‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 45 sur 77 · L. Wachler chante, eu termes solennels, la gloire de · texte numérisé non relu

L. Wachler chante, eu termes solennels, la gloire de

: <• Hochgfeierter Chorag », d'une grande

expérience, ■ qui pénétra jusqu'au plus profond du mys-

de l'âme, génial et réfléchi, libre de tout esprit scolas-

tique, fidèle à soi-même et à l'esprit national ». Il admire.

dans Gàkttée, les sonnets <•! canxones, dans la Vwmance, la

dignité, dan- les comédies une forme d'art absolument

nationale, dan- le Don Quichotte, un roman satirique, plein de romantisme et d'enthousiasme chevaleresque, de

. i . /... iSoo, h . n 3 1 1. p.

iUchrift, 1. I, fmc. 1 (1800). Briffe iil>?r Schiller» Wtih Httein . *"i» lit;.'.. i>. 8.

(3) Handbnch -r Litteralmr, i8o4< Je n'ai pu >■ >ir que 1j

3' éd. I&33, Lcii)/., liartli.

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vérité et d'humour, un symbole du contraste entre la poésie et la prose de la vie, le modèle d'une peinture véritable de la réalité. C'était du plus pur G. Schlegel.

Quelle fut l'influence personnelle de Tieck ? Son seul disciple à peu près authentique dans le culte cervantesque est Novalis. Novalis s'enflamma pour lui d'une enthousiaste amitié. Dorothée écrivait en nov. 1799, à Schleiermacher : « Hardenberg croit en Tieck, est sans réserves de son avis » (1). C'était précisément l'époque où Tieck était le plus occupé de son Don Quichotte, où éclatait la guerre contre Soltau et son parti. Novalis ne pouvait rester étranger à cette fièvre (2). Il écrivait à son ami, vers cette même da(e sans doute : « Tu t'es allié à Schlegel pour vous attaquer ensemble à Cervantes, et cela ouvre d'agréables perspectives » (3).

C'est fort probablement sous l'effet de cette campagne qu'il lia à son tour connaissance avec le poète espagnol. Dans les /Esthetische Fragmente, nous trouvons parfois le nom de Cervantes; c'est le seul étranger moderne qu'il nomme parmi les prosateurs, entre Fr. Schlegel et Luther. C'est encore en tant que maître de la prose que Cervantes est ailleurs comparé à Shakespeare. « Les vers et poèmes de Shakespeare ressemblent à la prose de Boccace et de Cervantes, comme elle, consciencieux et minutieux, élégants, nets, pédants, soucieux de tout dire » (4). Cervantes ne semble donc lui être apparu que comme artiste de la forme, et Novalis ne s'est pas arrêté à lui lon-

(1) Raich, p. 20 (10 nov.).

(a) Caroline (E. Schmidt), t. I, p. /191 (janvier 1799). « Le Don Quichotte de Tieck est déjà en route ».

(3) Holtei, Briefe, I, p. 3oC (sans date).

(/1) Novalis' Wcrke, hrg. von H. Fricdemann (Bong), III, n° iaô/j, p. 321.

guement. Le roman des romans est longtemps à ses yeux le Wilhelm Meister, son livre de chevet, dont il finit du par se Lasser. Pourtant, une ébauche de Novalis porte / le caractère de l'inspiration cervantesque. Suivant la mode qui régnait à Iéna, Novalis conçut des plans de nouvelles: et, dans l'une, il se proposait de dépeindre un idéaliste enthou- de la fidélité, que trompe sa

femme et que rosse l'amant de sa servante. C'est la contrepartie du Curieux impertinent, avec le dénouement de la scène de Maritorne.

Les écrivains de Weimar sont à leur tour plus ou moins conquis par cette propagande romantique. Schiller et Goethe s'initient, grâce à Schlegel. à la i pagnole.

Mais, parmi les écrivains espagnols, Calderôn semble les avoir séduits plus que Cervantes.

Schiller était trop préoccupé par la conception et la mise en œuvre de son propre idéal d'art pour consentir à ouvrir largement sa fenêtre mu le inonde étranger. Il eut pourtant l'intuition des richesses espagnol Tieck \int le voir, en juillet 1799, il causa avec le jeune poète romantique d<- Shakespeare et des poètes espagnols. La comparaison de Cervantes et de Shakespeare lui avait paru singulière; il eût voulu que l'on confrontât Shakespeare avec un poète dramatique et, chose curieuse, 1

probablement sans en rien connaître, Lope de Vega qu'il désigna : - Pensez-vous donc aussi, demande-t-il à Tieck, qu'il > a une telle ressemblance entre Shakespeare et Lope de Vega .'' 1 . Les visités se répètent. Schiller conseille à Tieck <!«■ Be mettre décidément à l'étude <!•• la poésie espagnole. ■ Je lui ai. écrit-il lui-même à Goethe,

I 1 pke, /.. 1

puisque aussi bien il a commencé par le Don Quichotte, recommandé vivement la littérature espagnole qui semble lui plaire, étant donné son propre goût pour le fantastique et le romantique » (i).

En 1800, intrigué par les panégyriques de Schlegel, Schiller étend sa connaissance de Cervantes, et lit le Persiles (2). Les procédés des romantiques et surtout des inimitiés personnelles détournent sa sympathie : « Les Schlegel eux aussi, écrit-il à Knebel, s'occupent maintenant beaucoup de littérature espagnole, à leur façon; mais l'étroitesse de leur point de vue et leurs prétentions vous gâtent tout de suite le plaisir » (3). Cependant, cette poésie lui parait digne d'être étudiée. Ses lettres de i8o4 à Kœrner devancent le jugement de la critique allemande et annoncent la critique caldéronienne de Solger ou de Tieck : « Il est très intéressant de comparer le génie méridional avec un génie plutôt septentrional... C'est la sensualité et la passion qui caractérisent le premier, c'est la profondeur morale qui caractérise l'autre. Il y a pourtant chez Caldcrôn un art élevé et toute la réflexion consciente d'un maître; ce qui semble au premier coup d'œil échapper à toute loi est pourtant maintenu par les liens d'un grand principe d'unité » (4).

Gœthe reste en relations amicales avec les Schlegel, et il prête plusieurs fois à Guillaume son édition espagnole du Don Quichotte (5). Il s'occupe du Don Quichotte à maintes

(1) Schillers Briefe, Ed. Jonas, V. p. 60, 23 juillet 1799.

(s) 26 avril et 21 juin, Schillers Calender (Stuttgart, i8g3).

(3) Schillers Briefwechsel mit Kœrner, von 1784 bis zum Tode Schillers y., éd. publiée par K. Gœdeke, 1N7/1, 11, p. 3/19 (Lettre du 3 juillet 1800).

Ci) Ibid., p. /|5a (16 oct. i8o3).

(5) Gœthe und die iïomantik, p. 78 (27 avril 1800), p. 91, n juillet 1800,

et p. 93-

reprises i . Les recommandations de G. Schlegel (2) attirent son attention sur la traduction de Tieck, qu'il envoie à M™ de Stcin (3). C'est encore l'éloge dithyrambique des Schlegel (5 nov. 1799) (4) qui l'amène à la Numancia, qu'il a lue complètement le 3o nov. 1799 (5). Il y revient sans doute encore en 1800 : « Je me suis rapproché a nouveau des écrivains espagnols, et j'ai lu dernièrement la tragédie de Numance avec beaucoup de plaisir » (6). Le voyage de Ilumboldt en Espagne ne fut sans doute pas étranger à ce renouveau de curiosité. Gœthe acceptait volontiers les suggestions intéressantes. C'est ainsi qu'il suivit de près et encouragea la campagne caldéronienne de Guillaume Schlegel. Il détestait les concepts vides et les naines nomenclatures. Les traductions romantiques lui révélèrent un inonde nouveau, une poésie originale, un drame grandiose, on régnent de vastes et hautes idées -

Gœthe savait assez d'espagnol pour goûter la beauté de la langue. Cependant, il ne s'aventura pas seul dans ce domaine lointain. Il ne semble pas avoir approché Lope (!<■ Vega, ni d'autres poètes que Cervantes el Calderôn. En is"'i. Gœthe, relevanl de maladie, lisait encore les Nouvelles de Cervantes < qui lui causèrent beaucoup de joie » (8). C'esl cependant Calderôn qui le préoccupa surtout. Et comment résister aux jeunes enthousiasmes de

.. Solizbach, III. >, p. s4g (17 mai > kethe and die Romantik, p. 60 (8 m.-ir- ;

' l\ , p. 61 ■ il mil 1800).

Gcethe and die Romantik, I.

agebûeher, II. p.

Briefe, IV \M.. \\. p. 10, '1 juin 1800, 1 G. von Bttmboldt. "(|r le« rapporta de Gœthe ;iw<' la littérature eapagnole, \..ir M. Scho- .li.ir.lt, Romanische* und Keltitchtt, Mil. Berlin 1886 et K. \\..llf. Gcethe' Jahrbuch, igiS, p. n-

\I. p. 1 1.1. II. Vou i K Bolfer, I f< 1

ses disciples ? En octobre 1802, puis en avril i8o3, il se fit envoyer des volumes de Calderôn. Pressé par G. Sehlegel de faire représenter quelque chose de Calderôn, il résista pourtant, argua que certaines pièces ne sont pas intelligibles au public, puis, enfin, promit de monter une pièce de Calderôn » à huis clos » (1). On dut attendre jusqu'en 181 1. L'influence espagnole sur les idées et l'œuvre de Gœthe n'est, en somme, pas essentielle; la littérature espagnole ne fut pour lui qu'une branche de la culture humaine qu'il fallait connaître, comme tout le reste. Steffens jugeait très sainement ce point de vue. « Quand Grics s'occupait de poètes italiens, Guillaume Sehlegel et Tieck de Shakespeare et de poètes espagnols, surtout de Cervantes et de Calderôn, ils ne faisaient autre chose que favoriser et élargir les études du poète universel » (a).

Les autres tenants du classicisme étendirent aussi leurs curiosités jusqu'à la littérature espagnole. Kœrner lut le Don Quichotte en i8o4, et songeait déjà à Lope et Calderôn. u Je ne regrette, écrivait-il à Sehiller, le 7 juillet i8o4, pas le temps que j'ai consacré à l'espagnol et me promets pour l'avenir plus de jouissances encore de sa poésie. » Wolf, lui-même, intrigué par les panégyriques des Sehlegel, étudia le Don Quichotte dès l'hiver 1 797-1 798. Frédéric Sehlegel avait une médiocre estime pour son goût littéraire. « Tu ne saurais croire, écrivait-il à son frère, combien est bornée son intelligence de la poésie »

Les relations personnelles des romantiques étendirent donc leur influence autour d'eux, et provoquèrent chez les classiques, en particulier, un renouveau de curiosité et de

(1) -j. ocl. i8o3. Goethe wid die Romuijtili, I, [55. (s) Steffens, Was ich erlebte, IV, p. 3i5 (1799- 1800). (3) Walzel, op. cit., p. 379 (a5 mars 1798).

sympathies cervantesques, qui n'eut point sur leurs créations littéraires une action bien précise, mais qui contribua à dissiper les scrupules des timides, et à faire considérer Cervantes comme un des classiques- de la littérature universelle.

Jean-Paul Richter, dont Fr. Schlegel avait reconnu le talent et accepté, non sans réserves, la manière et qui était de tempérament plus mobile et plus malléable que les maîtres de Weimar, se laissa volontiers entraîner dans oies romantiques. Il sacrifia aux nostalgies hispaniques, célébra dans son Titan l'attirance vers les pays mystérieux du soleil et de l'amour, que rêvait de visiter son Albano. Après Herder, il imaginait l'Espagne sous des couleurs romantiques et orientales. 11 aima aussi Calderon, en qui il admirait, d'après les Schlegel, l'idéal du poète romantique.

Mais c'est surtout Cervantes qui le conquit et dans l'œuvre de Cervantes le Don Quichotte. Il avait lui-même du romancier espagnol, le double caractère : l'idéalisme inébranlable et mystique, le sens de la vie pratique: et l'humour de «m ouvre tendait la main, par-dessus les siècles, à l'ironie de Cervanl

Tandis que les premières oeuvres de Jean-Paul ne rappellent point le poète espagnol mais plutôt I"-. humoi anglais, le- travaux théorique-, qui s'inspirent de l'esprit romantique, trahissenl çà et là l'influence du Don Quichotte i II fait une quinzaine d'allusions .'i Cervantes ou

œuvres, <•( c'est en somme f"ii peu dan- un ouvi qui nomme tant de poètes »-t tant de livres, et qui con-

I ''.- (tic, II. mil... I

rection», d'aprei 1.1 traduction française de Al. BOciuMt «i L Daaaont,

l Mil., l862.

tient tant de souvenirs des lectures de Jean-Paul Richter. Cependant, ses idées sur le Don Quichotte ont fait époque, et méritent d'être étudiées.

La popularité récente de Cervantes eût suffi à attirer l'attention de Jean-Paul, mais il aime Cervantes pour dis raisons personnelles : Cervantes n'a-t-il pas comme luimême, comme Shakespeare, cruellement souffert dé l'existence; ils ont été tourmentés, labourés, sillonnés par la vie avant que le germe de leur flore poétique ne se soit développé et ait grandi (i).

C'est le Don Quichotte que Jean-Paul aime avant tout; le roman, tel qu'il le conçoit, est, en principe, épique (2); Don Quichotte, dit-il, est une véritable et belle épopée. Tandis que le héros tragique est lié à la loi du temps et de l'espace, « l'épopée est libre de se promener au delà de l'univers et des races; d'après Schlegel, elle peut s'arrêter partout... C'est pourquoi le roman épique de Cervantes a pu recevoir, après sa première conclusion, deux suites : l'une, d'une main étrangère, l'autre, de celle de l'auteur lui-même » (3).

On retrouve bien souvent la pensée de G. Schlegel dans l'esthétique de Jean-Paul. C'est à G. Schlegel que Richter doit encore ses idées sur l'épisode. « L'épisode n'est guère un épisode dans le roman épique, comme par exemple dans Don Quichotte, parce que la vie y est prise comme un épisode (4) ». Toutes les obligations et les libertés de l'épopée se trouvent chez Cervantes. « La lenteur est per-

(1) Poétique, I, Ss,p. 117.

(2) Ibid., II, $ 69, p. 117.

(3) Ib., II, S 63, p. 84- (/,) lb., II, S 74, P- i47-

mis" à l'épopée, tout le cinquième livre du Don Quichotte oe renferme qu'une seule soirée dans une hôtellerie » (i).

C'est dans l'humour qu'il voit le caractère essentiel de Don Quichotte. Cervantes a les traits fondamentaux de l'humour tels que les a analysés Jean-Paul. Son humour est universel, car il représente le choc du fini avec l'idée infinie: « Cervantes, dont le génie est trop grand pour faire une longue plaisanterie sur une démence accidentel!" ou une simplicité vulgaire, mène jusqu'au bout, mais peut-être d'une façon moins consciente que Shakespeare, en regard de l'équation infinie, le parallèle humoristique entre le réalisme ei l'idéalisme, entre le corps et l'âme, et ses gémeaux de la folie planent au-dessus de l'humanité tout entière » (2). Car ce n'est pas à un fou que dous avons à faire, mais à deux. Don Quichotte, s'il agit en fou, dit encore des choses sages et profondes. Sancho, au contraire, nous fait rire, tant par se- actes que pai discours

Ainsi Jean-Paul va plus loin (pic (i. Schlegel : l'interprétation de celui-ci. qui inanquail d'audace et de clarté, avait quelque chose d'ésotérique; Jean-Paul fait franchement de Don Quichotte le tableau de la lutte entre le réa-

lisi ■! l'idéalisme, puis pose en outre, comme termes de

l'antithèse, l'âme et le corps: il \ ;■ donc, à ses yeux, un symbole véritable dans le roman «le Cervantes. Nombre d'interprétations ultérieures o'onl pas d'autre origine.

Le deuxième trait fondamental de l'humour est le budjectivisme. Le comique, en effet, u'est pas dans l'objet,

"'.. II. S 67, p. io3.

mais dans le sujet. Richter choisit, à l'appui de sa thèse, l'exemple de Sancho. Un homme, dit-il, ne peut jamais, dans un cas donné, agir que conformément à sa manière de voir. Sancho se tient toute la nuit en équilibre au-dessus d'un fossé peu profond, parce qu'il croit être à côté d'un abîme; son action est parfaitement raisonnable; et pourtant elle nous apparaît absurde et comique (i). Pourquoi rions-nous ? « Nous attribuons à son action notre propre jugement et notre manière de voir, c'est par la contradiction qui en résulte que nous engendrons l'absurdité infinie (2) ». C'est donc, en somme, un contraste qui nous fait rire, le contraste entre la conviction des autres et la nôtre, entre deux opinions nécessairement subjectives. Jean-Paul n'a pas tiré d'autres conclusions de cet exemple, mais cette antithèse domine en somme toute l'inspiration du Don Quichotte où le héros lutte pour ce qu'il croit la vérité et que nous savons être une folie, et le rire vient justement de ce désaccord entre le lecteur et les héros (3).

Et pourtant ce roman a, tout d'abord, eu peu de succès : « Il est facile d'expliquer pourquoi des ouvrages de haut comique qui ont fait rire la postérité n'ont pas fait rire la première année de leur naissance et ont été accueillis avec un sérieux stupide, tandis qu'un trait d'esprit vulgaire, mais faisant allusion à des choses contemporaines, volait de main en main et de bouche en bouche*». Cervantes écrivit contre lui-même une critique, Kl Buscapié, c'est-à-dire La Fusée, « pour attaquer et rabais-

Ci) Ibid., I, S >8, p. 266.

(•0 Ib.,

(3) Voir le développement de cette idée chez 0. Ludwig, éd. Bartels (Hesse), VI, p. 432.

ser lui-même son Don Quichotte et empêcher qu'il ne se perdit en l'air comme une fusée » (i).

Jean-Paul voit donc en Cervantes avant tout un génie comique. Cependant, les œuvres qui eussent dû être plus proprement comiques, ses pièces de théâtre, ne sont pas dignes de lui. Il est vrai qu'il est en bonne compagnie Beaucoup de poètes épiques comiques, grands et petits, tels que Cervantes, Swift. l'Arioste, Voltaire, Steele, Lafontaine, Fielding n'ont pu faire de comédi-es ou n'en ont fait que de mauvaises a

Par contre, la \umance est un bel exemple de tragédie romantique. « L'imagination peut se laisser aller librement à ses rêves de beauté. Lorsque tous les habitants se sont donné la mort et que la ville est pleine de cadavres et de bûchers, la Renommée monte sur les remparts pour annoncer aux ennemis le suicide de la ,\ ille et la splendeur future de l'Espagne (3) ». Ce qui fait le romantisme de cette scène n'es! pas le sublime, mais l'infini de la perspective qu'elle ouvre. Le romantisme est le beau de l'infini i .

L'art de Cervantes esl un ai l romantique (5 . La division schillérienne en naïf et sentimental ne saurait suffire à déterminer le romantisme distinct d'un Shakespeare, d'un Pétrarque, d'un \rioste «•! d'un Cervantes 6). Le terme de sentimental B'apptique bien mal à Cervantes, - qui ne l'aurait point pris au sérieux

. I. ! ; 'i . p. 3og iq.

1 • il ..in-i que Jean-Paul m rafuae I > soif un .ni réaliste Dam

Don Quichotte, il > •■ une démence [>.»«'-ii<|u.- qui eel Impossible ara yn\ des uqnea >• (i'6.t I, $ 3, p. i3o).

(6) lb., I, S ai, p. aaa.

(;) / \,\ aa, p. 33

Don Quichotte est un ciel romantiquement étoile, où la Mauresque Zorayda brille « comme un astre plus rapproché » (i).

Cervantes est donc bien à ses yeux un génie moderne, dont l'œuvre variée et riche donne l'idée du sublime et de l'infini. Sa Numanceest grandiose et ouvre à l'imagination d'incommensurables perspectives. Le Don Quichotte exprime admirablement le symbole de la lutte humoristique entre l'esprit et la matière, l'idéal et la vie : c'est une œuvre d'un comique achevé et d'une merveilleuse poésie, que Jean-Paul admira sans réserves, et où il vit le triomphe de l'art.

L'esthétique de Jean-Paul ne fut pas unanimement approuvée chez les romantiques; mais beaucoup, tout en reconnaissant qu'elle était nébuleuse, y puisèrent de précieuses inspirations. Désormais, le Don Quichotte devait apparaître comme un des chefs-d'œuvre de l'humour et le symbole d'un antagonisme éternel, soit entre l'idéal et la réalité, soit entre l'âme et le corps, et s'anime d'une vie nouvelle. La pensée de G. Schlegel, développée par ce poète en prose qu'était Jean-Paul, devait dominer, après le romantisme, toute la critique cervantesque.

Malgré Je succès de leurs ouvrages auprès dune partie du public cultivé, les classiques de Weimar et Jean-Paul lui-même n'ont pu ruiner la popularité de l'Aufkla?rung; ses écrivains gardent la même confiance en soi et le même ton de maître. Leur opinion sur Cervantes s'exprime surtout dans les articles ou notices que Soltau publie de 1800 à 1801. Soltau accepte intégralement la conception traditionnelle. Il puise à pleines mains dans les introductions

(1) fWd., I, S s5, p. 245.

de Vicente de los Rîos et de Bcrtuch. D'après les biographies unanimes des Espagnols el des Allemands, Soltau vante sa noblesse d'àme, la loyauté et la piété de sa vie (i). Son œuvre capitale est le Don Quichotte. <• Los livres de chevalerie étaient alors un passe-temps favori de la gi ss masse en Espagne (2) ». C'est contre cette littérature que Cervantes écrivit son roman satirique. Mais le premier accueil fait à l'ouvrage fut froid : les gens graves le méprisèrent pour son apparence légère, les courtisans n'y trouvèrent pas les condiments ordinaires de leurs romans; d'autre part, le vulgaire n'est pas à même de comprendre la satire du roman. Pour exciter la curiosité, Cervantes écrivit son Duscapié : le succès fut immédiat, et depuis il n'y a qu'une voix pour célébrer la gloire universelle du roman.

Après celte notice historique exactement empruntée à la biographie de l'Académie espagnole, Soltau caractérisa brièvement les œuvres de Cervantes. Le Don Quichotte, dit-il, « est un chef-d'œuvre d'esprit, mais en même temps un fils de l'humour et de la satire . 3). Esprit, humour, satire, c'étaient précisément tes caractères jusque là relevés et admiré- par le siècle de l'AufUœrung; et Soltau ne renouvelle rien.

Quant au\ NouvetUs, que Soltau B'est refusé, dan polémique contre les Schlegel, à proclamer divines, il les estime, Bans plus : L'expression de l'amour > est tempeet la satire y est plus douce et plus agréablement enve-

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leaimiento de l.i genta rù-ii.

(3) Préface, t. c, p. 3o.

loppée. Leur sujet se rapporte généralement à des aventures que Cervantes a vues ou entendu conter, soit en Espagne, soit en Italie » (i). Tout cela est pris à V. de los Rios, textuellement.

Mais Soltau ne se résigna pas à l'admiration un peu superstitieuse et absolue des Espagnols. Il faisait déjà ses plus expresses réserves dans YIntelligenzblatt : « Je n'ai, dit-il, pu prendre à Persiles et à la Galatée, surtout à la Galatée, le plaisir qui m'aurait rendu ce travail (la traduction) agréable » (2). C'était l'opinion de Bcrtuch et du monde tout entier des rationalistes. Soltau la reprend et l'accentue : « C'est le sort des plus grands hommes, écrit-il dans son introduction, qu'ils n'aient pas pu dans toutes leurs œuvres rester semblables à eux-mêmes... Cervantes publia presque en même temps ses pièces et son Don Quichotte » (3).

Et dans le Don Quichotte même, tout n'est pas également parfait : il y a des fautes de goût, les jeux de mots en particulier, qui furent des erreurs de son temps, mais que rien ne remettra à la mode.

C'est, sous sa dernière forme, la pensée profonde de l'Aufklaerung; ce sont les mêmes principes, les mêmes restrictions : principes plus étroits encore, restrictions plus sévères.

L'opinion de l'Aufklserung continue à être peu favorable aux œuvres secondaires de Cervantes. La Neuc Allge-

(1) lb., p. 3o. Cf. Vicente de los Rïos, 3* édition do l'Académie, i:s, t. I p. xxxiv : « Eu las Novelas esta mas templado el amor y nias sua\izada la DOTrecçiôn. Sus argumentos son tomados de los nicesof que liabia ofdo o visto eu el discurso de su vida tanto en Espafia como en Italia... »

(2) Int. A. L. Z., 1800, n" 27, p. 216 (datée n fév. 1800).

(3) Vicente de los Rfos, Ibid., p. 43.

meine deutsche Bibliothek (i) juge le style des nouvelles sans aucune indulgence : « Le ciel nous garde que celte manière abondante et ce récit traînant, qui pouvaient être bons ou même excellents il y a deux cents ans, viennent à nous servir de modèle. Le ciel nous garde de vouloir, après la manière francisante et anglicisante, nous mettre, pour finir, aux modes espagnoles. » Et plus loin : « Qui aimerait de pareilles tirades ?... Nous avons si peu de bons conteurs que nous devrions, en vérité, renoncer une bonne fois à cette manière raide et ennuyeuse et chercher à atteindre le style de la conversation distinguée. »

\.\llgemeine Literaturzeitung (2) constate, à son tour, dans ces mêmes nouvelles, bien des défauts, à côté des qualités incontestables, et le critique reconnaît que le Rinconete et le Licenciado Vidriera ont embarrassé son propre goût.

Tandis que les romantiques exagèrent leurs tendan leurs adversaires affirment et affermissent leurs points de vue; Cervantes, qui s'est révélé poète romantique dan< le camp des Schlegel, esl cité contre eux et leurs thèses dans le parti de leurs ennemis. Contre la définition subjective de la nouvelle, qui vient de paraître dans les Charakteristiken anâ Kritiken, la LUeraturzeitung d'Erlangen fait appel à l'exemple de Cervantes : il > a assez de nouvelles, dit-elle, et non des moins authentiques, dans lesquelles la subjectivité Q'esl point le caractère dominant (3) : la GUaneUa -i<- en esl une.

Il y a tout un groupe d'esprjts qui ;■ gardé l'âme el les idées «lu wuf siècle : ils considèrent fart ave les yeux de

(1) N. A. D. Bibl.. >■,. II. ; .7(1801). (a) 1. /.. /.. in, . i\ . p. ,,x n Sa

'. p. i''i: (?8 sept.).

Nicblaï, Cervantes avec les yeux de Bertuch et de Soltau. Cette conception réactionnaire se fait jour dans la Geschichte und Politik de i8o4 (i). L'article de H. Grœve est une biographie; il y utilise Florian et une vie de Cervantes d'après « une ancienne édition de Don Quichotte sans lieu, ni date ». Les jugements sont les jugements traditionnels. « Pour estimer à sa vraie valeur la grandeur d'un écrivain, dit-il d'après Soltau, il faut ne tenir compte que de son œuvre principale. Tous les ouvrages qui coulent d'une même plume ne sont pas des chefs-d'œuvre. » u Dans Don Quichotte est représenté l'esprit poétique, en Sancho Pansa, l'esprit prosaïque » (2). Voilà presque du Guillaume Schlegel, mais Grave ajoute : « L'un et l'autre sous une forme caricaturale » (3); et nous revenons à l'interprétation parodique de l'âge précédent. « Les deux lignes sont tracées, à l'intérieur desquelles se meut toute l'humanité. » Le critique défend le poète contre l'accusation d'avoir voulu abaisser le véritable esprit chevaleresque de sa nation.

Grœve reprend pour son compte l'histoire du Buscapié (Die Schlange), mais avoue n'avoir pu trouver l'opuscule (4).

Dans les Nouvelles, il voit, non de « fades intrigues d'amour, mais des récits moraux, relevés de satire caustique, qui dépeignaient sous de vives couleurs les mœurs corrompues et les abus invétérés de ses concitoyens » (5). Du Parnasse, il estime « l'originalité particulière » et la

(1) Geschichte und Politik, Eine Zeitschrift, hrgg. von K. L. Woltmann, 1804, t. I, Berlin, Unger, p. 3oi-3i7.

(2) lbid., 3 12'.

(3) Ib.

(/,) Ib., 322.

(5) Ib., p. 3i5.

sévérité; dans les comédies, il condamne « le goût déréglé de son époque » (i). Le Persiles lui apparaît comme « un roman sérieux, qui se distingue par l'invention, la disposition et le style » (Y). En somme, jugements insignifiants, s'ils ne caractérisaient un retour offensif du goût français.

Plus fidèle aux traditions de l'école philosophique allemande est la critique de J. A. Eberhardt, dans son Handbuch der /Esthetik (i8o5) (3). Le roman, dit-il, est l'histoire du peuple. « Le donquichottisme de Don Quichotte réside précisément dans ce fait qu'il prenait des chevaliers fabuleux pour de vrais personnages historiques, et les contes qu'il avait lus... pour de l'histoire véritable. » Ainsi juge le peuple. Nous-mêmes ne sommes pas à l'abri de cet état d'esprit. Don Quichotte figure m les âmes enthousiastes qui trouvent partout dans le monde réel un Grandison ? Depuis quand avons-nous échappé à la crise du Siegwart ? » Don Quichotte est, aux yeux d'Eberhardt. un acte de la lutte entre le préjugé, le fanatisme du passé et la raison, les droits de l'avenir, du faux enthousiasme contre les lumières. « Dans le Don Quichotte, dit-il en effet, s'exprime l'opinion de la partie du peuple espagnol qui a'appartenail pas au clergé : « La raison essaya ses ailes » (4)- Don Quichotte apparaît donc, à t'Aufklserung, plus que jamais, comme un acte de polémique, comme le premiei essor de la philosophie. Dédain [mur l'ignorance <t la superstition de la masse, culte de la raison, guerre au fanatisme, au passé, à la religion catholique, les j

(0 ibid., p.

'(5) Haiuihn,l> dei Bntheiik, l\ . p. il

(4) Ibid.

ments littéraires de Wolf et de Bertuch : c'est le programme même de la Neue Allgemeine Deutsche Bibliothek. Entre ce monde et celui du romantisme tout accord était impossible.

Jenisch (i) n'est pas un Aufklœrer, mais cependant un adversaire déclaré des romantiques et de leurs idées. Il n'est pas homme à infuser à la critique hispanisante un esprit nouveau. Ses admirateurs, en 1800, sont Klopstock, Wielande (sic), Ramier, Mendelsohn, Garve et Herder, tout au plus va-t-il jusqu'à Gœthe et Schiller. Il s'inspire, pour l'Espagne, de Tychsen, Bourgoing et C. A. Fischer. C'est un fils docile de son siècle.

Il reconnaît aux Espagnols un caractère grave, flegmatique à la fois et colérique, lent et paresseux ou extrêmement violent, une aimable fierté, « exactement, dit-il, le portrait que Cervantes nous fait de son héros de la Manche ». Ailleurs encore, il trouve à l'Espagne quelque chose de chevaleresque; les courses de taureaux jouissent encore aujourd'hui de l'enthousiasme du public, parce qu'elles reflètent le vieil esprit des aventures. « Chaque Espagnol est un peu Don Quichotte » (Don Quischott) (2). La littérature espagnole souffre de ces défauts nationaux; « dans les poètes espagnols, on ne saurait méconnaître quelques beaux et grands traits de génie isolés; ils atteignent parfois les plus hautes cimes, arrivent à la grâce la plus vive »; mais leur sublime est, à l'ordinaire, mêlé de pathos, leur finesse et leur grâce, de subtilité. La prose espagnole est

(1) Charaktergemœldde der Nazionen und Staalen Europas. Berlin 1800. (Préface datée du 20 fév. 1800). La deuxième partie s'appelle : Geist und Clinrahter des xvm. Jahrhunderts, polilisch, moralisch, œthetisch und tvittenschaftlich. L'Espagne y est étudiée, pp. 5c>7-534, avec forces erreurs matérielles.

(2) Ibid., II, p. 527.

pire encore. Aussi les écrivains espagnols ne lui paraissent-ils pas avoir une valeur universelle. Quoi qu'il considère la prose des Nouvelles de Cervantes et la revue hebdomadaire de Clavigo, El pensador, comme des modèles de belle prose espagnole (i), Jenisch ne cite point Cervantes parmi les grands noms de l'humanité.

A côté des irréductibles, d'autres esprits cherchèrent des terrains de conciliation, se donnèrent pour tâche de rendre à l'Espagne et à Don Quichotte la justice et les hommages qu'on devait à une importante nation et à une belle œuvre. Fr. Buchholz se défendait, dans la Préface de son Handbuch der spanischen Sprache und Litteratur de prendre part aux combats du jour : « La lutte à coups de baguettes magiques devient, dans l'esthétique, tous les jours plus violente et plus sanglante : on éprouve du dégoût à la regarder plus longtemps » (2). Il déclare que l'esthétique des temps modernes n'est pas, comme le soutient le parti des lumières, la même que celle du passé: il < onstate, d'autre part, que le caractère essentiel de la poé- Bie espagnole est son catholicisme romain, et c'est déjà une idée romantique (3). Au sujet de Cervantes, Buchholz D'apporté aucune conclusion nouvelle; sa biographie est empruntée à Vicente de los Bios: Buchholz se contente <!<■ mettre en relief l'héroïsme et l'acuité du regard » du poète.

I n essai de conciliation plus intéressant et plus ample fut tenté par un critique d'une autre envergure : Herder. Herder n'avait d'abord manifesté pour le Don Quichotte qu'une sympathie limitée et hésitante. La propagande

(1) lb., II, p. 039.

■niihurit. <ii. Pi ,/. 1, Berlis em, Préfaça p, n,

(X) //-ii/., p. MU M.

romantique et ses études pour le Cid le ramenèrent vers l'Espagne.

Ses idées d'autrefois se développèrent et s'élargirent. Il avait déjà montré dans la culture espagnole les traces de la culture sarrasine, il insiste encore sur les affinités orientales des Espagnols. « Leur pays, dit-il dans YAdrastée, leur caractère, leur parenté avec les Arabes, leur entêtement orgueilleux à rester en arrière de la civilisation européenne, en font en quelque sorte des Européens asiatiques » (i). L'Asie est le pays des contes; de là, le goût espagnol pour les aventures et les romans. Leurs histoires, leurs pièces de théâtre et leurs romans sont pleins de complication et de profondeur, et, à côté de choses bizarres, de délicates et grandes idées (2). Une de leurs œuvres les plus caractéristiques et les plus grandes est le Don Quichotte. « Le véritable roman appartient aux Espagnols... les complications, la vie d'aventures dont leurs romans sont pleins font de leur pays lointain derrière ses montagnes un paradis merveilleux de notre imagination » (3). En 1801, comme en 1793, l'Espagne resplendit à ses yeux de toutes les couleurs de ses œuvres poétiques. Et c'est le Don Quichotte qui nous fait le mieux voir l'Espagne.

Mais les autres mérites du roman se sont révélés à Herder. Il voit dans le Don Quichotte une véritable épopée; et (( toute épopée, dit-il avec des mots familiers aux romantiques, contient un monde, l'encyclopédie et l'âme du poète » (4). L'œuvre d'Homère et l'œuvre de Cervantes sont la plus haute expression du génie de l'auteur.

(1) Adrastea, Leipzig, J. F. Hartknoch 1801 (Suphan, XXIII, p. 294).

(2) Ibid.

(3) Ib.

(4) Ib., a43.

AUTOUR DES PREMIERS ROMANTIQUES 04y

Ce sont les définitions mêmes que Fr. Schlegel a données, dans YAthenœum, du roman romantique.

Mais tandis que les romantiques proclament la beauté des forces mystérieuses, la toute puissance de l'imagination, Herder affirme les droits supérieurs de la raison et la légitimité de la pédagogie. 11 faut, dit-il, faire un choix prudent parmi les livres: c'est la lecture des romans de chevalerie qui rendit Don Quichotte fou. « Laissons-nous guider par la raison, c'est elle qui a le dernier mot, ne courons pas après de vaines Images ». « L'armet de Mambrin, un éclat de la Sainte-Croix, qu'avons-nous gagné quand nous les avons conquis en réalité ? » (i). Le Don Quichotte lui apparaît donc comme le roman de la santé morale. Et c'est un premier recul vers l'interprétation pédagogique du xvme siècle.

Le Don Quichotte est pour lui aussi une satire, une épopée comique. « Cervantes mourut pauvre et misérabl qui est le destin presque ordinaire dea poètes d'épopée comique... Mais que font les destinées, les persécutions ei les récompenses à la valeur d'un acte ? » (2). Don Quichotte est resté el son influence fut indélébile.. « Ce qu'aucune Leçon n'avait pu accomplir, fut accompli par un livre que je considère comme la première des épopées comiques d'Europe. • Le Don Quichotte précipite la fin du roman aristocratique : « Désormais, le roman s'attache itemenl aux classes bourgeoises » (3). Quant au roman he valerie, il n'est pas mort: il vit encore comme monument et peinture des anciens temps », et, à ce titre,

(l />... WIII. p. i".

\\l\ , .Cf. ibid., p. 2Ç.\.

(3) lb., \.\I\. |.

il est immortel (i). Le Don Quichotte a donc ramené la ittérature dans les voies de la réalité. Nous ne saurions plus souhaiter de revenir aux temps de la chevalerie. Faire de ces aventures chevaleresques une règle de pensée, ou en répéter le récit indéfiniment, serait absurde et puéril. Le roman doit être moderne et vivant.

Le Don Quichotte contient une vie intense : les proverbes de Sancho (refranes) sont admirables, respirant l'honneur, l'honnêteté, la haine de la bassesse et de la servilité; ils sont pleins des souffles héroïques de la poésie populaire (2). Dès la première heure, Herder avait reconnu Ja puissance de la peinture réaliste dans Don Quichotte; les romantiques n'y virent que la romantisation de la réalité; l'Aufklserung y admira avant tout la vérité universelle; Herder et Humboldt seuls en aimèrent la vérité vivante, nationale et moderne.

Le Don Quichotte est trop espagnol pour être traduit : « Les plus beaux écrits, les plus délicats caractères des

(1) Ibid., p. 284.

(a) Ib., XXIV, p. 3g3. Cf. XXIV, p. /joo : « Avec ses proverbes Sancho a gouverné son île plus sagement que beaucoup de politiques avec leurs rases ■ l leurs roueries ». C'est la même idée qui s'exprime longuement dans VAdnatea, t. XXIV, p. 409 sq : Wër war der grœszeste Held ? Wer der billigste Gesetzgeber ? Traduit de Brooke : Fool of Quality, t. I, p. 1/19. Londres 1767. « Comme mon héros de la Manche fut plus noble et plus divinement grand ! Si le succès ne répondait pas aux entreprises de son cœur, la faute en e<4 non à l'homme, mais à sa maladie... Je baise avec respect le bord du manteau du plus remarquable gouverneur et législateur. Quels jugements il rendit. quelles institutions il créa... Vrai miroir des gouverneurs, tu ne demandas que le bien de ton peuple. Si la terre pouvait, comme Barataria, être ton île et l'avoir pour législateur et souverain (('()., p. /|ii) ! »C'es1 là smiis doute une traduction: mais elle représente à peu près la pensée de Herder. Interprétée «uni grano salis, elle met en relief la leçon humaine, la satire sociale contenue dans le roman.

autres nations, les Allemands les ont germanisés » (i). -à-dire qu'ils ont ajouté à ces œuvres leur germanisme : Cervantes, Lesage. et qui donc encore ? surtout les poètes humoristiques et dramatiques, ont subi cette germanisation; alors seulement, ils ont été vantés comme des originaux allemands. Sancho a dû devenir un paysan allemand, le noble héros de la Manche, un vulgaire fou; ils sont naturalisés (2). « Cervantes, Buttler, Swift, Fielding, unissez-vous pour nous guérir des nouveaux Postel et Stoppe ! » (3).

Le Cervantes de Herder n'est point le génie divin, indiscutable et parfait, qu'adoraient les romantiques; mais il est un créateur de vie réelle et palpitante, le plus grand poète comique. Ce n'était ni la conception de l'école romantique, ni celle de L'Aufklaerung; mais c'était plutôt un effort de réconciliation entre ceux qui élevaient le roman jusqu'aux hauteurs du symbole et ceux qui le rabaissaient vers le prosaïsme de la satire. Herder ramena le roman sur la terre, sur la terre natale dont il était la vivante image et la pittoresque expression. La seule conclusion qu'il veuille eu tirer est une leçon de haute rai- Bon et de sain jugement: hi Beule satire qu'il consente ;'i y voir esl la critique sociale.

Ce Boni lea conclusions même- d'un autre Stûrmer und Draeng 1 assagi, M. Klinger. Klinger, ayanl gravi tous les degrés <le la hiérarchie russe, s'intéresse aux choses du

. \M\ | I ./.. Wl\ ' ■■ ■ Cf. la KM tu if. Êin ■'

rankfurt. Dana le Parna pi'il \i-it.-. perde* rencontre,

a»ei l trioste, Il I n pbon, Cervantes, qui demande dea uouvellea île

îid.

gouvernement. Il note ses observations dans ses : Betrachtungen und Gedanken iiber verschiedene Gegenstœnde der Welt und der Litteratur (i), qui parurent en Allemagne, puis à Saint-Pétersbourg.

Très ému de la Révolution française et de son issue, il cherche, pour expliquer les faits qui se déroulent si vite autour de lui, des leçons dans les grandes œuvres. L'une des plus belles de ces leçons est celle que nous donne le roman de Don Quichotte.

« Le gouvernement est chose importante, c'est ce que prouve le vertueux chevalier Don Quichotte; il parle à l'ordinaire comme un fou, mais aussitôt qu'il touche à ce sujet, les paroles d'or coulent de ses lèvres. Le gouvernement ne convient pas à des âmes simples et bonnes : qu'on lise la fin du règne de Sancho... et qu'on écoute son discours, si vraiment sublime, à son ami Grison » (2). Et Klinger insiste : « Cette scène émouvante, je ne l'ai pas vue parmi les tapisseries que la célèbre manufacture parisienne a faites d'après le Don Quichotte pour les salles d'honneur du palais de Versailles... On n'a extrait que les scènes plaisantes... Et pourtant quelle belle leçon pour des ministres !... » (3).

Klinger se montre, comme Herder, soucieux des applications pratiques de Don Quichotte. II sait s'élever plus haut encore, il considère les rapports de l'homme avec l'idéal et la réalité. « Le haut talent poétique, le noble amour, la vertu même ont tous trois une délicate nuance de donquichottisme... Ceux qui en sont doués portent

(1) Cœln, i8o3, (liez P. Hammer; le t. III à St-Pétersbourg chez I'. Hammer l'aîné, i8o5 (anonyme).

(2) II" partie, p. 326 sq., n" 463,

(3) Ibid., p. 327, n° 464-

tous un sublime idéal en eux-mêmes et ce délicat donquichottisme magnifie incessamment ce qu'à obscurci la réa- 1 : té extérieure. Celui qui possède la vraie foi reste aussi insensible à la réalité, avec toutes ses contradictions, violences et ses railleries, que le fameux chevalier luimême. Mais si le possesseur de ces dons... veut transposer son idéal dans la vie bourgeoise, et qu'il demande aux autres de voir sa déesse avec leurs yeux de matérialistes, attentifs au seul bonheur ou plaisir, de le professer et de croire comme lui-même à son existence, alors, il court le danger de devenir en réalité un chevalier de la Triste Figure, et de transformer sa déesse vraie et vivante en une Dulcinée de l'imagination » (i). Sagesse de vieillard, qui ne renie pas l'idéal, mais veut le sauver du contact de la réalité.

Il aurait semblé naturel de railler les enthousiasmes romantiques au nom même de la satire cervantesque. Pourtant, on ne parut pas y songer. Les adversaires de l'école allèrent chercher dans Quevedo (a des méchancetés contre Schelling el la philosophie d'Iéna. On hésita probablement à diriger contre les Schlegel et leurs amis des allusions qu'ils auraient volontiers tournées en compliments.

Cependant, l'opposition s'atténue. In moment, tout au moins, la m>\\ romantique couvre toutes les opinions nos tiles. Même les adversaires •'•content, tâchent de comprendre «t de B'assimiler. Leurs revues tombent: leurs grands

(i) Betrachtungen, I. ... i. III. p, i.v, iq.( ,, 788.

v ■ lUgtn une D. Bibtiothek, Lxxm, 3ig-3sa, à propoi de la Induction '''■ '•• *• Piecber, Ibenthetur une Streict poniacnen Knlff- und

Pfiffgentes, Lpt. 1801. Cependant, Steffena -t Begel j aonl en paeeenl lor-

11 iiiiii.- die HilLr roil tler traurigen Gcslull.

hommes entrent dans le passé. Leurs partisans, plus jeunes, font toutes sortes de concessions. Tout un parti se forme qui prend pour tâche de concilier les doctrines ennemies, de fonder une communion durable entre l'Aufklnerung et le romantisme. Un des plus remarquables de ces conciliateurs, et, en ce qui concerne la littérature espagnole, le plus remarquable certainement, fut Friedrich Bouterwek.

Né le i5 avril 1766, il fit ses études à Gœttingen, où il revint en 1789, et obtint, en 1801, une chaire de philosophie; il subit d'abord l'influence de Kant, puis de Jacobi,. s'occupa surtout d'esthétique (1). Une société de savants de Gœttingen décida de publier une vaste histoire des sciences sous le titre : Geschichte der Kiinste und Wissenschaften seit der Wiederherstellung derselben bis an das Ende des rvm. Jahrhund,erts; cédant aux instances d'Eichhorn, Bouterwek accepta de présenter au public l'histoire de la littérature (•?.). Il put, malgré la grosse difficulté de h tâche, malgré le manque de ressources bibliographiques, mener son œuvre à bonne fin, et elle parut en 180^. Dans sa Geschichte der Poésie und Beredsamkeit seit dem Ende des xin. Jahrhunderts (3), l'histoire de la poésie espagnole occupe tout le volume III (4).

Bouterwek avait eu beaucoup de peine à se procure? les ouvrages de première nécessité. Ses sources sont, de son propre aveu, Nie. Antonio, Sarmiento, Volâsquez (5),

(1) Le résultat de ces étude» lui ion Esthttik, \" éd., iN>C>, ■•' 181S. (a) Cf. Eichhorn, Geschichte der schoetien Redekû&ste, I. Préf. VI. ÇA) Gœltingen bei J. F. Rœwer, 1801-oy, 1a vol. Le I. III contienl l'Histoire de in Poésie espagnole. (i8o4)< La Préface <-i datée de mars 1804.

(/|) xx, 618 p.

(:.) l orrede, IV-YI.

Dieze, Blankenburg. Il lui manqua souvent des textes importants; souvent aussi, il dut se contenter d'extraits anémiques. Il eut pourtant la chance de trouver à Gœttinune riche collection d'oeuvres espagnoles. Après de longs efforts et de multiples recherches, il rassembla les matériaux les plus indispensables et composa une histoire littéraire qui fut une œuvre considérable pour le temps.

Il se proposa pour but de faire aimer l'Espagne (i) et son art, de provoquer une réaction originale de l'esprit allemand sous t'influence de la littérature méridionale, d'amener une communion de la sensibilité allemande et de l'imagination espagnole, qui donnerait à l'une et à l'autre leur vraie force. Bouterwek savait l'espagnol, mais il n'avait point été en Espagne, et regrettait lui-même de n'avoir pas vécu de la vie espagnole pour mieux la comprendre et la peindre (2).

méthode esl rigoureuse, assez pédante : il expose invariablement d'abord la biographie de son auteur, puis étudie son œuvre au point de vue : a de l'invention, ce qui permet en général de donner une analyse de l'ouï rage; // de la composition; c) de la langue et du >t\le. A l'appui de ses jugements, il produit d'abondantes citations, qui donnent parfois au livre l'air d'une chrestomathie.

Bouterwek ne vise pas à l'originalité dans ses appréciations littéraires, mais se borne à enregistrer les résultats 1<> plus certains de la critique. Vussi évite-t-il t«>u- paradoxes et, dan- la mesure du possible, tous préjugés. \.ussi

(1) Déjà, en i-ni .... Bouterwel irai! publié un roman >'-mj Donamtr, en li ni.- où l'un ,i,« héros, Julien, <•-! né en Espagne, et où l'on coi •wnli y, l'analyse -i l'étude de ce roman dam W. Me»

/'1- ' tonna, III ,. (1809).

M ''"' . III. p. Mil.

fait-il de notables concessions au goût romantique qu'il ne partageait pas (i). Il se repentira plus tard d'avoir été atteint par la contagion. Peu importe son apostasie; s'il ne peut être rangé parmi les romantiques, il peut encore moins être mis au nombre de leurs ennemis.

C'est dans la deuxième partie du deuxième livre que Bouterwek rencontre Cervantes et s'y arrête longuement (2). Il a consulté les biographies de Mayâns y Siscar < t celle de los Rfos (1781). Il suit le récit de Vicente de fort près (3), non sans y sertir quelques erreurs (4). C'est dans ses jugements personnels sur le caractère littéraire des œuvres de Cervantes qu'il peut développer des idées nouvelles.

Classer les œuvres secondaires de Cervantes suivant leur valeur esthétique ne lui semble pas possible (5); quelques œuvres l'emportent par la beauté d'ensemble, d'autres par l'invention, d'autres par des traits de détail. Toutes portent l'estampille du génie.

Bouterwek indique, avec quelques détails, la destinée posthume des drames ou comédies de Cervantes et l'opinion très favorable qu'en avait le poète lui-même. Il repousse la théorie de Blas Nasarre. « On n'a trouvé, dit-il, dans les draines aucune trace de parodie » (6).

(1) Cependant il s'était déjà, dans son Histoire de la Poésie espagnole, insurgé contre les tentatives proprement romantiques : « Mais si on se boriniil à traduire les œuvres espagnoles, à imiter gauchement (nachstumpern) les formes espagnoles, ce serait, sous une autre forme, une manifestation d'un triste côté du vieux caractère allemand » (Préface, p. îx).

(2) Geschichte, III, p. 328 sq.

(3) Cf Vicente, éd. 1787, p. ni sq. et Bouterwek l. c, p. 33o sq.

(4) Où Bouterwek a-t-il pris que la 1" partie du Don Quichotte parut en 1606 ? Même Dieze et Bertuch donnaient 1 »><>.">.

(5) Geschichte, l. c, p. 34a.

(6) lbid., p. 353.

Sr-,7

Seule, la Numance justifie l'orgueil de Cervantes et montre que le poète avait vraiment le don dramatique. Mais il s'est heurté aux exigences du goût espagnol. Lorsqu'il a voulu s'y conformer, il s'est renié et a été gauche et sans esprit. Sa manière naturelle a quelque chose de concis et de précis, mais n'est ni assez légère ni assez superficielle pour le genre comique (i). Bouterwek reprend ici les aperçus de VEuropa (i833). Du reste, tout ce qu'il dit du théâtre de Cervantes avait été exprimé déjà par G. Schlegel, dont notre historien s'inspire évidemment. De la Numance, Bouterwek donne une courte analyse qui indique les moments principaux de l'action. La Numance est, malgré tous les défauts, une œuvre magnifique et, dans son genre, unique. Cervantes eût pu être l'Eschyle de sa nation. Au début, un peu long et froid, le drame s'anime ensuite et s'emporte; les scènes d'amour sont les plus belles de la pièce. Tout y est original, les faits, la matière et la manière. On ne trouve pas, ajoute Bouterwek, qui se sépare en cela des romantiques, la moindre préoccupation de la poétique d'Aristote, nulle imitation des Grecs. Les seules règles que suive Cervantes, ce sont celles qu'il imposées lui-même. La Numance est un drame absolument moderne. On peut faire à ce théâtre allégorique beaucoup d'objections; mais dans la Numance, l'effet dramatique des allégorie esl incontestable (2).

bus Leben in ilgier présente aussi des personnage-; allégoriques; mais il- sont bizarrement introduit- dan- des scènes de la vie vulgaire; la pièce n'est, en somme, pu -.m- intérêt

(1) lb., p. 354 01 (3) /6.. p. 355.

(3) lb., p. 358 iq.

Les intermèdes sont, selon Bouterwek, pleins de comique burlesque, et ont de la vie. 11 traduisit, dans la Neu,e Vesta, qu'il éditait, El juez de los divorcios : Dos Ehescheidungstribunal (i), et lui adjoignit un épilogue où il le traita durement. « Si le nom de Cervantes ne servait pas d'enseigne à ce petit intermède, il serait, sans aucun doute, jugé sans indulgence » (2). Le Juge des Divorces est une bagatelle populaire, dont la morale est utile. A ce propos, Bouterwek entre dans une longue polémique contre la « nouvelle secte », celle des romantiques, qui affirme que le mariage, étant basé sur l'amour, peut être rompu. L'intermède de Cervantes n'est guère qu'un prétexte à cette discussion de morale sociale.

Le Voyage au Parnasse ne rentre dans aucune catégorie. Bien qu'inférieure à Don Quichotte, c'est l'œuvre la plus fine de Cervantes (3). Ce poème, dont Bouterwek donne une assez abondante analyse, est la géniale effusion de là fantaisie. Cervantes a voulu caractériser poétiquement la vraie poésie selon son cœur, exprimer son enthousiasme pour l'art. Quelques pages rivalisent avec ce qu'il y a de plus burlesque dans le Don Quichotte. Ses descriptions sont magistrales, le style est partout classique (4).

Une des premières places appartient aux Nouvelles, morales et didactiques. Elles sont d'inégale valeur et d'inégal caractère. Cervantes voulut enrichir la littérature d'un genre nouveau, être le Boccace espagnol. Les Nouvelles sont en partie anecdotes et en partie romans en

(1) Ein komisches Zwischenspiel. Nach dem Spanischen des Cervarttrs, Lpz. i8o3, p. 29 sq. Vom Herausgeber (d'après la table des matières).

(2) Nachschrift des Herausgebers, p. 54 sq.

(3) Geschichte, t. III, p. 348.

(4) Ibid., p. 348-35a.

petit. Quelques-unes sont sérieuses, d'autres comiques. Plus que Boccace, Cervantes arrive à une conclusion morale, dictée par la raison pratique. Le fond des Nouvelles, ce sont les événements de la vie même de Cervantes. Le décor est la nature de l'Espagne, et on pardonne à son talent descriptif le désordre aimable de son inspiration (i).

La Galatée, qui est une imitation, offre surtout un intérêt historique, <;u nous \ voyons la direction poétique que le génie de Cervantes avait prise dans sa jeunesse. Il semble que Cervantes n'ait conçu cette histoire qu'afin d'y faire une place aux riches moissons de poèmes — dan- i<style vieil espagnol ou italien — qu'il voulait faire agréer au public. Le récit est le fil qui constitue le lien de cette belle guirland' tntes, qui es! un poète en prose,

est aussi un poète en vers très distingué, quoique peu original. Quant à la prose, elle est, malgré quelques « cultismea », en général belle, mai- elle est parfois gâtée par un certain luxe d'épithètes (3).

Persiles et Slgismonde forme un supplément int. sant à l'œuvre de Cervantes (\). La langue y est extrêmement pure, d'une rare précision, d'un rare fini. Mais Bouterwek voit, à la base du roman, une idée générale qu'il n'énonce du reste pas. Cette idée, ajoute-t-il. ne valait \v,\< l'effort d'une nouvelle interprétation. L'ensemble n'est guère qu'un romantique récit de voyage, construit dan-* la deuxième moitié, à la mani.'iv des SoavelUs, qui cadre mal avec l'espril <!•• la première partie 5).

(•) it>., p

(V) lb.. p.

(5) lb. Quelle Mt cette idée ? Bouterwek semble avoir emprunté cett. ception a Fr. Schlegel, mais il n'est pas plut préci» que lui.

360 CÉliVANTES ET LE ROMANTISME ALLEMAND

Mais l'œuvre essentielle de Cervantes, celle qui dépasse de beaucoup toutes les autres et est unique en son genre, csl le Don Quichotte.

Don Quichotte (i) est vraiment digne de l'admirable poète qu'est Cervantes. Bouterwek ne croit pas utile d'en donner l'analyse, mais cherche à dégager l'idée générale du roman. Le Don Quichotte, dit-il après Schlegel, n'est pas une œuvre qu'on puisse comprendre sur une rapide lecture; ce n'est pas, observe-t-il d'après Tieck, « ein Buch zum Totlachen » (2). Et l'on ne saurait plus mal le comprendre que si l'on y voit un simple ouvrage amusant; sans doute, l'auteur y attaque le goût des anciens romans de chevalerie (3); les romans qui pullulaient alors étaient en effet bien mauvais. Mais Cervantes ne pouvait songer à guérir cette folie universelle par l'exemple et la folie individuelle d'un maniaque qui aurait pu tout aussi bien devenir fou à la lecture de Platon ou d'Aristote (4). Il y a, dans le livre, une grande et profonde pensée. Quelle est-elle ? A ses yeux, le noble chevalier de la Manche est l'immortel représentant de tous les imaginatifs (Phantasten) (5) qui, comme lui, sous l'impulsion du plus magnifique enthousiasme, tombent dans la folie, parce que leur raison, saine par ailleurs, ne peut résister à l'illusion qu'ils ont d'être des êtres supérieurs. Le Don Quichotte représente ce conflit de la nature et la raison avec la fausse nature et la déraison (Unnatur, Unvernunft) (6). Cette idée est absolu- Ci) Geschichle, III, p. 335 sq.

(■>.) Ibid., p. 34o.

(/i) lb., p. 337. Cf. pourtant Neue Vesla, I, 191 : « C'est bien une leçon que Cervantes donne aux Espagnols en son Don Quichotte. »

(5) Geschichte, III, p. 337.

(6) La formule est empruntée à Y/Esthetik, etc., p. 188.

ment originale, car on n'avait écrit jusqu'à lui aucun roman analogue. C'est une œuvre d'inspiration; Cervantes est un véritable poète.

Sans doute, la conception de Bouterwek dérive partiellement de Bertuch; au lieu de Schwsermer, Bouterwek. dit Phantast. Pourtant, c'est déjà du plus pur romantisme que de voir dans un roman comique un produit de l'inspiration enthousiaste.

Du plan, Bouterwek déclare s'en désintéresser, mais signale, en passant, qu'il n'est pas impeccable. Quelques pages sont trop vite écrites, il y a des contradictions historiques. Mais Cervantes lui-même constatait, en souriant, ces fautes dans la Préface, et ne chercha tout de même pas à y porter remède (i).

Aussi bien n'est-ce pas là le fort de son roman, l'attention du poète se portait ailleurs; c'est surtout la mise en œuvre qui est originale et forte : caractères, ton et style sont d'un grand écrivain.

Peindre des caractères fut pour Cervantes un vrai besoin. Don Quichotte est un héros admirable : d'une rare générosité, plein d'un héroïque enthousiasme pour tout ce qui est bon et grand, il n'est fou que d'une folie relative; le mélange de ces deux esprits dans une même Ame est admirable de naturel et de vraisemblance (2) Panza est un caractère tout opposé : cupide, doué d'un l»<>n gros sens populaire, pas sot, mais affligé d'un \il égoîsme, c'est lui qui est, par sa crédulité, rraimenl insensé et aveugle 3 Les autres personnages ne sont p;i^ moins

(i) Getchlchte, III, p.

/ CI Vkanfa .lo loi Mot, /. c, CJV, Btneho >■- on bbmfef interetari > por naturale/a y sencillo por su criaiua y su ooodicfon ».

BIFITPIAND .'4

vivants. Tous les caractères sont tracés avec précision et vérité.

La forme aussi est caractéristique. Cervantes n'use pas de la petite phrase familière à l'anecdote. Le style est sans atours et point fantastique, mais très solennel et parfaitement approprié au caractère du héros. C'est cette allure imposante qui rend le livre difficile à traduire; c'est cette solennité qui fait ressortir par contraste les effets comiques. Ce style est le vrai style des romans de chevalerie, élevé et ennobli. Dans les dialogues, chaque personnage parle sa véritable langue. Mais lorsque Don Quichotte prend la parole, le ton devient antique, tout pénétré de l'archaïsme des romans de chevalerie. Ce ton caractéristique donne à tout le tableau son coloris poétique (i).

Le coloris poétique est accentué encore par le choix de quelques épisodes, mais leur rapport essentiel avec l'ensemble est resté caché à la critique. C'est dans ces épisodes que s'exprime le mieux l'esprit même du poème. Ils constituent les parties sérieuses et proprement romantiques, qui n'ajoutent aucun élément important à la suite logique des aventures, mais donnent à l'ensemble son caractère de dignité.

Le style du roman reste partout noble et, même dans les passages les plus burlesques, ne descend jamais trop bas, il est digne partout des classiques anciens, et affecte parfois la beauté de la période cicéronienne (2).

Par toutes ces qualités, Don Quichotte est le roman p;u excellence, tel que Bouterwek le définit dans son JEsthc-

(1) Geschichte, etc., p. 338 et 33g.

(a) lb., p. 338 sq. et 34x.

îik i . Le roman est une œuvre de l'imagination qui se trouve à égale distance de la poésie proprement dite et de la belle prose . Bouterwek le classe parmi les œuvres poétiques. Il participe de la prose en ce sens qu'il a pour but un objet d'apparence réelle; il est poétique en ce sens qu'il est un produit pur de l'imagination, le tableau d'une situation eu d'un caractère imaginaire. Un roman doit donc agir harmonieusement sur la raison théorique et sur ns de la vie pratique. Don Quichotte se tient à égAe distance entre là poésie pure et la prose, et répond, par suite, aux exigences du genre (3). C'est pourquoi il es premier modèle classique du roman moderne. Grâce à Cervantes, le roman de chevalerie, équivoque bâtard du génie et du mauvais goût, est devenu le roman véritable des temps nouveaux. Le goût moderne a créé là un genre inconnu des anciens

(aient là, sous une forme moins littéraire et un vocabulaire plus technique, les id romantiq Bouterwek <en détacha bientôt.

Aussi bien étaient-elles trop étranger propre

nature. Da;:- le fond, Bouterwek fut un classique. L'idée

• nante de sa critique est que seule est incontestable

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nations. Don Quici a-t-il ne et universel! répond

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H, p. ifa.

t»U und Btredsamkeit, etc., III.

(4) Ibid.

entier; sans doute, Le Don Quichotte est, par bien des côtés, espagnol, mais il ne faut pas que des traits secondaires, assez nombreux, du reste, qui avaient seulement un intérêt national et passager, égarent notre jugement sur l'ensemble. Don Quichotte est, avant tout, un roman comique, et c'est par là qu'il est classique. Le comique de Cervantes jaillit de ce sentiment qu'il y a discordance entre nous et les lois universelles; c'est devant la raison saine de tous les temps et de toutes les nations qu'il présente le ridicule véritable et objectif (i). Le rire de Cervantes est un rire vraiment profond et vraiment philosophique.

L'étude de Bouterwek est un précieux document : elle synthétise à peu près l'opinion générale de cette époque sur Cervantes. Son point de vue est, dans l'ensemble, celui de Goethe, ses idées sont souvent celles d'un Aufklaerer. Mais la critique des romantiques est passée par là. Bouterwek sait qu'il y a des questions nouvelles qu'on ne saurait éluder. Il admet que l'œuvre de Cervantes est plus vaste que celle que connaît la masse, qu'il y a dans cette œuvre, plus que le Don Quichotte. Les autres ouvrages, constatet-il, ne sont pas sans valeur, quelques-uns sont des plus distingués : la Galatée, les Nouvelles, la Numance, le Viaje surtout ont d'admirables parties. Le Don Quichotte luimême ne peut être apprécié que par une critique large et compréhensive. Sans doute, Bouterwek n'a pas l'esprit philosophique, les symboles invoqués par les romantiques échappent à ses mains tâtonnantes. Les restrictions qu'il apporte à ses éloges sont celles de Bertuch, mais il accorde qu'il y a dans le Don Quichotte beaucoup de grandes pen-

(t) Msthttik, II, p. 188.

sées, un symbole profond, et sous ses figures vivantes une humanité générale, dans les descriptions de la nature une véritable poésie romantique et, dans tout l'ouvrage, une inspiration pleine de gravité. Un adversaire des romantiques (i) ne saurait faire plus de concessions aux thèses des Sehlegel.

Les histoires de la littérature qui ont, dès lors, à s'occuper de l'Espagne et de Cervantes, s'inspirent étroitement de Bouterwek. Eschenburg qui écrit alors une Théorie der schœnen Redekiiiute cite quelques anciennes éditions des œuvres de Cervantes et renvoie pour le reste à Bouterwek (2).

Eichhorn 3 . qui avait encouragé le travail de Bouterwek, suivit, jusque dans le détail des termes, les inspirations de son collègue. Tandis que l'édition de 1799 de sa Litterargeschichte ne donnait sur Cervantes que quelques phrases sans portée, il s'aventura dans la suite davantage et devint plus hardi. La Galatée est, à ses yeux, une suite de la Diana, décevante et Bans originalité, alourdie par la pompe d'épithètes qui la caractérise. « Par contre, Cer-

(1) Tieck surtout poursuivra Bouterwek de ses railleries. Il l'appelle (Solgen « une des figure- le* ['In- comiques de notre littérature ». Dans ses écrits critiques (k. S.. I, p. -- et I. 7.1 <q.), il se plait à rele- \.-r h- erreurs «le Bouterwek ou -e> contradictions, il l'accuse d'ignorance et d'étourderie, de mauvais goût: il émet le \-i-u que le travail de Bouterwek pût • i mil au point. Mais il avoue que cette oeuvre est citée et utilisée par tous. Lui-même lui doit beaucoup de -on érudition et d'inconscientes réminiscences. I.' Ilist^ir,- //.• la Point tsptgnoU fut traduite en français, 1 le traducteur dei lettres de Jean de Millier (Streck) (Cf. Pitollet

• ... m eu espagnol, en 18*9, par Gomea de la Cortina et V Hugalde > Hollinedo.

Beriin-Stuttg., 180

; datée

du 10 août 1808. L'édition est donc antidatée. La plupart i sont ju reste du siècle prée.

vantes donna le premier modèle de roman comique dans son Don Quichotte... l'idée du roman est celle d'un héroïque visionnaire qui, malgré son enthousiasme pour tout ce qui est beau, noble et grand, exagère son héroïsme jusqu'à la folie, parce qu'il se croit un être supérieur » (i). C'est du pur Bouterwek. D'après Bouterwek encore, Eichhorn signale le ton solennel du style, le burlesque comique des situations, la vérité et la précision des caractères. Le Persiles n'est pas, à ses yeux, une œuvre de premier ordre, mais lui paraît cependant remarquable par sa langue classique (2).

VJenaische Allgemeine Literaturzeitung de 1808 rend compte de l'intermède de la Vesta, qu'elle déclare une pièce extrêmement pauvre, mais curieuse et capable de donner au public allemand une idée d'un genre qu'il ne connaît pas (3).

Autour des romantiques, leurs idées se répandent rapidement. Les disciples vont plus loin que les maîtres. Tandis que G. Schlegel avait, sans hardiesse, avancé une première interprétation symbolique du Don Quichotte, Jean-Paul Richter et Schelling imposent délibérément au roman leur exégèse ésotérique : Don Quichotte devient le héros de l'esprit luttant contre le corps; Don Quiehotte est l'idéalisme tout entier en conflit avec le réalisme. Dorothée Schlegel trouve dans le roman une haute inspiration morale. D'autres y admirent surtout la peinture de la vie espagnole. Ainsi, la pure leçon d'art, que les romantiques de la première heure venaient chercher auprès de Cervantes, se complète de suggestions nouvelles, philosophiques

(1) Ibid., p. 220.

(2) Ib., p. 222.

(3) 1808, I, p. 45o (8 mars).

ou morales. La première doctrine romantique se déforme, non seulement sous l'effet des évolutions nécessaires, mais encore sous la pression des hostilités toujours actives et les heurt- des tempêtes qui grondaient sans cesse autour de l'école.

Tandis que les classiques. Goethe surtout, acceptent classez bon gré le nouveau Cervantes, la plupart des contemporains ne consentent pas à dépouiller le vieil homme; l'Aufkherung et le Sturm und Drang défendent les conceptions du passé. Autour de Soltau et de sa traduction se concentrent les résistances. Quelques mécontents s'en prennent à Cervantes lui-même des excès de ses admirateurs. La plupart se contentent de disputer Cervantes à l'invasion romantique On essaie de renouer la tradition savante de Dieze ou vulgarisatrice de Bertueh. Mais c'en est fait de l'Aufklœrung : les traductions de Soltau n'ont qu'un succès inconsistant; Les hommes des « lumièi

ignent; Herder voit dans le Don Quichotte une épopée comique, Klinger, un manuel de gouvernement; à leur t<»ur. ces réalistes disparaissent. En face des romantiques jeunes et combatifs, c'est une poussière d'opposition. qu'emporteront les souille- de L'âge nouveau.

pendant tout n'a p;is été perdu dans cet effort de la

critique antiromantique; toute une part de ses conclusions revit dans Le travail de Bouterwek. Bouterwek efforcé de concilier Les conceptions adverses. Œuvre de satire, non point littéraire, mais sociale et humaine, œuvre symbolique dans une certain.- mesure, admirable surtout p. h la beauté de ses caractères, ta portée d< comique, la puissance de sa rorme et l.i poésie de -.1 couleur, l<- l><>ii Quichotte est, aux yeux de Bouterwek, une œuvre hautement classique, un des titres de -loue de

l'humanité. Les autres ouvrages de Cervantes s'étagent au-dessous de son œuvre maîtresse et témoignent d'une âme de poète. Il manque à cette conception un foyer central, une idée générale; Bouterwek s'attacha visiblement à coordonner des interprétations divergentes, à mettre tout le monde d'accord. C'est sous cet aspect que, grâce à la popularité de l'histoire littéraire de Bouterwek, le Cervantes de l'époque romantique est généralement apparu à la postérité.

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