‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 49 sur 77 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La guerre de l'indépendance n'accapara pas toutes les énergies. Un assez grand nombre de poètes restèrent en dehors de cette activité militaire, politique ou sociale, et continuèrent à vivre dans leur rêve esthétique. Les rigueurs de la censure française découragèrent des bonnes volontés : on fuit les misères et les hontes de la vie réelle, on chercha asile dans le calme empyrée de l'art. L'évolution littéraire et intellectuelle déchaînée par le romantisme d'Iéna se développai! régulièrement. Mais les premiers romantiques ne la dirigeaient plus. Les jeunes gens, qu'ils avaient initiés aux idées nouvelles. les eurent tôt dépassés. Brentano fut d'abord un écolier enthousiaste, mais s'émancipa. G. Schlegel uvait formé toute une génération à la poésie; grâce ;i ses conférences, à ses traductions, à sa propagande, grâce aussi aux salons littéraires, "ù il donnait le ton, le romantisme devint à la mode h Berlin, puis- essaima ;'i travers I" \ll»magne; dès 1806 pourtant, il conseillait à se* disciples 1 I de renoncer ;iu culte exclusif < t excessif de la fantaisie pour revenir ;'■ une 1

(1; Lettre à Lu Motte Fouqué, mars 1806 (S IV .. Mil, p. 1 ','■,).

plus complète qui embrasse vraiment l'homme tout entier. Jamais conseil n'avait été plus opportun. Un mysticisme passionné s'empare alors des jeunes âmes : c'est le règne de J. Bœhme et de Calderon. L'Espagne ne perd rien de son prestige; bien au contraire, elle excite des admirations nouvelles, nourrit des rêves plus vastes et plus vagues. Une grande nostalgie envahit les cœurs allemands (i). Les bouleversements sociaux déracinent les jeunes générations; elles se laissent séduire par les visions méridionales ou orientales. L'attirance du sud, qu'avaient chantée les Schlegel, devient irrésistible. Schubert, Gœrres, Creuzer, Caroline von Gùnderode sont plutôt sensibles aux charmes de l'Orient. Le Divan de Gœthe ne fait que confirmer la mode. L'Italie, qui était pour les classiques avant tout la terre de l'art classique, apparaît aux jeunes gens de l'école nouvelle comme la patrie de l'amour, de la libre vie sensuelle, des belles ruines pittoresques, des papes et du catholicisme. L'Espagne s'enflamme des couleurs les plus romantiques; l'Espagne qu'on imagine est celle de Fischer; « c'est l'Espagne, dit Brentano, où les oranges vous roulent sur les genoux, où la nature tout entière vient confirmer ce que tu pressens, ce gue tu cherches et crois » (2). « L'Espagne ! réplique Bettina, ah ! la de Gachet vient de m'en parler. Elle parlait d'une grande terre, d'oliviers et de bois d'orangers, de bleus lointains, de midis brûlants et de frais

(1) Fr. Schlegel avait déjà noté cette tendresse, de l'Allemand pour le Midi : « C'est un instinct inné chez l'Allemand que d'aimer aussi l'étranger: tel beautés des pays méridionaux en particulier l'attirent et le charment irrésistiblement. Très conscient du sérieux de sa pensée et de sa force de septentrional, il a cependant la nostalgie de la lumière éclatante de ces pays du Sud ». (Nachricht non Boccacios poet. Werketi, VIII, p. 3o sq.) (i8o3).

(a) H. Bettina. Aus Jugendbrirfen, Charlottenhurg. 18/18, i, 118.

zéphirs crépusculaires » (i). Souvenirs ardents de descriptions romanesques, peintures enthousiastes des voyageurs préromantiques, tout concourait à troubler ces âmes nostalgiques, à intensifier leur rêve espagnol, qu'aucun n'eut le courage d'aller comparer avec la lointaine réalité ! (2). L'Espagne la plus conforme à ces imaginations est, non pas certes celle du Don Quichotte, mais celle de Calderôn ou des Romanceros. Le moyen-âge revit avec toute la séduction de son unité religieuse, de ses enthousiasmes guerriers, de son pittoresque idéalisé. Aussi va-t-on à l'Espagne du moyen-âge, telle qu'elle apparaît dans ses monuments littéraires, et où l'on croit voir les sources véritables de la poésie populaire. Le recueil de Schubert a une réédition (3). Grimm conseille à Malsburg de publier une collection complète des vieux « romances » (1809) (4). Lui-même se met au travail, apprend l'espagnol sans maître (5); en 1812, il rassemble un recueil de poèmes espagnols, qui ne peut, du reste, paraître qu'après la guerre (6).

(1) !!>., Bettina à Brentano, p. tai.

(•>) Imite- sortes d'œtnrrea littéraires Tiennent exploiter celle popularité nouvelle «le l'Espagne. Citons : Der Brie} von c.aiiis. <!»• Kotieboe; C. von <l. Kettenburg, gédie en 5 actes; him Tacagno... de K<.re(T: Oie txiden

Blinden von Toledo; Carlo Fiovat oder die Stin • I a, il. Franz, bearb. von \ (3) Biblîotheea, etc., 1 roi. 8* Leipz. > Utenburg, 1809. \. 1». E. \"n der Halaburg., p. :>:>2, Casse], .'1 d I m ivio, il avait emprunté ,'i la liililiuthèque de Goettingeu le Ctncionero

\er- (l555), OÙ il 1 rut |)«,u\,,ir ili-renn-r le- poèma ;iut lietiliqurment

anciens et les Imitations. <i 1 1 onelat, Les frères Grimm, Leur œuvre d* te, etc., 1913, p. i85.

(6) silva de Romani pubUcados por Jaoobo Grimm Wlen isi"'.

L'ouvrage annoncé dans le i" lasc. des HeUelberger JukrbUcher (1811) était .'■ l'impression d&i le début de 1611 '■ i i8i>. Cette pré-

ion lu-i.iire. Grimm soomei sou premier pr. ij.t an bibliotbécaire 1

I mim an J. und W. Grimm,

Uhland, s'occupant des romances anciens, se met, dès son arrivée à Paris, à étudier la langue espagnole sous la direction de son ami, J. Bekker, et copie des textes rares à la Bibliothèque nationale.

Les éditeurs ne se bornent point à la seule poésie épique. De vastes entreprises d'édition viennent exciter l'enthousiasme du monde savant. Stendel et Keil publient, dans une Sammlung spanischer Original-Romane, le Lazarillo de Tormes (1810) (1), et le Gran Tacano (i8i2-i8i3) (2). Calderôn est étudié de plus en plus, dans le texte ou dans la traduction de Schlegel, par une jeunesse éprise de nouveauté et de poésie. Brentano, Hoffmann, Gœthe luimême sacrifient à la religion nouvelle. Le Prince Constant , joué à Weimar en 181 1, introduit triomphalement le poète espagnol sur la scène allemande. Gries, le traducteur du Tasse, commence, dès iSi/î, sa traduction de Calderôn (1815-1829), dont quelques fragments paraissent la même année dans la Zeitung fur die élégante Welt. Des sonnets pleins de fleurs et de perles célèbrent la divine gloire, les jardins ensoleillés ou enveloppés de clair de

p. iq5 sq. 6 mai 1812) qu'il aura l'esprit assez large pour comprendre que quelqu'un qui n'a appris l'espagnol que dans les livres et point par la pratique vivante ou un enseignement proprement dit ne puisse guère éviter de« tournures impropres ». Grimm demande le secret, non par vanité, mais afin de vendre son ouvrage à l'étranger. Liano corrige, mais envoie lui-même DU avant-propos de sa façon. Grimm ne veut pas de ce « spanisches Nrei » et ajoute : « Quelques-unes des tournures critiquées, je peux les défendre précisément d'après des ouvrages espagnols, et même d'après Cervantes ». Voir encore sur cette publication E. Tonnelat, Les frère» Grimm, etc., p. 186. La Silva était dédiée à Jacobo Gœrres.

(1) Vida de Lazarillo de Tormes cotejndu cou Ida mejores exemptant > corregida por J. J. Keil, 1810 (avec traduction par le même, avec la suite de Lima).

(2) Vida del Busc6n, 2 vol., avec Irad. de Keil : Lebcn de» Erzschclms, genannt Don Paul, etc.

lune, les mystères profonds du drame caldéronien. Calderon, plus encore que Cervantes, évoquait aux yeux des Allemands une Espagne romantique et merveilleuse, et amenait à la langue ou à la poésie espagnole de nouvelles et jeunes sympathies (i).

Grillparzer étudiait l'espagnol dans une vieille, vieille grammaire qui remontait au delà même de Lope et de Calderôn (2). Et c'est encore vers Calderôn que se tourna son enthousiasme de néophyte.

L'action de Calderôn se confondit, sur certains points, avec celle de Cervantes. C'est ainsi qu'on tendait à les considérer l'un et l'autre comme représentants du génie catholique. Mais, en réalité, leurs influences furent divergentes. esprits qui se passionnaient pour Calderôn restèrent étrangers à Cervantes. Ceux qui avaient compris Cervantes n'allaient guère à Calderôn.

Les jeunes auteurs de la deuxième génération romantique avaient eu leur crise cervantesque. Varnhagen von Ense lisait, chez les Herz, Cervantes en même temps que Goethe, Tieck et Shakespeare (3). Ad. Miiller confondait, dans une même préférence, les œuvres de Sehlegel, Tieck. Gcethr, Cervantes et l'Arioste (4). Marwitz était tout épris de cette vieille littérature espagnole. 0. von der Ifalsburg répandait autour de lui son vibrant enthousiasme pour Cervantes, Calderôn et Garcilaso (5).

(1) Sur le culte caldéronien parmi le* jeunes romantique», voir A. Farinelli, C,rill[>ar:er uni! Lope <!<• Vf (in. |8q4, p. 8 sq.

Selbrtbiognphie, éd. Racket II --• . \ll. p. (6. (3) Denkwùrdigkeiten, I. p. 190. (1804-06).

Brieje nus der Unboenilati in die Heitntj (Varnhagen) Leipzig, p. Soi (a avril 1806).

('•) E. F. G. OUot non der Mabburg poetUcher Naehlau, \'>n P. C, I (Boliné), p. xvi (1806-1808).

Cet intérêt se traduit, en dehors de l'influence directe des premiers romantiques, par des tentatives nouvelles de vulgarisation. On continue à éditer des extraits de Cervantes dans les recueils espagnols : C. D. Ebeling donne la Nouvelle, La Fuerza de la Sangre, le chapitre des moulins, l'histoire de la bataille contre les brebis (i).

L'influence de Cervantes sur cette nouvelle période du romantisme reste considérable et se trahit à la fois dans les jugements, favorables ou réservés, que portent les écrivains et les philosophes, dans la fréquence des traductions et dans l'inspiration cervantesque qui a passé dans les œuvres poétiques du temps.

Jugements

C'est surtout la critique qui peut nous renseigner sur le rôle joué par Cervantes entre 1806 et 1820.

Nous trouvons chez un des jeunes disciples du romantisme le souvenir de ces conversations littéraires, qui passionnaient alors poètes et critiques, et dont les traités théoriques ou les articles de revue ne sont souvent que de pâles reflets. Les interlocuteurs sont, en particulier, Schleiermacher, Harscher, Marwitz (2). « Wilhelm Meister, déclare Marwitz, est un Don Quichotte renversé; Don Quichotte entre en campagne pour imposer l'harmonie de

(1) Vermischte Aufsœtze, etc., Luneburg, 1807. N* 5, p. 121 sq.; n' 7, p. i64; n" i3, p. 23a sq.

(2) Briefe aus der Vniversitœt in die Heimat. Hrg. von Varnhagen, 1874. Lpz. Brockhaus, p. 43o sq. Lettre du i3 fév. 1808.

son âme et l'idée de la beauté et de la justice, qu'il porte en lui-même sous une forme mystique et le costume d'un passé brillant, au monde matériel dans lequel il ne voit que méchanceté et vulgarité; Wilhelm, au contraire, veut trouver dans le monde extérieur, qui lui paraît magnifique et richement paré, l'harmonie de son âme qu'il poursuit de toute la profondeur de son désir. Tous deux ont la force de la pensée, mais trop peu le sens des réalités » (i). A ces déclarations se rattache une discussion entre Harscher et Schleiermacher au sujet du Don Quichotte lui-même; Harscher avait déjà critiqué le rôle secondaire que joue Wilhelm Meister : « dans Wilhelm Meister, disait-il, luimême est moins intéressant que tout le reste » (2). Pour Schleiermacher, au contraire, le roman « est, non la peinture d'une âme, mais la peinture d'un monde ». « A pro- <!u Don Quichotte, continue Marwitz, Harscher se mit à défendre sa thèse du début : dans ce roman, dit-il, il est clair que le véritable romancier fait porter tout le poids de son efforl Bur Bon héros; Don Quichotte est décrit avec la plus grande minutie el la plus grande profondeur: tout le reste esl considéré comme un accessoire nouvellistique. \ quoi Schleiermacher répliquait : « Ce a'esl pas une peinture de l'ingénieux chevalier que le Don Quichotte, mais une peinture du monde espagnol, dont il f;iil partie à titre de représentant d'un pas>é fantastique, et ces contrastes chatoyants ne contribuent p;is peu h rehausser la p de l;i vie d'alors. >> « J'étais, termine le narrateur, sur le point d'entonner le panégyrique des anciens Espagnol mais la conversation en reste là: c'est

/'■/.'., p. {Si.

pour nous montrer quelles sont les préoccupations de certains esprits.

Cervantes apparaît désormais sous un jour romantique. Que l'on voie en son Don Quichotte la peinture du monde espagnol, la peinture d'un tempérament rare, ou l'antagonisme entre la vérité individuelle et la réalité extérieure, ce sont des idées des Schlegel et de Schelling ou de Bouterwek que l'on soutient et développe. Quelques-uns tirent des conclusions nouvelles des principes reçus.

Wagner (i) voit dans l'œuvre d'art l'image totale du monde qui l'a créée, du monde actuel comme de l'avenir : « Dans les temps modernes, dit-il, Cervantes, Dante, Shakespeare et Goethe, dont la vie, embrassant la totalité de leur époque, répand en même temps les semences des âges futurs, sont seuls dignes du nom de poètes. »

Tel autre (2), au contraire, considère dans le Don Quichotte les inspirations du passé qu'on ne saurait comprendre que si l'on étudie le Cancionero et l'épopée de l'Espagne.

Cependant, le Don Quichotte occupe peu de place dans les soucis littéraires du temps; il se retrouve au détour d'une discussion ou d'un article, mais il n'est plus au centre de la pensée des romantiques. Par contre, les autres œuvres ont attiré l'attention de la jeune génération. On s'arrête surtout aux ouvrages que l'opinion de la postérité avait jusqu'alors le plus maltraités : Persiles et Numancia.

C'est Thcremin qui s'intéresse particulièrement au Persiles, dont il a traduit la première moitié. Il publie,

(1) Dans : Der Scherz. Article du Promettions. Bine Sammlung deutiCher Orioinalaujsœtze. Hgr. von .1. L. Stoll, Wicn und Triest, V. et VI. fasc, 1808. (a) Panthéon, III, I, p. i3q (1810).

dans la Zeitung fur die élégante Welt de 1806, une étude du roman de Cervantes (1).

Persiles, dit-il d'après Fr. Schlegel, n'est pas le fruit d'un égarement passager du poète, c'est une œuvre à laquelle Cervantes attribuait la plus grande valeur et qui mérite autant d'amour e! d'admiration que le Don Quicholte. Le ton, quoique presque partout serein et plein de simplicité, est d'ordinaire sérieux. L'esprit du roman est strictement catholique; que représente le roman ? C'est la destinée de l'homme (pie les aventures les plus merveilleut les plus extraordinaires précipitent dans le malheur le plus profond ou élèvent au contraire jusqu'au faîte du bonheur. Le Persiles offre une infinie variété de personnalistinguenl par des traits particuliers, mais ils ont tous quelques liens avec les deux figures principales (a).

A cette étude, qui n'était guère qu'un panégyrique, Theremin joignit une analyse du roman.

A la suite de Theremin, d'autres sympathies se firent jour; VJenasche Allgemeine Zeitung (3) prit parti contre Boute rwek, qui avait vu dans le Persiles un -impie récit de voyage. •• Pauvre Cervantes) mais console-toi avec le grand Dante, dont la Divine Comédie n'est pas autre chose qu'un poétique et théologique récit de voyage. » Le Persiajoute-t-elle, es1 parfaitement digne de l'auteur du Don Quichotte et l'arl du poète \ resplendit avec la même magnificence et la même toute-puissance. Son divin génie créateur ne se résout point en généralités, et ne se borne

p. ' iSg "i ligné p. 1 18a : Fruu rhem

d., p. ut ,

■". 1. I\ , p. 3i3 (ifl n

pas au détail particulier, mais il unit ces deux éléments en un tout inséparable, et produit la vraie lumière. Toutes les diverses formes, sous lesquelles s'y manifeste l'amour, sont autant de symboles de sa nature, qui apparaît dans le Persiles avec sa plus pure netteté; autour de ce couple, tournent tous les personnages comme les planètes aux distances les plus diverses. » Une comparaison rapide avec le roman d'Héliodore prouve combien cette histoire se trouve au-dessous de Cervantes.

Persiles obtient donc à son tour son tribut d'hommages et apparaît ainsi que le Don Quichotte comme une œuvre profonde et originale. La Numance doit à la traduction de La Motte Fouqué un regain de popularité. Si le succès de la tragédie est provoqué surtout par le mouvement nationaliste qui réveille l'Allemagne, il se trouve pourtant des esprits qui se contentent d'en admirer la poésie et la puissance proprement artistique. Cervantes fut, disent les Erholungen (i), un auteur incomparable; sans règles, sans modèle, sans aucun souci d'imitation antique, il entreprit de se donner un style et des lois. Il peut être considéré comme un des créateurs de la scène espagnole. Sa Numance est dans l'histoire de la poésie moderne une apparition originale, d'une grandeur sans pareille. « C'est une pièce de situation vraiment tragique et qui, par sa perfection et sa pureté (qui la rapprochent, à l'insu du poète, des chefs-d'œuvre grecs), montre quel grand génie avait Cervantes pour la poésie tragique... l'idée du Destin règne à travers toute la pièce. » Les figures allégoriques jouent en quelque mesure le rôle du chœur. Ce sont les pensées, et les termes mêmes de G. Schlegel. Il est probable que

(i) Erholungen, 1812, l. c, p. 61 sq.

l'article est de lui, et qu'il a voulu, par là, remercier La Motte Fouqué d'avoir placé la Numance sous l'égide d'un de ses sonnets.

Mais déjà se fait entendre parmi les romantiques euxmêmes une première protestation. Déjà quelques esprits se dégagent de l'obsession méridionale. Au plus beau moment de la crise hispanisante, Adam Mùller ne comprend plus ces affolés, qui dans leur course vers le sud, dépassent Shakespeare, et qui croient qu'en Europe l'Espagne seule vient en ligne de compte (i). Adam Mùller ne veut, en principe, rien d'autre que développer les principes romantiques, et par suite les rajeunir et les purifier. L'honneur de l'école romantique, dit-il en 1806, c'est d'avoir agrandi l'horizon de la critique. « Les barrières ont été reculées, point supprimées, le domaine est agrandi; mais il est étreint avec une force d'autant plus insupportable » (2). Adam Mùller réclame une critique libre de préjugés et de parti pris. Qu'on rejette, si l'on veut, toute la littérature française ! Mais il se refuse à voir dans les Grecs, les Minnesœngei . Shakespeare. Caldèron et Cervantes le beau absolu. Au-dessus du plus grand de ces poètes il y a un poète plus grand encore, et c'est l'humanité.

C'est donc un goûl universel que voudrait voir éclore Adam Mùller. En 1808 encore, il prétend dans le Phébus purifier I I l'idée de l'art chez le lecteur, l'élever do

son individualité partiale à une universalité parfaite, au nom de laquelle nu pourra justifier, aux yeux des génénV-

mal \<l. //. IfftUer, Btattg., iS.> (,lr Nerlin, ipe i. i quelquea appréciation! dispersée* dans plu-

l ■■rl.-tungen ùber die deutsche Wi.iseimchaft und Liltratur, Drcsden, Gantuer, p. 45.

tions suivantes, les opinions que l'on professe au sujet de Shakespeare, Cervantes et Gœthe (i).

Du reste, rien de plus parent que les génies de l'Espagne et de l'Allemagne, sinon le génie de leur langue et leur histoire; c'est le plus pur génie allemand que l'Espagne a développé (2).

Cervantes n'appartient donc pas strictement au goût d'un école, mais il est, avec Calderôn, du vaste royaume de l'art, où habitent côte à côte, près de Shakespeare, Eschyle, Aristophane et Gœthe (3). C'est la première conception de Frédéric Schlegel, qui avait enlevé, au nom du même principe, Cervantes aux adversaires désireux de l'accaparer.

Mais si la poésie n'a point de patrie, chaque nation et chaque auteur ont leur individualité qu'il convient de respecter. La poésie espagnole exprime un art merveilleux, plein de naïvetés, aventureux et exotique, enthousiaste et profondément religieux. Cervantes est, parmi sa race, l'égal des plus grands (4). \

La grandeur de Don Quichotte est précisément d'être à la fois une œuvre humaine et espagnole. C'est un tableau plein de vie et impérissable de l'Espagne (5). Il représente d'autre part cette dissonance fondamentale de notre temps, l'apparente contradiction entre les domaines de l'esprit et ceux de notre action corporelle. C'est une œuvre

(1) Phœbus, VI. Stiick, Junius 1808. 6. Kunstkritik.

(2) Vom Charakter der span. Poésie, Phœbus, VII, p. 12 (1808).

(3) Ueber die dramatische Kunst, Verm. Schriftcn. Wien, 1812, II, p. 199.

(4) Jbid.

(fi) Vorl. iiber Wissenschaft und Lit., p. 5o. Ce qu'A. Miillrr dit du \\ ilhelm Meister s'applique évidemment, dans sa pensée, aussi au Don Quicliolle,

(omique, qui embrasse le monde, et dont le seul pendant, dans la littérature allemande, est le Wilhelm Meister (i).

C'est parce que l'œuvre est à la fois si immense et si déterminée qu'elle n'est point imitable. Comme il luttait contre les étroitesses romantiques, Adam Mûller prétendait rompre avec la tradition des imitations plus ou moins fidèles de Cervantes. Epris d'un idéal catholique, il demandait à l'oeuvre d'art d'exprimer la vraie foi chrétienne. « Cela vaut mieux, disait-il à Gentz, que d'être imitateur de Dante, Pétrarque, Calderôn ou Perslles et Sigistnunda. Laissons donc ces couronnes fanées, qui parent le front des anciens et des poètes chrétiens, dans le saint repos de leurs tombeaux; ils ne les valent pas, ces nouveaux venus qui veulent les lauriers des morts » (2).

En même temps. Rahel (3) prêche à son tour l'indépendance; l'œuvre d'art, dit-elle, est subjective; l'artiste, qu'il soit Goethe ou Cervantes, ne peint que lui-même et Ba réalité intérieure; toute imitation est donc condamnable : c'esl là, en apparence, une réaction contre les tentatives des disciples trop soumis des premiers romantiques.

Des souffles nouveaux ou anciens traversent le monoe littéraire; isolément pourtant, on retrouve les conceptions qui avaient bien vieilli depuis quelques années, et on les accorde avec le goûl <lu jour. Il s'est produit dans la conscience «l'un honnête homme (resté anonyme | qui avail des lettres et une connaissance exacte de l'Espagne, une

(1) Ibid.

\ Gentz, •■/.. cit., p. 199, 8 janv. 1808.

\ndenktm f&r ihre Freunde, nrgg. \"ii Dr. Hani Landa-

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