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442 CEliVANTES ET LE ROMANTISME ALLEMAND
lekten, malgré leur caractère proprement philologique, ne se refusaient pas à des excursions dans le domaine de la littérature moderne. « Il vaut mieux, pensons-nous, ajoutaient les éditeurs, donner cette nouvelle en cette compagnie assez dissemblable que plus tard ou jamais » (i).
Dans leur Vorbericht, Wolf et Franceson expliquent longuement la découverte du manuscrit de San Isidro et sa destinée.
La nouvelle avait été conservée en manuscrit dans un recueil des œuvres variées qu'avait réuni un certain Francisco Porras, entre 1606 et 16 10, pour distraire les loisirs de l'archevêque de Séville. Le manuscrit, après avoir appartenu aux jésuites de Sainte-Hermenegilde, passa à la bibliothèque publique de San Isidro. Agustin Arrieta l'avait fait connaître, peu d'années avant, dans son ouvrage : Espiritu de M. de C. S., non d'après le texte original, mais d'après une copie mal faite et défigurée de parti pris, qui omettait tous les passages trop libres, c'est-à-dire les choses les plus remarquables au point de vue esthétique. Cette publication inspira à un allemand, qui séjournait à Madrid en 18 16, le désir de retrouver le manuscrit authentique et de le faire paraître en sa forme intégrale. Wolf ne nomme pas ce noble compatriote. C'était le baron de Werthern (2), diplomate fort distingué, qui avait résidé à Madrid, vivait pour lors en Allemagne, et s'intéressait au mouvement littéraire.
(1) Ibid., Vorbericht, p. 6.
(2) Voir Geschichte der schœnen Literatur in Spanien von G. Ticknor, Deutsch mit Zusœtzen von N. II. Julius, Leipz. 1867, I, p. 5o8 n. I. La traduction française de Mngnahnl, II, p. 171, n. 1, dit avec moins do précision : « L'ambassadeur de Prusse en Espagne, >i je ne me trompe, obtint un exemplaire entier et l'envoya à Berlin.
L'ambassadeur s'adressa, par l'intermédiaire d'un ami, à Martin Fernândez de Navarrete, qui avait fait tirer une copie de la nouvelle en décembre 1810. C'est cette copie que reproduit la revue de F. A. Wolf. Un certificat de Navarette, joint à Y Avant-Propos (1), vient confirmer l'authenticité de la publication.
Après cet exposé, les éditeurs se demandent si la nouvelle est bien de Cervantes. Cela ne saurait à leurs yeux faire aucun doute. Elle se trouvait dans le manuscrit immédiatement avant le Rinconete et le Celoso extremeno, écrite de la même main avant la mort de Cervantes. C'est certainement une de ces œuvres dont Cervantes déclare qu'elle circulaient dans sa patrie, sans porter le nom de leur auteur. Cervantes l'aurait écrite pendant son long séjour à Séville, mais ne la publia pas à cause du sujet et du ton. Le style même est la meilleure garantie de son authenticité. Aucun lecteur, pour peu qu'il soit quelque peu familier avec les œuvres de Cervantes, ne méconnaîtra dans la Tante supposée la vigueur de la satire, l'agrément de cette langue classique, le comique et la finesse de l'ironie, la grâce qui caractérise ses écrits (2).-
Quant à la liberté de la nouvelle, Wolf l'avoue hautement. Il cite à ce propos le mol de Voltaire : < Si la débauche est dangereuse, la plaisanterie ne l'inspira jamaî puis ajoute : « Nous éprouvons une joie bien allemande, à tromper ainsi, à distance et publiquement, \>-< rigueurs d'une censure mesquine, qui voudrait peut-être bien pri- \ei les auto ■> nations et l'Espagne elle-même d'une œuvre
Lilt. inalekten, /. . .. 1
L'authenticité de la Tin Fingida, dil M. B. Mérimée, PrécU (ThUtolre de la Littirclure f*p<i<jn<>h- 1908, p, 181, n'eet, malgré de tongua diacuasiona, paa blie.
à laquelle l'archevêque Bernardo de Sandoval put se délecter sans mauvaise pensée. » La publication de cette nouvelle part donc d'un sentiment d'opposition. L'érudition allemande prend conscience des devoirs scientifiques nouveaux et entre résolument dans les luttes modernes. Cervantes aura bientôt sa part des coups et des triomphes.
Le succès fut très vif. A Gries, qui lui avait offert son Calderon (1818), Wolf envoyait en échange le début de la traduction de Y Odyssée et la nouvelle espagnole. Gries répondit, le 28 août (1) : « Par la publication de la nouvelle inédite, vous avez bien mérité, pour l'éternité, de toute l'Espagne et de ses amis étrangers. Elle est unique en son genre et porte, moins dans l'invention que dans la forme, la marque évidente de Cervantes. Elle n'est pas, à la vérité, très exemplaire, mais ce qui me rassure pleinement, c'est l'exemple du vénérable archevêque de Séville. »
La publication fît du bruit en Europe et ne contribua pas peu à étendre le bon renom que la science philologique allemande avait su se faire de par le monde. Elle rajeunit un peu Cervantes et en ranima le souvenir. Le Don Quichotte gagna quelques sympathies nouvelles.
Un autre érudit, J. G. Keil, hispanologue de marque, apporte à son tour à Cervantes l'hommage des spécialistes. J. G. Keil donne, en 1819, dans YAllgemeine Encyclopœdie d'Ersch et Gruber, un article biographique cl littéraire sur Cervantes (2); Keil a consulté Vicente de loti
(1) Gœderz, op. cit., II, p. i^g sq.
(2) Allgemeine Encyclopœdie der Wissenschajt und Kiinste, in alphabetiacher Folge von genannten Schriftstellern und hrgg. von J. S. Ersch und J. Gn» ber, zu Halle. Lpz. J. F. Gleditsch 1827, X\T partie, pp. 75-80 (daté de 1819). C'est aussi Keil qui rédigea l'article sur Calderon, XIV, pp. 116-8. Keil a été.
Rios, Pelliccr et Navarrete, mais son travail est puisé, de son propre aveu, tout entier dans Navarrete. Ses jugements littéraires eux-mêmes sont peu personnels, s'inspirent de très près de la critique espagnole, et marquent un recul sur l'effort romantique.
La Galatée, dit Keil, est conforme au goût de son temps, où l'amour était au centre de tout, les poèmes sont d'une grande variété et constituent un bel ensemble. La Mumance a « d'admirables pages »; Don Quichotte ne vise pas tant les romans de chevalerie; car les romans de chevalerie étaient dès cette époque discrédités. L'idée du roman est tout à fait originale. Don Quichotte est « le premier modèle classique du roman ». Les Nouvelles sont de vak-ur originale, les unes comiques, les autres sérieuses, plusieurs aventures ont été réellement vécues par le poète. Persiles est beau par la simplicité et la perfection <!<■ la langue et du ton. De Cervantes, Keil admire surtout les qualités de caractère : la pureté et la noblesse de son aine, la vraie piété, le calme et la sérénité du cœur, la douceur et la bonté, la sincérité et la reconnaissance C'est proprement un retour à l'époque préromantique, des réactions commence. Cependant les voix romantiques ne cessent de se faire entendre.
Cette même année 1819, paraissent coup sur coup d'importants jugements au sujei de Cervantes, jugements de poètes et d'esthéticiens qui confirment et précisent les
la auite, méconnu el oublié. Il faut lire, pour curieux H
al érudit, l'étude -i vaillamment documentée •■( i peu prêt complète de
illet, dam la Recula de Irchjoot, Bibliotecat y Mus,,, s. n * de mai-
juin 1909, p. 33î-.ï;i.( et juillet-aont 1909, pp. i-a3. Tiré à pari mu le titro :
1 propàtito via» inédite* (/.• Johann Georg k,il .i V. //. JaUtu
I ip. de la I h I
points de vue romantiques; ce sont les critiques de La Motte Fouqué, K. W. Solgcr et Hegel.
La Motte Fouqué a restauré le genre même que le Don Quichotte avait prétendu ruiner. Le roman de chevalerie, qui faisait bien ses affaires dès la fin du xvme siècle, acquit avec lui une fortune nouvelle. C'est La Motte Fouqué qui rendit au roman sa popularité. Ses romans choisirent volontiers comme théâtre le moyen-âge de l'Allemagne, et, dans ce moyen-âge, le monde aristocratique. Le roman de chevalerie est donc un pur produit des plus pures tendances romantiques.
C'est à ses maîtres romantiques, que La Motte Fouqué dut ses prédilections cervantesques. Par sa nature, il avait du reste quelque chose du héros espagnol. Ses contemporains le comparaient volontiers lui-même à Don Quichotte. Tieck le surnomma le Don Quichotte de la poésie (i). Heine plus tard le dépeignait ainsi : « Il fut un Don Quichotte de la tête au bout des orteils; quand on lisait ses œuvres, on admirait — Cervantes » (2).
Son œuvre ressemble en effet à Don Quichotte, au Don Quichotte romantique. Il peignit sous ses traits les plus poétiques le monde factice de la chevalerie et ses sentiments les plus sublimes et ses tableaux les plus idéalisés. Der Zauberring (1812) est la contre-partie véritable du Don Quichotte; hommes et choses y sont enveloppés du
(1) Kœpke, Erinncrungcn, etc., II, 2o3. Cf . Brentano, dans Brentanos Werke, Fnincf. a. M. 1802, t. IV, p. 435. « Fouqué serait un excellent sujet pour un Don Quichotte littéraire, non moins ridicule, aus>i touchant et noble que l'autre, mais pas aussi profond... Dans son cabinet c'est un parfait Don Quichotte. »
(2) Gestœndnisse. S. Werke (Ed. Elster), t. VI, p. 3i.
rêve romantique: le poète y ressuscite tout le romanesque de 1 épopée précervantesque, et par suite tous les éléments chevaleresques qui survivaient dans l'œuvre de Cervantes.
Aussi II. von Chézy lui écrivait-elle, après le Zauberrincj : « C'est avec joie que je salue en vous le Cervantes allemand » (i). Et F. Schlegel pouvait dire sans la moindre ironie : « Le Zaubcrring est le meilleur roman depuis Don Quichotte... Il allie admirablement la parodie et le sérieux, la satire et la poésie » (2).
Par suite du sentiment de cette parenté, de sa sympathie personnelle, peut-être aussi parce que s'il savait qu'il est prudent de compter Cervantes parmi ses amis, il prof> --;i un culte ardent pour son poèt< 3 . \11-si lui consacra-
t-il un long article en 1819, dans ses Gejûhle, Bilder und
[nsichten 4).
I <>uqué part de la thèse romantique que le Don Quichotte, malgré sa popularité mondiale, a été parfaitement incompris pendant des Biècles. Les Français qui se sont
Briefe nu \. l'.nn.rt •!,- In Hotte Fouqai, Berlin, i848 (Lettre 'lu 3i jnill«l. tsii), p. bi.
D'après Brentano, Werke, 1. \III. Gi Briefe, p.
•1>' iM2, envoyer en U'\ . i8i( . J. -thtni.il roil dans cette déclaration quelque ironie ^••ir GeschichU der deulschen Utentur 1866, 1. II. p. 65i), mail .i tort, <.ir, outre que celte idée correspond aux coneepUoni de Fr. Schlegel mit le roman cheraleresque, Brentano cite le jugement à la Motte Fouqué luicomme un él ige formel.
etfen, nourelle (parue dam la Viertelj. fur rom. EHchier, (Sommerheft) a un caractère nettement espagnol. Une ;iuir.- omiTcDe repréun Espagnol et un allemand prenant part loua detn I la prise d'Alger lettter Band, l\. pp.
JammJung kleiner /"•■ !>. Baron de la Motte Foo-
Bde. I |>/ I 1 d. J. 1819, 1 II. p. ix-> 1 l'i'i. 1 F.luas ùber den
Quùeote des Cervantes, nebst einer udung. »
passsionnés les premiers, mais qu'égarait un faux idéal de la traduction, l'ont mutilé misérablement. C'est pourtant à travers leur interprétation que l'Europe tout entière l'a vu longtemps. Le nom même du héros est devenu fiançais et a peine à reprendre sa forme nationale et restera sans doute français dans son emploi proverbial. Les Anglais qui comprirent la beauté classique du poème ne sentirent pas sa magnificence. Pour l'Italie, Fouqué se déclare incompétent, mais constate que le Don Quichotte y eut accès, tout au moins, par son idée fondamentale. Les pays Scandinaves l'ont reçu d'Allemagne et l'ont compris comme en Allemagne. Qu'est-ce qui a valu à Don Quichotte ses lauriers universels ?
Ce n'est pas certainement l'intérêt du sujet; le Don Quichotte semble viser spécialement le roman de chevalerie; mais quand Cervantes écrivit son poème, il n'y avait plus, même en Espagne, personne pour souhaiter la résurrection de la chevalerie errante. Une grande part du comique réside précisément dans l'énormité de cette idée qu'un homme puisse exposer sa vie pour ressusciter une chose déjà inconnue, et, plein de persévérance extravagante, affronter l'immédiate et incessante résistance de la réalité ! La chevalerie, après avoir fait le tour de l'Europe, était épuisée et vaincue. Don Quichotte combattit toute sa vie contre des moulins à vent gigantesques et des fantômes. Ce n'est pas cette lutte qui intéresse vraiment le spectateur, comme d'aucuns l'ont cru, mais un principe général : « Ce principe, je crois l'avoir trouvé en Don Quichotte et il consiste en ce que nous autres (qu'on me permette de dire sans détours ce mot qui paraît un pou discourtois), nous sommes à certains égards semblables à
lui. Mettons-nous la main sur le cœur » (i). Qui de nous n'a pas pris violemment parti contre un adversaire sans être bien sur de la vérité de l'idée qu'il défend ? Cependant la conscience veille et nous avertit de la pauvreté, de la monstruosité des chimères que nous poursuivons.
La fol'e de Don Quichotte, qui est la nôtre, n'est pas faiblesse, ni démence. Don Quichotte était dans la pleine maturité d'esprit lorsqu'il quitta sa maison pour ressusciter la chevalerie errante; de nos jours encore, il ne manque pas d'imitateurs, même chez les vieillards; seulement beaucoup, comme Don Quichotte lui-même, se croient guéris quand ils ont changé leur donquichottisme contre un autre. Ne pouvons-nous donc jamais savoir de 5Ûre, si notre raison est droite ou déviée ? Si, certainement; et Cervantes en a donné un critérium, ou plutôt deux.
Tout d'abord, dit-il, Don Quichotte, déjà célèbre, fut reçu par le Duc conformément aux usages de la chevalerie: et alors, mais alors seulement, de todo en todo conoeiô y creyo" ser caballero andantr rcrdadero.
Et pourtant il avait subi beaucoup d'avanies et «le malheurs. Sa croyance n'était donc pas totale. Bien chance-: lante es4 la ^élité qui repose sur une conviction aussi imparfaite. L'homme n'a donc qu'à s'observer soi-même pour reconnaître 1«- moment où sa croyance est solide «•! assez sûre a .
C'est la conscience intérieure qui doit guider notre conduite. Cette voii ne se tait que dan- les âmes des fous les plus endurcis. ■ Lorsque tu seras capable de t'aimer toimènie. d'aimei tes actions et Ion acte en Dieu, alors la
H'id., p. 19a.
4i>0 CERVANTES ET LE ROMANTISME ALLEMAND
voix de ton cœur soutiendra la voix du monde quand celle-ci t'applaudira et tempérera la voix du monde, si elle te blâme » (i).
Le deuxième critère est plus sérieux, presque triste. C'est l'aspect que prennent l'univers et toutes les choses en face de la mort. C'est alors que tombe définitivement tout ce qui est mensonge en nous et autour de nous. Reconnaître alors, au moment suprême : « Non, tu ne fus de ta vie jamais un vrai chevalier, un vrai pasteur d'Arcadie » (2), voilà une terrible, douloureuse et féconde pensée. La conclusion est un acte de foi : « Dieu soit loué, qui nous aidera à fuir ce malheur, pour autant que nous le voudrons véritablement nous-mêmes. »
Le Don Quichotte est donc une œuvre d'édification. Tout, à cette époque de la vie de Fouqué, prend une couleur religieuse. Dans un article de la Zeitung fur die élégante Welt (mars 1819), il affirme hautement ce point de vue : « Il ne s'agit plus de poétique et de prosaïque, mais de la crainte de Dieu, du christianisme, et de tous les saints et bienheureux sentiments qui y sont attachés » (3).
Cette interprétation devait frapper les imaginations pieuses comme la sienne. Theremin lui écrivait : « Les chapitres sur votre grand-père et le Don Quichotte sont ceux que j'aime le plus » (4). Don Quichotte n'est point étudié pour lui-même par ces esprits inquiets, mais d'un point de vue extérieur et supérieur, pour le bénéfice moral qu'il apporte à notre âme et le soutien qu'il donne à un
(1) Gefilhle, etc., p. iq3.
(2) Ibid., p. if>/|.
(3) 1819, n" 54, p. /128 (i(i mars). Fouqué 110 rite du reste à ce propos que Shakespeare.
(/1) Briefe an Fouqué, etc., p. 446, 33 juillet 181g.
sentiment religieux. C'est donc de nouveau une leçon, une leçon de foi profonde et d'humilité, mais une leçon morale en somme, que demandent à Cervantes les néoromantiques, comme les hommes du xvme siècle. Ainsi on s'est détourné de la contemplation proprement artistique, on voit l'œuvre de Cervantes à travers un prisme de préoccupations actuelles, si les interprétations manquent d'impartialité, elles n'en ont pas moins leur intérêt et leur fécondité. Plus fidèle à la tradition du premier romantisme, Solger juge Cervantes au nom de l'esthétique, mais d'une esthétique inspirée de sa philosophie, qui est la philosophie de l'art romantique lui-même.
C'est fort probablement Tieck qui conduisit Solger à la critique littéraire et en particulier à l'étude de la littérature espagnole. Ils se rencontrèrent au printemps de 180S. lin 1811, Solger passa à Ziebingen auprès de Tieck les fêtes de la Pentecôte. Le philosophe n'était pas resté étranger au mouvement qui, au début du siècle, entraînait vers L'Espagne et Cervantes tant de jeunes hommes i En i8o3, il comparait déjà Holberg au « divin Cervantes », dont il aimait l'inaltérable el joyeuse - Dite ■> . Cependant, il ne semble pas s'être dans la suite occupé spécialement de littératures méridionales. I Beulcmenl en i8u qu'il se mit à l'étude de l'espagnol. Il écrivait à Bûsching, le 3 février Voi i quelque
chose de moi : une traduction de l'espagnol » (3). Il \> dait donc la langue dans une certain' mesure, et certainement assez pour que Tieck lui demandât des ;i\i-. En
Il apprend l'espagnol en mène Icmpi aoc l'anglais à l'unii
fUn, \->rr.. p. \\\ (i7i,<)-iSoo).
. I. p. ioi (Kleine Aufsœtzt vom J. i8o3). (3) Boltei, Brirfe, etc.. II.
i8i5, nous le trouvons occupé à lire la traduction de Tieck; la même année, il avouait à Tieck qu'il avait été son concurrent. « Je lis en ce moment votre traduction du Don Quichotte. A cette occasion, j'ai mis la main sur la traduction du Cîiant désespéré de Chrysostome que j'ai faite jadis en guise d'exercice. Pas mal de choses m'en ont plu encore; en particulier les rimes intérieures que vous aviez omises à la fin des stances ont été obtenues avec assez d'aisance » (i).
C'est dans les Vorlesungen iiber die /Esthetik (1819), à propos (2) du Witz, et dans sa Beurtheilung der Vorlesungen de G. Schlegel (1819), ainsi que dans sa correspondance avec Tieck, que Solger eut l'occasion d'exprimer au sujet du poète espagnol des observations et des vues profondes qui découlent directement de son système esthétique et qu'il rattache lui-même à ses idées générales (3).
L'esthétique de Solger est une esthétique de poète; l'art, selon son système, constitue une sorte de pendant humain à la création divine. Le moment suprême de l'art est celui où l'être divin se manifeste sous une forme palpable et terrestre; il faut que l'artiste ait, à ce moment, une vision totale du monde; cette vision, planant au-dessus de tout et anéantissant tout, est ce qu'on appelle l'ironie (4)- L'ironie est au centre même de la doctrine de
(1) Nahg. Schriften, I, p. .^07 (12 août i8x5).
(2) Wiener JahrbUcher, <>p. cit. dans A'. Sclir., Il, '»)-.
(3) Je rapproche encore ici des jugements puisés dans ces différents ouvrages (qui Bont, du reste, à peu près contemporains) pour tâcher d'obtenir quelques clartés sur les idées et l'enchaînement des idées de Solger au sujet de la littérature espagnole.
(4) Erwin. Vtkr Gtspœche iiber d<U Sckœne und dit. Kunst, avec préface de R. Kurtz, Berl. 1907, p. xxiv et plus loin, p. 387.
Solger. L'ironie est la forme romantique du « Witz ». Qu'est-ce que le Witz ? C'est la résolution du conflit entre l'idée et la réalité, l'existence, comme dit Solger. Lorsque la réalité a été perçue tout entière avec tous ses contrastes, que ces contrastes sont anéantis par leur rapprochement même et leur contact avec l'Idée, alors naît le Witz (i). Mais l'esprit n'est vraiment supérieur que lorsque l'idée peut être retrouvée dans la réalité dont elle constitue le principe dominateur.
Cet esprit supérieur der hçehere WitZ' inspirent certaines œuvres, le Don Quichotte, par exemple. « Il règne dans ce roman une idée grandiose du moyen-âge tout entier, l'idée de la chevalerie; ce n'est pas un concept abstrait, mais la forme particulière d'une idée parfaitement sublime » (a). Ce concept va servir d'expression à l'Idée, il sera considéré dans toutes ses contradictions avec la réalité; mais cette contradiction ne doit pas être insoluble; le Witz implique le sentiment d'une unité fondamentale (3).
Le concept (Begriff) nous apparaît donc, d'une part, comme une chose noble et excellente, mais qui ne peut jamai- se réaliser tout entière dans la vie: et, d'autre part, comme un instinct de la vie vulgaire qui se développe seulement en manifestations particulière-, et, à cause d< orientation trop spéciale, se transforme en passion, [mis en véritable folie. Ce merveilleux contraste <!<• vertu et de folies dan- le caractère du héros, crée l'esprit tout entier du livre : l'une anéantit l'autre, et l'idée reste dans cel
(i) VorUtungei heiik, Bty. von K. w i ii - i.,,,. Broekhtu
1899. (Conférence* faite* en 1810, \. préface, p. >i,p. a33. (a) Ibid.
(3) Ib.
anéantissement partout vivante, et d'autant plus belle que la réalité a été plus anéantie (i). Le Witz va de l'extérieur et du divers au dedans, à l'unité profonde de l'idée. Mais, à sa base, doit rester une vision de réalité vivante. C'est en cela que les grands maîtres du Witz, Shakespeare et Cervantes, nous donneraient les plus utiles leçons (2).
Ainsi le comique nous montre la meilleure part de l'humanité, ce qu'elle a de divin, en conflit avec la vie fragmentaire et vulgaire. Don Quichotte est presque le seul roman comique (3). Cervantes domine son œuvre, s'élève au-dessus de tout détail, évite de prendre intérêt aux personnes et aux événements. C'est de la plus pure ironie.
Cette indifférence, qui est une loi véritable du roman, doit éviter tout semblant de logique, briser tous les rapports, de cause à effet en particulier, tout ce qui ressemble à une intervention personnelle de la pensée de l'auteur (4). Aussi les épisodes doivent-ils y être admis, mais à la condition de former des organismes indépendants. Nulle part les épisodes ne sont plus beaux que dans le Don Quichotte « où les nouvelles intercalaires sont d'une importance essentielle pour le poème et ont toujours un rapport allégorique avec la pensée générale de l'ouvrage tout entier » (5).
C'est encore parce que le poète garde son indifférence et sa lucidité qu'il atteint à la clarté paisible et transparente de la forme (6). Il y a une prose poétique, et c'est la forme préférée du roman : « La langue du roman doit avoir le
(1) Vorlesungen, p. 234.
(2) Erwin. Vier Gesprœcfie, etc., p.
(3) Vorlesungen, p. 296.
(4) Ibid., p. 295.
(5) Ib., p. 296.
(6) lb., p. 295.
cours continu de la prose, mais elle doit être plus souple, plus diverse et plus facile que la prose historique et scientifique. Grâce à cette variété et à cette souplesse, qui évoque dans chaque membre de phrase une image vivante, cette prose atteint un degré supérieur de vie intense. » Les meilleurs exemples de cette variété dans l'articulation de la phrase et de cette organisation des différentes images particulières en unités indépendantes et isolées sont Goethe et Cervantes, qui sont dignes d'être comparés à Homère (i). Ainsi, le roman de Cervantes est à la base de la théorie de Solger, qui semble faite à sa mesure. Il ne paraît pas que l'esthéticien se soit occupé beaucoup des nouvelles du poète espagnol. A moins qu'on ne consente à comprendre le nom de Cervantes parmi les « autres » nouvellistes qui sont venus après Boccace, et que Solger ne désigne pas plus clairement. Cependant, la théorie solgerienne de la nouvelle ayant été appliquée par d'autres au poète espagnol, il n'est pas sans intérêt de l'indiquer. Tandis que le roman, dit Solger, étudie le développement d'un caractère, la nouvelle met en scène el déroule une situation (2); préoccupations religieuses ou esthétiques, elle vise à donner aux situations particulière- un intérêt général et humain (3).
En revanche, Solger, qui B'esl fort occupé de l'esthétique dramatique, s'arrête à la Numance. Il reproche à Schlegel d'avoir passé si légèremenl but < ce drame qui eût mérité mie plus longue el plu- exacte étude, et qui est intéressant, surtout par la régularité extrême de sa compo-
sition et le retour peut-être moins inconscient qu'on ne croirait à l'art des anciens » (i).
Solger n'a point fait école; ses idées comme sa forme ont trouvé de nombreux adversaires qui ont condamné sans appel toute son œuvre. Les temps n'étaient plus favorables à l'ironie romantique, ni aux purs concepts esthétiques. Des forces nouvelles étaient déchaînées qui jetaient la pensée dans des voies infrayées. Les romantiques avaient fait le tour des points de vue individualistes; mais les événements sociaux avaient arraché l'Allemagne à son rêve intérieur. Il ne s'agissait plus, aux yeux des jeunes, de vérités littéraires, d'art désintéressé; la patrie réclamait toutes les énergies, l'humanité tous les dévouements. Le poète devait entrer dans la lutte.
Tandis que les poètes romantiques s'enfermaient dans des conceptions subjectives ou proprement critiques; Hegel, dans son Esthétique (2), amené, autant par la logique de son temps que par celle de son système, à faire du Don Quichotte un roman social.
En suivant la marche de l'humanité, le développement.
(1) Heurtheihuig der Vorlesungen ûber Kunst und Litteratur. Nachgelassene Schriften, 1826, II, p. 597.
(2) Vorlesungen ûber die /Esthetik (dans les Werke, t. X) hrgg. von H. G. Hotho, in drei Ba-nden i835-38 (2" éd. i842-43). Les Vorlesungen furent faites à une date incertaine. Hegel, dit Kuno Fischer « fit à cinq reprises des cours d'esthétique : à Heidelberg d'abord, pendant l'été de 1818, puis à Berlin dans les semestres d'été de 1820-23-26 et enfin pendant l'hiver 1828-29 » (dam K. Fischer, Hegels Leben, Werke und Lehre, 1 Teil, p. 209. Heidelberg 1901, dans la Geschichte der neuern Philosophie, t. VIII). Les notes de Heidelberj furent jugées insuffisantes pour Berlin et Hegel les remania profondément peu* dant l'été de 1820 : c'est, d'après K. Fischer, le cours de 1820 qui servit de base à tous les développements ultérieurs et constitue la source principale de l'édition que nous possédons. C'est donc aux environs de 1820 qu'Hegel élabora ses principes esthétiques et déduisit selon toutes vraisemblances leurs applications littéraires.
de ses principes à travers les âges, Hegel rencontre le inonde chevaleresque, puis le dépasse et se heurte à Don Quichotte.
Le moyen-âge est l'époque des grands faits d'armes individuels, des héros libres et forts (i). Le seul but de la vie est de faire valoir et d'accomplir des exploits. C'est le règne de la vaillance, de la volonté individuelle, et, par suite, le règne de l'arbitraire et du hasard (2) . La chevalerie ne poursuit que des tins particulières, sans aucun plan d'ensemble, sans aucun sentiment de l'utilité générale.
Ce régime de l'aventure devait se dissoudre de lui-même et sombrer dans le ridicule. C'est ce qui apparaît dans les œuvres de l'Arioste, de Shakespeare et de Cervantes (3).
La chevalerie a perdu l'esprit qui la faisait vivre, et dégénère dans l'aventure, l'aventure proprement extérieure de l'amour, de l'honneur ou de la foi jurée : il ne B'agil plus alors que de se battre pour sa propre gloire, venir au secours de l'innocence poursuivie, accomplir les exploits les plus étonnants pour l'honneur de sa dame ou rétablir le droit opprimé par la force de son poing et t'adresse de son bras (4). Ces sacrifices ne sont point impoléa pai les réalités de la vie; le héros ne connaît presque pas sa Dulcinée; les innocents qu'il délivre sont les forçats de la Sainte-Hermandad. Ces aventures n'ont rien de nécessaire comme celle- de l'ancienne chevalerie : c'esl le tempérament du chevalier qui ;i besoin de se manifester et se met en quête d'aventures et crée lui-même ces aventures L'amour P Le chevalier n'a d'autre but que la mani-
irlesungen, II. p
''<•/.. III. |). }io -<\.
(3) / ... III, ,,. 4i3 ,t H. i,."?.
(4) //>.. Il, p. an iq.
festation de sa fidélité; le droit ? le chevalier ne connaît pas la loi, mais son seul caprice subjectif. C'est la dissolution même de la chevalerie et cette dissolution produit le comique (i).
L'ordre social s'est établi, organisé; sous sa forme prosaïque, il est devenu tout-puissant, rejetant tous les éléments d'indépendance et d'aventure. Dans cette société, notre action est très restreinte; le devoir de l'individu est tout tracé, car la loi est plus forte que l'individu, et refrène ses caprices de conduite. Le héros romantique est donc isolé, et sa lutte contre la société est impuissante, et par suite risible (2).
Cette dissolution de la chevalerie prend définitivement conscience d'elle-même dans l'Arioste et Cervantes (3). Mais tandis que l'Arioste dégage l'élément fabuleux de l'aventure, Cervantes s'attaque à ce qu'elle a de romanesque. Tandis que l'Arioste se place au centre de la chevalerie, Cervantes considère la chevalerie comme un état social du passé, qui ne survit que sous forme d'une imagination isolée, comme une folie fantastique, et se heurte à la prose de la vie; il oppose ses côtés grands et beaux aux réalités grossières et stupides ou aux éléments subalternes et sans idéal de cette prosaïque réalité, pour en manifester de façon vivante tous les défauts (4).
Son héros est une nature parfaitement noble, dans laquelle le goût de la chevalerie devient une folie. Ce héros aventureux et exalté est plongé dans un milieu parfaite-*
(1) Ibid. II, p. 212.
(2) Ib., I, p. 252 sq.
(3) Ib., II, p. 2i3.
(4) lb., III, p. 414.
ment défini, dans une réalité exactement décrite. Et voilà d'où vient le contraste comique d'un monde raisonnable ordonné par ses propres lois et d'un tempérament isolé qui veut créer lui-même cet ordre par le seul effort de sa conscience, au risque de renverser l'ordre social tout entier (i).
Mais ce ridicule n'empêche pas Don Quichotte d'être un noble et sympathique caractère. Cervantes l'a doté des facultés les plus généreuses et les plus complètes : c'est une âme qui nous intéresse vraiment par sa beauté propre.
Son tort est d'être, dans sa folie, sûr de lui et de sa cause; sa folie même tout entière consiste précisément dans cette certitude inébranlable. Sans cette placidité irréfléchie, sans cette indifférence parfaite à l'égard du succès d> actes, il ne serait pas proprement romantique. Cette confiance en soi, cette foi dans la valeur de son idée est idéalipar un art grandiose et génial.
Don Quichotte est, d'une part, une satire de la chevalerie antique, une œuvre d'ironie véritable, et point, comme celle de l'Àrioste, un léger badinage; mais, d'autre part, les aventures de Don Quichotte ne sont que le fil autour duquel se développe la série la plus gracieuse des nouvelles romantiques, dont li- but est de conserver sa Traie valeur à tout (•«■ que l<- reste du roman a dissous et rendu comique.
Hegel retrouve donc certaines idées romantiques, mais,
n tour, et malgré certaines atténuations, il prend parti
tre l)mi Quichotte el condamne sou entreprise. Il le
condamne au nom de l'ordre établi, au nom «le la société
moderne, au nom de toute sa philosophie. Le romantisme
(i) /'<ii/., I!, p. ii iq., tins! nue i nii »uit.
abjure, avec Hegel, le subjectivisme d'autrefois et se prépare à des tâches nouvelles.
A. Schopenhauer, à son tour, considère le Don Quichotte comme une œuvre allégorique : « Il exprime, dit-il dans son Welt als Wille und Vorstellmng, allégoriquement la vie de tout homme qui ne se contente pas, comme les autres, de poursuivre son propre bonheur, mais veut atteindre un but objectif, idéal, qui s'est emparé de sa pensée et de sa volonté; ce qui lui donne, dans ce monde, une attitude singulière » (i).
Les philosophes eux-mêmes ne peuvent plus échapper aux préoccupations du monde littéraire. Bien que l'esthétique de Schelling n'ait point encore été vulgarisée par le livre, elle n'en a pas moins laissé une trace profonde sur
(i) Voir éd. Griesebach, Reclam, Leipz. 1892, t. I, p. 3ao (livre III, S 5o). Publié en 1819. Schopenhauer a toute sa vie aimé le Don Quichotte et l'œuvre de Cervantes tout entière. Il cite volontiers tel mot du poète (ibid., p. 3 19), se réfère aux folies du héros (ibid., II, p. n3). Dans Die Welt als Wille und Vorstellung, Schopenhauer ne donne pourtant pas Don Quichotte comme un modèle de roman (v. par exemple S 5i). Ce n'est que plus tard : Parerga und Paralipomena (i85i), éd. Griesebach, p. 466 (reproduit inexactement dans Rius, Bibliografia, etc., etc., p. 256), que s'exprime une admiration particulièrement fervente pour le roman de Cervantes. C'est, dit-il, avec Tristram Shandy, la Nouvelle Héloïse, et Wilhelm Meister un des quatre plus beaux romans. In roman est à ses yeux d'autant plus noble et haut que la vie qu'il représente est plus intérieure. « Le Don Quichotte peut être considéré comme une peinture satirique des effets de mauvaises lectures » (ibid., p. 668). Voir d'autres allusions au Don Quichotte, ibid., pp. 468-g, 489.
Dans ses Parerga (p. 6g5 sq.), il cite tout au long le sonnet de G. Schlegel sur la Numance, sous le litre de Kopfstimme, et le fait suivre d'un de ses propres quatrains qu'il intitule : Bruststimme.
Den Selbstmord einer ganzen Stadt Cervantes hier geschildert hat.
Wenn ailes bricht, so bleibt uns nur Ruckkehr zum Urquell der Natur.
tous ceux qui, immédiatement ou indirectement, ont pu être atteints par la parole féconde du maître. Aux penseurs qui s'attachent, à leur tour, à comprendre le sens romantique du roman cervantesque, Don Quichotte apparaît comme une œuvre de pensée, un vaste symbole digne d'illustrer les doctrines les plus abstruses. Cette interprétation philosophique, cet accueil sympathique des philosophes, achève de confirmer, de justifier et d'étendre le succès du roman à travers l'Allemagne romantique.
Les Traductions
La critique et les exemples des Schlegel et de Tieck ont répandu dans le romantisme le goût des traductions et la notion précise des règles auxquelles ce genre doit obéir.
On fait, il est vrai, dans le camp romantique, des réserres sur la traduction de Tieck. « Si magistrale qu'elle soit... quoiqu'elle donne tout ce qu'on peut attendre d'une traduction, elle reste pourtanl infiniment au-dessous de l'original... Chaque langue a sou esprit propre et son individualité, comme la nation qui la parle; c'est pourquoi toute œuvre de génie et d'esprit est intraduisible » (i). Jean- Paul lui même croit à cette irréductible originalité de la langue espagnole (a).
\nsii iilrn r,,ii N/iihmY/i inrlin-nil rim\ Kchtjcthtigtn \iifinlhnlts in (lie-
iem Lande, von einem Offiztar (ta ehemaligeo Rheinbuiuta, Wieabaden, [8i4
/ twiiehen II. \<>ss and Jean l'uni. Heidelberg, i833, p. 29 : poésie espagnole e»l Intraduisible ».
Cependant, il se produit entre le camp des traducteurs et leurs adversaires une tentative de conciliation, au nom des principes mêmes du romantisme. Le Panthéon publie, en 1810, une longue étude de la traduction de Siebmann, qui peut être, avec beaucoup de vraisemblance, attribuée à Bernhardi (1) et qui expose excellemment cette synthèse critique. Puisqu'on admet, dit-il, que c'est le caractère des Allemands de s'assimiler la culture tout entière des autres nations, il s'ensuit que l'Allemagne doit être la nation philosophique et traductrice par excellence. Les Allemands l'emportent dans l'étude des langues. Pourtant, c'est une nécessité que de traduire ; car rares sont, malgré tout, ceux qui peuvent apprendre les langues étrangères.
Quelles seront donc les meilleures traductions, et quel est l'idéal du traducteur ?
Un texte étranger (2) ne se laisse pas traduire intégralement, mais exige une refonte. Le traducteur doit posséder un véritable sens poétique et, surtout, un talent formel et créateur. Il y a deux hommes que l'Allemagne doit honorer comme ses deux plus excellents traducteurs : Voss pour le monde ancien, A. G. Schlegel pour le monde
(1) Panthéon, 1810, I. Bd. Anzeiger, p. i5i. Si»né C. s. p. k. H. H. Hmiben dans Bibiographisches Hepertorium. Die Zeilschriften der Romantik, Berlin, njo4) désigne comme auteur Bernhardi; ce sont, dit-il, les idées familières à l'auteur de la Sprachlehre. Signalons, pour confirmer cette hypothèse, que Bernhardi, cité, p. îx, comme auteur de « Beitrsege » n'est pas nommé dans la table des matières; or tous les autres articles portent le nom de leur auteur M tout au moins des abréviations reconnaissables. Seul, le compte rendu de Siebmann peut ôtre attribué à Bernhardi.
(2) J'analyse l'article un peu longuement, car il exprime nettement les idées romantiques sur la traduction des ouvrages espagnols en général, et les traductions des ouvrages cervantesques en particulier.
moderne; sans oublier Tieck et son Don Quichotte « dont
: 'fauts sont connus, mais dont les mérites ne sauraient être assez constatés: dans les appréciations qu'on en fait, on a toujours oublié qu'il fut le premier qui transporta les belles fleurs de la littérature espagnole sur le sol allemand ». Bertucfa et Soltau appartiennent « à la plus vulgaire catégorie des traducteurs ». On a dit que rien ne peut se traduire et que cependant, quand il s'agit d'une langue souple comme l'allemand, tout peut être traduit. Les deux opinions sont justes. Une langue est une individualité et contient quelque chose d'intraduisible. Cet intraduisible n'est autre chose que la musique même de la langue. Et cette individualité est celle de la nation elle-même, sa pen-
souvent inconsciemment exprimée. Aucune autre langue ne saurait les rendre, mais on a tort d'affirmer que la traduction est en soi chose impossible. Il ne faut pas oublier que cette pensée profonde de chaque langue ne devient
sciente que dans différent- passages soles C'est au moment où l'individualité de la langue apparaît réellement que le critique attend le traducteur, exigeant de lui qu"il retrouve et suggère les mêmes associations d'i qui étaient dans !•• texte. Le traducteur doit créer, pour cela, une langue nouvelle. Chaque langui- a. d'autre part. onstructions propres : le traducteur doit B'en rapproche] le plus possible, la traduction doit se faire lire comme
ginal, tout en laissant transparaître ce qu'il d'étranger dans l'original.
:le une nation germanique peul atteindre h l'idéal de la traduction; l'Allemagne a fait ses preuves. Grâ< Schlegel et ,'i Tieck, la langue allemande se rapproche de la langue espagnole et est capable de traduire ses chefs-
d'œuvre. D'autres bons esprits ont su rendre avec art dv beaux ouvrages (i).
La traduction romantique trouve dans Bernhardi les formules définitives de sa théorie, prend conscience de ses moyens et de ses limites. Toute l'époque a cru à la traduction; les poètes espagnols ont bénéficié pour une grande part de cet enthousiasme et de cette confiance.
De Cervantes, Don Quichotte était traduit, les Nouvelles étaient traduites. La troisième œuvre importante attendait. C'est un romantique qui en assuma la tache. Theremin, théologien berlinois, très lancé dans les milieux romantiques, romantique lui-même ardent et enthousiaste, commença, dès 1806, la traduction du Persiles. Il en lut, à l'automne de 1806, quelques passages à Varnhagen von Ense, qui fut conquis tout de suite et accepta de collaborer. Ce furent alors, entre les deux amis, toutes sortes de colloques, des explications de détails, des digressions courtes ou lointaines, des retours sur leurs compositions originales. Ensemble ils traduisaient des passages difficiles, examinaient des formes, jouissaient des belles expressions. « Ainsi, conclut Varnhagen, une vive et sympathique collaboration pressa les progrès du travail » (2).
Dès 1806, paraissait, dans la Zeitung fur die élégante Welt, un extrait de cette traduction (3). La traduction de la première partie ne parut qu'en 1808, sous le titre : Die
(1) La traduction de Soltau est sévèrement jugée : « inexactitude, ignorance de l'espagnol, paresse... vulgarité de l'expression, dégradation des meilleures pages, platitude du comique et bassesse de l'esprit », lois sont les défauts que lui attribue Bernhardi (op. cit., p. iCo).
(») Varnhagen, Denkwûrdigkeiien, I, p. 35g sq.
(3) 180C, n° i46, p. 1 177 sq. (6 déc). Worin der Portugiese seine GeschicMt erzœhlt (Pcn>iles, I, Ch. X}.
Drangsale des Persiles uncl der Sigismunda von M. de C. S., Eine nordische Gescliichte (i). Le deuxième tome n'a jamais vu le jour.
C'est une parfaite application des principes des traducteurs romantiques. Rien n'est omis : la dédicace, le prologue (sauf l'épitaphe et le sonnet de Calderôn); les poèmes sont traduits avec le même soin que la prose du récit proprement dit (2). Les sonnets sont rigoureusement du type cervantesque, rythme iambique, rimes féminines ainsi disposées : a b b a a b b a c d e c d e, a et b, étant parfois assonances entre eux; voici le début du sonnet de Noé :
Huye cl rigor de la invencible mano Advertido y encierrasae m el arca I>ç todo cl miindo el gênerai monarcn Gon las reliquias del linaje humano.
Et flii'lil die furclitliar'n gotlgcsandten Wogen, Gcftrarnl and ï ri der Arche aufgehoben, Noah, ziim einzgen Weltenherrn erhoben, I Md «rer dem Tode lich, trie er, entaogen (3).
Le Bens es! donc volontairement sacrifié au rythme, » Ion la leçon des maîtres.
La traduction de la prose esl plus rigoureusement exacte, toul au moins au début (4). Dana la suite, on constate des erreurs ou des gaucheries. Le songe de Périandre 5 . par exemple, qui esl particulièrement difficile, a quelque peu souffert. Theremin omet certains termes :
(ï) i. Feil, Berlin, 1808, ina Verlag der Realachulbuchhandiung.
1 ependanl let litre» dei ebapitret manquent dani la traduction. N < .1. .1 1 ^ auaal mit- le chapitre vil du livra u eat iclndé en deux parties; Theremin n'a
donc pot connu la correct! le Sancba (1781).
. !.. I. eh. t8, éd. Riranedeyra, p 583; rkoremin, p. 16g. ' ■ l. 1 1 d. Rivanedeyra, p, ."■•'. 1: Theremin, p. 1. "•.. Il, \m. Ed. EUvanedeyra, pp. 6i3*6t4< rheramin, p. loi »q.
vaya, granos, adornada, maldiciente, coronado; il commet des inexactitudes plus ou moins innocentes :
coTtesfas
(|ur èscapaba de alguna gran borrasca
regaladas
ténia cautiva su libertad
de tan rico ballazgo
Geneigtheit
das von einem groszen Sturme beschsedigt worden ist
kunstrcicher
gefangen schienen
bei dem Gliick sie zu finden.
Certains jeux d'expression ont donné beaucoup de mal au traducteur :
Se nos ofrecieron â la vista prados cuyas yerbas no eran verdes por ser yerbas, sino por ser esmeraldas, en el cual verdor las tenian no cristalin;is aguas como suele decirse, sino corrientes de lfquidos diamantes formadas, que cruzando por todo el prado sierpes de cristal parecian.
... Zoigten sich unserem Auge YYiesen, deren Gras nicht weil es Gras, sondern weil es von Smaragd war, seine Grùne besasz, in welcber Gewœsser, nicht krystallene, wie man sagt, sondern aus fliissigen Diamanten gebildete, es erhielten, die, durch die Wiese hin und her kreuzend, krystallenen Schlangcn a;hnlich schienen.
Theremin suit son texte pied à pied, s'efforçant de retrouver le style périodique, la grande phrase harmonieuse et pleine de Cervantes. Il est arrivé à donner l'impression de noblesse et de grandesse du roman espagnol; mais il a dû sacrifier les grâces plus délicates, la vivacité, les inattendus et une grande paît de l'esprit du conteur admirable que reste Cervantes dans les sujets les plus ingrats. Le style de son Persiles est trop régulier et raide, gêné aux transitions, lourd dans les fins de périodes : c'est une prose habile, abondante et souvent puissante, mais c'est toujours un style de traducteur.
On approuva, dans les clans de critiques romantiques, la tentative de Theremin. UJenaische Allgemeine Litera-
turzeitung signale en termes flatteurs et avec des partis pris aimables la traduction d' « une des œuvres les plus admirables » du grand Cervantes (i).
Plus près des .romantiques encore travaillait un autre traducteur, Siebmann, qui consacra ses soins aux Nouvelles. Sa traduction, terminée en décembre 1808, ne parut qu'en 1810, sous le titre : Lehrreiche Erzœhlungen des Miguel Cervantes de Saavedra (2). Malgré les promesses de la préface, la deuxième et la troisième partie ne parurent jamais.
\.' Avant-Propos (3) contient surtout une érudite défense de l'authenticité des Nouvelles (4); l'auteur y cite l'appréciation de Vicente de los Rîos (5), et conte la genèse des nouvelles : La Gitanilla, Rinconete y Coriadillo, El zeloso Estremeno, El coloquio de Cipiôn y Berganza, La Espanola Inglesa, El Curioso impertinente (6); il traite des imitations (comédies de Lope) de ces nouvelles, énumère et apprécie les éditions qu'il a eues en mains et dont la meilleure lui semblait être celle de Madrid (1783) (7).
Siebmann a traduit les trois premières nouvelles : Dos Zigeunermœdchen (8), Vom groszrniithigenLiebhaber(g). et Von Winkel und Schnitt (10), et s'y montre disciple
l. /.. /.. ;• . I\. 3i3 (signé H...
l eberoetzl ton Friedrich Sûriimund Siebmann, Enfer Thefl, Berlin, I. I . Webs. Gœdeke, Grundrin, etc. (éd. 1900), 1. VII, p. ti'iti. V 2aa, indique i|iie l'édition fut dani l.i mite cédée i H (3) P. m .1 txvui, daté : Berlin, im Deaember 1
P. m h ni.
(5) P. Ml.
P. ru iq.
(7) P. un.
(>j) P. i3i-aa8.
(10) P. aag-3oa.
fidèle de la doctrine romantique. Les poèmes sont traduits exactement, avec leurs formes métriques originales, les romances dans le mètre des romances :
Arbol preciosisimo, Du der Bœume tbeuerster
Que lardô en dar fruto Der endlose Dauer
Anos que pudieron Unfruchtbar gestanden,
Gubrirle de luto, Zu des Gatten Trauer; (i)
•Mb
la seguidilla dans le rythme des seguidillas :
Por un Sevillano, Fiir 'nen Sevillaner
rufo à~ lo valon, Kraus wie ein Wallon,
Tengo socarrado Trag ichs Herz im Leibe
todo el corazon. Halb gebraten schon ! (a)
L'incantation contre le mal de cœur et de tête, qu'improvise Preciosa, offre dans Siebmann comme dans Cervantes la série de mètres 7 + 7 + 7 + 7 + 3 + 3 + 3 + 3 + 7 + 0 + 7 + 3 + 7 (trochaïques) et la série des rimes : a b b aaaaccddee(3).
Comme chez Tieck encore, les noms propres ont été germanisés : Rinconete est devenu Winkel; Cortadillo, Schnitt; Escalanta, Schleuse; Gananciosa, Fundgrube; Monipodio, Komplott; Cariharta, Bausbacke.
Dans la construction de la phrase, même effort d'exactitude et mêmes effets. Voici le début de Rinconete :
En la venta del Molinillo, que esta In déni Wirthsliause zum Querl,
puesta en los lines de los famosos welcbes an der Graenze der beriihm-
campos de Alcudia, coino vamos de ten Gefilde Alcudias liegt, auf dem
Castilla a la Andalucfa, un lia «le Wege von Castilien nach Andalusia,
los calorosos del verano se hallaron fanden sich an einem schwiilen
en ella aeaso dos niuchachos tle Sommertage zufaellig zwei Knaben
hasta edad decatorce â quince anos: zusammen, von etwa vierzehn od«
(t) Cervantes (Rivanedryra), p. loi. Sicliinaim. p, \>) Gerv., p. i'i-j. Siebmann, p. ^'i.
(3) Cerv., p. 108. Siebmann, 5s».
d uno ni el otro no passaban de fiinfzehn Jahren (a?lter ah sieb-
diez y siete : ambos de buena gra- «*m war keiner von beiden): beide
cia, pero mu, deacoridoa, rotai j «rohlgwtallet, aber aehr abgerissen,
maltratados: capa no la tenian. los «rlompl und schlecht genaîhrt.
calzones eran de lienzo, y la médias M*'llel flihrt™ sie nicht> die Hosen
de carne waren von Leinwand und die
Slriimpfe Ton Fleiscb... (i)
Comme on peut le constater dès ce début, les erreurs, menues généralement, mais allant à l'occasion jusqu'au contre-sens caractérisé, ne manquent pas dans la traduction de Siebmann. Les romantiques y admirèrent surtout le ton et la couleur de l'ensemble, la noblesse et la grâce du style, le réalisme exact et pourtant atténué de la peinture (2).
D'autres, au contraire, contestèrent sa méthode : Einsiedel aimait mieux la traduction de Soden et se proposait de traduire à son tour la Gitanilla, en confiant les romances àKnebel(3).
Siebmann traduisit encore un intermède de Cervantes : la Guarda cuidadosa (fort probablement) dans le Panthéon (4), mais renonça à continuer la traduction de ces Nouvelles.
Il se forme un état d'esprit nouveau, hostile à la traduction. La rigueur des érudits se fait de plus en plus exiute. On commence à douter des principes schlegeliens. ( !)<• langue peut-elle exprimer directement, exactement les nuances et la poésie d'un autre ? N'est-ce pas un \;iiii leurre que l'espoir de traduire poétiquement une
1 <• ., p. i3 1 Siebmann, a3i.
(1) Panthéon, 1810, I. 1, p. i5i < \n:rigcr). (3) KnebeU Lileraritcher ISachlas*. I. (£ Han 1811.
le litre Der A uf panier (voir Rius, Bibliografta, t. I, p. 36i,
œuvre poétique ? Et alors, si on ne peut même espérer approcher d'une mauvaise transposition, à quoi bon tant de peine et tant de méthode ?
L'allemand, disait un des disciples des romantiques (i), ne saurait rendre les effets de l'espagnol. Que de sons harmonieux dans la langue espagnole ! Il ne serait, sans cela, pas possible que les plus grands poètes castillans, Cervantes, par exemple, aient pu prendre si souvent plaisir aux jeux musicaux des mots. Que l'on traduise en allemand les stances de son excellente tragédie, La Numance ! Comme nous les trouverons vides ! Nous les dirons prolixes et creuses, tout simplement parce que nous ne sommes pas à même, dans notre langue trop peu sonore, de reproduire la mélodie de ces stances et de leurs gammes variées. L'allemand est incapable de suivre le mouvement anapestique des langues méridionales. Même l'imitation des rythmes antiques est difficile. « Ainsi, la faculté d'imitation universelle, que l'on a tant vantée de nos jours dans notre langue, se résout, dans un examen attentif, pour la plus grande part en une flatteuse illusion. »
Du reste, poursuit notre auteur, chaque écrivain espagnol se fait sa langue : poètes et prosateurs jouissent et usent de la plus grande et entière liberté dans la disposition et combinaison de leurs mots. Cervantes, par exemple, créa, comme il dit lui-même dans sa Préface, un style original dans ses nouvelles; mais déjà, dans ses premières œuvres, dans sa Galatéc, il cherchait des voies originales.
Le Don Quichotte de Ticck suffisait donc aux romantiques, aussi n'essaya-t-on pas d'en faire une autre traduc-
(i) K. von Jarriges. Bruchstùcke, etc., (1810), p. 68 n.
tion; mais l'édition de 1799-1800 s'épuisant, il fallait songer à un nouveau tirage.
En 1810 paraît, chez Unger, le premier tome, sans autres corrections que des retouches grammaticales ou orthographiques (1). En 181 2, Tieck corrige et publie le deuxième tome à la Realschulbuchhandlung. Les autres volumes sont, à leur tour, publiés quatre ans plus tard, mis au point avec une conscience des plus méritoires. A quelle époque a été faite cette besogne ? En 18 15, nous trouvons Tieck en pleine fièvre de travail. « J'ai, écrit-il à Solger en septembre, corrigé la seconde et troisième partie du Don Quichotte. Voici déjà des années qu'une nouvelle édition totalement remaniée devait paraître, mais une maladie m'en empêcha à cette époque » (2). Il y a quelque confusion dans les renseignements que nous avons sur le poète à ce moment. Quelle est cotte édition à laquelle il travaille ? Puisque les tomes I et II avaient déjà paru, qu'entend Tieck par deuxième et troisième partie ? Il reparle de son travail quelque temps après. « Si vous avez un moment de libre, écrit-il encore à Solger, le 5 juillet 1816, confrontez donc un peu ma deuxième et troisième partie corrigées du Don Quichotte, la troisième surtout, et dites-moi ce que vous en pensez : n'ai-je p;i< plutôt gâté davantage encore ? On perd facilement le point de vue (3) ». Il semble évident que Tieck parle, dans lettres, d'un premier travail de correction, et qu'il s'agit, non de la deuxième et troisième partie, mais jet deux dei ni- 1 - \olumes.
(1) CV«t une maladie qui empêcha Red d'amaeder m traduction. \. Solger SchrifUn, I, p. >',.
S ./<yrrj narhgel. Schr. I, 37,4 (4 sept.). (3) '' Solger ne rt|w>ml pas à cette demande.
C'est bien au printemps de i8i5 que Tieck prépara cette partie de la nouvelle édition. Les papiers inédits de Tieck à la Bibliothèque royale de Berlin (i) contiennent un fragment des Togebûcher qui nous renseigne exactement sur ce point. Ce sont de pauvres feuillets de petit et inégal format, qui ne donnent aucune indication d'année. Cependant, il est possible de les dater. Tieck note par exemple : Donnerstag den4- mai, Himmelfahrt. Le comput ecclésiastique permet d'établir que l'année où l'Ascension tombait le l\ mai et Pâques le 26 mars fut bien 18 15. Du reste, un autre des travaux de Tieck pendant ce semestre, fut le Fortunat qui parut en i8i5-i6. VEscudero Marcos Obregon d'Espinel qu'il poussa aussi très activement ne fut pas achevé par lui et ne parut qu'en 1827.
Or, le 3o avril, le poète travaillait à Shakespeare et au Don Quichotte, un peu aux Nouvelles. Le mardi, c'est le Fortunat, VEscudero, qu'il traduit, et le Don Quichotte. Dans le résumé de la semaine, Tieck note qu'il a travaillé au Don Quichotte deux fois, et il ajoute : « wurde beschossen ». Et, en effet, les feuillets suivants ne parlent plus du Don Quichotte. Autant de raisons pour conclure que le remaniement de la traduction fut bien achevé au début de mai i8i5.
Le remaniement fut considérable. Les corrections sont, dans les trois tomes amendés, fort nombreuses et souvent importantes (2). Elles portent fréquemment sur des erreurs
(1) Tiecks Nacldass N° 2/1.
(2) L'exemplaire de la Bibliothèque royale de Berlin contient, avec l'exlibria de Varnhafîen (i8i3), quelques remarques manuscrites. Par exemple le t. I porte, dans la première garde, l'indication d'erreurs commises par Tieck dani la traduction de O Bozinante et de Puerto I.apice. Au lieu de l'édition de 1810-16, je citerai la très exacte réimpression de W. von Wurzbach, Leben und Taten, etc. Lpz. Hesse.
matérielles qui déparaient la première édition. Des lapsus comme feierlich, pour frœhlich, Sanchica pour Sanchico sont réparés, certaines formes archaïques, modernisées; nombre de contre-sens disparaissent :
Zimmern Zinnen (i)
wo -ie nichta \,>n uns hœrl und wir \\o andrc sio nicht verstehn und sie
nichls von ihr gewahr wcrden sich selbst nicht versteht (2)
um etwas recht Denkwûrdiges au-- um einen Scherz mit ihra zu trci-
zurichten ben (3)
der aber noch im >veiten Felde zu von der er auch das grœsste Stiick
■eio tcheint schon hinter sich hat (4)
streckte cr seinen Hais aus fasste er sich an den Hais (5).
Les menues lacunes sont comblées; au contraire, des adverbes, des adjectifs gourmands et inutiles sont impitoyablement écartés. La plupart des corrections visent à la simplification. Cependant, le tempérament du poète s'affirme encore plus que dans le premier jet : le style se départ de toute familiarité el de toute platitude. Quelques retouches sont, à < "f égard, caractéristiques :
Begebenheiten (de Dinge) (6); Residenz de Stadt) 7 : Locken (de Haare) (8); Schicksii (de Sache) (9); anstœndig (de artig) (10); Vermœhlung (de Parthie) (11); nichts-
Edition princeps de Cervantes, 1. III, p. ago. Bd. Wunbach, t. III,
! d. pr., t. III. ,,. 77. Ed. W.. t. III, p.
i I. pr., t. I\. p. 5. Ed. W.. I\. p. 3.
Ed. pr.. I\, p. ..m. Bd. W., i\ , p. 90. Lei contmeai précédmfti tant
et plus haut, pp. »66 5 Ed. pr., I\. p. •-.. Ed. W., I\ , p. 17. (6) Ed. pr.. III, p. -■ Ed. \\ . III. p
1 1. pr., III. p. :',. Ed. W., III. p
Bd. pr., II. p. -. Ed. W., ||. p
Ed. pr., Il, p. 18. Ed. V\ .. M. 1». i3. ; '., II. p. --. II. U . II. p. :.',. (11) Ed. pr.. M. p. , ■ 1,1. U . II. p. ,;.
UUWKAND 21
wiïrdige Wissenschaft (de lausige Wissenschaft) (i); unsauberer (de schweinischer) (2).
Tieck a su donner à sa phrase une harmonie plus naturelle, un balancement plus subtil, des raccords plus légers et une logique plus enveloppée; dans son premier essai, il s'était vu souvent obligé de briser la période, de détruire ainsi la belle ordonnance des pensées; mais l'écrivain a, depuis, appris à mieux écrire, à mieux connaître les ressources de sa langue et à en user plus artistement. Aussi, la plupart des corrections portent-elles sur l'organisation syntaxique des propositions :
Aber dennoch will ich Euch ailes sagen, was ich gern verschwiege, wenn ich krennte, damit meine Ehre in Euren Gedanken nicht zweideutig erscheine, da Ihr wisst, dass ich ein Mœdchen bin, mich allein und in dieser Kleidung seht, Dinge von denen schon jedes fur sich die gute Meinung wankend machen kœnnte.
dennoch aber, damit nicht meine Ehre eurem giitigen Willen zweideutig erscheine, da ihr schon erkannt habt, dass ich ein Weib bin, und ihr mich als Mœdchen einsam und in dieser Kleidung seht, welches zusamt wie jedes einzeln jede gute Meinung zu Boden werfen kœnnte will ich euch das sagen, was ich gern verschwiege, wenn es mir mceglich wœre. (3)
La prose de Tieck est devenue à la fois plus libre et plus fidèle. Les traductions de poèmes sont à leur tour mises au point. Le principe général, qu'on peut et doit en allemand rendre les effets métriques des langues étrangères, est plus rigoureusement appliqué. La chanson d'Altisidora, où Cervantes avait, d'un bout à l'autre, gardé l'assonance e-a, n'avait conservé dans le premier essai de Tieck que l'assonance de la syllabe accentuée, e :
(i) Ed. pr., III, p. 257. Ed. W., III, p. 180.
(2) Ed. pr., IV, p. 107. Ed. W., IV, p. 74.
(3) Ed. pr., II, p. 9. Ed. W., II, p. 7.
Hœre schlecht geshmter Rittcr Bleibe noch ein wenig stehn,
ie nicht die magern Seiten Deines Viehes, das so schlecht.
Tieck refond tout le poème pour avoir une assonance féminine qui est : ii-e (i), et se retrouve même dans le refrain :
Hœre doch, du tchlechter Ritter, Hait noch etwas an die Zùgel,
li nicht mach des schlechten Viehe* Magern Seiten Quai und Mûhe (i).
Ailleurs, il renonce, pour sauver l'intégrité des noms propres, à maintenir rigoureusement l'assonance double à tous les vers :
Tapferoter ron allen Rittern, Tapferster von allen Rittern,
r unter den Manchanern, Den nur je erzeugt la Mancha,
Trefllicher und segensreicher Edler weit und mehr ausbundig
Al- die Schaetze der Araber. \\- d.\> feine (iold Arabiens (2).
La méthode est donc plus libérale et plus souple : Tieck se garde de l'absolue exactitude, qui es! la suprême inlidélité. Su traduction n'est, sous sa forme nouvelle, pas exempte d'erreurs, niais elle a tout le charme, ta liberté d'allures et le naturel d'une œuvre de Tieck.
En dehors de toute intervention de L. Tieck, paraît en [817-18 à Vienne, chei I.. Grand, une exacte réimpression; c'est une « oeue verbesserte \uflage, wœrtlicfa nach déni Originale 3 . Quelques corrections insignifiantes : rersteh pour trerste, rYbenteu pour Utentheu, Preytags pour Freitags, dre) pour drei, Schub pour Schu ne
1,1. pria .. IV, .1 .. Ed. Wiir/I,.. I\.
Ed. princ, I\ , i.;<>. Ed. Word., IN, |i. Ain-i Arl.in/.i reprend u lieu de Priante . Il-ll ind trouve une pi (3) l.rhrn tintl ïhaten, etc. René rerbetaerte fkuflage, nrcertlkh nach den Originale, t. I et 11 en 1817, 1 III. I\ et \ en 1-
changent pas la physionomie de la nouvelle édition; la première partie est la même que celle de 1799 et 18 10, dès la deuxième partie, nous retrouvons toutes les corrections de la seconde édition.
Mais la division arbitraire des premières éditions a été, dans l'édition de Vienne, abandonnée pour faire place à une division plus- arbitraire encore : le nouveau Don Quichotte est distribué en cinq livres comprenant chacun un certain nombre de chapitres numérotés séparément, le livre I (363 p.), ch. 1 à il\ — le livre II (372 p.), ch. 1 à 17 — le livre III (4o5 p.), ch. 1 à 11; puis p. 169 sq. avec nouveau titre, la 2e partie de Cervantes : Fortsetzung, la Dédicace, le Prologue et p. i8i-4o5 les ch. 1-17 de la deuxième partie — le livre IV (398 p.), ch. i-3o — le livre V (352 p.), ch. 1-28. De là quelques modifications :
Edition de 1799 (et 1810) Ed. de Vienne
das, was der vierte Theil dieser das, was wir im folgenden Capi-
Erzœhlung sagen wird, denn hier tel mittheilen werden, denn mit
beschlieszt den dritten der weise dem bisher Gesagten beschlieszt der
nnd genaue Geschichtsschreiber weise und genaue Geschichtsschrei-
Cide Hamete Benengeli. ber Cide Hamete Benengeli einen
Theil dieser Geschichte (1)
Chaque volume est orné d'une estampe de Chodowiecki gravée par J .C. Mansfield. Ils constituent les tomes III à VII de l'édition complète des œuvres de Tieck qui parut chez L. Grund de 1817 à 182/i, et que Gœdeke qualifie dans son Grundriss d' « apocryphe » (2). Grâce à ces rééditions, la traduction de Tieck éclipse les entreprises rivales et s'impose au public allemand. Le nom du tra-
(1) Ed. 1790, I, P- Mo. Ed, 1S10 (d'après rééd. Wurzbaclû, I, 3ig. Ed. 1817,