‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 53 sur 77 · IX · texte numérisé non relu

IX

X, i33; X. 164; M. pp. 15-54; XIII.

critiques : cependant, un de ses personnages des Serapionsbriïder, Lothar, expose la pensée du poète sur le réalisme de Cervantes. Quelques-uns croient, dit-il, qu'il suffit de décrire minutieusement le premier venu pour avoir créé des caractères vivants : le toupet d'un tel ou la couleur préférée d'une telle ne sont pas tout. « Il faut un sens spécial, un regard pénétrant pour apercevoir les figures de la vie jusque dans leur profonde originalité ». Toutes ces images ainsi perçues, dans le désordre bariolé de la vie éternelle, « le génie, qui habite dans le vrai poète, les met dans la coupelle, et c'est en quelque sorte du précipité de cette opération chimique que se dégagent ses figures, qui appartiennent au monde, appartiennent à la vie dans toute son extension. Ce sont là ces merveilleux personnages que chacun connaît sans considération de lieu ou de temps, et qui sont nos amis personnels, et qui vont parmi nous, vivants et éternels. Puis-je citer l'admirable Sancho, Falstaff ? » (i). Le réalisme qu'Hoffmann accepte est donc très large et ressemble beaucoup à celui de Gœthe : le poète doit dépasser la réalité individuelle et atteindre au type. Cervantes joint par là son influence à celle de Shakespeare et du classicisme allemand.

C'est Cervantes qui inspira l'une de ses premières grandes œuvres. Funck nous conte que le poète avait, depuis longtemps, l'habitude de noter ses réflexions sur Bamberg et ses habitants, et qu'il cherchait un sujet où il put déverser ses observations; les aventures de Pollux, un chien de ses amis, lui rappelant celles de Berganza, lui

(i) lb., VII, p. i4q. Cf. I, p. 90 à propos des poètes espagnols : « Leur poésie fut un effort constant pour réaliser le rêve intérieur et pour retrouver les que la nature fait entendre dans tous les êtres sur mille mélodies ».

fournirent la trame nécessaire (i). Hoffmann, séduit par cette idée originale du chien satirique, écrivit alors, en i8i3, sa : Nachricht von den neuesten Schicksalen des Hundes Berganza, qui parut dans les Fantasiestùcke ïn Callois Manier (iSik-ib) (2). La préface de Jean-Paul signalait particulièrement cette nouvelle, mais se plaignait que l'auteur n'ait pas dans des notes révélé ses emprunts (3).

La nouvelle du poète allemand se donne comme une suite de la nouvelle de Cervantes. Hoffmann rencontre le bouledogue, qui a retrouvé cette nuit l'usage de la parole. Le chien, après quelques grognements hostiles, lui fait ses confidences : il est le Berganza de l'hôpital de Valladolid, « le délicieux, sage, avisé, brave Berganza » (4). Il résume le conte de l'excellent Cervantes, et conte à son tour ce qui lui est arrivé depuis. Dans une rue solitaire de Valladolid, il fut saisi par la sorcière Cannizares; plein d'indignation et de dégoût, il mordit et précipita la femme à terre et se sauva dans la nuit. Il rencontra des sorcières, -attaqua au chat noir, mais tous les efforts des vieilles femmes, tous les onguents qu'on employa pour lui rendre sa forme humaine furent impuissants contre la colère de Satan I De longue digression amène Berganza auprès de Johannes Kreisler et dans le monde allemand: ses aventun Allemagne sont un peu celles de Hoffmann; Cecilia est sa

(1) Funck, Erinnerungen, I. p. <,'>. Mai* Fimrk fait erreur *tir la 'late. L'idée du Berganza fut conçue i\mt le mois de mar-. Car, lt> 17 terrier iSi3, Hoffmann travaillait déjà à n nouvelle. (Voir Hoff1n.m11- Werke, BinUUang, t. I. p. xlv sq.)

(a) Je cite d'après l'éd. Grisebach, t. I, p. 73 sq.

(3) Ibid, p. 6.

(5) lb., p. 80 sq.

BEKTKANO 52

Julia de Bamberg, les personnages du récit sont des poètes ou des gens du monde; la satire devient personnelle et locale, et abandonne le canevas offert par Cervantes. Quand l'aube fait chanter les oiseaux, Berganza quitte le poète et disparaît.

Les aventures sont de parti pris autres que celles du modèle : cependant, la scène des sorcières, où le présumé Montiel est enduit d'onguent (i), rappelle l'onction de Canizares elle-même et l'évanouissement du chien, celui de la sorcière; Berganza se lie d'amitié, dans Hoffmann, avec Cecilia et son frère comme, dans Cervantes, avec les jeunes gens qu'il accompagnait au collège. Ce n'est pas dans ces ressemblances que consiste l'imitation essentielle; Hoffmann fait traverser à son chien plusieurs mondes qu'il juge et dépeint satiriquement; au cours de ses diverses aventures, son chien, comme celui de Cervantes, fait sur les choses et les hommes toutes sortes d'observations morales, qu'il expose en longues digressions (2). La construction générale de sa nouvelle est donc celle de Cervantes.

Dans ce cadre analogue, où se poursuit l'aventure même de la nouvelle espagnole, se retrouvent les mêmes personnages. Scipio est absent, son souvenir apparaît rarement (3); la sorcière est la même hideuse Canizares, dont la laideur peut remplir un chien de dégoût. Berganza est,

(1) Hoffmanns Werke, I, p. 85.

(2) Ib., p. 80, digression sur les marques de l'émotion chez les bêtes — p. go, sur la poésie et le vrai génie poétique — p. 99 sur l'égoïsme des

humains p. io3 sur les femmes savantes — p. 123 sq. sur le théâtre el sur

l'art, etc. Cf. dans Cervantes, éd. Rivadeneyra, Novelas ejemplares, les digressions, p. 227 sq. sur les boucheries de Séville, p. 228 sur les bergers des pastorales, p. 23o sur l'humilité, p. 23i sur la médisance, etc.

(3) Ib., p. 79 P- 99 '• histoire de l'enfant sauvé. Scipion est du reste mort.

comme dans Cervantes, le héros principal, le chien doué de parole, meilleur que beaucoup d'hommes, et peut-être, par suite de quelque maléfice, homme lui-même métamorphosé en chien — une « de ces bêtes errantes au seuil de l'humanité » que le poète a tant aimées. C'est donc un chien qui fait la critique des hommes; et c'est l'humour de la situation qui a tenté le romantique allemand après le poète espagnol.

Là se bornent les analogies. Le chien de Cervantes est doux, sociable et policé; sa tolérance et son indulgence sont acquises aux faibles et aux bons et sa stricte moralité ne condamne impitoyablement que les voleurs de viande ou de moutons, ou les sorcières damnables; le héros canin (!<■ Hoffmann est désenchanté, aigri et hargneux comme un simple bouledogue, qui méprise l'humanité et ne croit i ses vertus; au fond, c'est, du reste, un brave cœur qui a souffert du monde, mais qui a, sous une couche de rudesse, de la noblesse et de la fidélité (i). C'est de plus un esprit poétique, qui a entendu les beaux chants des poètes méridionaux, et conçoit une haute poésie créatrice et idéaliste.

Ce Berganza ressemble beaucoup à Hoffmann lui-même. Tandis que Cervantes a tâché de faire vivre d< qou-

reaux, hommes el bêtes, indépendants de son pn moi, Hoffmann, moins objectif, s'est mis doublement en ><»n œuvre, sous son propre nom el bous les traits du < -hifii observateur. Ce sont ses idées g nl-

ments, ses théories littéraires, artistiques el musicales, propres héros Johannes Kreislei . ses rancunes contre les femmes savantes ou contre ses ennemis, et enfin son aven-

(i) Hoffmann* Werke, I, p. 89.

ture avec Julia Mark. La nouvelle de E. T. A. Hoffmann est donc un fragment d'autobiographie : Cervantes n'a fourni que les personnages et le cadre.

Le Berganza de Cervantes et le Chat Botté de Tieck inspirèrent à E. T. A. Hoffmann son goût pour les bêtes philosophes. Kater Murr, Ponto, Meister Floh sont de ces êtres merveilleux qui ont hérité de leurs ancêtres romantiques les dons de l'humour et d'un instinct supérieur. Cette parenté n'est pas inconsciente. Un des personnages du Kater Murr s'en aperçoit (i) : « Ceci me rappelle le très excellent Berganza de Cervantes, dont les dernières aventures ont été contées récemment dans je ne sais quel livre bien aventureux ». Ce chien est aussi un exemple décisif de la nature et de l'éducabilité des animaux. Ce sont les poètes, dit Hoffmann, qui sont les maîtres véritables du poète; l-'historien ne croit pas à l'incroyable, et l'imagination de l'artiste a besoin de ces symboles merveilleux.

Cervantes est donc aux yeux de E. T. A. Hoffmann un romantique authentique, un génie du rêve comme il va lui-même le devenir. Aussi ne se fait-il point scrupule de lui demander des inspirations. Dans sa Prinzessin Blandina (2), Hoffmann ne cherche pas à dissimuler ses modèles, Tieck et Cervantes. Il fait à Don Quichotte des allusions expresses. C'est « un digne homme de bonne naissance », déclare Truffaldin (3). Sancho et Dulcinée

(1) Ibid., X, i33. Dans le même ouvrage, Kater Murr, I. Abschnitt, ibid., X, p. 75 et p. 78 se trouve une glose qui est du reste imitée de Tieck bitfi plutôt que de Cervantes.

(s) Ein romantisches Spiel in drei Aufziigen. Paru dans les Fantati* stucke, etc., i8i5 (Hoffmanns Werke, XV, p. 211 sq.). Ce qui a paru con* titue le premier acte (daté de mai i8i4).

(3) Ibid., p. a33.

SECOND ROMANTISME, ÉVOLUTION LITTERAIRE (1806-18?0'l 493

sont cités à l'occasion (i). Les noms des personnages sont généralement empruntés à la comédie italienne: mais Ombrombrosa est formé sur le modèle de Mikomikon. Du reste, le fond de l'histoire est l'aventure de l'infante Micomicona (2). De même que le géant Pandafilando de la Fosca Vida s'est, d'après le récit de Dorothée, emparé du royaume de l'infante orpheline, la princesse Blandina de Hoffmann va être dépossédée par un roi maure, le géant Kilian. Elle est défendue par Amandus, qui va seul décapiter le géant, et Roderich, le poète vain et fou, amoureux fade et faux. Truffaldin, le gracioso, est, comme Sancho, la personnification du bon sens, pratique et terre à terre, mais aussi fou que son maître quand se réveillent ses rêves ambitieux. Les personnages sont les types mêmes de Cervantes : Roderich a de Don Quichotte l'amour orgueilleux, l'imagination incorrigible, les prétentions littéraires, mais il a de moins le courage, la noblesse et la sineérité (3). Les scènes entre Roderich et son valet sont des caricatures des entretiens de Don Quichotte et de Sancho. Roderich s'est exilé dans le parc de la prinr comme Don Quichotte dans la Pefin Pobre, et à son tour il le lamente sur l'infortune de ses amours; mais il déjeune ;il>"ndamment, et songe au profit matériel d'une union la princesse. Il s'enquiert de Blandina, apprend lea événements de la cour et l'héroïsme de son rival, et décide <]>■ passer à l'ennemi. C'est a ce propos que Truffaldin rappelle les aventures de Don Quichotte. « J'ai lu. dit-il. l'histoire de feu don Quichotte... » (4) et il conseille instam-

(1) Ibid., pp. a33 et a34.

(1) lb., p. a 18 sq.

(3) lb., p. 9

<i) lb., p. a33.

ment au héros de se déshabiller et de faire quelques cabrioles. Les réminiscences s'arrêtent là. La suite rappelle plutôt La puente de Mantible et se déroule suivant la formule du Chat Botté.

Les autres œuvres de Hoffmann contiennent moins de souvenirs directs et conscients. Cependant, on trouve d'un bout à l'autre de sa production poétique, nombre de motifs qui peuvent, sans trop d'arbitraire, être ramenés à une inspiration cervantesque.

C'est ainsi que Klein Zaches (i) est, comme Berganza, le fils monstrueux de la vieille Liese; comme dans le Colloquio encore, la Stiftsfrœulein du même roman est poursuivie comme sorcière. La prise de voile d'Aurélie dans les Elixiere des Teufels (2) rappelle une scène analogue de la Espanola inglesa. Dans la nouvelle : Das Geliibde (3), la jeune fille Cœlestine a été prise sans son consentement pendant une crise de sommeil magnétique, et se réfugie, pour cacher le fruit de la faute innocente, chez un bourgmestre lointain : n'est-ce pas l'histoire de Yllustre Fregona, où la jeune veuve fut aussi violée, et chercha asile ensuite chez un indulgent hôtelier où elle mit au monde l'héroïne de la nouvelle ?

Le débauché du Rufiân dichoso, qui, las de ses vices, renonce au monde, se fait moine et accomplit des miracles, a un pendant dans le frère Cyprianus, de Kater Murr (4).

(1) Ibid., IV, p. 5 sq.

(2) Die Elixiere des Teufels (Die Riickkenr in das Kloster) ibid., II, p. 27a sq.

(3) Nachtsliicke, II, Hoffmanns Werke, III, 23a sq.

(4) Hoffmanns Werke, t. X, passim, en particulier p. 36o sq.

Et dans Ignaz Denner (i), le personnage Andres qui est arrêté parmi la troupe de brigands et condamné malgré ses protestations et son innocence, n'a-t-il pas comme ancêtre le Timbrio de la Galatée, qui est ^aussi victime du même malentendu et n'est sauvé que par la providentielle intervention de son ami ? La bataille des hôteliers, l'un grand et "sec, l'autre, au contraire, gros et court, a peutêtre quelques traits des luttes héroïques des auberges cervantesques; et les coups de bâton, dont Hoffmann n'est pas toujours ménager, se justifiaient d'après l'exemple glorieux du Don Quichotte (2). Les rencontres entre les sbires ei les malandrins qui se louent pour accomplir de mauvais coups (Signor Formica) (3) sont communes au poète espagnol et au poète allemand. Le parasite des Serapionsbriïder (4) qui, invité à table étrangère, voit tous les plats disparaître avant d'y avoir goûté, et doit se contenter de fromage, revit les pénibles émotions de Sancho à sa table (!•■ gouverneur.

Der Zusammenhang der Dirige (5) met en scène une Mignon espagnole, qui tient beaucoup <!<> la Ci fouilla : Emanuela est plus âgée que Mignon, de naissance noble, mais pas incestueuse; elle est née en Espagne; elle est aimée, reconnue sous son déguisement de danseuse, épousée comme Preciosa. Le vieillard Cuba n'a rien de la hau-

(1) Dans Hoffmann» Werke, III, 3n sq. Cf. Galatea, libre II (éd. Rhruwp. 7 : y uno de los preso? fué Timbrio, à quien tuvioron por DU d<>r que on aqudla compafiia and (a) Hoffmann» Werke, t. IX, p. 70.

(.V) Signor Formica, t. IX, p. 60 sq. — Cf. Cervantes. Rinconeie y Cortadillo '!■)•

(4) Ibid., t. IX, p. 11 sq.

(5) Serapionsbruder, IV, ibid., IX, p. ni sq.

taine tristesse du harpiste de Gœthe, et ressemble bien plus à la vieille bohémienne qui déroba Preciosa. Toute une partie de l'action se passe en Espagne, parmi les guérillas. Ce n'est pas une imitation, mais la nouvelle est plutôt d'inspiration cervantesque que gœthéenne.

Nombreux sont les motifs plus ou moins cervantesques dans l'œuvre de Hoffmann (i). Et pourtant, Berçjanza et la Princesse Blandina exceptés, aucun conte ou roman du poète allemand n'a de ressemblance bien caractérisée avec les originaux espagnols. L'influence de Cervantes, avouée par E. T. A. Hoffmann lui-même, est incontestable; mais elle n'est pas unique : les nouvellistes italiens, les poètes dramatiques espagnols, Shakespeare, les humoristes, les picaresques, Gœthe, les poètes romantiques allemands ont aussi fourni à son imagination une pâture abondante et diverse. Tous ces éléments hétérogènes furent fondus, comme il dit, dans la coupelle de l'âme, amalgamés, rendus presque méconnaissables. Ses conceptions sur la vie et l'art, sa croyance au merveilleux et aux puissances mystérieuses qui dominent les êtres et les destinées, une grande indépendance de goût et d'imagination imposèrent à tous ses emprunts les caractères de ses propres créations.

Cervantes fut certainement une de ses plus vives admirations. Les tendances réalistes de la nature de Hoffmann. qui furent pour le moins aussi puissantes que ses rêves démoniaques et mystiques, lui firent aimer, dans le créateur de Berganza et de Don Quichotte un génie parent. double comme lui, sagace observateur de la vie et visionnaire romantique; s'il l'a peu imité, il l'aima beaucoup,

(i) A signaler encore une comparaison de Bonaparte avec Don Quichotte, dans El Dey von Elba in Paris, Hoffmanns Werke, XV, p. a55.

et c'est là l'influence la plus profonde et la plus efficace que puisse accepter un génie de poète. Kleist, Eichendorff, Hoffmann avaient une individualité trop accusée pour soumettre leur inspiration à des influences étrangères; mais ils subirent plus ou moins consciemment le charme du poète espagnol, et particulièrement de ce qu'il y a en lui de romantique.

Jean-Paul, à son tour, puisa dans le Don Quichotte une inspiration nouvelle. 11 avait, dit-il, sans cesse dans les mains son « vieux Don Quichotte » et il chercha à « charger san? cesse son esprit aux immortelles piles galvaniques d'un Gargantua ou d'un Don Quichotte » (i). Sans se cacher les dangers de l'entreprise et l'insuccès des imitations précédentes, il ose faire revivre le héros de Cervantes en terre allemande, et il éerit son Komet (1820-22).

Jean-Paul avoue lui-même l'influence subie. « Grands Dieu. Cervantes ! L'auteur aurait le front de produire à son tour un nouveau Don Quichotte ? ... Vraiment, tu verrais alors en ton imitateur et écuver un nouveau chevalier errant de plus, et tu n'en pourrais que rire dans l'autre monde. » « On dit bien, ajoute la préface du Komet, que [ans Marggraf est considéré par beaueonp comme le D^n Oniebotte depuis longtemps attendu. »

L'influence de Cervantes, qui apparaissait déjà dans les Flegeljahre (i8o4-o5) (aventure de l'auberge, masque mys térieuv. visite nocturne de Jacobine chez Walt et dans le Fibel(i8u), où Cervantes est eité. et qui se donne, comme n Quichotte, pour une compilation d'après des biographies anciennes, domine Der Komet dans tout le détail Omme dans M forme elle-même.

(1) Voir Der Komet éd. Reclam, >. a. (N* aai-4), p. 5.

On a relevé (i) tous les motifs cervantesques que contient le roman de Jean-Paul. La figure de Stosz, en particulier, est apparue comme un pendant très ressemblant de Sancho dont il a toutes les qualités : la fidélité, la foi aveugle en son maître et l'obéissance, et les défauts : avarice, poltronnerie, sottise et naïveté (2); le Hofprediger, qui croit les hommes possédés par le démon, est une caricature du curé de Don Quichotte (3); l'insensé rappelle Cardenio. Marggraf recommence toutes les folies de don Quichotte. Le dénouement n'eût, selon Schneider, pas été différent du dénouement de Cervantes : comme Don Quichotte, Marggraf eût été guéri et aurait reconnu ses erreurs (4). Cette hypothèse a été combattue par R. Schlœsser d'après les renseignements de Spazier (5).

Ce sont surtout des types que Jean-Paul emprunte à Cervantes; c'est l'inspiration générale, opposant la réalité aux rêves des hommes, qu'il fait sienne et fait revivre en des esprits semblables au sien. Jean-Paul ne saurait passer pour un idéaliste à tous crins; il y a en lui deux âmes antagonistes : le visionnaire sentimental, capable de toutes les chimères et de tous les envols, et l'homme pratique, qui fit un mariage bien prosaïque et aima toutes les

(1) L'influence de Don Quichotte sur l'œuvre de Jean-Paul a été étudiée très minutieusement par J. F. Schneider. Jean-Pauls Altersdichtung. Berlin 1901, p. 2o5 sq. V. le compte rendu de R. Schlœsser, Euphorion igo4, XI, p. 171 sq., qui reproche à Schneider sa wilde Reminiscenzenjagd. Je renvoie pour le détail de l'imitation à ces deux études également sérieuses.

(2) Schneider, etc., p. 206 sq.

(3) Cf. Schneider, Jean-Pauls Altersdichtung, etc., p. 208-214 : longues énumérations des ressemblances.

(4) Ibid., 2?3.

(5) Schlœsser. Euphorion, etc., p. i83.

douceurs du pot-au-feu; Don Quichotte et Sancho tout à la fois, étrangement semblable à ce Cervantes qu'il paraît n'avoir compris que grâce à la propagande romantique, il ne se rendit compte que fort tard de cette étroite parenté, et ce fut, avant tout, un hommage au génie de Don Quichotte que l'œuvre de ses derniers jours.

C'est donc l'ancienne veine, satirique ou humoristique, du Don Quichotte qui revient au jour. Les romantiques véritables avaient préféré les éléments romanesques; leurs disciples continuèrent, dans la mesure où ils aimèrent Don Quichotte, à évoquer les aventures poétiques, les noms et les visions d'Espagne, toute une Espagne de rêve et de soleil.

Les femmes surtout sont accessibles à ce romantisme cervantesque; Helmina von Chézy s'intéresse aux choses d'Espagne; tantôt c'est l'action tout entière de sa nouvelle qui se passe en terre espagnole (Kûhnheit, Liebe und Gluck); ailleurs, son héros parcourt, dans les rangs des armées napoléoniennes, les vallées odorantes et sinistres de la péninsule (Die Seelenmesse), ailleurs enfin, c'est l'Espagn ■• de Cervantes qui ressuscite. La nouvelle, qui parut dans la Cornelia de 1818 (1), sous le titre de : Der Liebe Heldenmuth, Novelle nach demSpanischen,et, quatre ans l'lu> tard, dans les Erzœhlungen und Novellen, sous une forme sensiblemenl différente et sous le titre : Die freiwillige Sklawin n'est pas une traduction, ni une imita-

(1) Cornelia : Tnsrhrnhnrh fiir DeutêCht Frauen au/ dos Jahr 1818. Hrgg.

iu1.it. III. J<:. Ilt-in ,!.'■.■. p. vin. ,1c

uvelle d'Helmina ron Chésj m trouve p. i< - hiun-

gm und ISnvellen, von H. de Chézy, geb. von Klencke, t. I, II, Lpz. i8aa.

p. a6i sq.

tion, mais un agrégat d'aventures et de motifs cervantesques. La scène se passe à Tolède (comme dans la Fuerza de la Sangre). Isabelle est sollicitée d'amour par un gentilhomme, Don Carlos, à qui elle résiste d'abord assez bien, mais qui s'introduit auprès d'elle, proteste de sa constance, et jure, sur l'image de la Vierge, éternelle fidélité. C'est l'histoire même de Dorothée. Comme la Dorothée du Don Quichotte, Isabelle s'abandonne; comme dans Cervantes encore, et non seulement le Cervantes du roman, mais encore celui des Dos Doncellas, le jeune amoureux ne revient plus, mais se laisse séduire par les charmes d'une autre femme, Violante (Cf. dans Cervantes l'histoire de Fernando abandonnant Dorothée pour Luscinda). Dans un duel à propos de Violante, Don Carlos tue son rival et est jeté en prison, où il refuse de voir Isabelle. Il est condamné (i), mais son vaisseau est pris par les Turcs et emmené à Alger. C'est dès lors l'histoire de la captivité si souvent contée par Cervantes (El captivo; El amante libéral; El Trato de Argel). Don Carlos est aimé de la fille de son maître, mais poursuivi par la jalousie d'un rival; Isabelle, de son côté, se vend comme esclave (?) (tandis que la Leonisa de Y Amant généreux est venduoV, les deux amants se retrouvent sur la côte barbaresque, et Carlos est conquis par la fidélité d'Isabelle (3), tout comme le Fernando do Cervantes est reconquis par Dorothée, Marco Antonio par

(i) « A dix ans de prison à Alger » (p. 176). C'est un lapsus : les prisonniers espagnols avaient d'autres résidences qu'en pays arabe.

(■>.) Cf. l'héroïne de Lope, dans « Virtud, pobreza y muqer » qui s'appelle aussi Isabelle et qui se vend de même comme esclave pour délivrer son m;iri.

(3) Mais dans la nouvelle de 1822, Carlos meurt en captivité, et c'est l'ami généreux, Fernando, depuis longtemps épris d'Isabelle, qui conquiert, pat sa fidélité et sa générosité, l'amour de l'abandonnée, et qui l'épouse et la rond heureuse.

Teodosia, le duc de Ferrare par Cornelia. L'inspiration cervantesque est soulignée encore par les poèmes intercalés et des réminiscences de style, et surtout par le caractère général de l'intrigue et l'atmosphère espagnole et sarrasine de toute la nouvelle.

Louise Brachmann n'est pas un auteur de premier plan; elle représente pourtant, sous des traits à la fois un peu fades et touchants, les écrivains de la moyenne, apparentés parfois aux plus grands, et fiers de leur servitude. Louise Brachmann se fit gloire d'être une bonne élève et suivit avec une docile admiration Schiller et G. Schlegeld).

Nous ne savons pas d'où lui vint le goût pour l'Espagne; sans doute fut-elle influencée par l'atmosphère régnante. La révolte antinapoléonienne, la poésie des légendes arabes ou chevaleresques lui révélèrent l'Espagne ancienne; son imagination s'envolait vers les Pyrénées, le pays des chevaliers et des troubadours. Elle-même approcha personnellement l'Espagne en la personne d'un officier de l'armée française, de naissance espagnole, qu'elle aima ardemment et qui mourut à Leipzig, en i8i3. Dans son œuvre, I TS pagne joue un rôle essentiel; des noms sonores, des rythmes méridionaux transportent les nostalgies allemande vers Grenade, Cadix ou la vallée de Vénasque (2). Elle dessine nombre de descriptions des pays ensoleillés, aux

\ettne DicMungen von Louise Brachmann. Hrgp. and mit einer phie t iin I Cbarakteriftik der Dkhterta begkitel (on Prof. Schtttx.

(a partir .lu I. III. éd. pu M-ih. Miiller), i8a4-i8a6, LeJplig, Weyfftod, I. p. 5ai (sonnet à G. Schl (a) Alcali et l.i rallie de Venuquc <Lins Unmceglichkeit (t. IV, p. 139 sq.), de dans Der Maurenrillcr (t. III, p. io5 sq.), Cadix, dans Elvira (t. NI. p. iq5 sq.), Madrid dans Gâte (t. VI, p. 327 sq.).

couleurs chaudes et aux actions ardentes, aux amours irrésistibles, aux délicieux jardins d'orangers, l'Espagne de Fischer, la vision du romantisme populaire, tout le poncif d'un idéalisme faux, mais caractéristique.

Louise Brachmann, âme naïve et trouble, ne comprit point la vie, aussi n'entendit-elle point l'ironie cervantesque. Dans Don Quichotte, elle aima presque uniquement ce qu'il y a de romantique. Du Don Quichotte, elle emprunte des noms : Zoraïde, Riccardo, Suleima, Sancho, Der Maurenritter (i) est en somme l'histoire du Captif; un chevalier chrétien, une jeune et riche mauresque, des rendez-vous, des jardins espagnols, l'arrière-plan des scènes algériennes de Cervantes dans le Captif, Y Amant libéral ou le Bagne d'Alger. La jeune Zoraide aime un cavalier, à qui elle donne des rendez-vous dans son jardin; Selim chante à ses fenêtres des romances passionnées, pleines de fleurs et de soleil :

Nach Granada, nach Granada Zog mich aus der weiten Ferne Schûchtem gluhendes Verlangen Nach dem lieblichsten der Sterne (2).

et Zoraïde répond en stances rougissantes. Elle voit le bel amoureux dans le jardin; mais il va partir; une lettre égarée révèle son nom* : Don Fernando de Luna; Zoraïde décide de le suivre, d'embrasser sa religion; mais son fiancé musulman, Abdul, tente d'arrêter sa fuite; cependant, il blesse le frère de Zoraïde, qui est dégagé par don Fernando. Ce frère meurt après avoir uni la jeune fille au chevalier. L'histoire commence donc comme le conte du Captif; comme la Zoraïda de Cervantes, la mauresque de

(1) T. III, p. io5 sq.

(2) Maurenritter, III, p. n5.

Louise Brachmann eut pour l'élever une esclave chrétienne, qui lui mit au cœur le pressentiment de la religion chrétienne. Cependant, Louise Brachmann ne pousse pas plus loin l'imitation. Son héroïne est, avant tout, une amoureuse, qui n'a que haine et répugnance pour le sérail, et veut être seule aimée. De plus, le dénouement du Maurenritter n'a rien de la rudesse du Cautivo : au lieu d'ourdir une abominable machination contre son père, Zoraïde se contente d'abord d'accepter un enlèvement, et, en fin de compte, ne se trouve coupable que de l'innocente faute de n'avoir pas révélé à son frère la religion de son bienaimé. Le romanesque de Louise Brachmann édulcore ainsi les motifs de Cervantes et les fait siens.

Aussi l'œuvre de Cervantes qu'elle préféra fut-elle la Galatée. La plus grande partie des imitations espagnoles de L. Brachmann est puisée dans le roman pastoral. Dans sa nouvelle Still und Tief (i), elle dépeint l'amitié passionna de deux jeunes gens, tels Timbrio et Silerio : ils ont des qualités également admirables, une égale générosité, te parfait courage et une belle âme; mais ils s«nt différemment partagés par la fortune; l'un est toujours heureux, l'autre toujours en butte aux persécutions de la vie. Fernandez, l'ami malheureux, s'en va donc, comme beauooup de héros cervantesques, faire campagne dans les FI;i n- <li> s. Celle qu'il aime, Baphaële, a, comme la Nisida de la Galatée, une sœur plus jeune, et comme la Leonisa de Y. \ niant libéral, un autre amoureux dont le nom est précisémenl celui de l'Amant libéral. Alonso, à son tour, voit I s'éprend d'elle éperdument; Alonso blesse mil) et s'enfuit. La jeune fille épouse Fcrnandez; mais

(i) Atuerlesenc Dichtangen, V, i65.

son père a juré de poursuivre Alonso. Un duel a lieu, comme dans la Galatée; mais chez Louise Brachmann, comme du reste dans Las dos Doncellas, la jeune sœur de Raphaële, Laura, se déguise en cavalier, et vient chercher la mort à la place d'Alonso. Car Alonso, ébloui par Raphaële, n'avait pas vu la jeune fille plus modeste qui l'aimait et se dévoue pour lui. La nouvelle finit bien : Alonso épouse Laura. C'est exactement, à part quelques arabesques nouvelles, l'intrigue de l'aventure que conte le Silerio de la Galatée (i).

Dans Die Heimkehr (2), c'est l'histoire de Theolinda qui est mise à contribution : la ressemblance des deux sœurs, la confusion d'un amoureux, l'espièglerie de l'une des sœurs, l'heureux dénouement des complications ainsi causées, tout cela est emprunté à la Galatée. Mais la scène se passe dans un monde très aristocratique.

Xavier (3) reprend aussi le thème de Illustre Fregona, mais élève la condition sociale de tous les personnages.

Ce que Louise Brachmann aime en Cervantes, c'esl le romanesque des aventures, la peinture de l'amour, les conclusions morales, les tableaux d'une Espagne pittoresque et romantique; mais elle féminise les sentiments, idéalise les réalités volontiers grossières du poète espagnol, et coule les motifs de son imitation dans les formes de son propre tempérament poétique.

Toutes ces imitations affectent une indépendance plus ou moins marquée, qui donne la mesure du talent même de leurs auteurs. On n'avait pourtant pas négligé les imitations conscientes, directes, exactes et systématiques. Cer

(1) Galatea, éd. Rivadeneyra, p. 26 (fin du livre II).

(2) Auserl. Dicht., t. VI, p. io3 sq.

(3) Ibid., t. III, p. 1 sq.

vantes inspire, pendant les années romantiques, nombre de pièces, romans ou autres œuvres, qui se réclament franchement de lui.

P. A. Wolff termina, en 1810, une pièce tirée de la Gîtanilla; ce premier essai, mi-prose, mi-vers, dont les lieds avaient été mis en musique par M. Eberwein n'eut point de succès. Iffland refusa de le jouer à Berlin (181 1); la représentation de Leipzig ne fut point triomphale. Le 8 juillet 1812, avait lieu la troisième soirée (1). Puis Wolff aima mieux reprendre sa Preciosa (2). Il lui fit subir un complet remaniement, et la fit mettre en musique par K. M. von Weber (3). Le sujet est resté celui de la vieille nouvelle espagnole. Wolff a utilisé tous les motifs romantiques; il simplifia, harmonisa, corrigea le dénouement. La critique accueillit cette œuvre sans bienveillance et lui reprocha ses étalages de décor, de danses et de luxe; mais le public fut moins difficile, et un esprit avisé comme Tieck De craignit point, malgré les avertissements de ses amis, de donner sa complète approbation (4). D'autres imitations suivirent : Die \ l>cnleuer der Ritter (sic) Don Quixote de la Mancha (20 mai 181 1), par F. L. Seidel (5) ; Die Stimme der

(1) Zeiturtg fiir die élégante Welt 181a. N* lia, p. Il56. (î) La môme revue donna en iSia diverses scènes de cette pièce. V l'ii, y. 1 1 15, acte II.

(3) La pièce ne fut jouée que le iti mars 1821, à l'opéra de Berlin. Ed. à Berlin en i8a3. De 1821 à 1871, elle eut yi représentation*; elle a été traduite cl.m- la plupart de* langue* européenne*. Vbfr «ur la Preciosn de Wolff et WiImt l'étude qui te trouve dan le- Sludien :ur vergl. Litgesch., lM>li ,i sq., par Wolfffang von Wurzhacli.

■ram. Bla>tter, t. H, p. 6 sq.

Berlin, s' bmldt, in 8*.

BïBTBA.ND 33

506 CEliVANTES ET LE ROMANTISME ALLEMAND

Natur, quatre actes, 1812 (1); Don Quixoté der Deutsche oder Junker Heinz von Knauster, Rittergeschichte des XVIII. Jh. Berlin, i8ii-i5; Don Quixote und Sancho Panza oder die Hochzeit des Gamacho, de A. Klingemann (2); Die Geschichte der schœnen Theolinda de J. V. Adrian (3).

Julius von Voss écrit à son tour un Don Quichotte allemand (4). Voici l'analyse de ce roman : Valentin Edelsheim grandit parmi les livres dans l'illusion et l'amour de la justice et de la vérité; les déceptions de son enfance ne découragent pas sa foi; étudiant, il vit à l'écart des mœurs universitaires, et déjà le voilà mis à l'index par ses camarades. Il devient homme de loi et se propose d'être 1' « avocat de l'innocence et le juge du crime » (5) ; après quelques premiers succès, il se fiance avec la fille de son supérieur, Stéphanie; mais il dresse un acte d'accusation contre un comte influent, du reste coupable, mais qui le fait destituer; il est repoussé par Stéphanie, et se retire dans ses terres. Jusqu'ici, la ressemblance avec le Don Quichotte est peu accusée; la biographie est le fil qui réunit différentes satires contre les institutions. Le héros n'a point encore de manie véritable. Mais il commence maintenant sa carrière donquichottesque.

Il publie des ouvrages où il célèbre l'œchtdeutsch, l'aechtdeutscher Jùngling (6), l'acchtdeutsche Jungfrau,

(1) M. Farinelli, dans une note manuscrite qu'il a bien voulu me communiquer, admet que cette pièce, jouée à Berlin en 1812, s'inspire de la nouvelle : la Fuerza de la Sangre.

(2) Autre édition à Vienne, chez L. Grand, 1821.

(3) Dans Batidellos Novellen, Fef. a. M. 1818-19. Appendice au t. III, pp. 263. 320, d'après la Galalée. Edité à part à Francfort, chez Sauerlœnder, 1819.

(4) Julius von Voss, Der deutsche Donquixotl. Berlin bei J. W. Schmidts, Wittwe, 1819, 37/) p.

(5) lb., p. 57.

(6) lb., p. i4l.

SECOND ROMANTISME. ÉVOLUTION LITTERAIRE f 1806- 1820) 507

l'aechtdeutscher Fûrst; mais il déconseille la guerre contre la France et est emprisonné comme jacobin. Quand les Français envahissent l'Allemagne, Edelsheim tente de réveiller le patriotisme allemand et est obligé de s'enfuir devant la menace française et est dépouillé de ses biens.

Il se réfugie en Angleterre où tout lui paraît admirable, s'éprend d'une jeune Fille, qui fait métier de vendre ses charmes, tombe entre les mains de Frères Moraves qui l'envoient comme missionnaire en Amérique; il échoue dans une île, où habite un vieux pécheur avec sa femme aveugle. Valentin demeure auprès d'eux pendant neuf ans; dans l'île débarque une jeune fille, Euphrosyne, qu'il aime et suit en Allemagne. Les Français sont chasfi a Valentin croit pouvoir réaliser son rêve du « pur allemand ». Mais autour de lui, il ne rencontre que modes et choses françaises: ei son costume vieil allemand est bafoué par tous; Euphrosyne, elle-même, refuse de suivre ses conseils dans sa tenue, et se fâche. On rentre au village natal où Valentin reprend possession de ses biens. Déjà il est pour un fou: 1<' spectacle de son pays, envahi par les idées et les coutumes françaises, le désole. Il décide donc de faire une expédition à travers l'Allemagne pour restaurer la véritable tradition allemande (die echte Deutachheit) ''il Il se nomme der lutter der \Vahrheil und Vernunft (a), choisit un palefrenier, Steffen, imbécile et incapable. Les réminisa ucea du Don Quichotte deviennent de plu- en plus précises. Valentin Edelsheim récapitule lea différentes phases du caractère allemand, et découvre que l'idéal le plus parfait «le l'Allemand a vécu au x\m" siècle.

ieutsche Donquix* (a) llid., p. aS3.

Malgré cette découverte, il part en guerre sans savoir pourquoi. Il a peu d'aventures, il rencontre les cavaliers de la Landwehr, et les sermonne; son cheval s'emballe derrière la charge militaire, et s'effondre dans le fossé avec Valentin, l'âne et Steffen. Valentin n'en cherche pas moins à démontrer aux soldats, puis au prince, leur manque de sens national; il est arrêté, banni, honni. Il écrit contre la noblesse, sur les devoirs d'un écrivain; les gymnastes le font monter sur un mât, d'où il tombe au grand dam.de ses membres. Accueilli aimablement dans un château, il assiste à une dispute entre un père, son fils, sa fille et le fiancé de celle-ci, et voulant mettre tout le monde d'accord, a le nez coupé, reconnaît qu'il n'a pas de chance avec sa raison et sa vérité et rentre humblement dans son village, juste à temps pour assister aux épousailles de sa Dulcinée avec son comptable. Le roman finit sur cette déception.

La parenté avec le Don Quichotte, annoncée par le titre, est confirmée par des allusions évidentes. Valentin, « der teutonische Hidalgo », « reçut plus tard le nom de l'hidalgo d'Espagne, presque comme s'il avait été adopté par la très ancienne famille de la Mancha » (i). Mais le caractère des personnages n'a aucune vie, ni aucune noblesse, et n'a aucune portée générale. La satire n'a qu'un intérêt documentaire.

On continue à évoquer l'héroïque aventurier. Le prince de Hesse, ayant bâti, près de Wilhelmshœhe, un burg sur le modèle des châteaux forts du moyen-âge, fit en même temps peindre toute la parodie du moyen-âge dans une

(i) Ibld., p. a5o.

série de tableaux d'après le Don Quichotte i). Il y avait dans ce contraste toute l'ironie romantique. Mais déjà d'autres esprits s'appliquaient, suivant la tradition du xvme siècle, à exploiter les éléments pittoresques de la vie ou de l'œuvre de Cervantes. Dans la Zeitung fur di<e élégante Welt de i8i5, on publie, avec un commentaire explicatif des proverbes espagnols et des expressions proverbiales, la plupart empruntées au Don Quichotte (2).

Dans la même revue, se trouve une allusion au vol de l'âne de Sancho par Gines (3), une comparaison avec Don Quichotte 4). Ces allusions fugitives se trouvent désormais fréquemment sous la plume des écrivains allemands et ne prouvent guère que la popularité des types cervantesques.

Cependant, quelques ouvrages, parus en 1819, et dédiés, non à l'œuvre, mais à l'homme, vinrent confirmer la réputation du poète espagnol. Kuffner donna au théâtre An der Wien une pièce en cinq actes, Cervantes in Algier, qui fut vivement applaudie ci). Schreyvogel déclarait, il <-l vrai, que la << pièce est, au point de vue du plan, des caractères ef de la technique dramatique, extrêmement faible »; «- seul le style, ajoutait Schreyvogel, a, çà et là, quelques bons endroits » (6).

(1) D'après A. Klinjremann, Kunst und \atur. Bltvtter aus meinem Reise-

tagebuch Braunschweig, 1819. L A. Klinpemann visite le château en 1816. Le

aborg :.\..it .'■(.'■ COMlniH en 17.13-9»". .par Wilhelm I. : mais les tableaux

lirai >"iro postérieurs.

(a) i8i5. \ 180, p. i'i'i" (12 sept.); n* iSr, p. 1^7; 1/1 sept.) et n* 196,

■■- ("> oct. r (3) i8ij. H* 500, p. 1098 (10 oct.).

18 ». N i.'.î, p. iai3 (4 août), l ... première rraréaraUUoa eut lieu le ^3 janvier 1819. '. Schrtyvogeti Ttgebêeher, t8to>i8a3, hrg. von k. Qmy, II, 3ig (Berlin 1903).

G. Dœring fait paraître, en 1819, un Cervantes, drame en trois actes (1). C'est une action romanesque, qui met en scène le poète espagnol lui-même : Cervantes a enlevé Julia, la fille de son bienfaiteur, Don Diego, qui les maudit; don Alphons, le fils de ce dernier, s'éprend de Julia, dont il ignore la naissance; Cervantes, à bout de ressources, va reprendre du service avec son ami Juan Salvator, lorsque l'arrivée de son jeune fils, Almada, et les supplications de Julia attendrissent le cœur de Don Diego; comme il va pardonner, Don Alphons, qui tentait à son tour l'enlèvement de Julia, est blessé par Cervantes, qui est jugé par le conseil de guerre est condamné à mort Don Diego contresignera-t-il ? Cervantes va être exécuté lorsque Alphons apparaît, pardonne, obtient le pardon de son père et réconcilie tout le monde. Quelques motifs de Persiles (2) sont le seul emprunt à l'œuvre du poète. La pièce est en trochées, conformément à la mode nouvelle.

Les années de la domination française et des guerres de l'indépendance furent en somme peu favorables à Cervantes. Le grand poète de l'ironie était, au suprême degré, inactuel. Il dut à ses œuvres secondaires, à la Numance, au Persiles, quelques enthousiasmes précieux, un regain de curiosité; mais le Don Quichotte perdit de son influence; il cessa d'être l'œuvre inspirée, héroïque et mystérieuse. Il cessa d'être une leçon de sagesse et de santé morale. Les folies et le romanesque, l'amour du merveilleux et la nos-

(1) Francf. a. M. Hermann. 1819, dédié au prince Charles-Louis-Auguste de Bavière. Der Freimùtige, i8a4, n" 3i (12 février) déclare que la pièce eut beaucoup de succès à Weimar. Cf. Z. fiir die el. Wclt, août 1819, n" i52, p. i2i3 sq. qui rend iius>i, non sans bienveillance, compte du drame.

(■■>) Cervantes cl Julia se font, comme Persiles el Sigismonde, passer pour frère et sœur. Don Alphonse, comme le duc de Nemours, veut faire peindre Maria (Julia) sur une simple description.

talgie du mystère qui avaient reculé devant les progrès de la raison philosophique et de l'art classique, redeviennent à la mode. Jung-Stilling se fait de nouveaux adeptes. Les jeunes gens se jettent dans les luttes des partis; de tous côtés ce sont des élans d'enthousiasme. L'Allemagne, qui s'était recueillie un instant, est prête à d'autres aventures. Ainsi se prépare une ère nouvelle, où Don Quichotte apparaîtra moins comme une satire contre l'esprit du passé ou le triomphe de l'idéalisme individuel, que comme l'hymne du renoncement, de la foi désabusée et sereine, de la beauté de certaines défaites. Ce fut là précisément le Don Quichotte du vieux Goethe, de Tieck et de Heine.

Jugements

[/Allemagne de 1820 ne pouvait avoir pour l'Espagne les mêmes sentiments que l'Allemagne de 18 10. La fierté germanique, qui s'était un moment inclinée devant la révolte espagnole, se redresse toute entière au spectacle de Bea propres exploits 1 1). Outre que l'attention allemande se portera désormais volontiers vers l'organisation intérieure de la patrie reconstituée, les événements politiques de l'Espagne n'encourageaient pas les sympathies. On condamne l'Espagne tévolutionnaire et stigmatise ses compromissions (2); Goethe applaudit au succès des royalistes fran- CElsner -indigne de l'orgueil et de la corruption espagnole S . Quelques esprits s'intéressent aux héros nouveaux. Chamisso chante : « Don Raphaels letztes Ge-

(1) La Moite Fooqoé, tout en tendrai justice à l'homme du Midi, concluait I l.i inpéciotité «lu septentrional (Der Mensch des Siïdens und der Mensch </<•< Norden», Berlin 1829).

Htigel, Spanien und die Révolution, Leipzig, 182 1.

(3) Biedermanns Gesprœche, V, p. 29.

(4) Rahel, Galerie von Bildnissen aus R\ s Vmgang und Briefuechsel, I.eipz. |8M, II, i3i.

bet (1827). W. Miiller célèbre aussi la mort de Riego. Mais l'Espagne actuelle ne semble, dans son ensemble, pas digne d'admiration (1).

Aussi la pensée des poètes se reporte-t-elle vers les temps passés de l'Espagne, vers le monde héroïque. Depping (2), Diez (3), Duttenhofer (4) éditent leurs recueils de légendes et de poèmes mauresques ou espagnols. Les revues publient des récits de la guerre de l'indépendance où l'Espagne apparaît sous des couleurs à la fois historiques et merveilleuses (5) .

Hoffmann rappelle, dans sa nouvelle : Der Zusammenhang der Dinge, parue en 182 1, l'épopée de la Romana et conte les aventures d'un Allemand au service de la révolte espagnole : « Nous avons vu un temps qui passa sur la terre avec des grondements d'ouragan furieux... Tout ce qu'un courage de lion, une bravoure invincible, la haine, la vengeance, la rage et le désespoir peuvent accomplir dans une lutte sanglante, fut accompli pendant la guerre de l'indépendance espagnole » (6).

La littérature à la mode exploite abondamment cette veine. Le roman conte des scènes du soulèvement espagnol : Neue Krlegsscenen aus Spanien in den Begebenheiten,eines Husarenoffiziers, zur Wiirdigung des spanischen Volksgeistes (182^, de Bianeaglio; Castro Lamego, der

(1) Sur les critiques allemandes de l'époque, voir A. Farinelli, Revue Itisp., 1898, p. 208 sq.

(2) Chez Brockhaus, Leipz., 1817.

(3) Altspanische Romanzen, Francfort a. M. 1818. 1' partie 1821. (Il) Der Cid, ein Ronianzertkraiiz, Stuttgart i833.

(5) Zeiiung fur die élégante Welt, i8i5, n" 33, 34, 35, 36 (16 fév. et suiv.), puis n° 102 (26 mars), d'après les Mémoires sur le guerre d'Espagne de Rocca. Noir encore les n°" 2->5-23o, 1820 (17 ,nov. et suiv.).

(ti) Hoffmann» Werke, IX, p, i4a (dans Die Serai>iunsbruder).

edle Rœuberchef und furchtbare Guerillasfùhrer 1726, d'Egloffstein); Carlos de Mansaro, Chef eines spanischen Insurgentencorps wœhrend des franzœsischen Kriegs in Spanien de A. Leibrock, i83o). On célèbre l'héroïsme de Saragosse : Die Heldin von Saragossa 1S2.4, de W. Gersdoilï ; DU Eroberung von Saragossa, oder Inès und Etienne, ein historisches Gemœlde ans den Zeiten des spanischen Erbfolge-Krieges (1828). Ce sont des tragédies de l'Inquisition ou de la reconquista, toute une littérature de faux pittoresque et de faux tragique, dont se repaît l'imagination troublée de 1820. Dans les fêtes mêmes on se rappelle encore l'Espagne et les costumes des bals iliaques sont volontiers ceux de la vieille Espagne et des temps chevaleresques (1).

C'est donc l'Espagne d'autrefois qui parle au cœur de l'Allemand, l'Espagne qui semble symboliser la contrerévolution; et c'est pourquoi Metternich n'ouvre guère les Wiener Jahrbùcher, qu'il a fondés, qu'aux littératures de l'Espagne el de l'Orient.

On se passionne plus que jamais pour l'étude de la langue espagnole elle-même. Les combattants d'Espagne ont certainement contribué à en répandre le goût dans toutes les classes.

C. F. Franceson fit paraître, en iS:>:>, une Grammatik <ler spanischen Sprache ■>■. Franceson constatait dai

(1) Cf. II.mii.-, éd. EM.r. Nil. |. 586, Hriefe ans Berlin (1822). E. T. A. Hoffmann nom parle muj dana ses Geheimnisse (S<rmtl. Werke, éd. I

Mil. p. 92) de la « Spaniache GeaeUachafl >. qui m réuniaeail tout lea quinae joara au rkcgarten .t D'avail - d'autre risée «nie de dîner à la bonne •

(2) Nach einem neun System bearbeitet, tarifai, In da a Bnchhan-

'"""- " ■▼a* déjà donné 1 Grammaire françaiee à lu-...

àHemaada, -t donna également en 1893 une r.rammatik <Ur itaaeaiacJten

Sprtetu. DaU I., Prètace, p. >, il remrr.-i.' - 11 .:a.,„t ami, le l.il.liothé-

préface que les langues italienne, espagnole et française sont « les langues analytiques, filles de la mère latine, qui est synthétique », et qu'elles réclament une méthode différente. Il utilisa le dictionnaire de l'Académie et les ouvrages grammaticaux, et employa systématiquement l'orthographe réformée.

Le deuxième appendice de cette grammaire contient un certain nombre de textes espagnols ('i) : El casamiento por venganza,YHisloria de Cipion, du Père Isla, et le Colloque de Scipion et de Berganza (2) tout entier. Ainsi Cervantes reste toujours, par quelque partie de son œuvre, associé aux études hispaniques (3).

T. Seckendorff publie, en 1823-1827, un Diccionario de las lenguas espanola y alemana. Emmert publie, en 1826, à Tùbingen : Las Don Quixotadas mas estranas. Oder die abentheuerlichsten Ritterthaten des Don Quixote, sorte d'anthologie cervantesque, agrémentée d'un lexique et d'une grammaire espagnole.

L'Université de Berlin crée, dès l'hiver de 1818-1819, une chaire de lecteur italien et d'espagnol, qui est confiée à Franccson. Si celle-ci ne fut pas transformée en chaire de littérature étrangère, ce fut par suite de la résistance de Hardcnberg et de Koreff, et, semble-t-il, pour des raisons d'économie. Breslau s'occupa de trouver un professeur de

caire Chevalier de Liano, pour ses conseils et des noies précieuses ». Voir ce que C. Pitollet (.4 propôsito de unas carias inéditas de J. G. Keil à N. H. Julius, 1909, Madrid) dit, pp. 10-11, des autres ouvrages de Franceson.

(1) Zum Ueberselzen ins Deutsche mit sleter Beziehuug auf die dcutsche Grammatik, ib., p. 282.

(2) Ibid., p. 3Co à 4n.

(3) Signalons encore des grammaires de J. B. Fromm (1826), C. Liidger (1828), C. F. Possart (i836), A. Fuchs (i83:), etc.

littératures étrangères qui possédât l'espagnol. Ce fut une consécration officielle de la popularité de l'espagnol.

Calderôn surtout profite de cette sympathie (i) J. G. Keil publie de ses œuvres une édition qui promet d'être abondante (1821-1822). On traduit la biographie de Villaroel 2). On traduit un nombre considérable de ses pièces. Gries se détourne de la littérature italienne et se met, dès 181-i, à traduire des comédies de Calderôn, qui paraissent de 18 10 à 1829. E. F. G. Otto von der Malsburg essaie son jeune talent sur quelques autres œuvres dramatiques du même poète ^1819-25). G. N. Bsermann et K. Richard donnent une autre traduction de ses chefsd'œuvre les plus réputés (1824-27). D'autres essais paraissent dans la collection de J. C. Seidl (1826-28); ce sont plutôt des adaptations que publia Wilhelmine Schmidt (i825-3o). Toutes ces tentatives sont des preuves suffisantes d'un enthousiasme passionné pour cette poésie de Calderôn, dont on venait de découvrir les richesses. On joue ses meilleures œuvres sur les grandes scènes. L'exemple de Weimar et de Bamberg porte ses fruits. Berlin Kœnigsberg, Breslau, Dresde, Leipzig, Vienne, Hannovre, Aixla-Chapelle, Wurzburg, les grands théâtres comme les moindres se disputent le répertoire caldéronien.

Cependant, les désillusions arrivent. Gœthe, Tieck t ri amis font des restrictions. On découvre d'autres monuments du génie espagnol; le réalisme de la nouvelle génération se plaît à reconnaître une Espagne moins romantique et plus vivante. Quelques pièces de Lope sont tradui-

(1) Sur le culte caldéronien en Allemagne, voir A. Farinelli. Grillparzrr und Lope de Vega, Berl. 189$, p. 8 sq. et Calderons ausgevxzhUe Werke, de \V. \. D W iir/h.it h , I. I. p. ji ', ><j.

(a) Zeit. fur die cl. Welt, iSao, i63, p. iao^ sq., aa août.

tes, quoique pauvrement, par Soden (1820); puis, quelques autres, suivant les méthodes plus modernes, par 0. von der Malsburg (1824). Les autres poètes dramatiques de l'Espagne se font à leur tour connaître, surtout dans des adaptations. On s'aperçoit de l'existence d'un Tirso de Molina. Schreyvogel, aidé de Millier, imite Morcto (1818). Les jeunes gens s'éprennent des auteurs à la mode, parmi lesquels Calderon et Cervantes, et leur adressent des hommages en vers. Mais cette admiration est souvent prétentieuse et peu personnelle, redondante et trop fleurie. A. Lewald compare le poète du Don Quichotte aux fleurs qui tournent leur corolle tantôt vers le soleil, tantôt vers les abîmes :

So hat auch Er umfassend Tief und Hœhen, Uns ins romantische Gewand gfkleidet Das regste Bild, so rcich, doch nie errcicht. Wir sehn um uns sich die Gestalten drehen, Rings Zauberkraft, an der der Sinn sich weidet, Bald Iachen wir, bald sind wir tief erweicht (i).

Platen se procure toute une collection d'ouvrages espagnols, dont il est très fier : c'est ainsi qu'il a une ancienne édition originale de la Galatée (2), qu'il achète les Nouvelles et le Viaje (3), les Trabajos (4). En 18 18, il avait lu tout au moins la Galatée, la Numance, lisait la Senora Comelia dans Buchholz (5). En 182 1, il relut le Don Quichotte, à

(1) Ein Menschenleben, Lpz i844 , t. III, p. 123 (Ecrit dans ma jeunesse, dit l'auteur, né en 1792).

(2) Tagebiicher des Grafen August von Platen, Hrg. G, von Laubmann und L. von Scheffler, Cotta, 1900, II, p. 63 (8 juin 1818).

(3) Ib., II, a53 (17 avril 1819).

(/1) 76., II, p. 585 (6 juin i8a3).

(5) lb., II, p. i33.

raison d'un ou plusieurs chapitres par jour (i).

Il disait de la Senora Cornclia : « Elle est contée avec la grâce qui est propre à Cervantes et dans sa manière, qui esl généralement naïve » (»). Il trouve le Persiles plus riche encore par l'invention que le Don Quichotte (3).

C'est surtout la Piumance qu'il admira vivement; il la connaissait déjà en mai 1818 (4). « C'est, dit-il encore (5), une pièce pleine de force, de vérité et d'héroïque vertu, le tout enveloppé d'une brillante poésie et d'une langue divine. » Contrairement à l'avis de Sismondi, il croyait que le sujet ne comportait pas moins de terreur. « Il n'y a rien qui inspire la répugnance ou le dégoût. Quoique l'ensemble paraisse décousu, l'action est conduite avec une véritable inspiration. » Il aimait mieux les octaves et les redondilles que les tercets. Il a fallu, ajoutait-il, tout le génie de Cervantes pour que le rôle des personnages allégoriques ne soit point froid et inutile. « Mais, grâce à la façon dont il les présente, ils excitent, semble-t-il, l'intérêt. Pour moi, j'ai lu ces scènes avec le plus grand plaisir » (6). En i8a3, il emportait la Numance en voyage. Pourtant, en 1820, il déclarait les pièces de Cervantes injouables 7

(1) /6., II, 46a (1- juin 1821).

(•?) Ib., II, p. i33, |5 nov. 1818.

(3) lb., II, p. 490 (7 sept., 1821). Il écrit le k oct. 1821 à Fugger (Cité par Farinelli, R. llisp. 1898, p. 245) : « Dans l'idée de l'ensemble, le livre (Penilea) a une ressemblance frappante avec les Wnnderjahre, avec cette différence que dans ce roman les deux renonçants errent de côté et d'autre... et s- .rit enfin réunit h Rome. »

Ci) Tagebûcher, II, p. £S (7 mai).

(5) Ibid., p. 7'i (>: juin 1818).

(6) lb., II, p. 74 (27 juin 1818).

(7). Ge*. Werke, iS',3. Ed. Cûtu, |». 7',. Cf. A. Farinelli, R. Hisp. 1898, p. 237, qui cite un u\i- analogue exprimé dans une lettre à Fugger du la ftVfil

Les aînés, les écrivains qui avaient jadis, aux environs de 1800, été séduits par l'art de Cervantes et les conceptions romantiques relatives à son œuvre, précisent, après 1820, et modifient leurs points de vue, mettent leurs idées au point de leur nouvelle philosophie personnelle. Rahel, Goethe, Frédéric Schlegel, Schleiermacher, Chamisso, G. Schlegel, Tieck surtout réforment ou confirment le jugement romantique, et leur critique rend à Cervantes un peu de son actualité et de son influence.

Rahel s'écriait, en 1822, avec sa belle spontanéité (1) : « J'ai relu les Années d'apprentissage de Wllhelm Meister. Comment est-il possible de concevoir, d'inventer et de représenter un second Don Quichotte ? Embrassezvous, Cervantes et Gœthe !»(2).

C'est dans un de ses Entretiens avec Millier (1819) que Gœthe fit des réserves sur le Don Quichotte. Gœthe n'aimait pas la seconde moitié : Cervantes, disait-il (3), ne l'a écrite que pour faire pièce à son rival : « Il avait eu le tact de finir avec la deuxième partie, car les vrais motifs sont dès lors épuisés. Tant que le héros se fait des illusions, il est romantique; aussitôt qu'il est simplement bafoué et mystifié, le véritable intérêt tombe. » Quel est cet esprit pro-

1820. Les œuvres poétiques de Platon contiennent des gloses, mais rien n'indique que ce ne sont pas des imitations des essais romantiques.

(1) Ein Buch des Andenkens, Berlin, 29 janvier 1822, III, p. 5g.

(2) Cette même année 1822, il paraît dans la Muse de Fr. Kind un article de W. A. Lindau sur le drame espagnol, qui s'occupe en passant de Cervantes, février, t. I, 2, p. 5o (Cf. Houben, Bibl. Repertorium, I, pp. 3oo-3.

(3) Gœthes Unterhaltungen mit dem Kanzler Fr. von Millier, von C A. IL Burkhardt, Stuttg. 1870, p. 25 sq. (1" fév. 1819). Gœthe ne connaît que la division moderne en 4 tomes. Le Don Quichotte parut, on le sait, en 2 livres, dont le premier contient U « parties » et le deuxième n'offre aucune division de ce genre.

fond que Cervantes a violé lui-même ? Goethe nous l'explique dans Kunst und Altertum (1823) (i). La littérature espagnole, dit-:l en substance, a eu le génie de confronter l'idée avec la réalité, en incarnant cette idée pure et en la heurtant avec les réalités grossières de la vie. L'Idée, qui entre directement dans le monde des phénomènes, dans la vie, dans la réalité, ne peut, si elle n'a pas de résultats graves ou tragiques « qu'être considérée comme chimère (Phantasterei) », et, ainsi égarée, n'ayant plus sa haute pureté, elle se perd. L'individu lui-même, en qui elle se manifeste, lutte en vain pour lui conserver cette pureté et périt dans ce conflit. « Cette idée n'a plus, du moment qu'elle apparaît comme fantastique, aucune valeur : c'est pourquoi le fantastique, qui périt au contact de la réalité, n'excite aucune commisération, mais devient ridicule, parce qu'il provoque des situations comiques qui se prêtent parfaitement aux plaisanteries des malveillants. L'ceurre fa mieux réussie dans ce genre est le Don Quichotte de Cervantes. S'il y ;i là quelque chose qui pourrait, d'un point de vue supérieur, être désapprouvé, que l'auteur espagnol en réponde lui-même. »

Fr. Sehlegel, en publiant ses SœmmtUche Werke, retouche Bon Gesprœeh der Poésie (t. V, i8a3) pour faire place à Calderon. Calderon y apparaît comme le « Shakespeare espagnol, un véritable artiste et un grand poète ». Cervani Shakespeare ne sont plus que des Urkûnstler » (2). Désormais, Sehlegel ne reviendra plus sur la littérature espagnole.

(i) Ktitist und AUertom (8»3, |. B.I., II, Reft, p. 171-*'.. (2) La ■ ■•rr.'. ii..n 1 été relerée pu O. WaLnl, Dcattcftf Romantik, 1912, p. 83.

Schleiermacher définit, dans ses conférences de 1826 (publiées en 18-42), la nouvelle et le roman. Pour lui, comme jadis pour Fr. Schlegel, la nouvelle est une « anecdote, un événement historique détaché de la vie ordinaire, insignifiant en soi, mais qui a sa tendance (das aber seine Spitze hat) et se prête à être représenté » (1). La nouvelle incline vers l'action dramatique, c'est d'elle que sont nés, d'une part, le roman, de l'autre, le drame. En quoi diffère-t-elle du roman ? « La nouvelle, continue Schleiermacher, la peinture des personnages, est toujours subordonnée à celle de l'action; dans le roman, au contraire, c'est la peinture des caractères qui est l'essentiel, et les événements ne sont là que pour permettre aux caractères de se développer... C'est pourquoi le Don Quichotte serait plutôt une nouvelle qu'un roman. Il est vrai que les deux personnages principaux se détachent puissamment, mais à part cela, ce sont les événements extérieurs qui prédominent, et l'ouvrage présenterait un tout autre caractère si on en extrayait les différentes nouvelles; car, dans l'ensemble, c'est une guirlande (ein Kranz) de nouvelles, où les histoires qui sont contées acquièrent plus de valeur de ce fait qu'elles sont situées dans différentes classes du peuple » (2). Schleiermacher reprend donc, vingt-cinq années plus tard, les définitions de ses anciens amis romantiques. Par certains points, il rejoint la critique nouvelle de Tieck.

Chamisso écrivit, en i82Ô,isous le titre : Don Quixote (3),

. (1) Fr. Sciileiermachers sœmmtl. Werke, t. VIL Vorlesungen iiber die /Esthetik. Aus Schleiermacher' s handschriftlichem Nachlasse und ans nachgeschriebenen Heften, hrg. von Cari Lommatsch, Berlin, Reimar i84a, p. 697.

(2) Ibid., p. 699.

(3) Chamisso's Werke, hrg. von IL Kurz, Leipzig, Wien s. a. I, p. 46.

l'histoire des moulins. Le poème est en strophes de douze vers, de rythme trochaïque. Son héros reconnaît déjà par lui-même que ces moulins ont bien l'air de moulins gigantesques et difformes; l'idéaliste n'a pas les yeux fermés à la réalité; mais la lâcheté vulgaire ne peut donner que des conseils vulgaires :

Seien, feiger Knappe, Deinem stumpfen Sinn Dièse Ungeheuer Mùhlen immerhin; Huile sieh mit Trugschein Zaviberhaft der Grau*, Findet doch der Ritter Sich die Riesen an?.

La suite, comme dans Don Quichotte, avec l'invocation finale à Dulcinée.

Quelle est la leçon de l'aventure ? Etaient-ce moulins ou géants ? Des géants, comme dit le maître ? De simples moulins, comme le croit le valet ? Il faut, dit le poète, donner raison au chevalier :

Mit den Herrn et halten, Rleibt d.is BjQgStt Doch; Wt& \ • >n lotchexi EHngen

\Vi--c-n Kneohte doefa !

Conclusion hautaine de l'idéalisme impénitent ! La poésie, la beauté, l'aventure sont inaccessibles aux âmes vulgaires. Nous devons partager les folies quand ce sont de belles folies, et sans souei dr leurs conséquen

^prèa ses conférences de Vienne, Guillaume Schlegel ne garde pour !»■ l>>>it Quichotte et l'Espagne qu'un intérêt intermittent, et l'on ne trouve, dès loi-, dans Bes écrits que quelques allusions. « Je trois à la réalité du livre

de Flegetanis comme je crois à l'histoire de Don Quichotte rédigée avant Cervantes en langue arabe » (i). Et, ailleurs : Cervantes avait lu assidûment les romans de chevalerie, comme le prouve sa parodie continuelle et détaillée; il ne faut pas s'imaginer non plus que sa satire ingénieuse a extirpé en Espagne tout à coup la passion de cette lecture (2). Mais Schlegel s'éloigne de plus en plus de ses passions de jeunesse. Il renie Calderôn, en même temps qu'il renie les rêves catholiques de son frère et de ses anciens amis romantiques; il se sent désormais distant des écrivains espagnols de tout le passé de protestantisme qu'il sent de nouveau revivre en lui (3). Il fait plus que renier, il oublie. Aussi Bœhl von Faber, qui cherchait auprès de lui un appui dans sa lutte contre les adversaires espagnols de Calderôn, n'obtient pas de réponse. « A. G. Schlegel, écrivait-il en 1820, est sans doute tellement enseveli dans son sanscrit que la littérature espagnole a perdu pour lui tout intérêt » (4). Gries aussi se plaint vivement(5). Schlegel avoue du reste, lui-même, qu'il s'est, depuis longtemps, détourné de Calderôn et de ses traducteurs (6).

Mais l'œuvre de traduction et de critique, qu'il avait

(1) Œuvres de Mr A. G. de Schlegel écrites en français, et publiées par Ed. Bœcking, Lpz. i846, 3 vol. T. II, p. 3o6.

(2) Ibid., t. II, p. 253 : De l'origine des romans de chevalerie. Cf. encore sa Rec. des Heidelberger Jahrbiicher (dans les S. Werke, XII, p. 235).

(3) Berichtigung einiger Missdcutungen, 1828. S. Werke, t. VIII, p. 2a4 ^1-

(4) Cité par C Pitollet, La querelle caldéronienne, p. i36 (19 février, à .lulius).

(5) Lettre à Tieck, du 29 mai 1829.

(6) Briefwechsel zv>ischen W. von Humboldt und A. W. Schlegel. Hrgg. von Leitzmann, Halle 1908, p. 175. (Lettre du 20-26 juin 182/i). Seul le philologue n'était pas mort : il conseillait le 23-3o juillet 182 1 au même Humboldt, de rechercher les mots d'origine basque que renferme la langue espagnole,

érigée en l'honneur de la poésie espagnole, subsista parmi les ruines de son beau talent. Sa parole féconde avait répandu le culte de Calderôn et de Cervantes parmi les générations nouvelles <i); à d'autres de poursuivre son effort et d'en tirer de nouvelles conséquences.

Tieck,

Ses jugements, ses imitations

Le poète romantique qui avait, par sa traduction, le mieux mérité de Cervantes, fut aussi celui qui lui resta le plus constamment fidèle, qui subit, le plus profondément et le plus longtemps, l'influence diverse et multiple de l'écrivain espagnol.

Pendant bien des années, L. Tieck avait semblé se désin- >er du Don Quichotte et de son auteur. Sa vie inquiète el voyageuse, sa maladie, des soucia de famille, les grands bouleversements nationaux le détournèrent de toute étude scientifique. Il eut. du reste, fort à faire pour se délivrer de ['emprise des mystiques, Bœhme, Tauler et Calderôn. Les leçons et L'exemple de Solger contribuèrent puissamment à cette guérison; il est probable que l'influence de Cervantes n'\ fut pas étrangère a . Son commerce avec le poète

m Matthison lit en iv - la Vamono dans l'original qui le ravit, el demande à Pouqué mie traduction de la pièce (Briefe an Fouqué, op. cit., p. i64, 1 mars). Dana la revue de h Hotte Pouqué, I» Bcriinische Blœtter fur deutsche Frauen. Frani Horn l'occupe de Gerrantei dana un Fragment in Fra>j-

rlin, t. Ml, (, p. 170 (1829) Cf. Bouben, Bibl. Reptrl., \. \

(?) * riflen, I, j>. 535. Lettre de Tieck,

du ii-3-i8i7. Cf. Ibid., pp. j4o et 683.

tillan fut favorisé par certaines rencontres particulièrement propices.

En 1812, Tieck avait corrigé le deuxième tome de son Don Quichotte, en 18 15, les deux derniers volumes. En i8i5, il conseillait déjà à un jeune homme de ses amis de ne pas se laisser ébranler dans son admiration pour Cervantes et de lire ses œuvres dans le texte espagnol (1). En 1816, c'était encore l'exemple de Cervantes qui brillait sur sa route. « Cervantes et Shakespeare sont, dit-il à Solger, à mes yeux, de radieux modèles. Leur vie, leur amour de l'art et des jeux plaisants, me paraissent si purs, si humains à la fois et divins » (2).

Dans son Deutsches Theater (1817) il réédile une ancienne pièce allemande qui n'est, dit-il, qu'une traduction littérale d'une nouvelle de Cervantes : El curioso impertinente (3). La vie même de tous les jours le ramène à son vieil ami. Pendant son séjour à Londres, en 1817, il a l'occasion de voir représenter Das Portrait von Cervantes, « ein schwachcs Lustspiel » (4), qui provoque, bien innocemment, un grand tumulte et doit être joué en pantomime (5).

Tieck se prépare à une nouvelle ère de production par des études critiques. Ses études portent de préférence sur le théâtre allemand, qui l'intéresse désormais, parfois

(1) Holtei, t. IV, p. 109, i ter. 1810. Lettre à G. Waagen.

('.-) .Solger, N. S., I, p. 48g (16 déc. 1816J.

(3) Voir les Sœmmtl. Werke, p. ex. l'édition de Vienne iS-^2, t. XXN , p. xxxix.

O'i) Tirée du français : Le Portrait de Michel ('.rivantes, comédie en 3 a*tet, et en prose par Michel Dieulafoy, Paris, Huet et Charon, an XI (i8o3). Je n'ai point trouvé de traces de la traduction anglaise. La traduction allemande fut faite par F. L. Schmidt et parut à Leipzig en 1804.

(5) Voir K. S., IV, 34o.

DERNIÈRES FORMES l)V ROMANTISME (1820-1830) 527

exclusivement; dans ces travaux encore, il lui arrive de rencontrer Cervantes (i). Il nourrit, à cette époque, une grande envie de voyages lointains; à part l'Angleterre, où l'appelaient surtout ses études de critique shakespearienne, ■ nt les pays du Sud qui attirent son imagination. « J'aimerais tant, confesse-t-il à ses amis, à voir de nouveau l'Italie, et, dans le même voyage, la France méridionale et une partie de l'Espagne » (2).

Ses projets de jeunesse se raniment. Il songe de nouveau à son livre sur Don Quichotte. Il écrit à Solger. le 17 décembre 1818 : « J'ai, ces jours passés, remis la main à mon livre sur Cervantes et Don Quichotte, et quelle colère ne vous prendrait-elle pas à voir comment ce noble esprit fut méconnu par son temps ? »

Solger, qui ne savait rien de ce projet, ne comprit pas, a d'interpréter, questionna. « Si j'ai bien lu votre dernière lettre, vous travaillez à un ouvrage sur Cervantes. Cela est pour moi si inattendu, que je crois avoir mal lu et je Buppose que voua ne faites rien d'autre que lire et étudier un livre sur Cervantes » | .

Fuis, la correspondance de Tieek et de Solger ne dit plus mot de res projets. Mais le [met.- n'abandonna pas une idée si chère. Le traité -igné entre Tieck el Reimer, et daté du

(1) Deulsches Theal.-r. V.,,,.,1,. ,,. |\ >. n ., liu|, K s ,

(') N •'/<;;.•/. SchnfUn, I. .,, .1 janvier i8ij . Comme son

r rf/teitj XVIII, p. 75), qui parcourut le* admirable! plaine* d'Italie

.1 !••- coteau enchanteurs •!«■ l'Andalousie ■■( .1.- Grenadt quail ..%.-.

mélancolie lea danse* voluptueuse* d'Espagne, qoi enivrent les sens, et les vignoMea de Malaga.

(3) S\ s NaehgeL SchrifUn, I, p. 696 '<i<- Ziebingen).

Ci) It-iii.. p. -,,- n" janvier 1 S

28 mars 1827, en fait mention expresse (1); en septembre 1829, Tieck songeait encore à cette étude; il est probable qu'il n'y renonça pas de si tôt; mais l'ouvrage n'a jamais été imprimé; il ne semble pas que Tieck l'ait jamais écrit. Peut-être ne l'a-t-il ébauché qu'en imagination. En tout cas, on ne trouve aucune trace de ses notes sur ce sujet. A défaut de cet ouvrage qui eût renouvelé peut-être la critique cervantesque, nous avons les aperçus ingénieux et féconds qu'il a dispersés au hasard dans ses articles de critique, et nous pouvons, grâce à ces déclarations, atteindre le fond de sa pensée sur le poète espagnol (2).

(1) Copie de ce contrat se trouve dans le Ticcks Nachlass de la Ku-nigliclic Bibliothek de Berlin, n° ->!\. Voici le passage gui intéresse Cervantes :

« Herr Hofrat Dr Tieck in Dresden iiberbringt dem Buchhaendler Beimer in Berlin tien Verlag seiner gesammten Werke unter folgenden Bedingungen... Anszer den ebengcnannten Bestimmungen macht sich der Verfasser verbindlich zu unenlgeltlicber Ueberarbeitung seiner Uebersetzung des don Quixote beluifs einer neuen wohlfeilen Ausgabe desselben, mit Ausnahme des Werkes, welches von Cervantes don Quixote kritisch handeln soll, und welches als ein (Jegenstand besonderer Uebvieinkunft beider gegenwœrtig contrahirenden Theile zu betraclilen ist.

Nachtrœglich wird betreffend die erste Lieferung des Werkes bemerkt, dass da der Verfasser das Manuscrit zu derselben zum Teil bereits iibergelioferl bat ihm fiir die Ablicferung des Bestes der Termin bis zum 10. August d. J. verbengert wird. »

(2) Les principaux ouvrages ou articles où se trouvent des déclarations do Tiirk au sujet de Cervantes sont les Dramatische Mériter, i8f>2 (écrites vers 1823, et parues aussi sous le titre Kritischc Scliriften, 111 et IV); — préface de VObregon (1827, recueillie dans les Kr. Sch.) — Gœthe und seine zeit (Préface des Ges. Schrlften de Lenz, 1828, aussi dans les Kritische Schrifien); — les 3 Vorberichte, 1828 et 1829, dans les tomes I, VI, XI de ses Schriflen; — Zur Geschie.hte der Novelle (Préface du Novellenbueh de Ed. von Bulow (i834, dans les Kr. Sch.) l'Introduction du Persiles (i838, pas rééditée), quelques passages des Nouvelles (Die Sommerreise en particulier i833), des indication- i\e hu'pke, ou, à l'occasion, du Nachlass de la Kœnigl. Bibliothek (de Berlin).

Je n'ai point toujours tenu strictement compte de la chronologie de mes

Tieck étudia Cervantes et la poésie espagnole tout entière moins en poète qu'en critique. II avait, du reste, une très haute idée de la critique moderne : elle est devenue, disait-il, désormais, surtout en Allemagne, une science véritable, indépendante, basée sur la philosophie même de l'art. Aussi prit-il vraiment à cœur sa recherche critique et a'entoura-t-il de toutes les garanties exigibles. Il se tint au courant du mouvement cervantesque. Il estimait it consultait les éditions de Pcllicer et d'Ideler; il regretta de D'avoir pas trouvé une édition critique espagnole du Persiles et d«s Comédies. Il fut un collectionneur actif et avisé doux rages espagnols. Il put, grâce à la collaboration de ses amis, le comte de Hohenthal-Stetten (i), Immermann a et Julhis 3 par exemple, grâce aux efforts éclairés de Bœhl von Fabei \ . réunir une bibliothèque espagnole des plus riches et des plus variées. Un malheureux: événement vint encore la compléter. Tieck avait, raconte Kœpke 5 . convenu avec Otto von der Malsburg, en

citations. Quelques-unes, et nos des moins importantes, -ont dédale incertain-': le plus grand nombrc se place autour de is t8. En général, ol été

par le poète an hasard des occasions et des associations d'idées, m;»is

elles représentent des opinions très fermes et définitives. Je signalerai pourtant

lutions de détail, -i elles me semblent probables. L'évolution générale

loçtrine, «jui i été influencée par Solger en ce qui concerne le théâtre espagnol, s'esl faite ipontanément et nornulemenl pour Cervantes.

(i) Catalogue de In Bibliothèque célèbre <le M. Tieck oui sera vendue 1 Berlin le 10 décembre i8éfl put M. K. \-her et Comp. Berlin 184g, Trowitach. Note eu a

Cf. Ilollci. II. ,s - „.,, . ;}o)#

C<) \. C. Pitollet dam la Reeoe Germanique de mai-juin 1908 : « Julius fut le pourvoyeur littéraire en matière de livre- espagnols, de Tieck qu'il connut onellement ■ n 1* - hlegeL »

! ; Bœhl von Pater, 1 la propagande ealdéronienne de

qui il fit souvent .dln-ion, et dota 11 citait la Floretta, h. -. II. 64 (1817). Kospke, /. c., II, 19.

manière de plaisanterie, que celui qui mourrait le premier léguerait au survivant sa bibliothèque espagnole. Malsburg mourut en 1824, Tieck hérita donc des livres de son ami. Il vécut beaucoup au milieu de ses livres, dont il était fier, et s'amusait lui-même de sa passion. « Chacun, dit-il avec philosophie, a sa manie et sa folie : je suis, quant à moi, un incorrigible bibliomane. »

Le catalogue de sa bibliothèque, qui comptait seize mille volumes (1), comprend une longue liste d'ouvrages espagnols et portugais, du n° 2419 au n° 2872, soit 453 (contre 4o4 numéros de littérature française et 743 de littérature anglaise), plus un millier de pièces de théâtre, numérotées à part (2). Voici les textes cervantesques que mentionne ce catalogue (3) : le Don Quichotte de 1608 (Madrid); de 1610 (Milan, ire partie); de i6i5 (Bruxelles, 2e partie) (4); de 161 7 (Barcelone, ire partie); de 1647 (Madrid, les deux parties); de 1662 (Bruxelles, id.); 1719 (Anvers, 2e partie); 1738 (Londres, complet); 1700 (Madrid, id.) (5); de 17").") (Amsterdam); de 1780 (édition de l'Académie); de 1781 (éd. de J. Bowle); de 1797 (éd. de Pellicer); de 1819 (Aca-

(1) D'après Kœpke, l. c, II, i33. Le catalogue imprimé compte 7900 titres numérotés. Un grand nombre comporte plusieurs volumes.

(2) Tieck possédait des dictionnaires espagnols dont le dictionnaire de l'Académie de 1726-1739 (n* 2576), l'édition abrégée de 1783 (n° 2577), les Beneke (n" 2548 et 255o), des histoires de la littérature espagnole de Bouterwek (n° 6733) avec la traduction espagnole (n" 6734), l'Antonio .Nicolas de 1783-88 (n° 6707, le Dieze-Velâscpiez (n° 6937), etc.

(3) N0' ■> /iy8 à s547, P- ,01 so.-

(4) Le n° 25o3 du catalogue est le Don Quichotte d'AreUaneda, Tarragone 1614.

(5) C'est >;m ~ demie à propos de cette édition que Tieck déclare (Pha/itasus, Schriften, IV, 3G3) : « L'Espagnol possède, pour notre confusion, une édition très bon marché de son excellent Don Quichotte, orme de mauvaises gravures et en un grossier papier. »

demie, id. (4 tomes sur 5); de i835 (Paris, avec un Elogio de Cervantes de .T. M. de Fuentes); — les traductions allemandes du Don Quichotte, de 17M (Leipzig -, 1 780-1 éd. de Bertuelu; de 1810-16 (2e éd. de Tieck lui-même); de i83i '3e éd. de Tieck); — les traductions anglaises de 1782

Smolett, Londres); de 1818 (Londres); françaises, de 17^6 jitl, La Haye); 1799 (Florian : — la Galatée de 161 1 (Paris), 1781 (Madrid); — les ïaueelles de 16 13 (Madrid . de i6i/J Pampelune), i6i5 'Milan; 1622 (Pampelune); 1816 Perpignan): avec l'édition allemande rte P. A. F. Possart en i833, et la traduction italienne de <i. A. de Novilieri (1626, Venise); la Tia Fingida, de 1818 (Berlin': — les Comédies, dans les éditions de 16 15

Madrid) et 17^9 (ib.); — le Persiles de 1617 (Madrid : id. éd. de Barcelone, en double); id. (éd. de Madrid- Paris), de 1618 (Bruxelles), 1768 1 Barcelone), 1802

Madrid), la traduction allemande de 1 7 1*1 (Ludwigsburg et 18.17 (Leipzig), la traduction française de 1786 (1738 par Mad. L. <;. D. B. (Le Givre de Richeboùrg); — I.' Viaje al Parnaso de 1784 Madrid : — les Obras escogidas, d'Arrieta Paris, 1826), le tome X contenant le théâtre.

Soil >eiz«- éditions de Don Quichotte, deux de la Galatée, six des Nouvelles, sept de Persiles, trois des Comédies, sans compter les traductions allemandes, anglaises, françaises et italiennes. Nous savons qu'il tenait beaucoup exemplaires de Cervantes, et Malsburg était obligé de le rassurer aui le sorl d'un.' ,\r ces éditions (1). Il finit par être débordé el m dégoûter d- ses [ivres, aussi lit-il mettre toute sa bibliothèque aux enchères, en i84q; mais, constate son biographe, peu de temps après, et grâce en partie à la

(1) Boitai, II, 3i8 (:i3 juin i8a4).

libéralité du roi, Tieck avait réuni une autre collection de 1 1.000 volumes (i).

Cet ardent bibliophile eut toujours pour les mal informés le mépris de l'initié. Il reproche à W. Scott d'ignorer les commentaires récents sur Cervantes (2). Que de sarcasmes ne dirige-t-il pas contre le pauvre Boutcrwek ? (3).

Aussi, quelle indignation quand il constate autour de lui les folies et les ignorances de la critique hispanisante : « De progrès dans les connaissances, d'une plus grande familiarité avec la littérature méridionale, je ne vois nulle part aucun signe, rien qui dénote une science authentique. Tout le monde dit son mot, il est vrai; le moindre bambin nomme et critique des auteurs, même des plus difficiles et qu'il n'a jamais lus » (4).

Les idées de Tieck sont le développement à peu près logique de ses anciennes conceptions; mais le temps et l'évolution tout entière du romantisme ont agi sur elles profondément.

Tieck avait été à l'école de Fr. Schlegel. Il y apprit qu'on ne doit pas considérer une œuvre isolément, qu'elle est une synthèse du génie individuel et de la société. Cette idée s'affermit encore maintenant. « Un véritable livre a deux sortes de rapports, d'abord avec lui-même, ensuite avec son temps, et les uns et les autres doivent se pénétrer inti-

(1) lbid% II, i33.

(3) K. S., II, 70; ib., 80 sq. « Depuis longtemps, j'ai collectionné les erreurs importantes, les contradictions, faux renseignements, oublis, etc., qui se trouvent dans les histoires littéraires de cet auteur sur les Italiens, les Espagnols, les Anglais et les Français. »

(4) Weimarisches Jahrbuch jiir deutsche Sprache, Litieratur und kansl, t. 111, l855, p. 206. Tieck à Gries, dans l'article ./. /). Gries iiber sieh und seine Zeitgenossen, par H. v. F.

mement (i) ». Le génie n'est rien moin* qu'indépendant de son milieu : « Le véritable auteur, le poète authentique, le grand artiste, est un fils de son temps » (2). Dans ces œuvres se reflète la meilleure part du siècle, ses aspirations, la vraie culture (3). Le poète a pour mission de donner une voix aux états d'âme obscurs, douloureux ou terribles, qui agitent une époque, de conquérir à la vie des sentiments de joie et de [ornière \ . C'est là le grand rôle social et le triomphe de Cervantes. Mais certaines suggestions de son temps sont fort malheureuses : la haine qu'il manifeste contre les morisques misérables et persécutés n'a rien de noble, et n'est pas digne de Cervantes. Pourtant, ce qui tua l'Espagne, ce ne fut pas d'avoir suivi ses grands hommes. L'art a vraiment une importance politique et l'Espagne ne serait jamais tombée si bas, si elle n'avait pas commencé par dédaigner et oubliei génies (5).

Mais l'auteur qui se laisse aller au courant est emporté par lui. C'est là le propre du talent médiocre. Aussi ne faut-il pas considérer la véritable œuvre d'art comme le simple produit du seul moment. Le génie crée, en effet, instantanément un nouveau milieu. Par là, Cervantes exerce vraiment une influence sur son temps; par là, Cervantes est un poète bien national ef un grand poète (6).

Tieck n'a pourtant pas étudié la rie même de Cervantes.

(i) K. S., II. i47 (i8a8).

rWd., II. m-> (i834, Zur GtschichU der Ifowttc). (3) ».

. I ! . II. : .- .Na8).

k v. il. •'.', -ur cette trôna d< voir aonnc Ge*. Afov., X, a64.

II déclarait volontiers que nous devons, dans tout écrivain, considérer non seulement le poète et son œuvre, mais encore l'homme tout entier (i); le moindre détail d'une biographie est aussi intéressant que ses œuvres les plus considérables par ce qu'il nous révèle sur l'âme de l'écrivain et sur le génie. Ce fut là l'idée profonde de Tieck, celle qui domine ses nouvelles littéraires. Pourtant, les allusions qu'il fait à l'existence de Cervantes sont peu nombreuses. Aussi bien ne savait-il guère plus que ce qu'en disaient les récentes notices espagnoles : « Comme on a envie de s'indigner, s'écrie-t-il d'après elles, quand on voit ce noble esprit méconnu de son temps » (2). Et, pourtant, Cervantes fut un homme heureux, heureux au vrai sens du mot. <( Quand la faculté créatrice réussit du premier coup dans sa création et sa peinture à saisir le vrai et le juste, il se dégage de cette lutte un apaisement immédiat, le calme et une véritable béatitude. C'est le cas, parmi les modernes célèbres, de Cervantes » (3). Ainsi parle le Rechtglœubige, porte-parole de Tieck. Encore une autre indication relative au début de sa carrière dramatique (4), et ce sont à peu près toutes les allusions personnelles à Cervantes. Par contre, il s'occupe souvent et parfois longuement, de ses œuvres.

Tieck ne semble pas avoir aimé beaucoup le théâtre de Cervantes; il s'est, dans cette période de son existence,

(2) A Solger, Nachgel, Br. u. Schr., I, 696 (17 déc, 1819).

(3) K. S. II, 187 (1828). Le preux et doux Cervantes, dit encore Tieck à Raumer (dans Raumer, Lebenserinnerungen, t. II, p. 173, 19 nov. 182/1), songeait, même sur son lit de mort à achever sa Galalée. « Voilà un saint selon mon goût. »

DERNIÈRES FORMES DU ROMANTISME 1 820-1 8o0

familiarisé avec les questions dramatiques; mais son goût plus averti refuse de confirmer les jugements de ses amis au sujet de ces comédies. Lorsqu'il cite les grands dramaturges, Cervantes est omis régulièrement. Cervantes fut un peu l'ennemi de Lope, dit Tieck (i), mais il ne put pas donner à ses théories l'appui de ses œuvres dramatiques (2). La Mumance a l'avantage de présenter une foule de rythmes méridionaux caractéristiques. Sur les autres œuvn dramatiques, rien. Cependant, dans les papiers inédits de Tieck (3), nous découvrons une note prise au courant de la plume : Los Banos de Argel. Ce sont, dit Tieck,

« einzelne Anekdoten ohne Zu-ammenhang »

dont le seul lien est la figure de Catherine.

« Die Hauptgeschichte ist in den Hintergrund gerûckt. Die Sprache i-t bedeutend, weder poetisch, noch naiv, die Kinder am besten gezeichnet... Sehr merk wadig, dass die Sklaven zu Ostern nach ihrem Gottesdienst einen (?) Dialog von Lope de Rueda auffûhren, der bis auf die Verdrehungen d< ten wohl echt sein mag. Zara nennt sieh einmal curiosa impertinente (heiszt bei uns ûbermûthig...). Das Stûck haelt keine Yergleichung mit den N'ovellen au-; man sucht bier kaum eine Spur jedes gebildeten Geistes. Am Schlu»s bezieht es sich auf ein altes Stûck : El t. de A., indem hier viele neue Zûge zu dem Gemaelde von Algier hinzugefûgt waren. »

Quant au Viaje, dit Tieck, c'est une satire très spirituelle; mais il D'insisté pas davantage \

Les Nouvelles, « seine leuchtenden Novellen 5), ont réalisé dans leur genre la perfection artistique. Tieck [m ndant longtemps intéressé à la nouvelle et a tenté, en partant des définitions des Schlegel et des modèles d es

hram. lilrrtlrr, I. p. un.

(3) Bibl. Royale de Berlin, «ection des archive*. Tiecks Sachlass, n* i3. Ci) Préface du Persilts de Dorothée Tieck, t. I, p. n\.

(5) K. S., II, 38o.

maîtres, d'en découvrir la définition parfaite. Les modèles de la nouvelle, sont, dit-il dans son troisième Vorbericht (i), Cervantes, Boccace et Gœthe. 11 faut se garder de comprendre, sous le nom de nouvelle, autre chose que ce que ces maîtres ont fait, il ne faut pas y voir un synonyme de fait divers, histoire, récit, aventure, ou même anecdote. D'après eux, la nouvelle doit se distinguer des autres genres parce qu'elle pose en pleine lumière un événement, grave ou petit, qui peut se produire aisément et est pourtant merveilleux, peut-être unique. Il y a dans toute nouvelle une péripétie (2), un point où elle fait volteface inopinément, à partir duquel elle se développera, du reste très naturellement, suivant le caractère et les circonstances. Cette péripétie différencie la nouvelle des genres qui l'avoisinent. Toutes les nouvelles de Cervantes ont ce moment central.

Tieck ne cite pas d'exemples; mais on n'a pas de peine à constater ces péripéties dans les nouvelles de Cervantes. La reconnaissance dans la Gitanilla, l'heureuse fuite dans El amante libéral, le retour de Ricardo dans la Espanola Inglesa sont autant de ces Wendepunkte qui renversent l'action et calment l'inquiétude du lecteur.

« C'était, dit Friesen (3), une idée de prédilection chez Tieck que d'affirmer que la nouvelle est une forme spéciale de la littérature narrative et doit être distinguée du roman et du simple récit... que les modèles italiens et espagnols de ce genre sont caractérisés par une péripétie originale,

(1) Schriflen, t. XI, p. lxxxv sq. (1829).

(2) « Ein Wendepunkt ». Cf. la déflnition que donne G. Schlegel, v. plus haut p. i38. « La nouvelle a besoin d'une péripétie décisive » (eines enlscheidenden Wendepunkts).

(3) Friesen, op. cit., II, 3 12.

surprenante, qui consiste dans le heurt des événements extérieurs avec les phénomènes curieux de la vie morale. L'étrange, l'énigmatique, le merveilleux et parfois le baroque trouvent à la fois une explication et une solution, qui peut être une catastrophe, dans une péripétie inattendue et frappante. »

A part cette nécessité, la nouvelle a des allures très libres : « bizarre, originale, fantastique, aisément spirituelle, bavarde, minutieuse à perte de vue, tragique autant que comique, profonde et malicieuse », tous ces caractères sont admis (i). Il n'est pas nécessaire qu'elle soit morale; c'est pour parer aux soupçons d'une police austère que Cervantes a donné à ses Nouvelles le nom d'exemplaires (2).

La particularité de la nouvelle, c'est donc la péripétie. Pourtant, à la fin de sa production littéraire. Tieck éprouve de nouveaux doutes. Il n'est pas facile, dit-il à Kœpkr / nterhaltungen sont de iS/ig-53) (3), de dire ce qu'est, à proprement parler la nouvelle et ce qui la distingue des genres parents, le roman et le récit. C'est trop dire que d'affirmer sans réserves que la nouvelle doit, à toute f avoir une tendance marquée; cependant, on attend en elle toujours un moment saillant ». « Et Cervantes ? Ses nouvelles, à prendre le mot dans le sens indiqué, méritentelles ce nom ? Il convient à quelques-unes, au Curioso impertinente, pat exemple, et point à d'autres, qui sont de Bimples nVits. Or, il les a qualifiées toutes ensemble d'exemplaires; il > a dans ce titre Beul, en un certain Bens,

. :. ///. /.(./.. 1. XI. p. LXXXTH (1839). (î) Ibiil., |>. 1 \\\\ .

ki -, Krinnerungen, II, a34.

BSRTHA.ND j5

une tendance; nous dirions mustergiltig » (i). Cette tendance est une tendance morale et, par là, la nouvelle de Cervantes s'oppose nettement à la nouvelle italienne.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles de Cervantes sont parfaitement belles et dominent le genre tout entier. La nouvelle constitue le genre littéraire le plus naturel et le plus en vogue. Le talent de conter est rare, particulier à certains hommes, à certaines époques. Les Italiens s'y sont distingués, les Espagnols, par contre, fort peu. Depuis Cervantes, aucune œuvre remarquable. Les nouvelles de Lope et Montalbân pèchent par leur fausse élégance (Konvenienz) et poésie. Cervantes est, grâce à ses brillantes nouvelles et son Don Quichotte, monté à une hauteur jamais atteinte jusqu'à nous (2).

Il est difficile de choisir dans l'œuvre du poète; cependant, la Gitanilla est, peut-être, la plus belle parmi les nouvelles, par le charme de la peinture et du style (et c'est folie de vouloir s'en inspirer en allemand) (3).

Aucune des autres œuvres de Cervantes n'est insignifiante. Le Persiles est une sorte de roman de chevalerie, dans une certaine mesure, le roman que rêvait Cervantes. Tieck a tout au long exprimé le fond de sa pensée sur Persiles dans la préface qu'il écrivit, en 1837, pour la traduction de sa fille (4)- « C'est une œuvre étrange et bariolée, aventure de voyage de deux amoureux, qui est presque une ramification de cette poésie chevaleresque en

(1) Ibid.

(2) K. S., II, 378 sq.

(3) Draw.. Blœtler, II, p. 7.

(/j) Die Leiden des Persiles und der Sigismunda, von Miguel de Cervantes Saavedra. Km <lem Spanischen iibersetzt. Mit einer Einleitung von L. Tieck, Leipzig, i83~, II, 8.

prose >' (i). Cervantes rend cette histoire merveilleuse plus proche et plus familière à son lecteur, en l'amenant sur le sol d'Espagne. Le temps où se passe l'action est poétiquement indéterminé. Cependant, l'épisode de Rosamunde remonte à l'époque de Henri II. La géographie e<t fabuleuse, le Danemark est imaginaire. L'invention est souvent étrange et touche plus d'une fois à l'invraisemblable; l'humoriste Cervantes ne peut s'empêcher de considérer ironiquement son poème et de plaisanter sur l'impossibilité des aventures (2).

Beaucoup de scènes (ex. : la fête des pêcheurs) sont charmantes; Auristela est toute noblesse, Constanza toute grâce. Le ton et la langue sont richement variés: c'est tantôt la période bien arrondie, le pathos de la tragédie, l'art oratoire des livres de chevalerie; les paysages sont décrits avec grâce et parent aimablement les délicates émotions de l'amour et de l'amitié. Les histoires des faux esclaves et de l'Alcalde ont tout le charme et l'esprit des nouvelles (3). Ce livre étrange et si riche peut se faire des amis même à notre époque si blasée, et la traduction peu! en être utile (4).

Cependant, c'est le Don Quichotte qui domine toute lu production poétique de Cervantes. « C'est par ce seul roman que Cervantes est grand, grâce à son roman qu'il peut être considéré comme un héros, qui mérita, par les services rendus à l'humanité, des lauriers ef la couronne civique » (5).

(1) Ibid., Einleilung, I, p. v.

(2) II,., I, p. x.

(3) Die Leiden <!■ etc. Inlr.nl., I, p. m.

(4) Ibid.

(5) K. S., H, i',; (i8a8). Cf. lo« paroles du vieux Joseph dnns Der junge

rmeitter (Noveli XII, p. 33i) : « Ah, mon ami I dans ce

Quelle est la valeur et le sens de cette œuvre ?

Comme Hegel, Tieck fait dériver le roman de la prose épique espagnole (i). L'épopée du moyen-âge se résout en prose, tombe dans la prose et l'absurde. Cervantes a fixé définitivement cette langue nouvelle, il est le véritable créateur de la prose espagnole. En fait, il n'a prétendu opérer aucune réaction contre l'âge précédent; s'il eût connu les beaux chants de l'ancienne épopée du moyenâge, qui sait ce qu'elle serait devenue entre ses mains ? Il ne critique pas le roman de chevalerie lui-même. Le noble poète Cervantes fut longtemps un amateur de ces livres de chevalerie (2). En écrivant son Don Quichotte, il ne sut encore pas renoncer à ce goût, et les paroles qu'il mit dans la bouche du chanoine représentent probablement sa propre opinion. L'idée de composer lui-même un de ces romans de chevalerie lui ressemble* bien (3). Mais le roman de cette époque était dégénéré. La véritable chevalerie avait sombré bien avant Cervantes (1). La littérature était tombée dans la démence et la monstruosité, car elle ne pouvait plus trouver autour d'elle la réalité vivifiante (5). Malgré quelques traces de poésie, perceptibles seulement à l'œil attentif du critique (6), le roman chevaleresque a perdu le sens à la fois de la beauté et de la vérité (7); la fausse

livre admirable je trouve tout ce qui m'intéresse... Je commence par le rire et la joie et je suis... transporté dans les lointaines régions de l'esprit, dans la morale et l'histoire du monde, et je vois et je comprends tout parfaitement. »

(1) Préface de Persiles, I, p. v sq.

(2) K. S., II, p. i48 (1828).

(3) Préface de Persiles, I, p. v sq.

(4) K. S., II, i4g-

(5) K. S., II, 38i (i834).

(6) Sommerrcise, Ges. Novellen, V. p. 73.

(7) K. S., II, 38i.

poésie des in-folio d'amour et de chevalerie gâtait le goût de l'Europe, Cervantes ne pouvait s'en inspirer que de loin. Est-ce à dire que son Don Quichotte soit tout simplement une satire des romans de chevalerie; c'est une théorie fort répandue, mais erronée. Et d'abord, si tel avait été son but, il aurait pleinement échoué. Le même faux merveilleux a fleuri et prospéré de plus belle après Cervantes et jusque dans l'œuvre de l'admirable Calderôn (i). Et. de nos jours, la même Muse est rentrée dans la littérature sous un format plus petit et avec une meilleure impression (2). Les « Don Ouichottes de la poésie » (3) courent toujours impunément leurs aventures.

Si ces romans ont perdu de leur vogue, c'est que chez tout le monde, au temps de Cervantes, se faisaient sentir la lassitude et le pressentiment d'un art meilleur. Si l'inspiration initiale de ce roman n'était pas plus profonde, il aurait subi le sort de beaucoup de parodies, il aurait disparu avec les œuvres mêmes qu'il parodiait (4).

Encore moins peut-on dire que Don Quichotte n'a remué si puissamment son époque, et, depuis, le monde entier, que parce qu'il est une fine raillerie de l'enthousiasme, la satin- d'une époque précédente, qui, en réalité, était plus belle. C'est ne comprendre ni Don Quichotte, ni Cervantes (5).

(1) K. S., II, i5o (1828).

(a) Ib., II. i',:. Cf. ib., i57 (1828).

(3) Kœpke, op. cit., II, s3g.

Ci) K. S'.. II, 38i.

(5) K. S., I, i^fr, allusion à Bouterwek — « à moins, ajoute Tieck, que ce ne

soit moi qui n'y comprenne rien. » La thèse avait été soutenue en Allema-

<r un article de la Zeitung fur die élégante W>//,et reprise en Angleterre

par Byron «lin- Dm Juan, 10 d n. C'est à Byron que s'en prend ici Tieck :

« Ein (frosser Mann, — so habe ich œfter gehœrt — hat den Ausspruch

De même que Frédéric Schlegcl avait soutenu que u l'enthousiasme est le principe de l'art et de la science » (i), Tieck déclare que la source de toute poésie est l'inspiration poétique.

Don Quichotte n'a pu soulever un enthousiasme aussi général et aussi durable que parce qu'il est lui-même une œuvre de l'enhousiasme (2). « C'est dans un élan d'inspiration que Cervantes composa son incomparable Don Quichotte, où s'expriment, à côté de la parodie de ces romans chevaleresques, la plus généreuse poésie, le patriotisme, la sagesse, la profonde connaissance des hommes et du monde, jointes à la gaieté la plus amusante et au badinage le plus délicat et le plus philosophique » (3). « Don Quichotte, dit-il ailleurs, respire un si pur enthousiasme pour la patrie, l'héroïsme, le métier de soldat, la chevalerie, l'amour et la poésie, qu'il est vrai de dire que beaucoup d'esprits refroidis purent se réchauffer au contact de cet enthousiasme, et non que des âmes ardentes ont pu en être refroidies » (4).

Le héros principal du roman excite autant notre admiration que notre rire, ou plutôt rire et admiration sont si inséparablement réunis dans notre esprit qu'il vit dans notre imagination comme un héros réel (5).

C'est que l'ironie du Don Quichotte n'est point superfi-

gethan, etc.. Tieck connaissait du reste Byron, dont il parle assez souvent cette même année 1828. V. K. S., II, 204, ibid., 24g et 3ia.

(1) C'est une des thèses soutenues à Iéna en 1801 (la 4").

(2) K. S., II, i49-

(3) Préface du Persiles, I, p. v.

(4) K. S., II, i5o.

(5) Ib., 149.

cielle et méchante : elle est le voile que revêt la pensée philosophique du poète pour se montrer à l'humanité. C'est le sens profond du roman que Tieck va s'attacher à découvrir. Son interprétation s'appuie sur l'exégèse de Richter, mais la dépasse. Tieck admet comme lui qu'il y ait dans le Don Quichotte l'antithèse terrible de l'idéal et de la réalité, du rêve et de la vie. Mais il a passé par l'influence de Solger (i). Avec Solger, il accepte cet antagonisme, et en cherche une conciliation. L'homme ne doit pas, dit Solger, se laisser tout entier anéantir dans l'idéal, c'est pourquoi il ne le prendra pas trop au sérieux: l'artiste doit dominer à la fois l'idée et la réalité, et les concilier dans une synthèse supérieure; voilà la vraie ironie, au nom de laquelle Tieck tente à son tour de résoudre l'antithèse du Don Quichotte; en posant les conditions de la lutte, il conclut à la défaite de l'idéal.

La fantaisie de Don Quichotte est troublée par la lecture de livres qui n'étaient restés fidèles ni à la vérité ni même à la poésie. Il est fier, noble et courageux, mais il entreprend une tâche trop haute et trop belle, qu'il n'a point le moyen de réaliser a). Son tort n'est donc pas d'avoir un idéal, ni même, en somme, que cet idéal soit celui de la chevalerie; ce qui, dans ces livres, était resté de poésie, l'honnête seigneur Quixada avait bien le droit de le conserver, il ;i\;tit !<■ droit de s'élever ;'i l;i noble vertu de son chevalier imaginaire. Il avait raison de montrer à ses com-

(i) Cf. Kœpke, II, 17$. l'nterh. mit Tieck (i8ir)-53) : « Solder a plus tard tranché ma vie d'une entaille profonde, » et II, 17/» : .. I.a conception de l'ironie ne s'est développée en moi que plus tard, surtout depuis que je suis entré en rapports avec Solger. »

(a) Get. Novellen, V, 73. (Eine Sommerreise).

patriotes hostiles les beaux côtés de ces temps disparus, de s'enthousiasmer et de dire son enthousiasme pour les plus fantastiques folies de ses héros (i). Et pourtant, Don Quichotte fut vraiment coupable, coupable envers cet idéal dont il s'était fait le champion. Il voulut transposer dans la vie cet idéal, et le souilla au contact de la réalité; « ce qui planait dans son âme enthousiaste, il voulut le vivre; ce miracle invisible qui le ravissait, il voulut le saisir de ses mains corporelles, se l'approprier ». Mais les rêves ne doivent pas être vécus; la vérité intérieure se désagrège au contact des éléments matériels. De là, des échecs, des déceptions, de cruelles avanies. Du Don Quichotte se dégage donc une grande leçon morale. Sauvons notre idéal, qui est saint, mais sachons lui garder toute sa pureté et sa beauté intérieure. Si nous avons des préférences pour telle manifestation du Beau ou du Divin (et Tieck indique expressément les rêves catholiques de ses amis), renfermons en nous ces enthousiasmes. Le romantisme de la vie pratique mène au ridicule et à la folie (2).

En face de l'idéal suranné du chevalier, Cervantes a posé la réalité contemporaine. Ce n'est pas une des moindres beautés du Don Quichotte que ce contraste entre la poésie du rêve et la vie réelle. Sancho complète Don Quichotte, qui ne peut se passer de lui (3). Et Sancho personnifie l'élément prosaïque et grossier, mais naturel et pratique de l'humanité, la raison populaire et le monde des sens. La

(2) Ges. Nov., t. V, p. 73 sq.

(b) Kœpke, op. cit., II, a3g.

vie ambiante et vulgaire s'étale sans scrupules dans l'œuvre tout entière de Cervantes.

« J'ai reproché souvent à mon ami, disait déjà l'un des personnages du Phantasus (i), de s'égayer aux scènes de la rie la plus vulgaire; il pouvait suivre des ivrognes d'une rue à l'autre, il ne dédaignait pas d'aller dans des cabarets ter aux ripailles du bas peuple... — Chaque chose à sa place, répondit Lothar, quoique je sache fort bien que ces descriptions soient sous le patronage du noble et grand aitiste qu'est Cervantes » (2).

Ce grand poète ramena les lecteurs et les écrivains à la vie réelle d'ici-bas, et son grand génie montra comment hoses quotidiennes ou viles peuvent prendre l'éclat et les couleurs du merveilleux. Ce n'est donc pas une simple juxtaposition de contrastes. Cervantes poétise la réalité tout entière, l'élève dans le domaine de l'art dont elle est en soi exclue (3).

Fidèle à la doctrine de la « Totalitaet », émise par Herder, Goethe, et défendue par les romantiques, Solger en particulier, Tieck se refuse à séparer le monde poétique du monde réel, il ne veut pas rompre l'unité fondamentale; il trouve un charme plus vif à découvrir dans la prose de la

(1) Schrift.-,,. t. V. p. (3g iq. 0 pr..p.>» J.> Die verkehrte Well).

(?) Shakespeare dam Dfcftferieben, Schriften, XMII. p. 3a6, déclare pnr exemple : ■ L'enthousiasme embrasse toutes les situations de la vie. tontes les complications du destin, les mouvements de l'àme... cette poésie ne mépris pas le mesquin, le burlesque, les choses niaises et vulgaires, dont elle montre le rapport exact avec les élementi meilleurs; «m par l'esprit piquant et pr. fond, elle raiera ces i hoses perdues et rebutante», et montre clairement qu'en elles aussi il y a une certaine éléVation que le sens moral ne doit pas condamner sans réserves. »

(3) K. S., II, 38i.

vie la plus belle et la plus pure poésie. Il croit à une union du sublime et spirituel avec le monde bas et misérable (i).

Don Quichotte est l'unique ouvrage où les deux éléments antagonistes, poésie et esprit (Witz), le sérieux et la parodie, les imaginations les plus aventureuses et les réalités les plus brutales de la vie sont conciliées dans la perfection d'une grande œuvre d'art (2). Et c'est vraiment la plus splendide manifestation de l'ironie romantique. « La véritable ironie n'est point moquerie, ni sarcasme, ni persiflage..., elle est plutôt d'une profonde gravité, mais elle sait s'unir au badinage et à la vraie gaîté de l'âme. Elle n'est pas seulement négative, mais elle est absolument positive, elle est la force qui donne au poète l'empire sur sa matière... elle le préserve de l'étroitesse et des vaines idéalisations (3). Malheur à qui, comme Don Quichotte et La Motte Fouqué (4), perd le sens de l'ironie.

De cette ironie, Shakespeare et Cervantes sont les véritables maîtres. Comme elle est profonde dans le Don Quichotte ! Ce que dit le héros est juste : il est lui-même un homme noble et d'esprit profond; il a un but sublime et expose sa vie pour l'atteindre. Pourquoi, malgré tout, nous paraît-il fou ? C'est que les moyens qu'il emploie sont absurdes. Son aimable caractère nous attire; nous l'aimons, mais nous rions de lui (5). Tieck voit dans ce rire bienveillant une manifestation de l'ironie. L'attitude de Cervantes lui semble être celle du vrai poète qui ne se

(1) Cf. E. Schœnebeck, Tieck und Solger 1910, p. 58 sq.

(2) K. S., II, i84 (1828).

(3) Kœpke, op. cit., II, p. 238 sq.

(4) Ibid., II, 2o3.

(5) Ib., II, a39.

laisse pas prendre tout entier, qui ne quitte jamais complètement le sol, garde le sentiment des réalités possibles au milieu des crises les plus exaltées de son inspiration.

Cervantes est donc, pourrait-on conclure au nom du critique, un poète parfaitement conscient, et son œuvre, une admirable œuvre d'art. Dans son Don Quichotte, dit-il encore, se manifeste la raison la plus lumineuse, qui délimite en quelque sorte le poème du dehors, et une logique poétique, qui, s'irradiant du centre, traverse l'œuvre tout entière, en pénètre avec tant de souplesse et de puissance toutes les parties, jusqu'à la plus lointaine et la plus infime, qu'on ne perçoit jamais les limites imposées par la raison prosaïque et que seuls la libre gaieté et le caprice semblent régner dans le roman (i). C'est cette harmonie profonde qui donne au roman son unité. La critique s'est attaquée assez unanimement aux nouvelles intercalaires. C'est à tort, car elles sont admirablement à leur place. Pour les bien juger et comprendre leur rapport avec le reste du roman, il faut se placer au centre même de l'œuvre, au point de vue de l'idée profonde, qui domine le tout de sa logique supérieure. « Celui qui ose nommer la suite des scènes du Don Quichotte, arbitraire et fortuite, n'a certainement rien compris à cet ouvrage, et n'est pas à même* de saisir le plan profond d'une œuvre d'art n (2). La plus belle de ces nom .Ile- est précisément la plus attaquée : c'est le Curieux impertinent. On lui reproche d'être superflue et inopportune. C'est ne pas la comprendre. Elle a un sens ésotérique, et ce sens éclaire tout le poème de sa clarté. Anselme veut tenir dans la main l'invi-

(1) K. S., II, i84 (i8a8).

(a) K. S., II, 6».

siblc amour, il veut en avoir la preuve réelle et irréfutable; la foi seule du cœur ne lui suffit pas, il doute ainsi de l'idéal, et par là il commet une véritable trahison envers l'idéal. C'est de cette trahison qu'il doit être puni. Par son impertinente curiosité, il anéantit la noblesse et la chasteté de sa femme; son effort pour réaliser l'idéal détruit l'idéal même du trésor moral qu'est la fidélité et la vertu. La nouvelle est donc un pendant profond de l'action principale de Don Quichotte (i) : elle met en relief, par le rapprochement, la folie idéaliste du chevalier, elle exprime, sous une autre forme, la leçon générale de la philosophie cervantesque. Aussi Tieck admirait-il l'art avec lequel « la nouvelle du Curieux impertinent estt sertie dans l'ouvrage » et rejetait-il en bloc toutes les critiques qu'on dirigeait contre elle. Les autres épisodes ou nouvelles ne sont pas moins habilement présentés. « La manière dont Gil Blas introduit ses épisodes ne peut paraître ni spirituelle, ni digne d'imitation. « Quelle maîtrise, au contraire, dans Don Quichotte ! Quelle variété, que de grâce dans les figures ! » (2).

Le plan de Don Quichotte est donc proprement admirable. La forme, comme les idées, sont dignes de Cervantes. Tieck, à rencontre des Schlegel, ne s'occupe pourtant pas du détail même du style. Ce qu'il aime dans Don Quichotte, c'est la conception des caractères, l'idée philosophique, le développement organique. A tous ces titres, Don Quichotte est « le premier roman moderne » (3). Wilhelm Meister lui-même ne saurait lui être comparé. « Don Qui-

(1) Ges. Novellen, V, 72.

(a) K. S., II, 74.

(3) Ibid., II, 38o.

cholte est unique (i); maintenant, comme depuis deux siècles, il se dresse à nos yeux comme un idéal inaccessible » (2).

A côté du roman de Cervantes, la concurrence d'Avellaneda fait triste figure. Cervantes eût-il dû dédaigner davantage son adversaire ? « Il me semble, dit l'un des personnages de la Vogelscheuche, que le grand ouvrage de l'incomparable Cervantes perd beaucoup dans ses dernières pages, parce qu'il revient trop souvent à son adversaire aragonais. — Je ne peux, réplique Alexandre qui défend à la fois l'œuvre de Cervantes et celle de Tieck, approuver ce que vous dites du Don Quichotte. La préface de l' Aragonais est trop abjecte, son livre est absolument mauvais... même le plus noble ne peut pas toujours éviter, badines ou graves, les attaques personnelles et la satire » (3).

Cervantes est une des incarnations de l'esprit poétique. Obéron, ayant depuis longtemps quitté l'Allemagne, erra à travers l'Italie, l'Angleterre et l'Espagne, où il salua avant tous Cervantes, Camoëns, Lope et Calderon (4); Cervantes, le poète souriant et narquois, qu'entourent toutes les Muses, est dans le domaine de la poésie le brillant compagnon de Gottfried de Strasbourg, de l'Arioste, du Tasse, Camoëns, Calderon, Shakespeare et Goethe. Voilà les vrais romantiques qui n'ont rien de commun avec ceux qui se réclament d'eux, les poètes du vice, de la pourriture,

(i) Cf. correspondance de Tieck et de Solger, et Bibliothèque royale de Berlin, Section <l<- ;trchive«, Toks Nachl. n* 2/j. un pttMge non daté et buré. li'-«k -<■ fâche il<' Teèr le Schelmuff-ky mil -ur !.• même rang que Don Quichotte.

(a) Ces. Nov., V, 71 (par la bouche de Wachtil qui exprime ici induhitable- Mi'-nt 1.1 |. i leefc).

(3) Ibid., XIV, p. 99 sq.

(5) /'-.. t. VII., p. ai3 et t..nt< l.i fin de la nouvelle : Das alte Bach.

de la monstruosité et de la mort, les mystiques, les fatalistes, les romantiques français, la jeune Allemagne.

Cervantes reste donc pour le vieux Tieck ce qu'il était pour le jeune satirique : un modèle à imiter, une arme contre ses adversaires, un idéal de perfection qu'on oppose aux poètes modernes pour les humilier.

Aussi bien ne peut-on l'imiter strictement. t)n l'a bien des fois tenté, et toujours avec le même insuccès. Les contemporains de Shakespeare ont pillé Cervantes, sans donner à leurs emprunts la vie ni le mouvement dramatique. Les splendides créations de Cervantes sont devenues de ridicules caricatures (i); Tieck signale quelques-unes des imitations. Fletcher (2) lui a emprunté des scènes et des personnages pour sa pièce de Rute and hâve a wife. Fletcher, Middleton et Rowley ont abondamment utilisé ses motifs (3). La dernière pièce de sa collection du Deutsches Thèater, Unzeitiger Vorwitz, est une adaptation souvent littérale de la nouvelle bien connue de Cervantes (4). La meilleure imitation est la Preciosa de Wolff (5).

Le tort de tous ces ouvrages est d'être trop serviles, de prendre à Cervantes ce qui est spécifiquement cervantesque. Ce ne sont point des détails, des intrigues qu'il faut lui demander, mais une inspiration générale. « Le roman de Don Quichotte n'est pas un modèle auquel tous les autres doivent ressembler, mais un idéal qui montre comment chacun peut et doit, dans le monde qu'il représente,

(1) Dram. Bl., I, 117 (1823).

(s) K. S., II, 36i.

(3) Dram. Blœtter, II, 8 et K. S., II, 317.

(4) Deutsches Theater, paru entre autres dans l'édition des S. Werke, 182a, t. XXV, p. xxxix.

(5) Dram. Blœtter, II, 5 sq.

et en tenant compte des fins poursuivies, construire, à son tour, une œuvre cohérente et satisfaisante » (i). Les Nouvelles de Cervantes ne doivent en rien lier l'inspiration du nouvelliste moderne. Ce ne sont pas les personnages du poète espagnol du xvie siècle qui doivent peupler les romans et nouvelles de l'Allemagne actuelle. Les classes, les situations, les choses qui nous entourent ne sont pas moins poétiques, pour le clair regard du poète, que ne l'étaient pour Cervantes son époque et son milieu. La leçon que nous donne Cervantes est donc une leçon d'indépendance et de vérité.

Tieck consacre, dès 1820, le meilleur de son talent à ses Nouvelles. Et, dans ces Nouvelles, il affirme n'avoir d'autre ambition que de peindre son temps, avec ses ridicules et ses vices, ses nobles côtés aussi, afin que s'en dégage une morale féconde et largement comprise.

Le cadre de son Phantasus, où s'entrelaçaient d'agréables arabesques sur le monde et l'art, était emprunté à Boccace, à VHeptameron, à Goethe si l'on veut, mais, malgré les rappels assez habituels du Don Quichotte, n'avait 1 i>'ii de l'œuvre cervantesque. En 1819, Tieck termine son Tischlerrneister. Dès 182 1, paraissent les premières nouvelles de ce que l'on pourrait appeler sa troisième manière.

Dans la première de ces nouvelles, Der Geheimnisvolle (1821) (2), on découvre déjà des motifs indéniablement cervantesques. Comme Las dos Donce/Jas, elle débute dans une hôtellerie; comme dans Las dos Doncellas, le personnage principal s'est engagé à la fois avec deux jeunes filles. L'histoire du baron Mannlich, qui reçoit deux gouvernantes, les promène dans la maison d'un autre, où il

(1) Ces. Wooefien, V, 71.

(a) Schriften, XIV, p. a55 sq.

semble commander en maître, est à peu près celle du Mariage trompeur. L'action même est, en gros, renouvelée de Cervantes.

Der Geheimnisvolle met en scène une jeune gentilhomme, Kronenberg, qui, reçu dans une famille, à la suite d'un accident, et accueilli à bras ouverts, prend la place et le nom de son cousin, von Feldheim, se fait aimer de Cécile, la fille de la maison, mais est trahi par l'arrivée de Feldheim, menacé d'être fusillé, puis finit par épouser Cécile, après une réconciliation indulgente. C'est là, à peu près, l'intrigue de la Comédie amusante de Cervantes : l'étudiant Cardenio est amoureux de Marcella, dont la fortune est fort au-dessus de la sienne; il s'introduit chez elle sous le nom d'un cousin d'Amérique, mais le cousin se présente et l'aventurier est chassé. Là se borne la ressemblance. Il semble bien que l'intrigue de Cervantes ait fourni la donnée principale de la nouvelle. Mais, dans sa comédie, Cervantes n'a eu d'autre but que de nouer une intrigue plaisante; ses personnages n'ont point de caractère, ni ses situations d'intérêt général. Dans Tieck, au contraire, l'intrigue doit être le support de problèmes psychologiques et de tableaux sociaux. Aussi indique-t-il les causes de la fourberie de Kronenberg, et toutes ses excuses; Kronenberg était blessé, saris connaissance, fut reçu spontanément comme le cousin attendu, entouré de soins, aimé d'une belle jeune fille; jeune et doué d'un passable talent mystificateur, il n'a pas le courage de dévoiler le malentendu. Les scrupules, les luttes intérieures, les complications morales que crée son mensonge constituent une curieuse comédie intime. Parmi cette intrigue se développe le milieu contemporain, ou plutôt un passé tout récent, l'Allemagne napoléonienne, sous l'oppression

étrangère et dans le désordre social ou intellectuel qu'elle fit régner dans toutes les classes.

Die Reisenden (1822) (1) font le tableau d'un hôpital de fous. Tieck a toujours, depuis son Blaubart, manifesté beaucoup de sympathie pour les déments. Ses fous ne sont que des maniaques, atteints de folies partielles et d'idées fixes, comme Don Quichotte, mais, à part cela, gens sociables et sensés. Kranich, tel son illustre ancêtre luttant contre les géants, poursuit de son fouet les pygmées qui le tourmentent et qu'il est chargé de dompter. Raimund, moderne Cardenio, se réfugie dans la nature pour apaiser son désespoir d'amour et ne retrouve sa raison qu'avec .sa bien-aimée. Le comte Birken s'élance du haut d'un rocher comme le comte et la comtesse du Persiles. Friedrich, qui creuse la cave pour y découvrir un trésor et menace jusqu'aux fondations, est le descendant de l'Abuela de Triguillas, qui croit avoir un trésor dans sa cave, et qui creuse et creuse jusqu'à ce qu'un voisin s'aperçoive qu'elle démolit sa maison.

Die Gesellschaft auf dem Lande (182^) (2) représente une sorte de Don Quichotte moderne et populaire : Rœmer, qui a été tailleur dans son enfance, s'imagine, pour avoir lu des récits du vieux Zithen, être un ancien soldat de Frédéric II et finit par avoir les allures et la nature du vieux hussard.

Dichterleben (3) (1824-5) renferme aussi des types qui pourraient se réclamer du Don Quichotte. Henslow, le directeur de théâtre, avare, esprit étroit et vulgaire, a dans

(1) Schriften, XVII, p. 171 sq.

(a) Ges. Novtllen, Mil, p. 209 sq. Cf. le jugement de G. Schlegel Bottai, III, 396 (3o mars 1828).

(3) Schriften, XVIII, p. 47 sq.

B*RTRA.1D jjg

554 CEl'.VANTES ET LE ROMANTISME ALLEMAND

une certaine mesure la physionomie de Sancho; comme lui, il déforme les noms propres, et reste fermé aux belles et généreuses idées. Les puritains ont, comme Don Quichotte, une foi aveugle dans leur messie, en leur vocation intime et la protection des esprits mystérieux; aussi bravent-ils les coups et les gens de la police — jusqu'à la déception finale, qui les laisse accablés, las et lâches. Grien meurt à son tour, pauvre chevalier de la Triste Figure, l'âme brisée par ses désillusions.

La Schicksalsnovelle vom jungen Wolfgang und der. alten Philistria (dans l'article : Gœthe und seine Zeit) rappelle le Voyage au Parnasse : comme dans Cervantes, le poète est accompagné d'Apollon, et va lutter contre la vieille Philistria, qui symbolise le mauvais goût et la vulgarité (i).

La plupart des héros des Wundersiichtigen (1829) (2) sont, comme les imitations du Don Quichotte qui firent fureur au xviii6 siècle, des mystifiés, des âmes crédules et convaincues qui se laissent affoler par la foi aux miracles et l'admiration des Cagliostros allemands : le conseiller, son fils Anton, qui renie ses affections et ses devoirs pour suivre le faux mage, Schmaling, vont à la conquête du mystère. Comme l'amant de Dulcinée, ils se heurtent à la prose de la vie, qui est bien plus vulgaire : les paquets merveilleux, laissés par l'étranger de la Société invisible, sont défaits et vidés; les yeux s'ouvrent, la folie est vaincue.

Das Zauberschloss (1829) (3) s'est inspiré plus particulièrement des peintures de l'amour du Don Quichotte. Le capitaine Cari von Wildenstein est comparé au berger

(2) Ges. Nov., t. VI, p. 7 sq.

(3) Ibid., II, 83 sq.

-péré Chrysostome. La nouvelle intercalaire : Die wilde Englœnderin (i) reprend le thème bien cervantesque de la femme rebelle à l'amour. Florentine est comme Marcella ou Galatée, une jeune fille aimable et aimée, mais qui semble inaccessible aux sentiments féminins; elle repousse l'amour de Falmouth, mais sa pruderie flnit par s'avouer vaincue et confesse enfin la passion dont elle avait honte.

Der Jahrmarkt (i83i) (2) conte l'histoire d'un enfant qui s'e-t enfui de la maison paternelle et court les aventures, et les méfaits d'une bande de pickpockets parfaite ment organisée : et ce sont là justement les deux motifs tiels de la nouvelle picaresque de Rinconete.

Die Sommerreise • i833) renferme surtout des éléments biographiques. On peut y noter l'intérêt très vif que Tieck portait aux fous : Tieck ne croyait guère à la raison, et prétendait que chacun de nous pourrait, sur la foi de ses gesparoles, être enfermé dans un asile d'alié- 3). Cette sympathie n'était pas moins vive chez Mite-, qui traça outre la figure de son Don Quichotte, d'autres types immortels : Cardenio, le Licencié, et le comte insensé du Persiles.

Des Lebens Leberfluss (1839) exalte la puissance d'imagination de Don Quichotte. « Lorsqu'on eut. dit Heinrich, muré sa bibliothèque en expliquant qu'un enchanteur avait enlevé non seulement les Livres, mais aussi la | tonte entier.', il conquit tout d>- suit doute, tout le phénomène. Il n'avait |>;i- l'esprit as laïque pour demander <»ù une chose aussi abstraite que

(1) Ges. Nov., II, iii sq.

(a) Schriften, XX, p. 3 »q. '

(3) Gcs. Nov., V, 4a.

l'espace avait bien pu passer » (i). Et plus loin : « Je croirais presque que le diable est venu prendre l'escalier. — Voilà, peu s'en faut, dit encore Heinrich, une réédition du Don Quichotte » (2). Dans cette nouvelle, il nous est conté un rêve où l'on vend un homme aux enchères. L'idée de cette vente a pu être inspirée par la pièce de Cervantes, El Trato de Argel, où se vendent enfants, femmes et vieillards, et ses nouvelles barbaresques, El amante libéral, par exemple, où se pratique couramment cette traite d'esclaves (3).

D'autres rapprochements sont possibles, mais aucun n'est vraiment significatif et probant. Dans aucune de ses nouvelles, Tieck n'a suivi une intrigue cervantesque, repris un type de Cervantes. On peut, comme dans le Geheimnisvolle, Die Reisenden, Dos Zauberschloss, constater des analogies curieuses, mais l'imitation semble être parfaitement inconsciente : c'est inspiration qu'il faut dire, et influence profonde d'un tempérament sur l'autre. Tieck apprit de Cervantes à voir la réalité contemporaine, à dégager ses éléments poétiques des brutalités et des vulgarités, à tirer l'art de la vie. Cervantes l'avait appris de la vie elle-même; mais Tieck n'avait pas assez vécu, Tieck

(1) Ibid., XI, p. 86.

(2) Ib., p. 89.

(3) Le Nachlass de Tieck à la Kœnigliche Bibliothek de Berlin (n° a4) contient une allusion à Sancho :

Giovann Battist heiszt deutsch kurzwe^ nur Hans, der Tag ist heut', begehn wir den mit Humor... ... wiinscht dem Hans sein treuer Freund von Bûmer, Du der in Witz erreicht den Sancho Pansa. La 2* version, sous le même titre : Geburts-und Namenstag des grœssten Manns, donne, parmi d'autres variantes, le dernier vers ainsi transformé : Und lustiger als selber Sancho Pans.

Dans la 3' rédaction, l'allusion à Sancko a été abandonnée.

ne connut guère du monde que les livres et ses amis. Il fut homme de lettres, ardemment voué à la littérature et à son idéal artistique, idéaliste malgré tout.

Aussi ehercha-t-il un genre qui pût exprimer librement ses propres conceptions sur l'existence, où pussent se développer amplement ses pensées nuancées et parfois fuyantes. Ce genre, c'est la nouvelle. D'après Cervantes (Berganza, le Licencié), Tieck compose des nouvelles tendancieuses et polémiques. Der Wassermenseh s'en prend au parti de la Jeune-Allemagne (i); Die Ahnenprobe (2) combat le préjugé nobiliaire; Die Vogelscheuche (3) attaque les excès des romantiques, en particulier des romantiques français. D'autres bafouent des ridicules sociaux : Die Wundersûchtigen déclarent la guerre aux faux mages et au crédule mysticisme des âmes simples; Die Verlobung (4), à l'hypocrisie religieuse. Quelques-unes cependant n'ont point cette tendance satirique : les Wunderlichkeiten 5), Des Lebens Ueberfluss (6) ne visent personne et n'ont d'autre objet que de peindre un monde viable et intéressant.

La nouvelle peut donc avoir une signification, une portée sociale; c'est le seul genre qui permette au poète d'exprimer directement Bea idées. La nouvelle de Boccacr ni crllo des Français ne sauraient être ainsi interprétées; et c'est bien certainement à Cervantes que Tieck emprunt;! cette conception féconde.

(1) Ges. Nov., I, p. 3 sq.

(a) Ibid., III, 81 sq.

(3) Ib., XIII, p. 7 sq.

(4) Schrift?,,, t. XVII, p. io3 sq.

(5) Ibid., X, p. 79 sq.

(6) lb., XI, 7 sq.

Mais une nouvelle à thèse risque de n'avoir point d'intérêt; comment lui donner la vie dramatique et le charme aventureux du roman ? Tieck avait reconnu dans les nouvelles cervantesque, un moment saillant, un point culminant, une crise, suivie d'une péripétie. C'est là, prétendit-il tout au moins au cours de sa période créatrice, la caractéristique propre du genre. C'est là ce qui caractérise ses propres nouvelles. Gluck giebt Verstand (i) aggrave les embarras de Simon jusqu'au moment où il soupçonne et arrête son propre souverain; mais sa situation est dénouée immédiatement par sa divination et sa décision : il reconnaît le prince, est pardonné et* récompensé. Der griechische Kaiser (2) accumule toutes sortes de preuves et de chances autour du faux Balduin : son interrogatoire semble même jusqu'au bout en sa faveur — jusqu'au moment où le roi se lève et dénonce sa fourberie (3). Des Lebens Ueberflus dépeint les misères progressives du jeune couple jusqu'à l'intervention menaçante de la police; au moment le plus critique, arrive l'ami sauveur, qui apporte salut, richesse, pardon. Il y a donc une progression de l'intérêt, une complication croissante de l'intrigue qui peut aller jusqu'au tragique et pousse notre curiosité jusqu'à l'angoisse : puis un événenw*-, en somme peu important et souvent vulgaire, des arrestations., une reconnaissance, surtout le retour d'un protecteur, dvun fils, d'un ami, provoquent dans la situation une volte-face, et dans les cœurs un bouleversement, qui ramènent le calme définitif. Quelques nouvelles n'ont point cette péripétie décisive : ou plutôt elles en ont plusieurs : Wunder-

(1) Schrijten, XIX, 3 sq.

(a) Ges. Nov., IV, 7 sq.

(3) Ibid., p. 34a sq.

lichkeiten semble plusieurs fois approcher du dénouement; mais le faux comte Liançon sait chaque fois dominer la situation et rétablir sa fortune; sa fin est noble, repentante et chrétienne, toute différente de sa vie. Aussi bien, Cervantes offrait-il à Tieck des modèles de cette variété littéraire : Rinconete y Cortadillo et le Dialogue des deux chiens n'ont point cette progression de l'intérêt, cette situation critique et cette péripétie finale. Tieck lui-même sentait combien sa définition de la nouvelle était partielle et contestable et avouait que ses propres nouvelles, comme celles de Cervantes, n'étaient pas toujours conformes à cet idéal (i) : aussi les appelait-il de simples récits.

La nouvelle de Tieck s'inspire certainement, dans sa forme et dans le choix des sujets et dans les combinaisons d'intrigues, des modèles cervantesques, où Tieck voyait l'idéal absolu du genre. Cette influence a été remarquablement caractérisée par Heine : « A part Goethe, dit-il dans sa Romantische Schule, c'est Cervantes que Tieck imite de plus près. L'ironie humoristique, je pourrais dire aussi l'humour ironique de ces deux poètes, répand aussi son parfum dans les nouvelles du Tieck troisième manière. Ironie et humour y sont si intimement mêlés qu'ils semblent ne faire qu'un... » (2).

On aurail tort de voir un contraste irréductible entre les divers moments de la production artistique de Tieck. 1 qualités de ses Nouvelles de i83o sont, en somme, le dé\.

(1) Kfppkr. Brinnemngen, etc., I. c, II, 5.V,. Il ,.S| vrai qu'il fait exception

P""r '''"• ' flou, où n..u< Hvniis retrœrvé cette cri 1 cette volte-

face de l'intrigue. I.„ réserve de Tieck s'explique cependant : Heinrich et Clara n'uni j.mi.u- perde km oonflaaee et leur gaieté, et le* troublée d révotuttoni

d<> l'.Mti.n n'ont pgj .ittrint leur? âmes. (3) Sœmll. Werke, t. V, p. 390.

loppement de certaines des qualités littéraires des premières nouvelles et de ses comédies : seulement, entre les unes et les autres, s'est exercée longuement l'influence de Cervantes qui lui enseigne et les lois et l'esprit du genre et corrige son inspiration. On a voulu aussi opposer le Tieck poète au Tieck critique, comme s'il était possible de dissocier ainsi une personnalité d'écrivain. En fait, les Nouvelles sont l'application et la réalisation des principes littéraires que Tieck a découverts à l'école de ses maîtres; Cervantes, comme Gœthe et Shakespeare, ont nourri son imagination de formes, d'exemples et d'idéal. Tieck a gardé pour le Don Quichotte et les Nouvelles les ardentes admirations de ses jeunes années : tout le travail que fait la critique romantique autour du poète espagnol affine et élève les idées de Tieck; il tâche désormais de découvrir l'âme de son poète et les procédés littéraires par lesquels elle s'exprime; et sa critique comme son œuvre sont, malgré leurs faiblesses indiscutables, une haute leçon de goût, d'ample et pénétrante analyse et d'intelligente originalité. Par son influence autour de lui (i), comme par son

(i) J'ai déjà signalé l'influence qu'il exerça sur Solger. Raumer aussi semble avoir été en cela un disciple de Tieck. Tandis qu'en i8i5, il ne cite jamais le nom de Cervantes, il le nomme volontiers, dès 182/1, à côté de Dante, Calderôn, Shakespeare et Gœthe parmi les génies qui rompent l'évolution régulière de la culture d'une nation. {LUI. Nachl., op. cit., t. II, p. 44) à côté d'Homère (Lebenscrinnerungen, t. II, p. 189, 21 juillet 1825). En 1829, il adresse à Tieck un fragment critique sur les Nouvelles de Cervantes. « Ce sont, dit-il, des chefs-d'œuvre en tout... Que nos gens viennent ici apprendre ce que c'est qu'écrire bien suivant un plan simple et intéressant. » (Lebenser. II, 283).

Le meilleur collaborateur de Tieck fut sa fille Dorothée, qui travailla fort probablement à la traduction de VObregon et traduisit elle-même le Persiles. Cette traduction qui devait faire pendant, dans la collection : Bibliothek classischer Romane und Novellen des Auslands, au Don Quichotte du vieil ennemi de Tieck, Soltau, parut en 1837 sous le titre : Die Leiden des Persiles und der Sigismunda, etc. Mit einer Einleitung von Tieck.

œuvre propre, Tieck a bien mérité de Cervantes. Il traduisit le Don Quichotte, et. dans son âge mur, eut le courage de mettre au point la traduction de ses débuts; il encouragea les traductions du Persiles ou de la Tante supposée. Il appliqua aux ouvrages de son poète son intelligence très pénétrante et ses facultés d'exégèse; les idées de Solger vinrent féconder son esprit, et il sut découvrir une interprétation nouvelle du Don Quichotte, à la fois personnelle et très romantique, et qui conciliait nombre d'interprétations antérieures : car il vit dans le roman le heurt du réel et de l'idéal, de la chimère et de la vie, comme Schelling: mais, comme des critiques plus modernes, il condamna Don Quichotte, non pas au nom de la raison et de l'expérience, mais au nom de l'idéal lui-même. La doctrine romantique de l'identité de l'idéal et de la réalité avait vécu : Tieck proclame que l'idéal doit rester intérieur jiaré do la vie, et qu'il se voue à l'échec et au ridicule «lès qu'il cherche à se manifester par des actes. L'inspiration des nouvelles de Tieck est la même : Tieck y oppose aux manies, aux enthousiasmes vides, aux douces folies e< aux faux idéalismes de l'humanité les étroit et les hostilités du monde réel; Bénies les âmes saines, qui mit su voir la vie comme elle est et cependant piver leur idéal intime, connu.' Shakespeare ou Cervantes, connurent le rentable bonheur et sont dignes d'une immortelle gloire.

Autres traductions et imitations

Le succès de la traduction de Tieck ayant semblé encourageant, les traductions de Cervantes deviennent désormais un article courant de la librairie. En 1824, paraît une adaptation de Don Quichotte pour la jeunesse, par Louise Holder(i).

La Wiener Zeitschrift fur Kunst, Literatur und Mode donne, en 1824 : Die unnùtze Vorsicht, de Gottlieb von Léon (Aus dem Spanischen des Don M. de Cervantes) (2). D. W. Soltau réimprime sa traduction du Don Quichotte, considérablement amendée, en 1825, et, preuve nouvelle de la popularité croissante du roman, sa traduction inaugure la collection de romans étrangers que publie Brockhaus (3). Soltau utilisa l'édition de l'Académie de 1819 avec celle de Pellicer. Il supprima, comme en 1800, les poèmes qui introduisent et terminent la première partie (4). H ne s'était, du reste, rien assimilé des principes

(1) Leben und Thaten des edlen und tapfern Bitters Don Quijote von la Mancha, etc., neu bearb. von Luise Holder. Ulm 1824 (rééd. i834). — Voir

L. Rius, Bibliografia, I, 292, qui tient le renseignement de Dorer.

(2) Dans t. II, p. 4oo (v. Gœdeke, VI, 535).

(3) Bibliothek classischer Romane und Novellen des Auslandes, t. I à IV, Der sinnreiche Junker, etc. Leipzig, Brockhaus 1825 (avec une préface de l'auteur datée de janvier 1824). Division en 4 tomes (au lieu de 6). Je cite d'après la réimpression de 1837 dans la même collection qui s'intitule : 2" Auflage. L'exemplaire de la Kœnigliche Bibliothek de Berlin porte l'ex-libris de L. Braunfels.

(4) Ils n'ont, dit-il p. VI de son Introduction, aucun rapport nécessaire avec l'œuvre et sont tout au plus le cadre du tableau.

romantiques. Les critiques qu'il avait reçues et soigneusement colligées, lui permirent de corriger nombre d'erreurs matérielles. « Je n'ai, dit-il lui-même dans sa préface (i), pas commis d'erreurs importantes, mais tout ce qui concerne l'harmonie et le choix des expressions laissait pas mal à désirer... A cette fin, j'ai non seulement remanié, depuis, ma traduction, mais je l'ai vue et revue tous les ans très soigneusement. » Son travail a fait des progrès et se recommande par plus d'exactitude et de précisions, une mise au point plus minutieuse, plus de conscience véritable dans la traduction de la prose et des \

Les poèmes qu'il ne rejette pas, Soltau essaie, cette fois, de les rendre dans le mètre de l'original; mais il n'est pas devenu poète. S'il est moins maladroit et plus fidèle, il manque toujours totalement du sens et des grâces du style. Sa phrase se déroule monotone, sans l'allure et la vie de l'original; ni l'emphase magnifique et la grandeur de Don Quichotte, ni la comique rustauderie de Sanchp, n'ont été saisies et exprimées.

Les traductions ont un succès de plus en plus vif. Goethe lui-même applaudit aux progrès du genre : « En ce qui concerne le grec, le latin, l'italien et l'espagnol, nous pouvons lire les meilleures œuvres de ces nations dans de si bonnes traductions allemandes que nous n'avons sans motif particulier, à perdre beaucoup de temps pour apprendre ces langues ». « C'est le propre du tempérament allemand que de rendre hommage aux choses étrangères et à leur caractère et de se plier à tout génie étranger » (2).

(1) Ibid., p. VI.

(2) F< ki rm.uui» Gesprœhe mit Goethe etc. (au 10 janvier i8î5), p. e. dans l'édition de L. Geiger, Leipzig, Hesse, s. a., p. ioa.

L'accueil favorable du public provoqua de nouvelles tentatives; auteurs et éditeurs se disputèrent Cervantes, enchérissant sur les entreprises rivales.

Malsburg partagea les goûts littéraires de L. Tieck, comme il partagea sa bibliothèque (i). Il avait déjà conquis quelque réputation par ses traductions de Calderôn et de Lope, où il avait su témoigner à la fois de ses connaissances et de ses sympathies espagnoles, et, d'autre part, de sa culture romantique (2). Tieck avait une très haute estime pour son ami plus jeune, écouta souvent ses conseils, se laissa volontiers gagner par ses enthousiasmes et sa fiévreuse activité, et reprit, auprès de lui, goût à certains travaux abandonnés, YObregon, par exemple; à son tour, Malsburg venait demander au maître des encouragements et des leçons. Il fut un disciple docile des romantiques. Il le fut par ses goûts littéraires autant que par ses méthodes. De Cervantes, qu'il admira beaucoup, Malsburg traduisit : Der Schiffer der Liebe. Voici, avec le texte espagnol, la première strophe de son essai .

Marinera soy de amor Wohl der Liebe Schiffer bin ich

Y en su pielago profundo Und auf ihren tiefen Fluten

Nauego sin esperança, Muss ich wanken, sonder Hoffon

De llegar a puerto alguno Dass ein Hafen auf sich Unie (3).

Rythme trochaïque, assonances, même disposition de ces assonances, traduction de l'heptasyllabe par le vers à

(i) Malsburg aimait beaucoup le roman de Cervantes. Une de ses lettres à Tieck, qui est pleine d'allusions à Cervantes, se termine ainsi : « Peut-être remarquerez-vous que je suis encore une fois en train de lire le Don Quichotte; c'est un livre admirable, et pour un gentilhomme campagnard, qui a, de par sa nature, en lui quelque chose de plus ou moins donquichottesque, c'est une lecture tout à fait convenable. » (Holtei, Briefe, etc., II, 292, 2 août 1820).

(2) Cf. Kcepke, L. Tieck, H, p. 19.

(3) Poetischer Nachlass und Umrisse aus seinem inneren Leben, von P. C. Cassel, 1825, p. 265.

quatre temps forts : c'était la parfaite application des principes posés par Tieck et G. Schlegel.

Une traduction proprement populaire fut celle de S. Fœrster. Elle a sur les autres l'avantage d'être une traduction complète (les comédies exceptées) des œuvres du poète. Elle parut en 1825-26, chez G. Basse, sous le titre : Cervantes' Sœmmtliche Werke. Aus der Lrsprache neu ùbersetzt. Le Don Quichotte occupait les six premiers volumes, les youvelles, les tomes 7-9, Persiles, les tomes 10 et 11, et la ^umance, le tome 12. Dans le dernier se trouvait, p. io5 sq., la biographie du poète.

La biographie n'est pas au courant. On sait, dit l'auteur, fort peu de choses sur Cervantes, en tout cas peu de choses sérieuses et cohérentes. Cervantes apparaît comme « un esprit hardi et fort », fin et juste et toujours de bonne humeur. Le Don Quichotte est avant tout une satire des romans chevaleresques (2). Les ^oiivelles châtient par leur esprit mordant les mœurs corrompues de l'époque. Les autres appréciations sont à l'avenant. Fœrster ne sait rien de toute la critique cervantesque du xixe siècle.

Cette traduction est moins littéraire encore que celle de Soltau; la phrase est essoufflée, les antithèses s'effacent, des transpositions malheureuses brisent la belle ordonnance des idées; les incidentes qui gênent sont abandonnées; d'autres membres de phrase que Cervantes avait pris soin d'isoler et d'opposer sont, dans la traduction, amalgamées; de là, moins d'énergie et surtout moins d'éloquence et d«- poésie. Le Btyle es! bourbeux et maladroit; ni la noblesse naturelle de Don Quichotte, ni la familiarité de la langue de Sancho n'ont été ressenties.

(1) A Quedlinburg et Leipzig (i8j6).

(3) Ibid., p. 118 sq.

En revanche, il y a un effort indéniable vers plus de logique; le sens est rendu avec précision, le traducteur cherche à garder le mot, la formule exacte qui répond aux termes espagnols; aussi notre auteur est-il obligé de prendre le plus long et de poursuivre péniblement le mot à mot qui l'égaré. Procédé dangereux et qui l'amène, pour sauver la lettre, à sacrifier l'esprit.

La Numance n'est pas mieux respectée. Fœrster tente d'employer les scansions et les procédés métriques de l'espagnol : au vers de sept syllabes, il répond par le vers de sept syllabes, au décasyllabe par le décasyllabe :

Esta dificil y pesada carga Dies schwierige, dies lastende Ge-

shaeft.

Par contre, il ne s'inquiète pas de la rime et se contente d'une alternance de terminaisons féminines et masculines :

,; No vienes, Leoncio, di ? Kommst Du nicht, Leonzius, Theu-

rer ?

t Que es esto, mi dulce amigo ? Ha wo bist du, edler Freund ?

Si tu no vienes conmigo Ach, wenn Du nicht mit mir

kommst, a Como vengo yo sin ti ? Wie kann ich allein dann kom-

men ? (i)

Une autre collection : la Taschenbibliothek der auslœndischen Klassiker in neuen Verdeutschungen, donne une traduction des œuvres complètes d^ Cervantes (1825-29) (2)

(1) Numancia, I, i; Fœrster, ibid., XII, p. 76.

(2) Werke von M. de Cervantes Saavedra. Aus dem Span. iïbers. von Hier. Millier 16 vol., 1825-29. Zwickau, im Verlage der Gebrùder Schumann. Le Don Quichotte comprend les tomes 1-8; les Nouvelles 9 à 12; le Persiles (1827), les tomes i3 à 1/1 et la Numance (traduite en 1829 par R. 0. Spazier) le t. XVI (trad. en vers rimes). A la fin du t. XVI, la vie de Cervantes, par Mùller; avec huit gravures d'après Coypel.

par Hieronymus Miiller. L'auteur s'attribue dans la dédicace « une grande réceptivité pour tout ce qui est beau, sous quelque climat que le beau ait mûri » (i). Il voit dans le Don Quichotte l'oeuvre la plus géniale d'un poète à qui on disputerait difficilement la première place parmi les modernes. Mais la langue allemande est une langue extrêmement souple, et on peut tout oser avec elle. Le but de H. Mûller est de donner une traduction plus fidèle que toutes celles qu'on a faites jusqu'à maintenant. Il traduit donc très consciencieusement les poèmes, préfaces et dédicaces préliminaires, sauf le prologue de la deuxième partie du Don Quichotte (2). Il rend le texte espagnol de très près, en reproduisant le plus possible l'ordre des mots espagnol. Les mètres sont aussi exactement rendus que le permettait la langue allemande, suivant les principes de Schlegel. Il se préoccupe du balancement de la période, tant en prose qu'en vers; il suit pied à pied la construction du poète. De là, de la lourdeur dans le style et beaucoup de confusion. La phrase allemande est pesante, avec son armature de subordonnées et de constructions rigides, plus pesante que la phrase espagnole. Millier ne cherche point à la dégager; au contraire, il aime les syntaxes enchevêtrées, et son chevalier perd de son élégance et de sa vie. Le Btyle de Sancho devient pourtant, à l'occasion, plus rapide, plus \if ei plus savoureux. La différence des caractères esl observée dans ses grandes lignes.

Ce sont là deux traductions importantes. Pour la première fois, on traduit à peu près tout Cervantes. On le traduit avec une préoccupation constante de fidélité, en

(1) Ibid., p. n.

(a) Même le prologue du Persiles qu: était généralement dédaigné a été traduit.

cherchant le ton même du style et la vérité profonde de l'éloquence cervantesque, avec toutes les ressources d'une traduction déjà fixée.

D'autres traducteurs essaient leur talent sur les œuvres secondaires de Cervantes. F. Sigismund traduit la Galatée en i83o (i); La Motte Fouqué, le romance de Don Gayferos dans les Berlinische Blœtter (2); Mutzl, la Totenklage aus Galatea (o aima venturosa) dans sa Blumenlese aus spanischen Schriftstellern (i83o) (3).

La librairie s'intéresse de nouveau au Don Quichotte de Tieck. G. Reimer y songe dès 1827, et Tieck s'engage, dès cette époque (dans le traité qu'il signe avec lui), à remanier sa précédente édition. En 1828, Tieck écrit à Gries : « Vous êtes-vous occupé du Don Quichotte ? Dans ce cas, vous pourriez certainement me donner pour la prochaine édition bien des indications et m'aider à faire disparaître bien des défauts » (4). Le tome I est daté de i83i, II de i832, III et IV sont datés, par erreur peut-être, de i83o (5).

(1) Zwickau, i83p, in 8*.

(2) T. X, fasc. 1, signé M. F. (V. Houben, Bibl. Bepertorium, I, ^29, 28). Avec une note sur Cervantes et Don Quichotte.

(3) Bulow publie peu après son Novellenbuch oder hundert Novellen nach alten ital. span. franz. bearb. Avec une préface de L. Tieck. Lpz. i83/J-36, qui contient une traduction de la Tia Fingida : Die vorgebliche Tante. En i836 paraîtra une autre traduction, anonyme, de la Tante Supposée : Die vorgebliche Tante, Nacbg. Studentennovelle von Cervantes, Stuttg i836 (avec une préface).

(4) Weimarisches Jahrbuch... p. 207, à Gries (28 avril 1828).

(5) 3*° verb. Aufl. bei G. Reimer. Reproduite exactement dans les éditions ultérieures que j'ai pu consulter. L'édition de i83a est, par exemple, réimprimée à Hambourg, 8 éd. s. a. (Verlagsanst. und Druck A-G.) avec une modification dans la distribution des chapitres.

Les tomes 111 el IV n'ont guère été modifiés : quelques légères retouches de l'orthographe ont paru suffisantes

au poète (i); le tome II ne se contente pas de ces corrections; notons dans le chapitre i du livre I\ les différen-

Ed. iSi3 Ed. i832

demi, da~? denn, indem (2)

erfreuen wir 1111- geschiebt es, da^s >vir un* er-

freuen (3)

dem Cardenio den Cardenio (sic) (!>)

nahm nun die Miitze herunter nahm nun die Mûtze ab (5)

Von der Liebe bin ich Schiffer... Schiffer nenn' ich mieh der Liebe...

Je de? B«fen« sichre Buchten. Eines Hafen* siebre Buchten.

... Al< je sahen Palinure... Als je Palinur erkundet

.. Sprœrigkeit die ohne Graenzen Sprœdigkeit zu weit getrieben (6).

Mais, en somme, le deuxième livre qui avait subi une minutieuse mise au point ne comportait pas de retouches profondes. C'est le livre I qui devait coûter le plus de peine à Tieck; l'édition de iSio reproduisait sans modifications l'édition originale de 1799. Tieck eut à cœur de lui donner le degré d'achèvement des autres I i \ 1 <s. et il la remania très profondément. Les poèmes ont une forme tout à fait nouvelle. Voici les strophes d'Urganda (immédiatement après le prologue

(1) Par ex. n;i mli. k pour nehmlirb. Horzogin pour Herzoginn. (a) 1813, 1. II. p. 3 — i83a, t. II, p. 3 Givre IV. Ch. I). (3) 1812, t. II, ib. — i832, t. II, ib., ib. 0) i8ia, t. II, il,. — i^i.. 1. II. Ut., ib. (f>) 181a, t. II. p. 5 i83a, 1. II. p.

î-dea»u* mmH prh duu la JoMe poésie du •' chap. du livra M I. 1 hap. 13 : i^-i . 1. II. p. ;■', iq.; ,-;.. 1. n. p. 33$ sq.

Ed. 1810

Kommst du, o Buch zu Bra — So werden sie dich le — Und keiner wird verwe — So Plan wie Schreibart ta —

Geraetst du unter Scha — So wirst du bald verneh — Wie schœn sie dich versteh — Begreif 'n sie auch kein Kom - Sie haben 's sich vorgenom — Sie mûssen 's urteiln be —

Ed. i83i

Wùnchest du dich, Buch, zu gu — Lesern nun hinzubege — Wird kein Schwœtzer dir ausle — * Deine Absicht als Untu —

Uni so mehr du aber su — Wirst mir zu entgehn den Tho — Werden sie dich nicht verscho — Treffen sie den Kopf des Na — Niemals, werden sie doch ra — Zeigen dass sie kluggezo —

Les autres poèmes ont subi des transformations : les vers du « poeta entrevcrado », omis dans les autres éditions, trouvent place dans celle-ci (1). D'autres pièces sont tout simplement les traductions même de G. Schlegel; citons comme exemples le sonnet d'Amadis, le Gesprœch de Babieca, etc. (2).

La prose de la nouvelle édition marque certainement un progrès considérable sur le premier essai. Nombre de contre-sens ou d'erreurs plus ou moins graves ont été rectifiés :

Ed. 1810

auf dessen Namen ich mich nicht entsinnen kann.

... fur ein schœnes Kleid, sammetne Schu und Pantoffeln derselben Art, ingleichen fur ein sehr feines Tuch...

die Zeit halte unsern Edlen.

fùnfzig Jahren beschenkt.

mit

Ed. i83r.

dessen Namen ich mich nicht entsinnen mag (3).

fur ein Wams vom besten Tuch, Beinkleider von Sammt fur die Festtage, Pantoffeln derselben Art ingleichen fiir ein auserlesenes ungefœrbtes Tuch... (4).

das Alter unsers Edlen WM an den Funfzigern (5).

(i) Ed. i83i, p. xxvi.

(a) Ibid., p. xxn et p. xxx.

(3) Ed. 1810, t. I, p. 3; éd. i83i, t. I, p. i.

(4) Ibid., ib.

(5) 1810, t. I, p. 4; éd. i83i, t. I, p. i.

D'autres corrections trahissent un souci particulier

d'exactitude rigoureuse ou d'élégance. Notons, au début

du deuxième livre :

Ed. 1810 Ed. i83i

hielten fochten (1).

murderischc mœrderliche (2).

eiie ich die Qbrigen Stûcke fier ctie ich die grœ-sere Hselfte, die mir

berrlichea Gescb.icb.te aufgefuaden noch zu fehlen schien, der lierrli-

ha?tle. chen Geseliiclite aufgefunden haet-

te (3).

En somme, le travail de remaniement porte particulièrement sur le livre premier, et a profité très sérieusement des critiques de Soltau, des critiques et même des essais de traduction de G. Schlegel. La nouvelle édition n'est pas parfaite, mais elle fait meilleure figure que celle de 1799, dont Tieck a gardé l'esprit général, mais dont il améliore grandement l'exactitude matérielle. Aussi la traduction a-t-elle été, sous sa nouvelle forme, rééditée souvent.

La popularité des traductions de Cervantes décourage mitateurs. On ne trouve, dès cette époque, que fort peu d'ouvrages inspirés directement du Don Quichotte ou des Nouvelles.

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