'envie de prendre des leçons d'espagnol. »
Les jeunes gens, à défaut des maris, suivirent l'exemple
(1) Steffens, ibid., p. ia5.
(2) 1802, n° 07, p. 44g sq. (i3 mai).
(3) Lettre à Tieck, Holtei, III, a93.
de leurs inspirations. G. Schlegel initia plusieurs élèves à l'espagnol pendant l'hiver i8o2-o3, entre autres Schierstaedl i . En novembre i8o3, La Motte Fouqué sent, grâce à G. Schlegel, grandir en lui l'amour pour la belle langue méridionale, se promet d'abandonner le grec pour l'espagnol dès l'hiver qui vient et demande à Schlegel ses conseils, son aide et une grammaire (2). La femme de Tieck elle-même, pourtant peu passionnée pour les choses de littérature, se met à son tour à l'espagnol (3). Les études hispaniques profitent donc de l'esprit nouveau et commencent à déborder hors du monde étroit des érudits et des lettrés de profession. Pour satisfaire cet intérêt naissant, on édite des ouvrages de grammaire. Sandvoss publie une Spanische Sprachlehiye 'Berlin, i8o4 '1 , J. B. W. Benecke, sa Spanische Grammatik (Leipzig, 1806*. Des lexiques ou dictionnaires s'élaborent lentement (5). J. D. Wagener donne, de isoi à 1800, un Spanisches Wœrterbuch. Benecke fait suivre une édition de Cervantes d'un lexique espagnol-allemand pour servir à l'intelligence du Don Quichotte Leipzig, t. VI, 1806).
La littérature île apparaîl désormais comme
digne d'étude. Les revues, Poetisches Journal de Tieck (1800), Polychorda de Bode janv. i8o3), promettent de s'inl aux littératures étrangères, à la littérature
espagnole eu particulier. I.' illgemeine Literaturzeitung, Bdèle à sa tradition, public une longue bibliographie du
(1) Lettre ;i Tieck. Boitd, ../<. -,/., IU.
Il.ili.i. .,/,. ci*., I. 104. Lettre du *> dot. i8o3. (3) tbid., III. ..,.. [f 1 Imita demande :. lire le Lnzarill.,.
il collabora aus-i ,.u i . . mil de lin. hli.il/ (Cf. la préface .lu llmuibueh, etc., 1801, p. n).
(6) 1 irait k ■•' tome du dktiooii d 4-aJknumd de l \.
Schmid.
docteur Escher) sur la littérature espagnole à la fin du xvine siècle (i).
Mais les livres continuent à manquer. Gries s'en plaint très vivement (2). La Belletristische Zeitung (22 fév. 1800) constate que toutes les ressources de bibliographie espagnole et toutes les occasions pour apprendre la langue sont coûteuses et rares (3). Tieck confirme ces griefs : « Il est, en Allemagne, presque impossible de lire beaucoup de livres espagnols, ou même d'avoir dans sa bibliothèque les œuvres les plus remarquables » (4)- Fr. Schlegel recueille quelques ouvrages de choix pendant son voyage à Paris, tant pour lui que pour son frère. On met à contribution les bibliothèques de Dresde, de Gœttingen, de Weimar (5). Les relations directes, nouvellement établies avec l'Espagne, rendent plus faciles les achats. C'est ainsi que G. de Humboldt rapporte de son voyage en Espagne des ouvrages intéressants, qu'il dépose chez Burgsdorff, à Ziebingen.
On va, faute de mieux, tenter de remédier à cette pénurie par des éditions indigènes. On commence par publier des anthologies volumineuses, très supérieures à celles de l'époque précédente, et qui donnent quelque idée de la littérature espagnole.
Buchholz édite, en 1801, la première partie de son Hand-
(2) Aus dem Leben von J. D. Gries, p. 63. La correspondance des Schlegel avec leurs amis témoigne d'un échange constant d'ouvrages espagnols, qui en dit long sur la pauvreté des bibliothèques particulières ou publiques.
(3) 1800, VIII, p. 57 sq. (22 fév.).
(/1) Nachgel. Schrijten, II, p. 64 (1800). (5) J. A. L. Z., 1812, 27 mars, p. 5oo.
buch der spanischen Sprache und Litteratur (i). Trois ans plus tard, paraissait la deuxième partie. Buchholz conçut le dessein d'écrire aussi un Abrégé de l'histoire de la poésie espagnole, mais il craignit que l'ouvrage ne fût trop élémentaire et trop concis (2). Schmid, bibliothécaire à Weimar, et qui avait étudié l'espagnol sous les auspices de Bertuch, fit imprimer à son tour un autre recueil, suivi d'un lexique, et moins volumineux que le manuel de Buchholz (3).
L'époque de la littérature espagnole qui excite les plus vives curiosités des romantiques est celle des cancioneros. Aussi est-ce par la poésie des xive et xve siècles que commence le recueil de Schubert. Heinrich Schubert, utilisant les richesses de la bibliothèque de Dresde, réunit un grand nombre de pièces rares ou manuscrites, qu'il publie dans sa Bibliotheca castellana, portuguesa y provenzal (i8o4) (4). La préface annonce une longue série de publications; les dt'iiv premiers tomes suivent l'ordre chronologique; le premier volume débute par les poésies composées avant le w siècle, le poème du Cid entre autres; le volume 11 est consacré aux troubadours du xive et de la première moitié di w" siècle. I 11 index traduit les mots les plus difficiles.
Oder 8*mmtang infereaaanier Stûekt ans berûhmUn spanischen /'• ten und Diehiem, cAronoiogiaeA geordnei und mit Naehrichten von den l er* faxsern und ihren Werken begleilel. Prosaischer Teil, Berlin, Naock, iSot (Préface «lu B janvier), Vignette lignée Wachsmann. Poefiacner (datée <ln ia fér.)i Vignette d'apria V. Kanfmann.
1 h compte rendu de Bnchhoh parul dam la Nette AUgtmànt Bibliotliek, 1803, 1 \n, |). ■■ (3.
idn -/.• pariai pieté* en prosn y en irrsu. sacadas de la* majores ■utorea ffapanotea — oder tpanitch* h mit tinem trkteerenden Wori-
r brgleitet v.m I.. V S.hmi.l, i ■>...".. MU. \t
1 bei Mink. Altenburg. Annoncé dam l'/n/. de VA. L /... i8o4, n" ag mm nom d'aatenr et too» le litre : BibUoiheca Castellana, Provençal, l.enxosina y Portuguesa. Le tome II parai en i8o5.
Schubert promet d'autres publications, avant tout le Persiles, d'autres œuvres de tout premier ordre, et des extraits des autres cancioneros; en outre, un dictionnaire provençal, espagnol et portugais. L'auteur ne se fait point trop d'illusions sur le succès de son entreprise : « Notre bibliothèque n'aura, dit-il, pas un grand public. Il n'y a en Allemagne qu'un petit nombre de lettrés qui soit mûr pour l'étude de la poésie méridionale; mais ce petit nombre est aussi le plus cultivé » (1).
La Bibliothèque de Schubert est bien accueillie cependant. J. de Miillcr affirme que la tentative du jeune savant « mérite toute sorte d'encouragements ». L'Jenaer Allgempine Zeitung voit, dans cet effort nouveau, le sentiment et l'amour renaissant du moyen-âge et des radieux pays méridionaux; elle conseille simplement à l'auteur de renoncer à son érudition historique, qui s'adresse à de rares littérateurs, mais point aux vrais disciples de l'art (2).
Schubert apprend qu'à Gotha se prépare une collection analogue, et exprime l'espoir qu'il y aurait entente et fusion entre les deux entreprises. Mais c'est sa collection qui va tomber. Les éditeurs Stendel et Keil annoncent, en effet, dès i8o4, une Biblioteca espanola, qui fera pendant aux Bibliothèques anglaise et italienne déjà en cours de publication, et qui contiendra les œuvres de Garcilaso de la Vega, YUistoria de las Guerras civiles de Granada, etc. La tentative réussit lentement, et peu à peu les lettrés allemands vont recevoir des éditions allemandes de textes espagnols, sérieusement conçues et soigneusement imprimées, et dont le succès dépassera même les frontières (3).
(0 Ibid., p. VI.
(2) J. A. L. Z., III, 356 (Aug. i8oâ).
(3) Sur Keil et ses éditions, voir C. Pitollet, A propôsilo de imas apiai im:dit a:- de J. G. Keil à N. H. Julius, Madrid, 1909, p. i-x iq.
D'autres essaient de populariser par des traductions quelques œuvres espagnoles. Heydenreich donne son Mann von Welt d'après Cracién; Ch. A. Fischer, une traduction du Guzmân : Gestœndnisse ein.es Weltkindes; on publie un Don Juan : Don Juan (1er Wustling, d'après Tirso de Molina. Sophie Brentano traduit les >>ouvelles de Maria de Sotomayor, grâce à la très active collaboration de Clemens. Herder publie, dès 1804. une partie de son Cid dans Y Adrastée et, en 1800, séparément, tout le poème. Les romantiques accueillent ces révélations avec enthou- Biasme. Achim von Arnim conseille, par exemple, à démens Brentano de lire le Cid : « Les Espagnols, ajoute-t-il, ont un talent particulier pour garder à chaque chose son parfum original » (1).
La campagne de Guillaume Schlegel canalise cette sympathie vers Calderôn. Frédéric Schlegel, Schfitz, La Motte Fouqué (Pellegrin s'inspirent de sa manière. Les comptes tendus des journaux littéraires applaudissent à la fois la traduction et le poète espagnol. On lit Calderôn dan salons et les cercles littéraire
pendant Cervantes n'est pas oublié (2). Buehholz finit dans vu Manuel de longs extraits de Don Quichotte, une nouvelle, des passages de Penites, et donne sur Cervantes une notice biographique et littéraire, tout entière empruntée à \ icente de I '\).
Schmid se contente <lr l'histoire de Dorothée. Mais l'épo-
hrifl /tir Lit.. W.mi.ir. \.
r.i-tj qui vient 'ii Espagne en 180a, comme dipk <<• on Don
Lebenterinnerungen, brg. ron G
Buchhob donne due le ffandoocli p| C3i. I.
\v. \m. mu, su, umn; pp. i,i -. l. - r$Uts,
M, M . 1 MU ,lu livr. III
que est aux grandes ambitions. On veut avoir un Don Quichotte allemand. Dès 1800, paraît le premier tome du texte espagnol, d'après la troisième édition de l'Académie, avec des gravures (1). La publication se poursuit en 1801 (t. 2), 1802 (t. 3 et 4), i8o3 (t. 5), 1807 (t. 6). Le tome VI renferme des annotations de Bowle. Le même tome se termine par un dictionnaire hispano-allemand des mots difficiles du Don Quichotte (2).
Il faut à l'ardeur scientifique des romantiques une véritable édition critique. Un familier des sociétés romantiques, L. Ideler, se charge de mener à bout cette importante entreprise. Dès 1800, nous le voyons propriétaire d'une édition espagnole, qu'il prête à Tiecfk et Fr. Schlegel. En i8o4, paraît, dédié « al seflor Federico Augusto Wolf », son Don Quichotte en six volumes (3) Les quatre premiers tomes sont réservés au Don Quichotte. Le tome V reproduit la vie de Cervantes par Pellicer, et des notes pour la première partie; le tome VI donne les commentaires pour la deuxième partie.
Ideler se propose avant tout de donner un texte exact et adopte, avec l'orthographe et l'accentuation de l'Académie, le texte de Sancha (1797-98). Puis, comme le Don Quichotte est plein d'obscurités, il joint à son édition des notes très abondantes, dédiées particulièrement aux étran-
(1) Leipzique par Juan Sommer, 6 tomes, 6 dessins son! île Frosch, deux de Stothard, un de Thurston, les autres sont pris à l'édition espagnole.
(2) Par J. B. W. Benecke. Réédit. en 1821 : Erklœrung aller im Don Quixote vorkommenden und diesem Werke vonûgUch eignen schweren Wœrter und Redensarten, Leipz. En 1816 parut (anonyme) sa : Colcccion de vocablos y frases dificiles que occuren en la Fabula del ingenioto liitlnltj>>. etc., Nauck, Leipzig-
(3) El ingenioso, etc. Por Enrique Frœhlich, iSo'i. Le dernier tome parut en i8o5.
Il y recueille les indications de Pellicer, celles de
Bowle. d ignements puisés dans le Dictionnaire de
demie espagnole, des éclaircissements et explications
qu'a bien "roula lui fournir le diplomate Casa Yalencia,
enfin, ses notes personnel
L'ouvrage d'Ideler a beaucoup de succès. Grimm réjouit vivement de cette belle édition, qui contient le portrait de Cervantes, avec un fac-similé de son écriture (i). Le inonde romantique y voif un hommage nouveau au poète espagnol. UJenaer Allg. Literaturzeitung déclare que c'est la meilleure édition étrangère, mais regrette qu'on ait encombré l'ouvrage de l'étude de Pellicer : car Pellicer. ajoutait-elle, n'a rien compris à la haute valeur de son héros (2).
Don Quichotte, on édite les \ouvelles. Stendel el Ktil en publient le premier tome en i8o5 (les tomes suivants en 1806, 1809 el isi a
La propagande romantique avait donc eu tout d'abord pour résultat de développer l'amour d ses espag
el en particulier de Cervantes. Elle eut sur la pensée de
que tout entière une action profonde. Chacun romantiques exerça autour d<- lui une attraction qui atteignit d'abord les plus proch< -. puis - étendit jusqu'aux disciples • u esprits parents, et B'irradia - toute 1,
intellectuelle de l'époque
Frédéric Schlege] n'eut rien d'un cbarmeui ara-
nt m dehors de son cercle plus de ré\..|-
(1) Zeil. fur deuttche Philologie, i . (Brirfweclistl der Brùdtr
■■ der Malsburg. i3 déc. iN>.">.; (?) J. I. /.. /.. 1807, I. 1. p. |o3 Kgmi C. f. r. /.
(3) C'i'.| din-i <jue Frédéric Schlegel envoyait le Don Quicliulte .le Tieck à la fille .le Caroline, el qu'il l'engageait très vivement à lire le livre {Caroline, iiidt, I, p. 640).
tes que de conversions. Pourtant son action jeta dans la pensée contemporaine des semences fécondes. Le plus immédiat et le plus fidèle de ses disciples fut sa femme. Dorothée partagea ses goûts et ses enthousiasmes. Cervantes fut pour elle une autorité vénérée. Elle faisait volontiers allusion à ses héros, à Cardenio (i), Ginesillo (2). Elle prenait parti pour Cervantes contre Lessing, qui blâmait le mélange du comique et du sérieux. « Ce sont là, disaitelle, à vraiment parler, des principes français » (3).
Plus que tout autre, Dorothée avait eu à souffrir de la bataille littéraire déchaînée par la Lucinde : elle avait été vilipendée au nom de la morale bourgeoise et traditionnelle. Quand elle voulut se défendre, c'est à Cervantes et Shakespeare qu'elle fit appel. Dans un article de YEuropa (i8o3) : Gesprœch ûber die neuesten Romane der firanzeesinnen (4), elle évoque les ombres et les principes de Shakespeare et de Cervantes. On abuse, dit-elle, de la morale (5). « Quand je pense aux œuvres éternelles de Shakespeare et de Cervantes ! Voyez comme ces hommes, la vie et la nature ont crée leurs œuvres, comme ils ont étendu devant nos yeux une tapisserie artistement tissée, dont la contemplation joyeuse nous fait oublier, nous fait connaître nous-mêmes et tout ce qui nous entoure. » Cervantes aussi a représenté la passion suprême, dans une
(1) Tagebuch dans Briefwechsel, lirg. von J. M. Raich, 1881, I, p. 86. (•.») lb., I, 3o6.
(3) lb., I, i:>3 (iSoa-o'i). Mais son roman Florentin (1801) s'inspire peu de Cervantes, beaucoup plus de Wilhelm Me.isier et surtout des définitions et de la critique de F. Schlegel.
(4) Europa, I, 2. fasc, p. k>4 sq., signé D. Cf. Raich l. c, I. 89 n.
(5) Voir sur la morale de Dorothée, Fr. Deihel. Doroihea Schlegel als Srlirijtsiellerin im Zusammtnhang mil ilcr mintiittischcn Sehule, Berlin, Mayer und Miiller, iooâ, en particulier, p. 20 sq.
âme farouche et déchirée par la douleur, et l'a doucement sertie, comme une fleur de couleur sombre, dans son riche et vivant tableau. C'est donc la figure de Cardenio qui a le plus retenu si m attention. Le récit de Cardenio, la subite et malencontreuse interruption de Don Quichotte provoquent « un sourire mêlé de larmes ». Tout comme Frédéric, Dorothée admire l'art subtil du poète, qui, sentant que l'esprit humain ne pouvait rester à ces hauteur-. *) rises exaspérées de la douleur et de la passion, nous ramène à terre et nous rassure. Quelle beauté dans la peinture de cet amour lui-même ! Cardenio, frappé du plus épouvantable malheur, nous dit en une plainte triste et entrecoupée sa douleur émouvante, et nous comprenons tout ce qu'il a souffert. La nouvelle du Curieux met an — i en -( ène une sorte de folie et montre sa marche dans des tempéraments plus corrompus et plus insensés; le poète ne nous fait grâce d'aucun détail; nous suivons pas à pas les progrès de la faiblesse et de la folie, qui se suivent ellesmêmes. Et cette lecture nous laisse étonnés et rêveurs.
Ainsi Cervantes non- instruit et forme notre âme par des symboles divins. Voilà la vraie culture. « Lisons ensemble, conclut-elle, Roméo <•/ Juliette, ou (U> pages de Don hotte; allons ven le ciel bleu, la fraîche verdure et les bois, les fleurs aux mille couleurs, les fleurs brillant tes étoiles brillantes de ces poèmes, laissons entrer dans notre âme la joie sereine, et reconnaissons en elles la \ ie et la mort* celui qui alors ue sentira pas son cour pur. et qui alors aura besoin, pour sa culture, de ce que ces gens appellent morale, celui-là ne peut p;i> dous comprendre, '•i iioux ,,e pouvons pas le comprendre i .
(i) Europe, I, i, p. i".">.
Il y a donc dans l'admiration de Dorothée une note nouvelle. Frédéric Schlegel avait déjà, dès 1799, constaté que la poésie n'avait pour elle de charme qu' « autant qu'elle était autre chose que la poésie » (1). Elle va chercher dans le Don Quichotte une inspiration pratique, une haute et noble culture, la suprême esthétique et la suprême morale qui sont celles de la vie et de la passion.
Cervantes et Calderon accompagnent son existence tourmentée et c'est encore leur exemple qu'elle cite aux heures critiques de la conversion.
Elle a exprimé sur leur compte une opinion qui déroute les critiques (2). J'ai, écrit-elle en i8o5 à Caroline Paulus (3), fait assez de progrès en espagnol pour pouvoir lire Calderôn et Cervantes. « Dies sind zwar alberne, dumme gotleslsesterliche, geschmacklose Katholiken, aber doch keine iiblen Dichter. » On a pris jusqu'à maintenant cette déclaration au pied de la lettre : il me semble pourtant qu'il ne saurait y avoir aucun doute sur la pensée véritable de Dorothée. Elle affirme, dans les mêmes pages (li), le droit qu'a Frédéric de chercher la voie qui mène au rétablissement de la vraie foi chrétienne. Se feral-on, ajoute-t-elle, frère Morave ? « Ils sont tout au moins aussi geschmacklos (souligné par Dorothée) que les catholiques ». Les épithètes appliquées aux poètes espagnols sont certainement empruntées à la plume indignée de Caroline, qui tentait de retenir son amie sur la pente fatale. La phrase de Dorothée respire donc une innocente ironie.
(1) A. Dorothée, Athentetun, II, p. 19. Minor, II, 3a6,
(a) Cf. E. Miinnig, op. cit., p. 6">.
(M) EVflich, Briejiveehscl, I, p. 160, de Cologne, Noël i8o5.
(/1) liiid., I, p. i;"hi.
Son admiration pour les poètes espagnols ne fait aucune réserve. C'est comme poètes catholiques que les comprend et les aime la femme de Fr. Schlegel. Elle écrivait, en effet, quelques semaines plus tard (i) : « Il est assez remarquable que les écrivains catholiques aient gardé la pleine force de leur jeunesse jusqu'à 1 âge le plus avancé... Cervantes avait, quand il écrivit la première partie du Don Quichotte, l'âge qu'a Gœthe maintenant; ses autres ouvrages sont venus encore plus tard. Il n'y a de vraiment jeune et de vraiment grand que l'art catholique. » L'admiration pour Cervantes se confond avec le culte de Calderôn et les aspirations religieuses de l'époque. Plus tard, Dorothée citera encore Cervantes, cette fois comme un merveilleux peintre de types et de classes : « Dans Don Quichotte, ditelle, toutes les classes sont représentées, toutes avec dignité et, en même temps, avec la plus fine ironie » (2).
Dorothée amena à Cervantes un autre disciple, le jeune Philippe, son fils, âgé de huit ans; « Sais-tu, écrit-il à Frédéric Schlegel (3), ce que j'ai rêvé cette nuit ? Tu es revenu, toute la ville était en mouvement et l'on préparait de grandes fêtes... là étaient tous les gens savants, Cervantes, Meister et tant d'autres... Je sais aussi quelle figure avaient Meister et Cervantes... Meister avait un tricorne, de grandes houppes, un voile rouge, une armure de fer et un long, long sabre. Ma mère m'a éveillé, et (était fini. » « L'enfant, ajoute Dorothée, n'a-t-il pas fait un joli rêve... il a dû le noter immédiatement dan- tes termes mêmes dont il s'e<t servi en me le contant tout de suite |e matin. « Cervantes réuni à Rteister, que Philippe s'entêtait
(1) /h., I, 16a (à Guottlie, Ô février 1806).
(a) Raich, Rrirl ï, , (i„v />•. s Tagebuch, 1808).
(3) Raich, ibid., I, ;i (.déc. 1801).
à considérer comme un poète, quel précieux et touchant souvenir des conversations romantiques !
Les idées de Frédéric Schlegel sur l'art et les genres littéraires ont envahi la critique romantique, et c'est au nom même de ses définitions que Ton juge la littérature espagnole. L'Jenaer Allgemeine Literaturzeitung voit dans la nouvelle un récit romantique, capable d'intéresser une société, suggestif, et qui puisse exciter à la fois et satisfaire l'attention et la curiosité. A la lumière de ce principe, qui est proprement celui de Frédéric, le critique examine les nouvelles de Maria de Sotomayor et n'hésite pas à les mettre au-dessous de celles de Cervantes (i).
Il faut voir encore un développement de la pensée de Frédéric Schlegel — non moins, du reste, que de celle de Guillaume — dans le jugement de l'Erlanger Zeitung. « Le charme du Don Quichotte (2) est dans la peinture créatrice de la nature vivante, dans la puissance rare et admirable avec laquelle le grand artiste a pu surprendre les secrets de la vie divine, l'exprimer et la représenter dans ses plus petits traits, ses détails les plus menus et ses nuances les plus fines. » Son roman est un cadre admirable, mais tout son esprit, sa faculté d'ironie et sa grande lecture ne furent pas de trop pour le mettre sur pied. Son style est grave et concis, plein de la pompe si particulière à la prose espagnole, harmonieux et de belles proportions. Cervantes est le poète de toutes les nuances et de toutes les délicatesses, un artiste véritable et difficile à comprendre.
Le critique de Y Erlanger Zeitung était nourri de YAthenœum. L'importance que mérite la peinture de la \ ie a\ait
(1) J. A. L. Z., 180/i, n' iq!\, p. 3oi. L'article orthographie encore : Lopez de Vega.
(a) Hrg. von G. E. A. Melimel, t. I, n° 5i, p. 4oi (i3 mars 1801).
été mise en relief par Fr. Schlegel, et s'il n'avait pas luimême appliqué ce critère au Don Quichotte, il avait assez insisté sur la vérité et la puissance des tableaux de Shakespeare pour suggérer à des disciples ce point de vue, qui était déjà celui de Herder. G. Schlegel avait, du reste, constaté, dans son étude sur Don Quichotte, les beautés à la fois réalistes et romantiques de la peinture de l'Espagne.
C'est peut-être Guillaume Schlegel qui, de tous les romantiques, eut l'influence la plus large. Ses traductions firent une impression très vive et mêlée. « G. Schlegel a, disait-on autour de Malsburg à Berlin, dit beaucoup de jolies choses, mais aussi des choses ridicules, entre autres le sonnet Don Quixote Nothe » (i). Le succès de ses œuvres profita à la réputation de Cervantes lui-même. « Ses sonnets et les stances du Persiles resplendissent dans leurs plus beaux atours; Cervantes n'a peut-être rien écrit d'aussi élevé, et c'est beaucoup dire. On aurait souhaité trouver plus de poèmes de la Galatée » (a). Certaines de ces influences furent plus particulièrement marquées. Caroline Schlegel, qui prit une part si directe à l'activité critique de Guillaume, dut s'intéresser à Cervantes; mais de cette étude, il est resté peu de traces : une allusion au cheval de bois de Don Quichotte (3), quelques souvenirs.
I ii disciple plus déclaré de G. Schlegel se révèle dan- l,. Berlinbches irchiv der Zeit und ihres Getehmack* | : cette revue n'était rien moins que romantique, mais les
(i) Briefwechsel der Rrùdrr Grimm und Ern*t von der Mahhurr,. ,9o',,
. (Lettre du 37 déc. i8o5).
(a) Zeit. fur dit dégante H elf, t8o3, n' ,30. p. 953 (6 octobre) à pra, Blumenstrœu.tzt.
(3) Caroline, ?.. Bchmidt, II. p. 3i9 (mars 1803).
Si 1 m RaailNefc und Feuler, Bertia, F. Bmner, 1S00, II, 139 sq.
idées romantiques y étaient énergiquement défendues par F. Bernhardi; l'article sur Schlegel est très probablement sorti de sa plume, en tout cas écrit sous son inspiration. Dans un compte rendu des Gedichte de G. Schlegel (i), il donne une longue analyse du sonnet sur Don Quichotte. Ce sonnet est une illustration des idées de Schlegel sur ce roman. Voici comment l'auteur de l'article les paraphrase :
Les premiers vers donnent déjà le ton général de Don Quichotte :
« Auf seinem Pegasus, dem magern Rappen Reit' t in die Ritterpoesie Quixote ».
Ce ton général est le comique; mais ce magre Rappe s'appelle Pégase, et par là don Quichotte est désigné comme étant le héros poétique du livre.
L'antithèse qui constitue tout le roman est exprimée par les vers suivants :
Nun haelt anmuthiglich in gleicher Nothe Gespraeche mit der Prosa seines Knappen.
Après avoir caractérisé le roman dans son ensemble, Schlegel en décrit le développement historique. La folie poétique de Don Quichotte se heurte au monde qui l'entoure et une grêle de coups est la conséquence de cette course aux aventures. Dans la deuxième partie (caractérisée par l'allitération ch), l'auteur ridiculise et mystifie grossièrement le héros. Les vers suivants expriment la partie sentimentale et romantique du Don Quichotte, 'es nouvelles, qui constituent l'antithèse du baroque romantique. Puis Schlegel fait allusion à la manière des descriptions; Cervantes s'y complaît, il cherche à donner un
(1) Paru chez Cotta, Tùbingen, 1800.
tableau parfaitement individualisé, et pourtant il reste impartial; il gouverne son sujet avec froideur et n mêle jamais. L'ensemble du poème se joue dans une auréole de couleurs brillantes qui se détachent sur le fond comique. Le dernier tercet décrit simplement l'effet du roman sur les auditeurs. Et de nouveau sont indiqué- les motifs généraux du poème. Ainsi, le sonnet de Schlegel reproduit, d'après Bernhardi, dans sa construction, la struction même du roman qu'il décrit, et reflète admirablement par ses idées et sa forme, le chef-d'œuvre de Cervant
UAUgemeine Literaiurzeitung elle-même s'inspirait, malgré la rupture toute récente, du jugement de G. Schlegel sur Cervantes et sur le chant de Chrysostome qui est. dit-elle, « d'une beauté qui donne le frisson, artiste, sublime et aventureux » (i).
\. Klingemann, qui a vécu dans l'intimité des romantiques à Iéna, traite de Cervantes à propos du Wallensiriii (2).