‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 48 sur 77 · E. Hi; Réimprimé «rec le texte eq · texte numérisé non relu

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pes qu'il appliqua consciencieusement, jusqu'au bout. La traduction suit pied à pied le texte espagnol, adopte ses divisions, acte par acte, scène par scène, et dans la mesure du possible, vers par vers. Le mètre est rendu avec la plus absolue fidélité, dans une stricte observance des redondilles, des tercets et des octaves. Le décasyllabe espagnol est traduit par le décasyllabe allemand :

Mas pues de esto se encarga mi memoria Dese feliz remate a nuestra historia.

Doch weil zu reich sie nur den Sinn umflieszen So lasst die Kunde glùcklich uns beschlieszen (i).

Au vers de sept syllabes, répond en allemand celui de sept syllabes.

Morandro, mi dulce amigo, No vayas, que se me antoja Que de tu sangre vea roxa La espada del enemigo.

0 Morander, sùsze Minne,

Gehe nicht ! Mich dùnkt, ich schaue

Wie dein Blut im roten Thaue

Von des Feindes Stahle rinne (2).

Les strophes sont identiques; et les césures elles-mêmes s'appliquent à suivre du plus près possible les césures librement distribuées de l'espagnol.

Fouqué manifeste donc un parti pris évident d'exactitude prosodique et métrique. L'agencement des rimes est fidèlement reproduit; ce sont presque partout des rimes féminines. Cependant, Cervantes admet parfois des rimes masculines; Fouqué a recours identiquement aux mêmes combinaisons.

(1) Les deux derniers vers de la pièce (IV, 3).

(2) Texte espagnol, p. C3; texte allemand, p. 74 (III, 1).

4 Morandro ? j dulce bien mio ?

d Que sentis o que teneis ?

c Como tan presto perdeis Vuestro acostumbrado brio ?

Mein Morander ? Holder Treuer ?

Sag ! wie Dir so plœtzlich wird ?

Wie verlœschend abwa?rts irrt Dein gewohntes edles Feuer (i).

Mais, pour atteindre à ces résultats, Je poète a dû violenter la langue. Il abuse des élisions trop dures : Will'n, Starr'n, Grill'n, Verfall'n, beleidgen, der Gatt', kraeft' gern, blut' gen lein' nen; de là, une abondance de consonnes, et des heurts cacophoniques, un parfait désintéressement de toute harmonie apparente ou profonde de la phrase, une rudesse indéniable du style, qui rend fort mal la douceur de la phrase cervantesque :

en los lozanos an des Helms Gefieder

Marciales aderiY<><- y \i l'nd wie sicli freud' ger Kriegs-

Behmuck sons! verkiindet (2)

Ant.'v de nna hora espirar Eh' die Stunde aoslsuft, zu sein (3).

Hi1 que me lieras contigo Dut mein Geisl dicfa stets beglei-

te ('.).

Tandis que l'harmonieuse musique de la phrase espagnole enveloppe de grâce et <lr beauté t< >u t ce que la tragique épopée .1 de violenl el de farouche, La Moite Fouqué fait saillir les angles, brusque les transitions, heurte les ayllabes et les pensées. Mais l'œuvre a son mérite. Le sens 1 généralement été rendu avec bonheur; les erreurs y sont rares :

rrantea, p. 75; La Motte Pooqué, p. 88 l\. 1). (a) Cerrantes, p. '■. La Motte Poaqoé, p. 8 (I, 1).

(3) ibid.. P. t..,. it,ij., p. :i (in, 1). . p. &S. /{,.. p. :'j (III, 1).

dexe su hijo nuestro alojamienlo dem Lager fern sei ihres Sohns Er-

blindung (i)

meriendas Bechern (a)

por mas reglada manu y fuerle vor mclir gezœhmter Schaar «ml

pecho kraft' gem Sinnen (3).

Les jeux de style ne sont pas toujours retrouvés :

Y mi madré ya ha acabado Auch die Mutter ist geslorben

Que la bambre la acabô Endend vor der Hungersnot (\).

C'est presque partout une habitude bien caractéristique de substituer au vers concret et vivant des abstractions et des métaphores; on ne sent pas derrière ce style un peu lourd et froid le frémissement des réalités actuelles, mais le labeur patient et habile d'un bon écrivain. On constate, par exemple, un effort attentif pour élever le style, une affectation constante de majesté :

que te aseguro que temo Dass icb denke in Todea Kammer,

Ailles de una bora espirar Eb' die Stund' auslœuft, zu sein (5).

Mais, en somme, la Numanœ allemande reproduisait fidèlement le sens et la richesse métrique de la pièce de Cervantes, et quelques-uns des caractères de son style. Cervantes n'avait jamais été soumis à cette épreuve; les traductions de poèmes de Tieck et de G. Schlegel se bornaient à des pièces courtes et de ton uniforme. La Motte-Fouqué n'avait comme modèle que le Calderôn de Schlegel, et on ne saurait nier qu'il n'ait aussi bien réussi que son maître à faire œuvre spécifiquement allemande.

La traduction de la Motte-Fouqué fut accueillie avec

(i) Ib., p. 7. Ib., p. 9 (I, 1). Cervantes dil : que son fils quitte nuire camp.

(a) N>., le sens de l'espagnol est : collation.

(3) Ib. (mano a dans tout ce passage le sens de : main).

(/i) lb., p. 60, Ib., p. 71.

(5) Ib.

enthousiasme par ses amis, hostilement par d'autres. Rahel se passionna pour la Numance, qu'elle trouvait divine (i). W. Grimm, au contraire, n'avait pas assez de sarcasmes. « C'est un grand charabia — mais il y a de la musique dans les stances » (2). La réserve indulgente disparaît elle-même. « La traduction de la Xumancia, écrit-il à Malsburg, est franchement mauvaise... Vous remarquerez que je suis brouillé avec les traductions; je concède qu'elles sont utile- et exigent beaucoup de science, mais pas qu'elles soient poétiques; celles qui sont poétiques sont trop libres, et, au point de vue critique, ne valent rien (3) ». Il répétait encore à Arnim, l'année d'après : • Quel absurde non-sens est la troisième partie de la traduction de la merveilleuse et admirable Numance ! » (4). La critique publique fut bienveillante, presque chaleureuse. L' illgemeine Literatur Zcilung (5) apprécia le travail avec sympathie, non sans avoir à nouveau exposé la théorie des traductions idéales. Au contraire de Grimm, la critique reconnaît le nécessité des bonnes tradueti I ne traduction doit donner le goûl du texte étranger, en répandre le génie. Une mauvaise traduction d'une œuvre aussi belle que la Numance n'aurait d'autre effet que d'éloigner le lecteur et serait une véritable trahison. 11 faut éviter toute gaucherie de forme, que n'aurait point faite

(1) A. Fouqué (i4 • Eir Bach de* indenl Cf. ibid.,

pp. }53 ■•) 155.

hrifl jiir dt 16, p. 17.v2.J2. Brie}-

1er Crin, m mil ! \tr Malsburg f.ni"i tiré 1 part, Halle 1

(3) Ibid., p. aaa n ..\ . is

Lrrum, etc., siniig.-li.Tlin. 1904, p. .">-

1810, a 88, 1». ti.,- -<i 1M..1- .

416 CERVANTES ET LE ROxMANTISME ALLEMAND

l'auteur lui-même s'il eût écrit dans cette langue. Il faut, dans la Numance, donner au vers la même harmonie et le même naturel qu'il a dans l'original. Après cette profession de foi, l'auteur s'attache à prouver qu'il a voulu faire une comparaison sérieuse entre la traduction de la Numance et les plus hautes exigences de l'art. Il félicite La Motte-Fouqué pour l'art de ses redondilles, critique les octaves. « En face d'un original aussi parfait que Cervantes, la plus petite défectuosité n'est point permise (i).

Les Erholungen ne publièrent leur compte rendu qu'après l'édition de 1811 (2). Fouqué était un des collaborateurs de la revue; aussi l'appréciation fut-elle strictement élogieuse. La traduction fut déclarée, « à tous les points de vue réussie et magistrale ». On rendait hommage à la fidélité et la conscience du poète. Le critique a, dit-il, compare la traduction avec l'original; le sens n'est « jamais manqué ». Les efforts, pour acclimater, dans une langue moins musicale et moins riche en rimes, les formes poétiques les plus difficiles de l'espagnol, sont dignes de tous éloges et de tous encouragements.

La police napoléonienne surveillait étroitement la presse; les critiques que provoqua l'apparition de la Numance furent, en général, prudentes et ne sortirent pas du point de vue littéraire.

Quelques-unes pourtant ne craignirent pas, à la suite des Schlegel, d'insister sur la signification nationale de Cervantes et de sa Numance. UJen. Allg. Litcraturzeituiiçj

(1) En note : « Le critique sait par expérience quelles difficultés comporte la traduction des poètes espagnols. » C'est donc parmi les spécialistes qu'il faut chercher l'auteur de l'article.

(2) Erholungen. (Ein thiiringisches Unterhaltungsblatt), 181a, n° |5, p. 61 sq., 19 fév., dans l'Inhaltsverzeichnis, signé v. K. (p. 4i).

célèbre (i) le génie (Genialitset et la pureté (Reinheit) du Don Quichotte. « Une œuvre d'un homme comme Cervantes doit, en elle-même, posséder un degré d'excellence, qui invite le goût universel des Allemands à l'accueillir avec joie ». Le peuple allemand est le << collectionneur, le conservateur et l'ordonnateur » de toute la littérature du monde. Un de ces Allemands de valeur vraiment universelle est Bouterwek.

Et, pourtant, le critique croit pouvoir poser une loi générale, qui est une loi romantique. « Dans toutes les branches de la poésie, particulièrement dans le théâtre, et, cela s'entend, dans les nations qui sont encore des nations, la littérature est une affaire nationale » (2). La Numance est trop espagnole et c'est pourquoi elle eut jusqu'à dos jours peu de succès.

Il e-4 clair qu'une œuvre comme la Numance, qui n'a pas l'excessive diversité et le romantisme des situations, un poème qui, en comparaison des pièces de I.ope, contient si peu de matière et renferme non pas multa, mais multum. De pouvait plaire au public familier de I.ope. Et la critique de conclure : le développement de la pièce, plutôt semblable au drame antique, l'allure noble de l'action, le< carac- -. dont la précision dépasse les peintures de I.ope. La langue noble, virile, pure et souvent haute et tragique, enfin l'hommage rendu au <:oùt national par l'introduction de personnages allégoriques, rien n'a pu adoucir la rigueur de la postérité.

Unsi Cervantes est mis au-dessus de I.ope. élevé au rang des poètes véritables, à la fois nationaux et universels, el il apparaît à la nouvelle génération digne d'inspi-

p. 697 iq. (lo mus).

(ï) Ibid., p. I

rer tout ensemble des œuvres littéraires et des exploits de héros.

Tandis que les romantiques de la première heure avaient conçu un art universel, sans patrie et sans âge, une littérature cosmopolite, on s'est ressaisi sous la pression des événements hostiles, on éprouve pour la première fois les frissons patriotiques, et l'on s'habitue à considérer les poésies étrangères sous le point de vue national (i). Une inspiration nouvelle passe dans la critique et dans l'art tout entier, la foi dans l'action et dans la patrie. Les malheurs ont trempé l'âme allemande : elle reconnaît que l'art n'est pas la seule fin de l'humanité, mais qu'il y a dans l'action et la révolte toute une poésie romantique, que les caractères ont besoin d'être formés et affermis, et qu'il est temps de repuiser des forces suprêmes dans la vie nationale. Même dans ce retour aux choses allemandes, Cervantes a sa part. L'Espagne est considérée comme une nation parente, doublement parente par le sang et le malheur. Cervantes apparaît comme un maître d'héroïsme et d'enthousiasme patriotique. Le Don Quichotte ne convient guère à ces hommes de réalisations et de eombat. Ils y cherchent moins les valeurs symboliques ou satiriques ou personnelles que le parfum du terroir et la réalité nationale. On apprend, par de multiples contacts, à connaître et à aimer l'Espagne. L'étude de l'Espagne devient presque une action patriotique; on célèbre avec un parti pris renouvelé son moyen-âge et son drame; et Cervantes est aimé pour ce qu'il a d'héroïque. C'est surtout la vie du

(i) Sur le passage du cosmopolitisme romantique au nationalisme. V. R. Hn>m. hic romantisohe 8chule, a édit., p. 8o5-S. Sur le nationalisme littéraire des romantiques de la deuxième génération, cf. E. Tonnèlat, Les frire»

Grimm. Leur œuvre de jeunesse, Colin, Paris 1912., p. r).r> cl passim.

poète qui enthousiasme Fiehte, c'est autour de la Numancia que se groupent les sympathies nouvelles. Quant au rantes romantique de Galatée, Persiles et Don Quichotte, il ne reste vivant qu'au cœur des fidèles et devient plus romantique que jamais.

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