patrie <U Dulcinée
bien curieuse fusion des deux points de vue, une sorte de synthèse des conceptions adverses. Il voit, d'une part, avec le xvme siècle, dans le Don Quichotte, « une fine satire des moeurs de son époque, et particulièrement du goût régnant alors des romans de chevalerie et de l'esprit chevaleresque ». D'autre part, il admire, comme la critique romantique, dans le Don Quichotte « une œuvre descendue des régions supérieures de la poésie, pleine des allégories les plus admirableset de l'esprit le plus délicat ». Le voyageur avoue son goût pour la traduction de Tieck, et il n'a pas oublié, après plusieurs années, l'impression profonde qu'il en reçut. Mais il ne croit pas possible de traduire dignement une pareille œuvre et donne le conseil d'apprendre l'espagnol et de lire le Don Quichotte dans le texte. Il reconnaît qu'à travers les allusions, proverbes, jeux de mots et archaïsmes, qui sont parfois difficiles, perce une allégorie sur laquelle, du reste, il n'insiste pas; mais tandis que les Schlegel y voient une œuvre ardue et digne des plus sagaces esprits, notre voyageur trouve tout clair, le récit facile et le style transparent (i). C'est donc un mélange continuel des idées dos Schlegel et de celles de Bertuch. Ils durent être nombreux, ceux qur flottèrent ainsi dans cette indécision et ces contradictions.
Les thèses des Schlegel ont fait leur temps : des disciples eux-mêmes oublient les principes du premier romantisme et jugent Cervantes au nom de doctrines nouvelles. H. von Chézy oael La Motte Fouqué au-dessus de Cervantes : « La seule différence qui vous sépare, vous élève, écrit-elle au poète de Zauberring, plus haut
(i) lbid., p. 71.
que lui; sa manie de faire de l'esprit, mais point de l'esprit véritable, est bannie de votre noble ouvrage » (i).
La Zeitung fur die élégante Welt (2) prend décidément parti pour le roman chevaleresque. Elle publie, en i8i4, sur Cervantes et Don Quichotte, un article fait de notes sans ordre, d'après le Monthly Magazine, et qui se borne à l'explication de détails. L'auteur connaît les traductions de Tieck et Florian, et les récentes recherches bibliographiques au sujet de Cervantes. A ces indications s'ajoute un jugement général. Et déjà, nous rencontrons, plus précis que jamais, le reproche que Grosse et d'autres avaient adressé au Don Quichotte. Cervantes, dit l'article, détruisit ces brillantes images de la vie chevaleresque, et dès cet instant l'Espagne commença à baisser. Il est dangereux de guérir un peuple de ses rêveries, quand ces rêveries constituent une part essentielle de son caractère. Il y a certaines folies dont il faut avoir le respect.
Il était donc écrit que toutes les opinions sur Cervantes devaient se faire jour, sans en excepter l'accusation la plus grave, que Byron (3) et Grillparzer allaient reprendre, el qu'ils n'ont pas le mérite d'avoir inventée.
Cependant, l'effort des romantiques n'avait pas été vain. L'influence de leurs théories bc répandait autour d'eux el jusqu'au loin, grâce au Buccèa de leurs ouvi et à leur action personnelle. Guillaume Schlegel, pai relations avec te inonde de Goppet, n'avait pas peu contri-
(1) l!ri,f,- an hr. linn.n </<• li Motte Fooqué, liorl.. [848, [). .">'i (3l juil- I. I iSia).
(a) 181/i (26 juillet), n* i4:, p. 1169 à 1173 : Ueber Cervantes Bnd Don
Bin Fragment.
(3) Dam son Don Juan, Chant Mil. Sir. B, 0, IQ el 11 uv>i).
bué à dériver vers la France une part de ce courant romantique qui allait féconder de nouveaux génies. C'est surtout .T. C. L. Simonde de Sismondi qui fut l'intermédiaire de cette influence (i8i3) (i). Mme de Staël avait révélé à la France l'art et la pensée germaniques. Sismondi, à son tour, découvrait, aux Français, les littératures du Midi.
En ce qui concerne la littérature espagnole, Sismondi est l'élève docile des Allemands. Il l'avoue lui-même : <( Les Allemands seuls se sont occupés avec zèle de l'histoire littéraire d'Espagne..., ce sera plus d'une fois de seconde main, et sur la foi des écrivains allemands, Boutterweek (sic), Dieze, Schlegel, que je serai obligé de porter mes jugemens » (2). Ses jugements manquent donc d'originalité; ils manquent par suite de cohésion, et l'on trouve sans peine l'origine des divers éléments de sa conception. Il ne peut d'ailleurs se départir absolument de l'interprétation française.
Sismondi accepte avec Wolf, Dieze et les Français que le Don Quichotte ait été dirigé contre les livres de chevalerie. « Cervantes a pleinement réussi... la littérature des romans de chevalerie a fini avec Don Quichotte » (3). C'est donc le caractère satirique qui s'impose tout d'abord à l'attention. « Don Quichotte est aux yeux de toutes les nations le modèle de la satire la plus enjouée, la plus spirituelle et la plus exempte de fiel » (4).
Cependant ce livre divertissant nous invite à d'austères
(1) Dans son livre : De la liltéralurc du Midi de l'Europe (i8i3), t. III en particulier. L'ouvrage fut traduit en allemand pal !.. Hein, tiï's 1816-19 (2 vol. Leipz.).
(a) Ibid., t. III, p. 100.
(3) Ib., III, p. 348.
(4) lb., p. 102.
SECON
réflexions. « L'invention fondamentale de Don Quichotte, c'est le contraste éternel entre l'esprit poétique et celui de la prose (i). Don Quichotte est doué de qualités généreuses et croit, comme toutes les âmes élevées, que le désintéressement, la noblesse, le courage régnent encore. « Ces illusions de la vertu sont le thème de la haute poésie ». Mais ce caractère, admirable pris d'un point de vue élevé, n'est que risible si on le regarde de la terre. Et c'est là ce qui explique le comique du roman.
C'est pourquoi quelques personnes ont considéré Don Quichotte comme le livre le plus triste qui ait jamais été écrit (2). Ceci est un simple développement de la pensée de Jean-Paul. L'humour n'est pas gai, Cervantes ne rit pas et son œuvre est un symbole austère. Il y avait de la chevalerie errante dans l'âme de Cervantes et Cervantes n'a fait, dans le roman, que railler l'essor de ses propres générosités.
Le Don Quichotte est donc un ouvrage hautement mélancolique; voilà l'idée profonde de tout le romantisme. Sismondi l'a recueillie, peut-être de la bouche des romantique» eux-mêmes, car elle n'a jamais eu dans leurs écrits cette forme absolue — et la reprend pour son propre compte. « L'idée fondamentale, la morale du livre est, ' 11 effet, profondément triste. » Cervantes nous montre, en quelque sorte, la vanité de la grandeur d'âme et l'illusion de l'héroïsme. Et voici la conclusion définitive de Si-inondi : un certain degré d'héroïsme est dangereux, non Beulemenl à l'individu, mais encore pour la société donl il contrarie l'esprit, les institutions, l'ordre tout entier.
(1) Ibid., p.
(a) lb., p. 34o.
En face de la poésie de Don Quichotte, Sancho est la prose même : sensuel, gourmand, paresseux, poltron, bavard, égoïste, il a tous les défauts de l'homme vulgaire. Il a aussi ses qualités : la bonté, la fidélité, et il mérite d'être aimé. La prose, comme la poésie, sont également tournées en dérision (i). Mais elles gardent toutes deux des traits aimables.
Sismondi puisa ses idées où il put, chez les Espagnols, les Français et les Allemands. Mais il fît œuvre nouvelle. De Dieze à G. Schlegel, de Rios à Schelling et de Schelling à Bouterwek il y avait loin : les points de vue s'opposaient violemment. Sismondi cherche à les concilier. Ses conceptions essentielles sont pourtant romantiques. Le Don Quichotte est, à ses yeux, un véritable roman symbolique, une sorte de poème, qui exprime, sous des formes vivantes, la tristesse lyrique de Cervantes. Sismondi adopte, avec quelques restrictions, le point de vue romantique en face des autres œuvres de Cervantes. Il analyse les Nouvelles, constate la beauté de la peinture de l'amour, la fidélité du pittoresque (2). Dans Persiles, il admire la riche imagination, un peu trop vagabonde; mais il fait des réserves, reproche à ce roman les défauts même qu'avait si plaisamment relevés Don Quichotte (3). La Galatée lui apparaît comme un ouvrage classique de l'Espagne (4).
Ce sont surtout ses vues sur le théâtre de Cervantes qui s'inspirent directement de ses maîtres romantiques. Dans la Numance, qu'il analyse, Sismondi découvre un véritable patriotisme espagnol. Il constate une ressemblance indis-
(1) ibid., P. 3/19.
(a) Ib., p. 407-19.
(3) Ib., /|23.
(4) ib., m.
cutable entre Cervantes et Eschyle, les Perses et la Numance (i). Ce théâtre se rapprochait de celui des Grecs, surtout par l'action énergique qu'il exerçait sur le peuple (2). Dans les autres pièces de sa vieillesse, Cervantes suivit le goût national « et l'Eschyle castillan n'a proprement laissé qu'une seule création de son génie dramatique » (3).
Malgré cette restriction, Sismondi prend parti pour Cervantes, contre les romantiques eux-mêmes. « Si nous devons en croire Schlegcl et Boutterwek, la poésie dramatique ne se présente, en Espagne, que sous deux caractères différents. Ils considèrent le premier âge, celui de Cervantes et de Lope de Vcga, comme celui d'une grandeur barbare; le deuxième ou l'âge de Calderon comme la perfection romantique... Je ne partage point l'admiration que les critiques allemands ont professée pour le théâtre romantique espagnol... » (4).
Sismondi revient ainsi au point de vue posé par les romantiques eux-mêmes avant leur campagne caldéronienne. Cervantes brille pour la dernière fois de tout son éclal romantique; il apparaît comme un génie sublime, profondéineiil grave, créateur de symboles universek désormais ce sont ces traits que la postérité attribuera à la conception cervantesque du romantisme tout «ntier.
Les années <!«• [a guerre ne furenl pas favorables aux recherches érudites; les universités se turent; ceux qui ne combattaient [»;i- réservèrent la publication de leurs tra-
(») ib., 390.
(f,) lb., 3«3.
vaux pour des jours meilleurs. En i8i5, parut pourtant, dans la Zeitung fiir die élégante Welt, un article sur Cervantes, des Nachrichten puisées dans Pellicer, et qui sont surtout biographiques. En voici la conclusion, relative aux obsèques du poète. « C'est tout à fait comme chez nous. Qu'on songe aux obsèques de Schiller ! » (i).
Après i8i5, l'Allemagne se remet au travail; les traditions se relèvent et l'évolution se poursuit régulièrement. Soden constate, en 1817, qu'il y a un renouveau de curiosités hispaniques, et que le séjour des troupes allemandes en Espagne n'y a pas été étranger. La même année, J. G. Keil publie sa Spanische Sprachlehre (2). Sa préface note les progrès qu'a faits depuis vingt ans et que fait encore en Allemagne la langue espagnole, si admirable par son harmonie, sa délicatesse et sa force, et il réclame l'introduction de cette belle langue dans l'enseignement public, gymnases ou universités (3). Le vœu de J. G. Keil ne tardera pas à être exaucé.
Cependant, il se manifeste, dans les années qui suivent les campagnes napoléoniennes, quelque lassitude. Il faut à l'Allemagne du temps pour se ressaisir. Cervantes n'y peut guère aider, aussi est-il passablement oublié. C'est le commencement d'une ère nouvelle, une ère d'action et
(1) N0' i45, p. 1161, 1^7, p. 1172 et i48; n° 1177 (du 27 juillet), sans signature.
(2) Fur deutsche Gymnasien und hohe Schulcn, auch mm Selbstunterrichi fiir Studierende, Gotha, Stendel 1817. La grammaire avait été écrite eu août i8i3. (Cf. les déclarations de la Préface et la publication en fut retardée apparemment par les événements politiques).
(3) Keil était déjà professeur d'espagnol au gymnase de Weimar. Il avait publié en 1814 un Elemenlarbuch der spanischen Sprache. Prosaischer Theil (Leipzig) et une Spanische Chreslomathie.
de réalisme, à laquelle convient mal le Don Quichotte des romantiques (i).
Les études relatives à Cervantes, qui parurent après i8ia, trahissaient des préoccupations nouvelles. Ce fut une première manifestation de l'esprit nouveau que la publication de la Tia Fingida par le philologue F. A. Wolf. F. A. Wolf avait étudié Don Quichotte dès 1798, mais ses idées ne plaisaient point à Frédéric Schlegel, qui lui déniait tout sens poétique (2); c'est à Wolf pourtant qu'Ideler dédiait son Don Quichotte en i8o4- Et Wolf resta longtemps, par ses études helléniques, en rapports avec Figueroa et le monde romantique berlinois.
C'est aussi Homère qui rapprocha F. A. Wolf et C. F. Franceson. Franceson (3) avait écrit, en 18 18. un traité sur Ylliade et l'Odyssée et discuté l'existence de l'écriture au temps d'Homère. Aussi est-ce à Franceson que Wolf s'adressa pour l'aider à publier le manuscrit de la Tia Fingida. Cette nouvelle inédite parut sous forme d'un supplément au troisième fascicule des Litterarische Analekten \ . avec un assez long avant-propos. Les Ana-
(i) II f.mi tignaler une étude de Kr. II. Bothe dam nia entier)
an i8i5v !'■ 1 1 7 -<\- I; • dam le Lehrbuch einer allgemeinen Lite-
l. G. Th. '•;'-/.. m. I. p, ,",- . Peut-être faudrait-il ^ir
dana la n.itc <Ir Ritis, I. p. aoa, n 717. qui ne traduction de Bota,
K. H. Smidta (?) parfaitement introuvable, une confusion BTec tea Opuscala de
Bothe. Ou serait-ce Der deutsctu Don Qaixoll, <lr .1. \ n V'.--. Berl., 181g ?
Walzel, p.
Sur 1 ■ ii Meuael, Gelehrlea Deuiachtend '/<••>- XIX. Jahrhun-
t. XVII, 1 lirt Hfrlin. II
Uttenritcht Inolekten, oorzùglich fiir aile Lilicratur mm Kuntt, deren
uiid Uethodik, Hrg. ron Fred. \ug. \N < >lf . Berlin, Nauck, iSifl -<\.
du moii '!'■ n 1 1 11 uvella