‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 47 sur 77 · I. p. Wlll · texte numérisé non relu

I. p. Wlll

Erinnerungi ■ |.lll)t

x r> ' r Zeitung, Leipdg 1860, p. :■ iq.

tes du général Reynier (i), se voit, sur une démarche de l'ambassade française, menacer des foudres de la censure, et doit démentir deux jours après (2); malgré quoi, on lui interdit de publier son Zeitungsbulletin, et peu après, son journal tombe. En dépit du réseau très serré de la surveillance, les nouvelles parviennent cependant au public. C'est la Hofzeitung de Vienne qui reçoit directement des nouvelles de Séville. Ce sont les communiqués officiels, que l'on apprend à lire; ce sont les lettres écrites de France par les Allemands établis à Paris, qui bravent les indiscrétions policières. Ce sont aussi les correspondances qui viennent directement d'Espagne, du camp français, ou, plus rarement, par la poste anglaise et de longs détours, du camp espagnol.

La défaite des troupes napoléoniennes excite un intérêt passionné. L'héroïque résistance de Saragosse transporte tout le monde. Gœthe même va consulter un plan de la ville sanglante (3).

Kleist compare Palafox aux héros du passé, Léonidas, Arminius et Tell, et lui dédie une ode enflammée :

Du Held, der gleich dem Fels, das Haupt erhœht zur Sonnen, Den Fusz versenkt in Nacht, des Stromes Wut gewehrt, Der stinkend wie die Pest, der Hœlle wie entronnen, Den Bau sechs festlicher Jahrtausende zerstœrt ! (4)

Achim von Arnim célèbre aussi, sur le ton lyrique, l'héroïsme de la défense espagnole. Arndt déclare que l'Espagne est la seule nation vraiment chevaleresque (5).

(i) Abendblœttcr, n° 3o, 3 nov. 1810.

(2) Ibid. N° 3i, 5 nov.

(3) Tagebuch, 20 mars 1809 (Gœthes VVerAe, III, iv, p. 17).

(4) H. von Kleists Werke, éd. E.Schmidt, Leipzig-Wien, IV, p. 36.

(5) Arndt traduit en allemand l'ouvrage de Pedro Cevallos, Exposition des faits et des trames qui ont préparé l'occupation de la couronne d'Espagne et

Les hommes d'action eux-mêmes cherchent à tirer parti de ces élans. Le baron de Stein répand les nouvelles d'Espagne, attise les colères. Blùcher s'écrie : « Je ne sais pourquoi nous ne nous estimerions pas semblables aux Espagnols. » La révolte de Schill, l'insurrection du Tyrol prennent modèle sur la guerre espagnole.

L'Espagne devient aux yeux de tous une école d'héroïsme. Le Catechismus der Deutschen affiche une inspiration espagnole i . Puisque tout semble perdu pour la Prusse, on garde vivant l'espoir d'une revanche lointaine. Après Wagram, Varnhagen von Ense songe à offrir son épée aux insurgés (2); le baron d'Alberti prend effectivement du service dans l'armée d'Espagne. Un des officiers prussiens les plus ardents s'enfuit, après une conspiration, et se fait tuer en Espagne (3).

Explosions isolées d'une colère toujours plus brûlante ! (( La fermentation est à son comble, écrit Jérôme lui-même à l'empereur; on a l'exemple de l'Espagne sous ux » (4).

Le plus vivant et le plus poignant héros de cet enthousiasme, qui en traversa toutes les crises et en fui la noble victime, fut le jeune prince Henri Victor de Neuwied. Officier dans l'année autrichienne, il partagea d'abord le scepticisme sympathique de ses camarades à l'égard de l'insurrection d'Espagne, dont il comprenait mal la violence

<h„,t Cemptreur iet Fnnçoh t'est tervi />..nr la r,:„u*, •Iri.l. 1808 (Cf. BrinnerançtH ni <lrm muntrw Leben, éd. Redon, p

(1) A. Bichhorn, Au il. dod Kletsft Kêteekismu» ier !>■ - .n,|t-r-

dm k. Muni hou. i.,,,», (1) Denkw&rdigkeiten, II.

(:i) 8 m donne qu'une initiale, von II.

CJM pu J. Bchmidt, GackichU dei tUatsehett LUentar, II. 1 (de décembre 1811).

et présageait la défaite (i). Mais dès qu'arrivent les nouvelles heureuses, son admiration s'éveille. « Que dites-vous des Espagnols du marquis de la Romana en Danemark » (2). C'est par la faule du gouvernement que l'Espagne tomba en léthargie. « Le destin lui enlève maintenant ses colonies, sa dynastie, lui met de force les armes dans les mains, et voilà que se prépare peut-être une nouvelle et heureuse transformation. » Peut-être la même fortune est-elle réservée à l'Autriche.

La jeune indignation du prince s'exalte vite, et il rêve déjà d'une guerre atroce, d'une révolte aveugle, à l'espagnole. « Des millions d'hommes, comme en Espagne... devraient se soulever; toute la rage, tout l'enthousiasme imaginables doivent être jetés dans le peuple; pas de prisonniers, pas de merci » (3). L'exemple de l'Espagne est pour chacun une preuve ad hominem, que l'Autriche aussi et l'Allemagne peuvent, quand on le voudra de toute la force d'une parfaite unanimité, échapper au joug. 11 s'intéresse, du point de vue technique, aux campagnes des armées espagnoles, qu'il admire sans restrictions. « Nous avons ici toutes les prescriptions espagnoles, tant pour généraux que pour soldats, avec les proclamations. Il y règne un esprit noble et sublime... Vraiment on en reçoit une toute autre idée de cette nation méconnue et oubliée » (4).

(1) Schattenbild eines fur sein Yalcrland als Opfer ritterlich gefallrnrn Deutschen Prinzen, aus einigen seiner Briefe entworfen und seinen Vettern, ilcn deutschen Prinzen, Grafen und Herren, als Spiegel aujgestellt. Francfurt am Mein, i8i4, P- i3q.

(2) Ibid., p. i4o.

Ci) /!>., p. i5a sq.

Neuwied prend part à la campagne de 1809, est blessé et fait prisonnier à Weinring. Sa haine n'en devient que plus violente; mais les lettres changent de ton. On n'est jamais trop prudent en face d'une police tracassière, et l'officier ne veut pus compromettre sa famille aux yeux du Rheinbund. Il annonce donc comme prochain son départ pour l;i Grèce lisez : l'Espagne) (1). On comprend à Neuwied, et approuve. Le prince part, le 3i janvier 1810, pour la Turquie et n'arrive à Cadix que le 23 juillet. Il est adjoint aussitôt à l'armée de la Romana (a). Il y rencontre plusieurs officiers prussiens et autrichiens (3); les Espagnols se montrent méfiants et pleins de morgue. « Ces gens sont en parfaite harmonie avec la nature... c'est une race gaie, mais sans raison et sans cœur. Ils font la guerre avec ardeur, parce qu'elle les amuse, mais il ne faut pas cherchei chez eux de grands motifs... Pourtant, on trouve en Espagne beaucoup de traits gothiques, authentiquemeiil allemands. Leur ténacité de fer n'est point le propre des peuples latins; elle est d'origine germanique. 1 .En janvier 1812, il tomba frappé de deux coups de baïonnette et d'une balle dans la poitrine.

En face <le cet héroïsme désespéré, un autre parti de timides, de politiques ou d'optimistes, tentait les réconcilia 'ii rêva, dans la Confédération Hhénane, autour du roi Jérôme, d'une humanité unie, d'une résignation définitive, d'une paix française où l'Allemagne aurait une place d'honneur. Le vieil idéal cosmopolite de l'Aufklœrung prenait e<»ip<. Jean de Millier, poussé par une admiration non dissimulée pour Napoléon, et un

(1) Ibid., p. »35 m).

I ••.. i>. Su.

patriotisme qui voulait être éclairé, accepta de diriger les destinées naissantes du royaume de Westphalie; autour de lui, des amis, des protégés soutenaient l'œuvre napoléonienne. Figueroa rompit avec le parti des enragés. Falk (i) préconisait une union entre les meilleures têtes, une immense confédération, qui serait une véritable confédération européenne, où les Espagnols, Allemands, Français, Grecs, Romains, l'ancien et le moderne, Shakespeare, Homère, Calderôn, Cervantes, Molière se seraient mutuellement réconciliés, où l'on constituerait enfin une alliance de la civilisation contre la barbarie (2).

Quelques voix condamnent, au nom de cet idéal, l'insurrection espagnole. L'Espagne apparaît, à quelques esprits distingués, comme l'ennemie de l'Europe tout entière (3); on la blâme franchement de continuer une guerre qui fait un désert de ce pays admirable; on accuse le sombre fanatisme de ses prêtres, et on lui compare l'impartialité admirative de la France pour la nation vaincue et couverte d'horreurs. L'héroïsme de la Sagonte et de la Numance antiques n'est point comparable aux sièges modernes, « car les peuples anciens se trouvaient en face les uns des autres dans une tout autre situation que ceux de nos jours » (4).

(1) Qui devint secrétaire interprète du commandant français de Naumhiirg.

(2) Lettre à Joh. von Millier, Weimar, 3 mars 1808 (cité dans J. Schmidt, Geachichtt der deutsdien Lilerçtur, II, 56a).

(3) Jen. Allq. Litz., 1810, n° 16C, III, p. 126 (g juillet).

(4) Ibid., 1810, II, n° 112, p. 2go (i5 mai). C'e-I contre cette indifférence

presque hostile que protestai! Eichendorff dans son poème : l/i die Mris-

If 11 (1810) :

Ist demi ailes ganz rergebent ;'

Freilieit, Hulim iiml treue Sltte,

Ritterbild des alten Lebens,

Zog ini Lied durcli cure Mille,

Hohnverlacht als Don Quichotte.

(Werke, éd. G. Fock, t. I, p. ia4).

La sympathie pour la Fiance et Napoléon ne fut sans doute pas spontanée; quoi qu'il en soit, elle déchira profondément l'àme de l'Allemagne; et cette double tendance de la conscience allemande provoqua jusqu'en Espagne même une lutte fratricide. Les Allemands combattirent à la fois dans le camp espagnol et dans le camp français. D'une part, les troupes recrutées, par les soins de l'Angleterre, en Hanovre, les soldats déserteurs, les prisonniers qui avaient consenti à se laisser enrôler, les officiers de Prusse et d'Autriche qui vinrent après la paix de Vienne poursuivre sur les champs de bataille espagnols la lutte contre Napoléon (i) : tout cela constituait la Deutsche Légion, qui reçut en tout 28.000 hommes et i.35o officiers (2). Les yeux des Allemands se tournaient volontiers vers eux. Arnim chantait, en 181 1, en leur honneur :

Ferne Landsleut', die im Streit Fur die gute Sache fechten, Scheuen uns nichl mehr zu weit.

Dass wir ihnen Krœnze flechten.

H H sie tun und was sie leiden 1-t fur uns auch migethan, (In des Frûhlings Siegesfreuden, 1 /ti ilir^r F. lire 11 an) (3).

Une des plus grosses déceptions de ces enthousiastes fut de ne point trouver en Fspagne l'exaltation <-t la sympathie débordante- qu'ils portaient en leur cœur. La récep-

Le détail de cette année ett donne* dam : W. Stncker, Die. Deuixclien in Sfiani.n tuid Portugal, Leipi 1860, qui f;iit (oui un long l'historique

■ in râle que louèrent let troupei ilknMtndea dant lee deoa parti*.

N I Beamish, Getehichte <i--r Kœniglichtn DemUdum Légion, i" partie, BaanoTer, Bahn, i83 h II .-1 rrai ,,,, troupe* ..m

»er*i bien aillent .111.11 Fspagne. A p;.r(ir .1.- 1806, le r-'< Tiiteinenl devint

parti. uli.'r.Mii. ut difficile en Allen.

krmp/e, titre : Circular. p. ig. Ainim. printemps (8ll.

tion fut froide, les rapports ayee les indigènes manquèrent de cordialité (i). Anglais et Allemands furent considérés aussi comme des étrangers, dont on n'accepta le concours qu'avec répugnance. Ce malentendu empêcha, dans ce camp, un rapprochement plus étroit de l'âme espagnole et de l'âme allemande.

Dans l'armée napoléonienne, les troupes d'origine allemande constituaient une masse plus imposante encore. On enrôla, après Iéna, beaucoup de déserteurs prussiens. Le Rheinbund dut fournir des contingents réguliers. Dès 1808, arrivèrent en Espagne 7.000 Westphaliens, 4ooo soldats du Grand Duché de Berg, 2 régiments de Nassau, 1 de Bade, 1 de Wurzburg. En 1809, la Wcstphalie envoya des renforts. La division Rouger tout entière était composée d'Allemands. Il est difficile de savoir la force exacte de cette armée : de 1808 à 181/j, elle perdit 20.000 hommes. Les officiers accomplirent fidèlement leur devoir militaire, même contre leurs compatriotes, à qui du reste ils tendaient la main à l'occasion. Ce fut pourtant une vraie guerre fratricide, et l'on cite des rencontres où des frères se battirent contre des frères. Ce drame fut celui de la conscience allemande tout entière, partagée entre l'admiration pour l'Espagne et les émotions pour les fils allemands attachés à la fortune napoléonienne. En janvier 181 1, un grand nombre fut renvoyé dans ses foyers. Certains régiments ramenèrent leurs prisonniers jusqu'en Allemagne.

Les rapatriés apportèrent un peu de l'air espagnol, et durent autour d'eux aviver encore l'intérêt passionné qu'on éprouvait pour l'Espagne. Par eux, plus encore peut-

(1) Beamish, op. cil., I, i55 (oct. 180S). Cf. aussi Stricker, op. cit., j>. 77.

être que par leurs compatriotes de l'autre camp, qui ne purent guère rentrer avant les victoires allemandes de i8i4-i5, s'affirma le rapprochement de l'Espagne et de l'Allemagne. Ils contèrent en Allemagne l'épopée de l'insurrection, la beauté des côtes méridionales, le pittoresque des moeurs, l'étrangeté de la nature et de la vie d'Espagne.

Grâce à tous ces événements, à ces relations, à ces expéditions militaires, on comprit, en Allemagne, la haute leçon que donnait le peuple espagnol (i); on comprit ce qu'était vraiment l'âme d'une nation, et que l'Espagne était une vraie nation. On désira la connaître et ce fut alors, pour satisfaire les curiosités populaires, tout un essaim de récits de voyage, plus ou moins vécus, puis uns série d'ouvrages plus sincères et plus vivants, qui allaient éclairer le public sur l'actualité espagnole.

Les premiers récits de voyage qui vont voir le jour ne sont guère que des entreprises de librairie. Ce sont, tantôt de simples rééditions : on ne craint pas, malgré leur archaïsme, de ressusciter les Fragments de Kaufhold (2). Ce sont aussi des traductions : Ch. A. Fischer, exploitant

(1) Nombreuses -mit la oeuvra qui mettent en scène cette phase de l'histoire

hispano-allemande. Citons dès 181/1 : die Kalalonierin, von J. Baronin ron

Mchthofen, 2 Teil. (Cf. Z. jiïr die ,1. Welt, 1814. R ioo, p. 877, 3 juin) qui

rue héros un officier allemand et pour théâtre le liège de Tarragone, le

Zusammenhang <fYr F)ingr. de K. T. A. Hoffmann, etc. J it lin- roulait, dans l< ■>

une histoire de la guerre de l'indépendance espagnole.

Pitollet, dan- m.ii article de la Hevista de Archlvos, daté de f«;\ .

• «ous le titre de : Quelque* relique* «'. H<rhi son Faeer, Madrid iqi •: le passage relatif 1 cette histoire projetée se trouve dans ce dernier . | tournai f&r die neuetlen Land- und - tnd dus InteresaantetU

mui Vcelkerkunde zur tngenehmen VnUrhmllung... beacnreifcungen, 1800, III. Ch. ; et g. BraeJ au» den Bcmerkungeii eiiie* Deutsclten durch Spaiiien.

une ancienne veine tarie, donne un remaniement du voyage de Laborde, mais s'arrête au tome III (i); du même Laborde paraît, à Leipzig, une autre traduction, non moins incomplète, et anonyme (2). Ch. A. Fischer traduit encore, sous le titre : Gemœlde von Valencia, III, Reise durch die balearischen und pityusischen Insein in den Jahren 1801-05, un ouvrage d'A. Grasset Saint-Sauveur, qui a gardé un intérêt actuel (3). Mais tant d'habileté à profiter des circonstances fait du tort à sa renommée. On lui reproche, en termes assez vifs, ses lauriers trop facilement acquis et le fol engouement du public.

On risque des ouvrages de vulgarisation, tantôt destinés à la jeunesse, tantôt adressés au grand public. L'un d'eux conte l'histoire d'un jeune garçon, ardent, séduit par ?a splendeur des paysages cervantesques, qui apprend l'espagnol, et s'en va à travers l'Espagne, à l'âge de dix-huit ans. Ses aventures sont à peu près celles des voyageurs qui l'ont précédé, puis l'imagination de l'auteur se dessèche complètement, et l'ouvrage se termine sur des énumérations de chiffres et de renseignements techniques (4). Dans un autre, Fr. W. A. Bratring donne un compendium des récits de voyage précédents, français, anglais, allemands, avec toutes sortes de renseignements sur le pays, le climat,

(1) Neuer allgemeiner und vollst. Wegweiser durch Spanien... Antre titre : ISeuesies Gemœlde von Spanien i. J. 1808, Lpz., Grœff. I. Teil 1809; II, 1810.

(2) Malerische und historische Reise in Spanien. Aus dem Franz, von J. A. Berck, Lpz., Fleischer, 1. Bd. 1809; 2. Bd. 1810.

(3) Lpz., Grseff, 1809. Cf. J. A. L. Z., 1810, III, p. 193 MJ.

(/1) Lorenzns Reisen durch Spanien und Portugall, air Uebersichl der varnehmsten Merkwiirdigkeitèn dieser Lœnder und ihrer Bewohner. Ein Lesebuch zur niitzlichen Vnterhaltung fur die Jugend, 1809, Nùrnberg, Bieling, il\i p. avec une carte en couleur.

les productions, les habitants, la politique. Mais cette documentation est tout entière de seconde main (i).

C'étaient surtout les événements militaires qui intéressaient l'Allemagne. On écrivit des anecdotes de la guerre espagnole (2); mais elles manquent à la fois de véracité et d'originalité : « Manifestement, dit de l'un de ces livres la sérieuse Jenaer Allg. Zeitung (3), ces pages furent compilées pour satisfaire la soif trop ardente des lecteurs qui sont, dans les crises actuelles, plus que jamais avides de savoir quelque chose sur ces deux pays peu connu - Malheureusement, l'auteur ne sut point inventer d'autres anecdotes que celles qu'il pouvait tenir des voyageurs précédents et des journaux.

C. G. Cramer n'eut pas le eourage de s'abstenir, et publia aussi ses anecdotes; mais son témoin oculaire, vague officier français, n'a rien vu de nouveau et ne connaît lien de l'Espagne j 4).

Un autre 5 étudie, de façon plus approfondie, les rapports antérieurs des Fiançais el dt-^ Hspagnols; mais il s'arrête à l'époque de la Convention, et ne souffle mot des récentes aventures. Sa géographie esl assez minutieusi le livre n'est pas sans valeur. Le travail de J. À. Fessier (6)

(r) Spanien and die tptnische Nation. Bin Landet-und VolksgemœUte. lus ■ n and bexten Qutllni geeehoepfi (anonyme), Berlin, Ifaurer, 1809. {■>) Anekdoten ans Spanien and Portugal, 1 fleft, 1

(5) Jeu. Allg. Lit:.. 1809, 11° M, p. 160 (?'i janvier).

Inekdoten, Schn und edle Chamkierz&ge ans der tpanischen

Insurrection. \^n einem lugenzeugen. Hrg. ron c,. <;. Cramer, Leipzig, Graeff, 1. Ilifi, 1800, 1 '1 i'. Cf. Die Spanier, oder Scenen ans Spesniens nrurs- 1er ftevolattontgeechlchte, Quedlinbtirg, 1810 (Bai

D ■ • • in Spanien. Bin historischer Venuch nach den gleich-

teitigen Quetten, von 1 6. Boyer, K. s. Pontonnier-Hauptinaïui,

chichte der ipanischen Nation (a" litre : Die aUen und die !■ LO, 1. und l. Cil. Cl. Sponie» und Portugal in h

bkktra.no 'ÏG

souffre du même défaut, car, s'il remonte aux origines, il s'arrête aux Bourbons; et les moments décisifs de l'histoire moderne ne sont point abordés.

Traductions, études populaires, travaux plus ou moins historiques ne donnaient point aux Allemands les fortes sensations des aventures vécues, ni des renseignements sûrs et actuels, et n'avaient point les relents âpres des voyages authentiques. Mais il était bien difficile de savoir ce qui se passait alors en Espagne. Bœhl von Faber, sollicité de fournir un article sur l'Espagne au Vaterlœndisches Muséum, ne l'y publia pas. Un autre hispanisant, Jarriges, se décida pourtant à rassembler d'anciens souvenirs, et écrivit à son tour son voyage d'Espagne (i). Jarriges est un homme distingué, très au courant du mouvement littéraire tant de l'Espagne que de sa patrie, des idées de Schlegel et de la critique actuelle. Il ne partage ni les préventions des adversaires, ni les fous enthousiasmes de trop romantiques voyageurs. Il constate simplement qu'il n'y a point, en Espagne, les forêts de citronniers qui ont fait, en Allemagne, couler des flots de poésie. Il institue souvent, entre l'Allemagne et l'Espagne, des comparaisons qui ne sont point toujours à l'avantage de l'Allemagne. Il étudie, avec intérêt, la vie populaire, les coutumes, le théâtre, la philosophie de la langue. Le ton de la narration est simple et vivant; le récit est précis, point pédant, mais

cher, politische.r, geographischer a. s. iv. und militœrischer Riicksicht, ein Handbuch fur Zeitungsleser. 8° Pirna, 1809 (1 Kart?) et Spanien und Portugal Jtïr Zeilungsleser, Liineburg, 1809, Herold.

(1) Bruchstiicke einer Rcise durch das siïdliche Frankreich, Spanien urul Portugal. Lpz., J. F. Gleditsch, 1810; le livre parut sans nom d'auteur. Mais le catalogue de Gleditsch, placé à la fin de l'ouvrage, p. 269, donne le nom de Cari von Jarriges. En 1823, Jarriges publiera sous le nom de Beauregard Paniliu un recueil de romances espagnoles (Berlin).

rapide et intelligent. Jarriges aime l'Espagne. « Je reconnais que j»1 ne jetai pas sans mélancolie le dernier regard d'adieu sur ce pays, dont les habitants m'étaient devenus chers à tant de points de vue » (i). Son ouvrage fut bien accueilli, et il en fut publié des extraits dans le Journal fur die neuesten Land-und Seereisen (2).

Toutefois, ce n'était point encore le livre attendu. L'Espagne nouvelle n'y paraissait point. Mais cette Espagne toute secouée de révoltes et de brutales pacifications était inaccessible aux voyageurs ordinaires.

Ce furent des officiers, des officiers du Rheinbund, qui purent parcourir cette Espagne volcanique, la connaître et l'aimer, et en répandre l'amour dans leur patrie.

P. J. Rehfues, après avoir accompagné l'armée française, rentra, en 1810, en Allemagne (3), où il fut bibliothécaire du prince héréditaire de Wurtemberg (4). Il écri- \it en français (5) ses souvenirs sur l'Espagne, puis en donna, en i8i3, une édition allemande (6). Dans les deux ouvrages, Rehfues était tenu à une certaine réserve; pourtant il ne marchanda guère sa sympathie à L'Espagne. La qualité foncière de l'Espagnol, dit-il, est l'orgueil national, --if jusqu'au ridicule; que 1rs Allemands n'ont-ils

(1) Bruchstùcke, p. 267.

(a) III. Jg. 1810 (n* de janvier à août). F. W. Riemer parlait à K. L. Kanne-

l Qloltei, 3oo Briefe, II, p. 27) « des nombreux livre* espagnol? » que

I ij,t M. de Jarriges.

(3) Voir Panthéon, t. III, p. tSa>

(4) 11 Ht du Voyage en EsfM0fU du <he\alirr de St-Gemil 1111 rDOttII alli'rn.irnl : DU Rraulfalirl in SpUllUn, nacli Lautier, frvi ln-.irli. Berlin, 1 s 1 1 .

(5) L'Espagne en 1808, ou recherche* sur l'état de l'administration, des CM, des lettres, des arl> . I. Parte, 181t.

(6) Spanim nach eigner Ansirhl (m J. 1808, und nacli unlirkannhn I Un. bis auf die neueste Zeit, Frankfurt a. M. Varrentrapp, i8i3.

ce ridicule ! Ce peuple a gardé la fierté des jours heureux. Tout Espagnol a quelque chose de Don Quichotte. La critique de Cervantes est exacte et sévère, mais rien ne pouvait ouvrir les yeux de sa nation déchue (i).

Plus tard encore, un officier, resté anonyme, tâche, à son tour, de donner un tableau actuel de l'Espagne moderne (2). C'est, dit-il, dans l'île de Riïgen qu'il a lu les voyages de Fischer, mais il n'en a point été satisfait. Bien des voyageurs décrivent leurs petites aventures, l'aspect individuel et fugitif des choses. Ce qu'il veut tenter de voir, c'est la vérité profonde et inaltérable, la vie même d'une nation (3). Pour cela, il fallait le temps. Les longueurs, les ennuis et les grandes randonnées de la campagne lui donnèrent les moyens d'étudier le pays. Touché peut-être des sympathies qu'il rencontra parmi les Espagnols pour sa nationalité, il les paya d'une admiration intense, studieuse et compréhensive. L'Espagne qu'il nous décrit mérite toute sympathie.

Le Castillan, dit-il, a le caractère le plus noble, le plus ouvert (4). Ses traits fondamentaux sont « l'honnêteté, la fidélité, un dévouement capable de tous les sacrifices pour la patrie, la religion, la constitution, les parents, les amis, une grande aversion pour toute nouveauté, l'entêtement, la fermeté, et un orgueil indomptable » (5). Les femmes mêmes sont très patriotes (6). Mais ce peuple est tombé

(1) Spanien nach eigner Ansicht, etc., p. 4.

(2) Ansichten von Spanien, wœhrend eines sechsjœhrigen Aufenthalls in diesem Lande, von einem Offizier des ehemaligen Rheinban&es. Wiesbaden, Schellenberg i8i4 (écrit en i8i3).

(3) Ibid., p. 70.

(/.) th., p. 7-

(5) Ib., p. 10.

(6) Ib., p. jg.

dans une sorte de léthargie (i), qui cause sa perte. La littérature espagnole n'est point pauvre, comme on le croit à l'étranger, mais riche et puissante (2). La langue espagnole est abondante, harmonieuse et belle, autant, peutêtre plus que toute autre langue européenne (3). Ce tableau se distingue des autres descriptions par une admiration qui ne veut pas être aveugle, par beaucoup de culture et de sens littéraire, par une conscience très scientifique, qui s'attache à découvrir le fond même des âmes, bien plutôt que les aspects divers et le coloris des choses exotiques.

L'Espagne, que tout le monde s'accorde à voir vers iSi3, • est donc l'Espagne insurrectionnelle, la nation du patriotisme, la véritable nation, unie et indomptable. Le seul mot d'Espagne exerce une action puissante sur l'âme allemande; l'imagination allemande, hantée d'héroïsme, -•■ plaît à retrouver, dans le pays de ses anciens 1 romantiques, les spectacles de révolte et de gloire qui -ont refusés aux autres nations. De cette Espagne lointaine, on n'a que <le< échos d'incertaines nouvelle-, de- descriptions surannées, cl les trésors littéraires ressuscites par les romantiques. C'est par sa poésie que l'Espagne est le plus accessible à la conscience allemande. C'est encore vers -a littérature nue se portera l'attention des écrivains. Mai- il- vont l'aborder dans un autre 1. Il- vont chercher en elle l'expression de la mentalité national'', qui se manifeste actuellement dan- ses insui lion-; il- vont exalter ce qu'elle a de spécifiquement patriotique et espagnol, el qui la rend plus actuelle (pie jamais

Ibid, p. 1;.

en Allemagne. Ce qu'on aime dans ses représentants, dans Cervantes en particulier, c'est l'irradiation d'héroïsme, ce sont les forces actives qui se dégagent de leurs œuvres, et peuvent régénérer la volonté allemande.

Fichte avait le premier, dès 1806, déploré que le poète moderne ne puisse plus être homme d'action; il regrettait que son époque ne fût pas celle d'Eschyle et de Cervantes, et que l'écrivain ou le philosophe ne puissent plus confirmer leurs paroles par des actes énergiques, prendre les armes et combattre (1).

Guillaume Schlegel entonne, sur un ton plus haut, le même hymne à l'épopée espagnole. « Les poètes espagnols n'étaient pas simplement des courtisans ou des hommes d'étude comme dans la plupart des autres pays d'Europe... La plupart menèrent la vie des armes.... Garcilaso, Camoëns, don Alonso de Ercilla... Cervantes acheta l'honneur d'avoir combattu comme simple soldat, sous le grand général Jean d'Autriche, à la bataille de Lépantc, par la perte d'un bras et la longue captivité d'Alger » (2).

Cervantes fut un lumineux idéal pour les jeunes poètes, qui posèrent à leur tour la plume pour l'épée. C'est encore sur son exemple que revenait Uhland, en une allusion du reste inexacte :

Wann : Freiheit ! Vaterland ! ringsum erschallet, Kein Sang tœnt schœner in der Maenner Ohren, Im Kampfe, wo solch heilig Banner wallel, Da wird der Saenger kraeftig neu geboren.

(1) Heden an die Deutschen Krieger, 1806. Fragment. Werkt, VII, p. 5io. Aussi dans Fichtes Leben, I, /161 sq.

(a) Dans ses Vorlesungen iiber dramatische hunsl und Litteratur, Vienne, 1808, éd. Bœcking, VI, 3gi sq. M°" de Staël, De l'Allemagne, p. 887 : « G. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque, dont les poètes étaient guerriers et les guerriers poètes. »

Hat /Eschylos, de?s Lied vom Siège hallel, Hat Dante nicht dies schœne Los erkoren ? Cervantes liesz, gelsehmt, die Rechte sinken i ml schrieb den Don Quichotte mit der Linken (i).

C'est donc la valeur nationale de la littérature espagnole et de Cervantes qui allait occuper la critique. A la tête de la nouvelle prédication furent encore les deux Schlegel. Le romantisme de la première heure n'avait, malgré son cosmopolitisme théorique, rien renié de l'idée nationale. Ce furent les romantiques qui se firent les apôtres du nouveau nationalisme littéraire.

La promesse que G. Schlegel avait faite en i8o3 dans YEuropa (2), il la tint quelque temps après, mais incomplètement. Il fit, en 1808, devant un public très aristocratique de Vienne (3) des conférences très applaudies, qui parurent en deux volumes à Ileidelberg (iSoq-^iiï sous le titre : Vorlesungen iiber dramatische Kunst und LUteraiur (4).

Il >'\ excuse lui-même (5) de n'avoir pu, faute de temps ou de place, traiter la matière dans toute son ampleur. Il a peu rassemblé de science biographique et bibliographi-

Gesang and Krieg. La 1"* parti* fut écrite du 2g janvier au 3 février ivi ;.

la a" du 29 janvier au i" février [8l4. Paru dans le Frauentaschenbuch, i8i5, l>. i.">7 »q. \. éd. Frasnkel, Bibl. Institut. I, i>. 10g aq. lïiland a eélébré encore l'Espagne et aea typea dana ploaienn Der catiilisehe liittrr,

San Ci Georgs Ritter, Don Massias, Der Sludcnt, et Die Bidassoabrùcke (> < ré aux héros de la guerre ii.iti.male).

\ . pltu haut p. 1 13.

Le PromelheuM, III, p. <\, Wien iv"v. annonce par exemple <|ne \. <■. Scjdegel a <<>mmencé le 3i mars ses conférein-e- devant une « brillante. ■ rnlilée ».

Réimprimée* dani lea lomea N M VI de* 8. Werht, Ed. Bœeking, Leipzig. t846, et dani 1,1 collection dea Volksbùcher BngUêchet und apaniacftei Thtatt

Volréd tacking, L V, p. y, Pré* le la a* édition (1816).

que; il puise encore dans Blankenburg, et aussi, cette fois, dans l'Histoire de la poésie et de l'éloquence de Bouterwek. Mais il se flatte d'avoir réfléchi sur le théâtre et sur les grands principes de l'art, et s'écarte systématiquement de ses sources dans ses appréciations esthétiques.

Ses idées sont souvent les mêmes que celles de l'article de YEuropa (i), exactement ou souvent à peu près exprimées sous la même forme. Mais G. Schlegel a compris son temps. Un des premiers, il adopte le point de vue patriotique. Sa Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide (1807) (2) était déjà une machine de guerre contre l'influence française. « M. A. G. Schlegel conspira contre Racine dans le même but que le ministre Stcîn contre Napoléon » (3). Or, la littérature espagnole lui apparaît comme un exemple admirable à opposer à la tragédie française. Dès la première heure, les romantiques en avaient constaté le caractère proprement national, mais G. Schlegel y voit d'abord particulièrement tout ce qu'il y a d'antagonisme entre la poésie espagnole et la vie de l'Espagne. « La poésie, écrit-il à La Motte Fouqué en 1806 (4), doit, pour avoir une action vivante, garder toujours un certain contraste avec la vie de son époque. La poésie espagnole,, qui est la plus badine, la plus ingénieuse, la plus folâtre et la plus fantastique, est née à l'époque de la fierté nationale la plus intense. » Mais, désormais, G. Schlegel admire dans la littérature espagnole une littérature exclusivement nationale. Dans la

(1) Voir plus haut pp. i/|3-i/|5.

(:>) Paris, chez Toiirncisen libraire, 1807, (rail, en allemand par .1. von Collin, Vienne 1808.

(3) Heine. Die romantitche Schule, éd. Blster, Y, 2?>$, Ci) S. Werke, VIII, p. i'p (ia men [806

xive leçon (i), qu'il consacre au théâtre espagnol, il s'attache à montrer ce que ce drame a précisément de caractéi isuque et d'original.

Calderôn a . pour qui il professe une admiration exclusive, Calderôn, le poète inspiré et devin, a fait une œuvre absolument espagnole, d' « une ardente ibrennende) » nationalité. Les sentiments qui s'expriment dans ses pièsont l'honneur, l'amour, la jalousie et la religion, qui sont particulièrement intensifiés dans l'âme espagnole. G. Schlegel s'arrête donc au théâtre espagnol.

Cervantes (3) est, de même qu'en i8o3, considéré comme un des créateurs de ce théâtre. Les différentes époques de l'évolution dramatique de l'Espagne sont caractérisées par Cervantes, Lope de Vega et Calderôn. Cervantes donna la théorie; les plus anciens jugements qu'on ait portés sur le théâtre espagnol sont dans le Don Quichotte, dans la Préface de ses comédies, dans le Voyage au Parnasse. 11 avait vu, dans sa jeunesse, les débuts de l'ail dramatique, el il en coule, non sans humour, les misères. << Il avait le droit de se considérer comme un des fondateurs de cel ait 'r, car il travailla dr bonne heure pour la scène, el Bes vingt ou trente pièces furent accueillie» avec succès. Ses ambitions n'allèrent pas plu- loin et c'esl seulement depuis peu, ajoute (>. Schlegel, que deux

de - - di' BS première période ont été publiées.

L'une de c< s, que G. Schlegel suppose être la plus

(i) Dana l'édition de Beecking, leçon fcing qae j'

~ur Calderôn H la critique ealdéronienne de Schlegel. Cf. : E. Mflnnig, ■m iimi die œllere deolache Romantik,

v«" -Nj.i di - !.■ théâtre .1.' Cerranli

S»nntatjxhriïagr der VouUchen ZeUung, i8} \ ' 5o (i5 dér , . article Mff I.) î' i I.. Klein, par J. x

ingrn, t. II, p. 3-(j.

ancienne de Cervantes : Die Lebensart in Algier est, pour une part prépondérante, un simple récit : l'ensemble en est maigre, les ligures sont insuffisamment marquées. Autant de traces de l'enfance de l'art.

Ce sont exactement les termes mêmes de VEuropa; l'article de VEuropa avait promis une étude plus approfondie de la Numance. Cependant, le début de cette nouvelle appréciation reproduit les formules d'autrefois : La ISuniance a toute la hauteur de la vraie tragédie (des tragischen Kothurns) (i) et est, par sa ressemblance inconsciente et involontaire avec la grandeur antique, un phénomène remarquable dans l'histoire de la poésie moderne (2). A ces aperçus déjà surannés, G. Schlegel ajoute quelques vues nouvelles. Il passe, dit-il, dans cette pièce, un grand souffle d'héroïsme, une souffrance extrême, « mais c'est l'héroïsme et la souffrance de tout un peuple »; ses personnages espagnols sont autant de représentants de la nation, tandis que les combattants romains n'apparaissent que comme instruments du destin. « Il y a dans ce drame... un pathos Spartiate; tout ce qui est individuel s'évanouit dans l'amour de la patrie, et par ces allusions à la gloire plus récente de son pays, Cervantes rattache l'histoire moderne et l'histoire ancienne (3).

Le reste de la critique ne diffère pas sensiblement de la notice de VEuropa. G. Schlegel signale la victorieuse concurrence de Lope, la résistance de Cervantes, discute l'hypothèse de Nasarre : « Il suffit de lire les comédies impartialement pour trouver cette hypothèse absurde... Non, ce

(1) Vorlesungen, II, p. 379.

(2) Ibid.

(3) Ib^, pp. 379-380.

devaient, aux yeux du poète, être des pièces dans le style de Lope » (i).

Aussi bien l'essentiel des nouvelles déclarations de Sehlegel n'est-il pas dans ces redites. Le critique allemand est acquis à la conception nationaliste de la littérature; l'étude des poésies étrangères n'a d'autre fin que d'affermir le patriotisme par la contemplation des nationalités parentes.

Fremde Sîtlen, fremde Zungen Lernt' ich iiben lier und hin, Nkht im Herzen angeklungen Stœrkten >ie den Deutschen Sinn (2).

L'effet de cette propagande nouvelle fut immédiat. « Les auditeurs de W. Sehlegel, dit un témoin, Mme de Staël, furent vivement émus par ce tableau, et la langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées profondes et d'expressions sensibles, les noms retentissants de l'espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà l'imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les palais des rois Mau-

I es deux frères avaient depuis déjà longtemps suivi des voies différentes. Pourtant, (luillaume et Frédéric communiaient encore (liins le culte ccr\ antesque. Ail moment

«!-• sa plus ardente activité littéraire, Fréd. Sehlegel avait fait à Cervantes une place considérable dan- Ba critique. Dès son retour de Paris, il le délaissa presque subitement. Sa pensée était ailleurs. \ Paris, il a pris conscience de sa nationalité, de Bon originalité allemande. « Je me cônsi-

W, SchUgeU poelucht Werke, I. M. IMdtlbffu. i8ti, n* :.">.

(3) De l'Allemagne, éd. Didot (». a.), p. 367 sq.

dère ici, dit-il, comme un poète idéaliste in partibus » (i). L'idée nationale qui, en 1801, était un point de vue parmi d'autres, dominé par la grande conviction cosmopolitique du critique, a pris désormais plus de force et envahi toute sa pensée. Sa conversion catholique, qui s'est préparer longuement, le jette définitivement dans la lutte des partis, et décide de son évolution ultérieure (1808). Schlegel sent, dès lors, que l'art n'est pas en marge de la vie, mais que l'artiste a le devoir de collaborer à l'action, de se mêler à la politique nationale. Comme d'autres individualistes modernes, Schlegel passe du subjectivisme le plus absolu de ses romantiques années à l'activité politique, à la polémique religieuse et conservatrice.

•Les événements, la défaite, l'oppression napoléonienne, la préparation de la revanche, favorisèrent cette évolution. En 1809, Frédéric Schlegel rédigea les proclamations officielles de l'Autriche. La littérature proprement dite tombait ainsi au second plan.

Pourtant, en 1808, à propos de Goethe, et au printemps de 1S12, à l'occasion de ses conférences sur l'histoire de la littérature (2), il fait à nouveau le tour de sa pensée critique, il tente d'élaborer en vastes généralisations le tableau de la vie intellectuelle du monde ancien et moderne et tâche à réunir, dans une œuvre enfin systématisée, les tronçons épars de sa critique. Il va donc étudier, au point de vue national, les rapports de la poésie avec la vie. Déjà, il avait essayé, dans la période précédente, de rattacher l'auteur à son milieu. 11 va désormais

(1) Paru dans les Ileidelbergisclie. Jahrbûcfusr 1808. Je cite d'après Ii's 8. Werke, 2 éd. 1846, t. VIII.

(2) Friedrich Schlegels Gesrliiclitc der alten und neuen Litcratur. Yorlcsunijcii gehalten :u Wien i. J. 181?. Wicn. i8i5.

montrer la valeur nationale et pragmatique de chaque littérature. Son but est, écrit-il dans la Dédicace de ses Conférences adressée à Metrernich, de combler « le vaste abîme qui sépare toujours le monde littéraire et la vie intellectuelle de la réalité pratique », de montrer qu'une « culture nationale agit sur le cours des événements du monde et sur le destin des Etats » (i). Dans la Préface du Deutsches Muséum, Schlegel dit encore : « Chaque littérature a le devoir et l'obligation d'être nationale; voilà sa vocation, c'est cela seul qui peut lui donner sa véritable et pleine valeur » (2). Finalité pratique de l'art et signification nationale de l'œuvre littéraire, ce sont les idées centrales de la critique de Frédéric Schlegel à cette époque, celles qui dominent ses nouveaux jugements sur Cervanl

Dès 1808, parlant de Gœthe et du Wllhelm Meisier, il considère que le roman est souvent, comme le poème épique, le produit commun du poète et de Bon époque (3). Or, l'Espagne de Philippe II et de Philippe III a conservé « la noblesse des mœurs et de l'esprit » (4), et, malgré des gerindéniables de décadence, remporte de beaucoup. ;'i s'en tenir à la culture des classes supérieures, sur L'Allemagne actuelle. Aussi Schlegel refuse-t-il de comparer le \(<-isler et Don Quichotte. ■■ Le contraste, dit-il, entre le but imaginaire, que poursuit le chevalier espagnol, et la réalité telle qu'elle -<■ présente ;'i lui. -«■ retrouve dans beaucoup de romans ultérieurs en \ ne.

(1) GtêChichte lier altni urni neuen l.ilrnihir, etc., I. p. .">.

m iSiviS, t. I, p. a.

(3) Anzeige von Gœllt, U ,,;..,,. VIII, p. iflG. Ci) Ibid.

(5) /{,., pp. i.',ti-i4;.

406 CERVANTES et le romanttsme allemand

çà et là, les propres illusions de sa jeunesse et l'enthousiasme chevaleresque avec lequel il a choisi l'état militaire. Il y a, dit encore Fr. Schlegel, quelque chose de cela dans le roman de Gœthe, mais c'est une ressemblance superficielle, les deux œuvres « appartiennent à des poésies absolument différentes » (i). « Le Don Quichotte est parfaitement romantique; en dépit de l'ironie, qui ne manque pas non plus chez l'Arioste, il peut être appelé un poème chevaleresque » (2). Si l'on veut, un jour, ressusciter le genre, c'est, non moins que l'Arioste, Cervantes que l'on doit prendre comme modèle, « car si Cervantes est çà et là plus comique encore et plus spirituel que l'ingénieux Italien, il est, dans les parties plus sérieuses de la poésie romantique, de beaucoup supérieur à l'Arioste, par la profondeur et la noblesse, l'art et l'abondance de l'invention » (3). Meister, au contraire, appartient à l'art moderne.

Fr. Schlegel a donc renoncé à confondre, en une vaste synthèse, l'art moderne et l'art romantique. Il veut, de même, différencier nettement l'art romantique de la poésie antique. « Dans l'Arioste, Camoëns, le Tasse, Cervantes, Calderon, l'esprit et la vie de la chevalerie et du moyen âge étaient trop puissants et trop actifs pour qu'Aristote et l'école des anciens aient pu leur servir de modèle et de règle et leur nuire en quelque mesure » (4).

Fr. Schlegel revient sur le poète espagnol quelques pages plus loin : « Le poète romantique a, de tous côtés autour de lui, une vie parfaitement poétique, à laquelle

(0 lb., p. 147.

(a) lb.

(3) lb., etc., VIII, p. i/,7.

(4) lb., p. i48.

il tient par toutes ses racines, et dont il est tout pénétré... Ce fut le cas, même pour Cervantes, bien que ses poèmes traitent déjà de cette scission entre une réalité qui a perdu sa poésie et l'imagination toute pleine du vieil esprit chevaleresque » (i).

Fr. Schlegel ne s'inquiète pas de concilier ces deux caractères, mais sa pensée n'en est pas moins très précise : d'une part, le Don Quichotte est la peinture de l'antagonisme entre la réalité prosaïque et le rêve de l'imagination, et c'est là même la pensée de Schelling que Schlegel reprend maintenant pour son compte; d'autre part, le Don Quichotte tient beaucoup des éléments de sa poésie, du milieu même où a vécu le poète, c'est une œuvre nationale, le fruit de la collaboration de l'auteur et de son siècle.

C'est sur ce deuxième caractère que Fr. Schlegel insiste dans ses Conférences de i8i*> (fin de la xie leçon). Il ne signale qu'en passant les mérites du style : « Cervantes, dit-il, est, parmi les meilleurs écrivains prosaïques de l'Espagne, le premier et le plus parfait » (2). Pourquoi, se demande le critique, le roman de Cervantes est-il glorieux entre tous dans toute l'Europe ? Est-ce pour la noblesse de son style et la perfection de sa peinture ? Est-ce que, parmi

les ouvrages spirituels, le sien est le plus riche en invention et en ingéniosité ? C'est pour toutes ces raiions, m. ii- c'est aussi parce que le Don Quichotte « est un tableau vivant ••! tout à fait épique de la \i<- espagnole et

h caractère original » (3). Parce qu'il est espagnol, le Don Quichotte n'est pas imitable: <!.• là |t- peu de Bucoès

hU, t. II, [>. 107.

t. II, p. 108.

des imitations. Cette poésie, qui n'est pas du goût de toutes les nations, justifie toutes les libertés du poète. Il ne faut donc pas, si l'on veut comprendre Don Quichotte, n'\ voir que la satire et ignorer toute sa poésie. « Celui qui saura pénétrer dans le génie espagnol et le ressentir dans cette œuvre, celui-là trouvera que le badinage et le sérieux, l'esprit et la poésie sont réunis dans ce riche tableau de la vie de la façon la plus heureuse, et que chacun n'acquiert que grâce à l'autre sa pleine valeur » (i). Les autres œuvres se partagent les qualités du Don Quichotte, mais leur mérite est en proportion directe de leur parenté avec ce roman. « Les Espagnols, conclut Fr. Schlegel, ont donc le droit d'être fiers de ce roman, qui est absolument une œuvre représentative de toute sa nation, telle qu'aucune autre littérature n'en possède de pareille, qui est le plus riche tableau de la vie, des mœurs et de l'esprit de la nation et pourrait presque être, à ce point de vue, comparée à un poème épique » (2).

Au début de la leçon suivante, Fr. Schlegel revient sur les rapports du roman espagnol et en particulier du Don Quichotte avec la réalité nationale. Le génie de Cervantes mis à part, dit-il, il faut avouer que les conditions dans lesquelles il écrivit lui étaient incomparablement plus favorables qu'à ses successeurs. « La vie réelle eu Espagne était alors plus chevaleresque et plus romantique que dans aucun autre pays de l'Europe. Même le manque d'un ordre social rigoureux et parfait, la liberté un peu sauvage de la vie des provinces pouvait être plus favorable à la poésie » (3).

(1) lbid., p. 109.

(3) lb., pp. iio-ii.

Mais quoique les aventures se passent sur le sol même de la vie nationale, la peinture n'en cherche pas moins par tous les moyens à s'élever au-dessus de l'oppressante réalité, dans des espaces où l'imagination puisse se mouvoir plus librement; a ces procédés sont des aventures de voyage, des duels, des enlèvements, une bande de brigands, les épreuves et la vie d'une troupe d'acteurs ambulants » (i). Ce sont là les événements même du Don Quichotte et du Persiles; il est hors de doute que ce passage, qui semble ne traiter que du roman en général, s'applique de façon plus particulière au roman de Cervantes.

Le Don Quichotte est donc, Schlegel y insiste à plusieurs reprises, le tableau do la vie espagnole, déjà par elleiiK'int' plus romantique que la nôtre; et, d'autre part, Cervantes enrichit, embellit, romantise cette vie, grâce aux urces de son art et de son imagination. Or, voilà la double exigence de l'art : représenter la réalité actuelle, la nature et l'humanité, mais, en même temps, l'âme du poète, l'idéal, le suprasensible, l'éternel (2).

Fr. Schlegel n'énonce pas l'interprétation symbolique qu'il avait jadis entrevue et dont il a trouvé une formule en 1808; il se place presque uniquement au point de vue national, et fait, avant tout, du Don Quichotte, une œuvre espagnole; c'esl la conception déjà ancienne de Murr, Herder el Humboldt; mais Schlegel n'a pas renié sa foi romantique; el n'accepte ce réalisme de l'ait que dans la mesure où il exprime l'idéal el le di\ in. Ce qui est caractéristique, c'esl que ce romantisme coule en quelque sous roche dan- -a critique, el n'a pas trouvé d'exprès

1 i If déreloppeiMiit nifi long <!>'- pp. m Me, 1. II.

BERTBAN!)

dans ces jugements sur le Don Quichotte. C'est que Fr. Schlegel, pris de plus en plus par les soucis de la vie, de la religion et de la politique, se détournait déjà des préoccupations proprement littéraires; ses Leçons de 1812 sont, en quelque sorte, son testament critique, où il n'apportera plus que de discrètes corrections, et qui représente les dernières conclusions de son romantisme littéraire.

Les Schlegel avaient considéré l'ensemble de l'œuvre cervantesque; mais un des ouvrages du poète avait reçu de la réalité contemporaine une consécration nouvelle : c'était la Numance. La résistance de Saragosse réveilla les enthousiasmes; jamais la pièce de Cervantes n'avait été plus actuelle et n'avait reçu une illustration plus vivante et plus poignante. Le sacrifice et le suicide patriotique de la Numance évoquaient l'héroïsme d'un siège à la fois sublime et mystérieux; la Numance s'imposait plus que jamais à la curiosité et à l'admiration des Allemands qui pouvaient, mieux que jamais, comprendre ce que cette œuvre a de national et d'éternellement actuel. Quand parurent les Numantins de C. J. Blumenhagen (1), c'est tout de suite à la Numance de Cervantes que l'on songea : « La pièce ne supporte aucunement la comparaison avec celle de Cervantes » (2).

Rahel reprend la Numance, et associe au culte de Gœthe son admiration pour le drame patriotique (3), Kotzebue lui-même et des revues s'inspiraient, dans leurs tableaux du siège de Saragosse, de l'exemple de Cervantes. Mais l'opinion allemande se divise encore au sujet de la tragédie numantine.

(1) Der Numantiner Freiheitskampf, Traueapiel in ~> Akten.

(■>.) Zeitung fur die devante Welt, i8i4, n° aifi, p. 170,3 (3i orl.)

(3) Ein Buch des Andenkens, hrgg. von H. Lnndsberg, I, 453.

On avoue l'exagération épique de sa peinture. Sa yumance, dit Collin, n'est point une pièce historique, bien qu'elle s'inspire de l'histoire; elle trahit le fils du romantisme (i). D'autres font des réserves. Gœthe luimême désapprouve, à ce qu'affirme Riemer (2). Mais cette critique même est une preuve de l'intérêt renouvelé qu'excite le drame de l'insurrection.

Ce fut un des romantiques les plus bravement patriotes qui se chargea d'en faire une arme puissante et populaire.

En 1809, parurent, dans le Taschenbuch fur Freunde der Poésie des Siïdens (3), à la fois une réimpression et une traduction de la Yumancc, sans aucun nom d'auteur. Le texte 1 -pagnol reproduisait, avec quelques correct: l'édition de Sancha (4 . Le nom du traducteur (5) fut de bonne heure révélé par Bes amis. - C'est, disaient les Erholungen t; . un érudit remarquable, qui s'est acquis, par

récentes œuvres dramatiq 3 lauriers étern.

Qu'il nous soit permis, ajoute-ton en note, de donner ici nom qu'il a lui-même passé sou> silence, Friedrich Baron von la Motte-Fouqué.

tiqué avait été conduit à la littératu: .noie par

L'exemple et h1- 1 :it ses princi-

(0 ' D, ne, p. an.

février 1808).

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