‹ Cervantes et le romantisme allemandChapitre 54 sur 77 · L. vod Lichtenstein écrit sa Hochzeii des Camacho · texte numérisé non relu

L. vod Lichtenstein écrit sa Hochzeii des Camacho

avec la musique de Mendelsohn, iv CE. von

Benzel-Sternau comp Hoftheatervon Barataria oder

Sprichwortspiele (1828). De la nouvelle El Celoso, Rosalie

illin tire, en i8a3, une comédie en quatre actes : Don

Carrizales. F. BUmenreich traduit, en i8a5, le drame lyri-

« (1) iSio, t. I, p. .,:: éd. 1881, 1. I, p. 6;.

(7) Ihid., ib.

(3) Ihid., il,.

0) Rlus. Bibliografla, II, p. 3;3.

que de Scribe : Leocadie, dont le sujet est puisé dans la Fuerza de la Sangre. Vers la même époque, on publie, à Vienne, une traduction allemande et grecque de la Galatée de Florian.

Désormais, Cervantes se présente au monde littéraire de l'Allemagne comme un des grands classiques de l'art, auquel on peut demander une inspiration générale, mais qu'on ne saurait plus servilement démarquer.

Tieck avait montré mieux que personne comment on doit imiter le poète espagnol. C'est lui qui avait de même donné des modèles de traduction et de critique. Son nom domine les études hispaniques de toute cette époque; il a véritablement recueilli, fécondé et transmis la tradition romantique. Les autres romantiques ont oublié ou renié les idées de leur jeunesse. Schleiermacher, cependant, reprend les théories de Fr. Schlegel; Chamisso soutient la conception aristocratique du Don Quichotte, qui était dans l'esprit du romantisme. Mais Goethe montre que le conflit entre l'idéal et la réalité, qui est au fond du Don Quichotte, se résout, non, comme le croyaient les romantiques, en faveur de l'idéal, mais au contraire à son grand dam, d'où Gœthe conclut que l'idée ne peut, sans périr, se mêler à la vie réelle. C'est l'idée essentielle de Tieck. Considéré de ce point de vue, le Don Quichotte reprend sa valeur satirique, et les âges suivants vont tirer les conclusions logiques de cette thèse, qui s'inspire de l'esprit nouveau. Le roman de Cervantes peut apparaître désormais comme le tableau de la lutte de la raison et de la réalité vivante contre les folies du rêve et de l'imagination. Les autres œuvres de Cervantes semblent pâlir dans le rayonnement qui entoure le Don Quichotte. Cependant, on s'habitue à considérer, suivant la leçon

romantique, l'œuvre toute entière du poète : de là, les essais de traductions complètes, ou les traductions d'œu- \ m - secondaires.

Vers 1820, et pendant les années suivantes, on continue donc à développer les théories romantiques et à en dégager les dernières conséquences; après ce suprême effort, le romantisme ne pourra plus que se renier ou abdiquer.

La période qui va de i83o à 1800 est remplie, en Allemagne, par l'agitation politique et les révolutions : aussi relègue-t-elle au deuxième plan les préoccupations littéraires. Cependant la critique peut encore faire entendre sa voix (i).

Heine, le romantique défroqué, vulgarise les doctrines littéraires de l'école. En ce qui concerne Cervantes en particulier, il groupe les principales formules des romantiques. S'il n'apporte pas de point de vue nouveau, il sait tout au moins illustrer les idées reçues par l'exemple de sa propre existence et de son tempérament; et il a animé le poète espagnol, dont la satin- lui semble tout à la fois actuelle et éternelle, poétique et philosophique.

(i) Si,r |,.s études hispaniques en Allemagne à cette époque, voir encore l'opuscule de C. Pitollet déjà cité : A propôsito de unas cartas inéditas de J. G. k-il. Madrid 1909, où sont documentairement «'■ t it 1>1 î - les mérites de cet hispanophile distingué et de ses amis. Signalons encore une fuis la thèse du même auteur : La querelle celdironiemu </<• Johann rYïkoles Bahl von Fate., qui met en lumière tas relations dn monde littéraire espagnol ;i\ «'<• mantisme allemand. A. Farinelli, W; ron Wnrzbach, II. Breymann,

Wollf, d'autres s re ont étudié cette renaissance de l'influence espa

gnole. le rn- m'occuperai dans la mite rigoureusement que des manifestations de l'influence de Cenraates, al <'u particulier de la rarTivance des conceptioM romantiqo ''le.

Heine n'est point nourri de poésie espagnole, il n'a pas connu l'Espagne, il ne semble pas qu'il ait possédé la langue, mais il se tient admirablement au courant, et les idées qui passent autour de lui ne l'ont point laissé indifférent.

Il a été, du reste, à Bonn, l'élève de Guillaume Schlcgel; et c'est peut-être un hommage à son influence que la tragédie d'Almansor (1820-182 1) (1). C'est là une œuvre de lyrisme très personnel, où il semble bien que Heine ait su comprendre le pittoresque espagnol, mais où il remonte, par delà la civilisation proprement espagnole, jusqu'au monde arabe, parent de sa race. Almansor est avant tout la plainte de? maurisques opprimés, et, indirectement, la plainte des Juifs asservis par la Prusse.

Dans Atta Troll, surgit un moment, derrière les Pyrénées, l'Espagne :

Land der Westbarbaren,

Die um tausend Jahr' zurùck sind;

l'Espagnol qui pince sa mandoline sur le Pont d'Espagne est le symbole de sa nation :

Ist der toile Bursch das Sinnbild Vom Ideentauseh der Lœnder ?

Oder ist er seines Volkes Sinnverriicktes Titelblatt ?

L'Espagne est, aux yeux du poète, le pays de Don Quichotte, de la folie et de l'enthousiasme, l'Espagne tourmentée et sauvage de l'imagination romantique.

Tout cela ne constitue pas une influence profonde. Tempérament double, il aurait pu, s'il l'avait connue, aimer l'Espagne de tout son romantisme impénitent; mais de

(1) Sœmtliche Werke, t. II, p. a5i sq. (a) Ibid., I, p. 376 (ch. XI).

LES EP1GONES ROMANTIQUES ;1830-lv 577

celle Espagne romantique no restaient, autour de lui, que quelques débris de souvenirs. La littérature espagnol résume, pour lui, en Don Quichotte.

Heine l'a lu tout enfant, i Lu vie et les exploits de l'ingénieux gentilhomme Don Quichotte de la Manche fut le premier livre que j'aie lu, quand j'ai eu l'âge de raison, et que j'ai bu à peu près mes lettres ». Heine conte avec émotion (i) ces jours où il s'enfuyait dans le jardin printanier, s'asseyait sur un banc de mousse, et réjouissait son cœur au récit des grandes aventures du hardi chevalier, tandis que les arbres chantaient autour de lui. Mais 1< > enfants ne comprennent pas l'ironie. Heine prit tout au sérieux « baren Ernsf »; quoi qu'il arrivât au pauvre chevalier, l'enfant lui gardait toute sa sympathie : « Je pouvais verser les larmes les plus amères lorsque le noble chevalier ne récoltait pour toute sa générosité qu'ingratitude et coups . La nature même s'intéressait aux sentiments de l'enfant, prenait parti pour le héros, s'apitoyait sur - malheurs, et s'enthousiasmait pour sa fidélité chevaleresque. Cervantes resta toujours l'ami du poète. Tant qu'il garda l'ardeur des jeunes ans, ivre de rêves et d'amour, Heine s'écarta un peu <!•■ Don Quichotte; devenu homme, il revint à lui définitivement. 11 ne se passa pas de lustre, dit-il, qu'il ne l<- relût; et cette familiarité a laissé dans mu re de nombreux souvenirs

C'est dan- Die Stadt Lucca, dès i83i, qu'il rendit hommage à l'enthousiasme du poète, conta les impressions de -< ofance, el I»- mal de son propre cœur (3). Quand il

(i) //. Heine* Stemiliehe Werke. Hrgg. \"n K. Bbtar, Lps. d, Wmo Bibl.

but, •. .1.. III. (.. !••, repria duu \II. p.

u .//... III. p. \)i sq.

(3) Ibid., et III, p. 4î6 sq.

vient en France, il aperçoit dans un demi-sommeil deux figures bien connues : à sa droite, Don Quichotte, sur un abstrait Rossinante, à sa gauche Sancho sur un grison bien positif; Don Quichotte saluait respectueusement le drapeau tricolore. Ces deux figures symbolisent à la fois la France que le poète allait voir, et le tempérament même du poète. Dans son étude sur l'Ecole romantique (i836) (i), il déclare encore une fois son amour pour Don Quichotte et pour Cervantes. « L'auteur d'Hamlet et celui de Don Quichotte sont les deux plus grands poètes qu'aient produits les siècles modernes. Cervantes, plus encore que le doux William, exerça sur moi un charme indéfinissable. Je l'aime jusqu'aux larmes » (2).

Mais toutes les idées de Heine sur le Don Quichotte se groupèrent dans une étude critique sur le roman préféré. Une librairie de Stuttgart lui offrit en 1837 d'écrire une introduction pour une édition anonyme du Don Quichotte qu'elle allait publier. Heine souffrait alors d'un violent accès de grippe : il fut obligé de bâcler ce travail, « auf Kommando und aus Geldnot », dit-il mélancoliquement. Cette introduction lui rapporta un millier de francs et des remords. Peu après, Heine affirmait que c'est ce qu'il avait écrit de plus mauvais. Il offrit donc à l'éditeur une Nachrede, sans autres honoraires. Mais l'éditeur refusa; et c'est fort dommage pour nous : car Heine n'est plus revenu

(1) Ibid., V, p. 546. Un coreligionnaire de Heine et son grand ennemi Bœrne, se comparait lui aussi ù Don Quichotte. Voir éd. liesse, t. VIII, p. 198.

(a) Alla Troll (18^7) fera quelques allusions à l'œuvre de Cervantes. Il est môme probable que le chien enchanté e?t le descendant de Berganza, mais il reste possible qoe la filiation passe par Hoffmann.

sur ce sujet, et il semble bien que nous n'avons point sa pensée profonde et définitive sur le poète (i).

Telle qu'elle est, sa conception a profité largement des interprétations romantiques, qu'elle développe et précise, qu'elle n'accepte qu'avec un sourire et beaucoup de mélancolie.

Les renseignements biographiques au sujet de Cervantes. Heine les tient de Yiardot. Il y insiste peu; aussi bien l'édition de Stuttgart reproduisait-elle, en dehors de l'introduction de Heine, la notice même du traducteur français. Heine n'a point aimé les recherches biographique- :

Ce sont là, dit-il, des hiskvres ramassées chez lescommèiu voisinage ». Ce qu'il admire en Cervantes, ce qu'il cherche en tout poète, c'est ce qu'il aurait voulu être luiniènie, s'il avait pu conquérir un idéal définitif d'existence : des principes bien assis d'action et de pensée, c'est le caractère, la force d'âme. Don Miguel Cervantes de Saavedra fut un homme fort. Le trait le plus remarquable • le sa physionomie était son regard qui réconfortait les bons et effrayait les méchants, son regard pénétrant, qui forait douloureusement le fond des âmes. Il eut par suite peu de protecteurs et ne réussit guère dans sa carrière. Il aima avant tout son honneur, la musique, les Heurs et les femmes. Il fut dans la vie un vrai poète; mais c'est dans

(i) L'édition paroi tout le titre : Dvr sinnniche Junker Don Quixote oon lu Uancha... mit dem Lebea ron Miguel Cervantes nach Viardot, und einer Einleitung von II. Berne, Stuttgart i837, Verlag der Classiker, •• tomes. La Notice de Viardol est un.- traduction exacte. I..- traducteur anonyme déclare dam une aote qu'il a repris, mail retouché profondément sur ce point la traduction a.- Bertuch. Il manque les dédicaces et les sers du début H de la fin de la première partie.

L'Introduction de Heine a été rééditée a. m- Butter Ml. ".i iq., d'après qui

je citer. u.

l'œuvre même des poètes qu'il faut chercher leur histoire. Dans ses drames, Cervantes apparaît comme un soldat. Et nous savons qu'il guerroya toute sa jeunesse, et se fit remarquer par sa conduite héroïque, tant au combat que pendant sa captivité (i). Ce poète fut donc aussi un héros, par le courage, et par la patience qui est une autre forme du courage.

Après l'épée, Cervantes prit la plume. Les grandes guerres étaient terminées. Comme, après un orage, les fleurs répandent plus forts que jamais leurs trésors de parfums, de même la poésie produit ses fleurs les plus magnifiques après les guerres. Cervantes fut la fleur de l'école espagnole (2). Il est absolument, et par toutes ses idées, de son temps, et on a tort de le moderniser. Heine, soldat de la politique militante, n'eût peut-être point été fâché de trouver en Cervantes un précurseur; mais il était trop avisé pour vouloir à toute force attirer le poète dans un parti organisé. Cervantes fut profondément catholique, dit-il, un vrai défenseur de la foi (3). Quelques-uns ont cru qu'il était au fond protestant, et que seule la crainte de l'Inquisition le détourna de défendre les thèses de la Réforme. Cette affirmation est gratuite. Cervantes fut un fils fidèle de l'Eglise romaine et combattit tous ses combats.

Il ne fut pas davantage l'adversaire du système absolutiste, comme le supposent quelques critiques. Il appartient au contraire à une école qui a idéalisé et poétisé l'obéissance aveugle au chef suprême (4). En somme, Cervantes,

(0 Ed. Elster, VII, p. 3io.

(2) Ibid., p. 3i2.

(3) Ib., p. 3o5.

dû Ib., p. ii:>

pas plus que Shakespeare, n'est isolé dans son époque : il ne se distingue pas de ses contemporains par une originalité absolue des idées ou dos sentiments ou du style, mais seulement par plus de profondeur, d'intimité, de délicatesse et de force. Et pourtant, Cervantes domina son époque : il la domina par son génie et la beauté de sa poé- Cervantes est un grand novateur, il a créé le roman moderne, il a insufflé au roman une âme moderne. Le roman de chevalerie dérive de la poésie du moyen-àge : c'était le roman de la noblesse et le peuple n'y parait :>). Ce roman, Cervantes le détrôna par son Don Quichotte; mais, par ce même roman, il donna le modèle d'un nouveau genre littéraire, du roman moderne; il créa le roman moderne en y mêlant l'élément populaire, la vie populaire. C'est une tendance commune à toute son époque. Murillo, le peintre mystique des madones, peignit avec le même amour les ligures les plus malpropres de la . par exemple un jeune mendiant qui s'épouille. Un gentilhomme tiré à quatre épingles comme Quevedo, un ministre puissant comme Mendoza écrivirent des romans déguenillés de mendiants et de picaros (3). Peut-être \ . >ulaient-ils s'arracher par l'imagination à la monotonie de leur milieu ? Cervantes a introduit aussi dans son œuvre le monde réaliste et populaire. Mai- il ne |';i point isolé, ni piéféré : il rapproche l'idéal du vulgaire parce que L'un sert à nuancer ou éclairer l'autre: réiémeni noble est aussi puissant qu<- l'élément populaire. L'Angleterre, qui

(0 "<«'•. vu. p

(s) lb., p. 3i3.

(3) lb., pp. 3i3-',.

l'imita, perdit la tradition, jusqu'à W. Scott. Mais Cervantes l'emporte sur W. Scott. 11 l'emporte par l'esprit épique.

En Allemagne a, depuis, refleuri le roman chevaleresque. La Motte Fouqué est un successeur des poètes des Amadis (i). Le roman de Cervantes n'a point été dépassé.

De même que l'Angleterre garde la gloire d'avoir donné les meilleurs drames et l'Allemagne les meilleurs poètes lyriques, l'Espagne s'enorgueillit du premier roman.

« Cervantes, Shakespeare et Goethe forment le triumvirat poétique, qui a produit les meilleures œuvres dans les trois genres : épique, dramatique et lyrique » (2).

Ces trois noms sont rattachés ensemble par un lien secret. Dans leurs créations rayonne un génie parent, règne une douceur éternelle, comme le souffle de Dieu et la modestie de la nature (3). Gœthe rappelle Shakespeare, mais rappelle aussi Cervantes, jusque dans le détail du style, dans cette prose ample et aisée (behaglich), teinte de la plus douce et de la plus innocente ironie. Il ressemble à Cervantes même par ses défauts, par la verbosité de son style, la longueur de ses périodes comparables au défilé d'équipages princiers : dans ces phrases larges et riches, il n'y a souvent qu'une pensée, mais cette pensée est toujours quelque chose de très haut, c'est, conclut Heine, quelquefois même le souverain (4).

Heine, craignant de se laisser emporter trop loin dans le domaine de l'esthétique, déclare qu'il se contentera

(1) lbid., p. 3i5.

(2) Ib., p. 3i6. Ailleurs, voir Elster, V, 546. Dans l'édition française de YEcole romantique, c'est Hamlet et Faust qu'il met à côté du Don Quichotte : « Avec Hamlet et Faust, c'est, dit-il, la poésie favorite des Allemands. »

(3) Ib., p. 3i7.

W) Ib.

d'appeler l'attention sur la forme du roman et ses deux figures centrales. La forme est celle d'un récit de voyai). Heine n'insiste pas sur ce point et s'occupe surtout des héros même du Don Quichotte. Heine, l'élève infidèle de Guillaume Schlegel, accepte intégralement l'interprétation du critique romantique. Don Quichotte et Sancho, ces deux figures qui se parodient sans cescomplètent par là même. Il n'y a qu'un héros dans Don Quichotte et ce héros est à la fois Don Quichotte et Sancho Pança. Grâce à ce dédoublement, le poète a pu introduire le dialogue et par suite tout le naturel du dialogue; la parodie n'en fait ressortir que davantage l'intention de Cervantes. Don Quichotte représente la poésie, Sancho, son antithèse vivante, le suit, moitié par attachement, moitié par égoïsme intéressé a ). Ces deux figures sont partout dans l'art comme dans la vie, Don Juan et Leporello, Lord Byron et Fletcher, Ritter von Waldsee Kaspar Larifari, les auteurs eux-mêmes et les éditeurs qui les exploitent. Mais nulle part ailleurs, les deux types ne se trouvent aussi purs el aussi nettement opposés que Don Quichotte ei Sancho Pança. Chaque trait de caractère de l'un correspond à un trait opposé, el cependant parent, de l'autre. Chaque détail a une signification parodique. Le parallélisme -wnbolique des maîtres se retrou\e entre I usinante ef le grisou

De même que leurs idées, B'oppose leur langue: ei c'esl là ce qui rend la tâche du traducteur bien difficile. Le Btj le de Sancho est vulgaire, sérieux el bas; mais ses proverbes,

(0 ibid.

(a) lb., p. 3i8.

(3) lb., pp. 3ig-32o.

qui hachent ses discours et qui sont assez souvent malpropres, expriment excellemment la sagesse et l'expérience populaires. Don Quichotte, par contre, parle la langue des gens cultivés, et dans la grandesse des périodes bien arrondies, il a toute la distinction de l'hidalgo espagnol; parfois ce style périodique est trop redondant, la langue du chevalier ressemble à une dame de la cour, en habit de soie à paniers, avec une longue traîne pleine de frou-frous. Mais les grâces, déguisées en pages, relèvent en souriant un pan de cette traîne; les longues périodes se terminent sur les tours de phrases les plus gracieux (i). Pour résumer ses avis sur la langue de Cervantes, Heine conclut par la métaphore suivante : Don Quichotte, quand il discourt, semble toujours sur son haut palefroi, Sancho parle assis sur son petit âne (2).

Quel est le sens de ce contraste ? Dans YEinleitung, Heine a sondé l'interprétation du roman. Quelle est, demande-t-il (3), la pensée fondamentale du grand Cervantes ? Voulait-il détruire les romans de chevalerie ? ou ridiculiser toutes les formes de l'enthousiasme, particulièrement l'héroïsme des porte-glaive ? Il n'a eu visiblement d'autre intention que de faire la satire des romans chevaleresques. « Mais la plume du génie est plus grande que lui-même, elle dépasse ses intentions actuelles, et, sans en avoir eu la claire conscience, Cervantes écrivit la plus grande satire contre l'enthousiasme humain ». Heine luimême se sent visé par cette satire. « Je ne suis, dit-il dans

(1) lbid., p. 320.

(■?.) Ib. L'Einleitung se termine, après ces jugements, sur une appréciation des illustrations de Johannot, de Chodowiecki, Décampa et Scrcrdter. (3) Ib., p. 3o7 sq.

Stadt Lucca i . qu'un Don Quichotte; la lecture de toutes sortes de livres merveilleux ma brouillé la tête; c'est J.-J. Rousseau qui fut mon Amadis de Gaule ». Mais tandis que Don Quichotte veut restaurer un passé bel et bien condamné, Heine s'acharne à détruire les restes du passé tout entier, à édifier l'avenir.

Dans la Romantische Schule (2), Heine découvre d'autres victimes de la raillerie cervantesque et indique en même temps 1<"S autres interprétations symboliques du roman. « Cette école, dit-il, fut précisément atteinte de la même folie, qui inspirait ses extravagances au noble héros de la Manche; elle aussi voulut rappeler à l'existence un

disparu ». Ou bien, continue Heine dans une di sion, Cervantes a-t-il. dans son extravagant poème héroïque, voulu aussi persifler d'autres chevaliers, je veux dire tous ceux qui combattent et souffrent pour une idée quelconque ? A-t-il réellement voulu parodier dans le long et chevalier l'enthousiasme idéaliste, et dan- son gros écuyer le bon sens matériel ? C'est, malgré tout, ce dernier qui joue le rôle le plus ridicule, car il suit toujours. involontairement, les entraînements irrésistibles de l'enthousiasme.

Ou encore, se demande enfin le critique après Jean- Paul 3 . le profond Espagnol a-t-il voulu bafouer la nature humaine elle-même : ■ N'aurait-il pas personnifié dans la ligure de Don Quichotte notre esprit, et dans celle de Sancho notre corps ? et le poème tout entier ne serait-il qu'un vaste mystère, <»fi se discuterait le problème de l'esprit et de h matière dans -.1 plus effroyable vérité ? »

(1) lhi.l.. 1. III, p. 4a6 sq.

Blktrand 38

Heine ne se prononce pas entre les différentes interprétations; son esprit subtil et curieux se plaît à accepter des idées diverses et ne se donne même pas la peine de les concilier; cependant, sa conviction la plus ferme semble exprimée dans la traduction française de YEcole romantique. « Dans Don Quichotte, comme dans Hamlet et Faust, nous avons retrouvé la tragédie de notre propre néant. Les jeunes gens allemands aiment Hamlet... les hommes mûrs aiment davantage le Faust. Mais ceux (Europe littéraire : nos vieillards) qui ont reconnu que tout est vanité et que tous les efforts humains sont vains, préfèrent le roman de Cervantes; ils y voient un persiflage de tout enthousiasme et tous nos chevaliers qui combattent pour une idée leur semblent autant de Don Quichottes. Michel de Cervantes a-t-il soupçonné l'application qu'un temps moderne ferait de son ouvrage ? » (i).

Avec Heine, l'ironie romantique, après avoir tout détruit autour d'elle, se retourne contre elle-même et fait la critique de son propre idéal à l'aide même de cet idéal. Pour la première fois, l'école romantique est accusée en bloc de donquichottisme. De nouveaux cultes sont nés, qui ont chassé les Dieux anciens. Les jeunes auteurs refusent d'adorer exclusivement l'idéal d'art qu'ont édifié leurs aînés; ils veulent entrer dans la lutte politique, la lutte des partis et les réalisations immédiates. A leur tour, ils combattent au nom de leurs principes, au nom de l'idée, et se brisent aux mêmes résistances. Don Quichottes modernes, ils ont eu conscience du néant de leur effort. C'est parce qu'il avait vécu toutes les folies du chevalier que Heine les aima et les comprit. Il put parcourir

(i) Voir dans Tédition Elster, V, p. 546.

LES EPIGONES ROMANTIQUES (1830-1850) 58i

toutes les interprétations romantiques, qu'il mit au point de ses conceptions modernes. Mais parce qu'il dut renouveler trop souvent ses points de vue, il ne put s'arrêter à une conception définitive. Heine n'a pu qu'établir le bilan de l'école romantique. Après lui, Cervantes continue à amuser ou enthousiasmer l'Allemagne; mais la tradition critique qui s'était transmise jusqu'à cette époque est désormais rompue. Cependant, les idées romantiques ne s'ont pas mortes, l'influence romantique se manifeste encore dans les tempéraments les plus divers. Ce sont 1"S conceptions des Schlegel, de Schelling, de Bouteivvek aussi, qui dominent toute la critique cervantesque du xixe siècle.

La génération suivante semble, il est vrai, indifférente ou hostile à l'effort romantique. On révisa les conclusions admises, revint de bien des parti pris. Cervantes n'y perdit pas tous ses amis, mais eut à souffrir de cette réaction.

Grillparzèr, qui avait fait ses premières armes dans I is rangs des caldéroniens, se détourne du romantisme. découvre la puissance réaliste du théâtre de Lope de Vega, et célèbre son nouveau culte en d'érudites études et par une très féconde imitation, lui Cervantes, il distingue ft admire surtout les éléments réalistes et les œuvres proprement antiromantiqui

■ vaut-'- n'entendait rien, dit-il. au drame. Les Comedias, qu'il lit en (843, font une impression triste. Elles déliassent, en fait de baroque et d'incapacité artistique, les oeuvres du premier écrivain populaire venu. Cervanétait trop raisonnable «'t trop peu poète; tifica-

tion est rude, et ses rimes contraint nijet est cent

foi-* |ilu- absurde, plus compliqué ei plus Invraisemblable que les plus invraisemblables de Lope. Lu Cota de (os cela

est la pièce du plus mauvais goût qu'on ait jamais vu. Ses comédies semblent des parodies (i).

Les nouvelles, Grillparzer les connaît; mais s'abstient de les juger. Il ne condamne absolument et expressément que les nouvelles intercalaires; Cervantes « y est particulièrement affecté et précieux » (2), par exemple dans l'histoire de Dorothée. La faute en est du reste plutôt à sa nation et à son temps qu'à lui-même. Quant au Curieux impertinent, c'est une « assez faible nouvelle; ce qu'il y a d'intéressant est expédié en un tour de main; en revanche, les parties indifférentes sont développées plus que de raison » (3). Les nouvelles tiennent, chez Cervantes, beaucoup trop de place (4) et si Cervantes eut vraiment, comme le prétend Tieck, l'intention d'élever par là le prosaïsme d'un ouvrage didactique et satirique et le transformer en poésie, il faut avouer que le procédé ne vaut pas cher et est peu artistique.

Grillparzer prend donc parti à la fois contre Cervantes et contre Tieck. Il revient sur les nouvelles peu après et s'attaque de nouveau aux jugements de Tieck (5). Cervantes a, dit-il, de son propre aveu, inséré ces nouvelles dans le Don Quichotte pour éviter l'uniformité et la sécheresse; mais ce n'est pas là, comme le prétend Tieck, une raison pour les admirer; le procédé n'a rien dJartistique, « car la variété et l'esprit poétique doivent être organiquement entrelacés dans la trame de l'action principale, comme

(1) Grillparzers sœmtliche Werke. Vollst. Ausg. in 16. Bden, von Moritz Nccker, Leipzig, Hesse, t. XIII, p. ig4 (i843). (3) Ibid., XIII, p. 193.

(3) Ib., XIII, p. 192 (1839).

(/.) Ib.

(5) Ib., p. i93 (1842).

dans le WUhelm Meister(i), et non pas introduits par tranches, comme c'est le cas de ces nouvelles détachées ».

Tieck n'a rien compris au Don Quichotte. « Ce que Cervantes a, dans sa sagesse d'artiste, laissé au deuxième plan, la nature en principe noble et les moments lucides de son héros, Tieck voudrait le faire passer au premier plan, et fait ainsi de Don Quichotte un martyr de la chevalerie, dont il n'est que le bouffon » (2). Il dépense tout son talent à rendre le plus ridicule possible son personnage, dont les heures de lucidité seraient plus rares encore Cervantes n'avait pas voulu mettre dans sa bouche ses propres idées. Grillparzer reprend le jugement de Byron, qui fait dater du Don Quichotte la décadence du caractère espagnol et de ses qualités chevaleresques. « C'est une remarque, ajoute-t-il, qui contient peut-être plus de vérité que toutes 1rs sottises débitées par M. L. Tieck » (3).

Le tempérament critique de Grillparzer fut rebelle aux conceptions du romantisme. Don Quichotte, qu'il admira plus qu'aucune œuvre espagnole, plus même que les pièces de Lope prises isolément \ . l'intéressa par le réalisme de son inspiration et sa portée satirique Mais Grillparzer vécut fort retiré; ses jugements critiques ne parurent

(1) Grillparzer appelle ailleurs (A. Fuj;lar, Grillparzers AnàchUn ûber Utteralur, Bûhne und Leken, Stuttg. 1891, p. a3, 3 déc. 1843) le WUhelm r, le Don Quichotte allemand non pour indiquer une Imitation, niais pow faire entendre <im.- Goethe ■ décrit le défaut national des Alternai tâtonnante indécision de leur caractère, oon ntes les exaltations de

l'héroïsme espagnol ». Le WUhelm Meister est, dit-il encore (S. Werke, \I. ,• le Don Quichotte allemand, qoj ne le cède en rien au Don Quichotte

loi n.

(a) S. Werke, XIII, p. 19', (1842).

(3) Ibid.

(4) lb., XIII, p. 10.

qu'après sa mort; aussi sont-ils intéressants beaucoup plus comme témoignages d'un état d'esprit nouveau que par leur influence immédiate.

Comme poète satirique, Cervantes garde ou plutôt reprend son autorité. Heine avait déjà montré ce qu'il y a dans Don Quichotte de satire actuelle et vivante. La Jeune Allemagne eut en Cervantes un allié précieux. Gutzkow enfant trouva, dans une vieille traduction du Don Quichotte, un remède aux crises de mysticisme religieux. Les aventures du chevalier et de Sancho, « qui aurait pu tout aussi bien être un paysan de Poméranie », excitent les curiosités du jeune esprit qui s'éveille à la vie, et on a soin, autour de lui, de lui montrer que tous ces personnages, hôteliers, moulins, pasteurs à lunettes, raides et hautains seigneurs, toutes les figures du Don Quichotte se retrouvaient en Poméranie, h dans l'Andalousie prussienne ». L'enfant relut le livre plusieurs fois et n'oublia pas la leçon satirique du poète (i).

Gutzkow célèbre, plus tard, dans son étude : Ueber Goethe im Wendepunkte zweicr Jahrhiinderte (i835, parue en i836), Cervantes, à côté de Dante et de Shakespeare, comme un prêtre du beau et un prophète (2).

Un de ses ouvrages, Gcetter, Helden, Don Quixote (i838) (3) compare, dans le titre, et du reste dans le titre seul que justifie la préface, au chevalier de Cervantes les

(1) K. Gutzkows ausg. Werke. Hrgg. von H. H. Houben, M. liesse, s. a., t. X. Lebenserinnerungen, p. 120. Gutzkow est né en 181 1. G. Keller (né en 1819) lut dans son enfance le Don Quicliolte dans le français de Fktrian, e( ne l'oublia pas de sitôt. Cf. Dcr griine Heinrich, dans Werke, 1906, Cotta, t. I, p. ni.").

(a) Ibid., t. VIII, p. 3o8 sq.

(3) Abstimmuiigen zur Beurleilung der Uterurischen Epochc. Haniburg i838.

aventureux héros de la littérature du temps : J. Miekiev.itz, .T. .ïaeoby, F. A. Loeffler, H. Steffens.

Les revues de la nouvelle génération, le Forum der Journallitteratur de K. Gutzkow, en i83i), le Litterarischer Zodiacus (de Th. Mundt, en i835), le Phœnix de E. Duller, i835) font appel aux exemples, aux leçons du poète espagnol (i).

Considéré du point de vue de la nouvelle école, le Don Quichotte apparaît de nouveau comme une oeuvre de combat, un moment de la lutte entre la raison et le préjugé, et même une attaque contre le catholicisme.

Immermann, qui met Cervantes, à côté de Shakespeare et de Dante, au-dessus même de Gœthe, comme un modèle parfait pour la poésie allemande, le modèle d'une « forme intérieure et spirituelle >> (2), qu'elle atteindra difficilement à cause de son origine subjective, s'inspire \ isiblement, à son tour, du Don Quichotte dans son Munchausen (3) ii838-3()). Son Agesilaus ^gesel , qui n'est devenu fou que pour avoir lu des livres de phonétique, s'est pris d'enthousiasme pour les Spartiates; personnage raisonnable el d'esprit lucide, il ne déraisonne que lorsqu'il s'agit dr- Grecs. De même que le baron ne perd son bon sens que lorsqu'il s'agit de son titre de Geheimrat ou de la Luftverdichtunfrsffesellschaft; comme Don Oui-

\ ir dans Iloul>on, Bibl. Hepertorinm, III. IV. Zeilsch. desjungen Deutsch- Berlin 1909, !. -- : !. .•- ; I. , - : I. t36 (36); I, 308 (12); I (3o); II, 906 3); II, Si Se : II, "■ , : II. . , 10); II. 3

(3) Jr cite d'après Minor, Saphorion, \II, x>8. Dana une lettre '■> lied H I tii, op. <it.. 11. p. :,.. 1 bot. i83i), Immermann constate 90e Cerrantaa priée peraonnd 1 - n *uj.-t on in l*>i* «lit (3) Munilitiausen, tint Gtschichte in Arabtaktn (i838-i83<)), éd. Bt. a., '1 «ai.

chotte, il s'en tient orgueilleusement à ses propres avis, il méprise les explications du vulgaire; et comme Don Quichotte, il est bafoué par la vie. Karl Buttervogel a les dons et les défauts de Sancho Pança, il aime ses aises et perd difficilement de vue le côté pratique des choses, mais sa naïveté est à la merci des folies qui l'entourent. Mùnchhausen est aussi victime d'un casamiento enganoso. Les noces de l'Oberhof rappellent les noces du Don Quichotte.

La ressemblance avec Cervantes n'est pas inconsciente. Quand l'Oberamtmann, Y « Akten-Donquichotte », a maille à partir avec les paysans, Clelia se met à chantonner :

Niemals ward ein edler Bote, etc. (i),

les vers même, avec variantes, de la traduction de Tieck. L'Oberamtmann prend la défense du chevalier : « Dans son rêve d'une ère de générosité, de vaillance et de courtoisie, parmi la prosaïque réalité de notre temps, le chevalier de la Manche n'était rien moins que méprisable. » Les allusions à Don Quichotte ne sont pas rares dans le Mùnchhausen (2).

Gaudy écrit une Nachricht von den allgemeinen Schicksalen des Hundes Berganza (i844)-

En 1839, paraît un Cervantes en douze tomes, qui contient tous les romans et nouvelles du poète (3). Les auteurs A. Relier et F. Notter n'ont pas exprimé, dans une étude

(1) Ibid., II, 218.

(2) lb., II, 354.

(3) Miguels de Cervantes sœmmtliche Romane und Novellcn. Aus déni Span. von Atlelbert Keller und Fried. Notter. Metzler, Stuttgart. Le Don Quichotte (i83g-/i) est traduit par Keller, des Nouvelles (18/jo), le tome I est traduit par Notter, les t. II et III par Keller, la Galatée (1841-2) par F. M. Duttenhofer (avec préface du même) et le Persiles (i83g), par Notter. Rius, Bibl., I, p. 327, signale une autre Galatea (i84i) de la même collection; c'est probablement la même que celle de Duttenhofer.

critique de longue haleine, leurs conceptions sur le poète espagnol. L'un d'eux, cependant, Notter, a indiqué dans les notes du Persiles (i) quelques opinions qui ont pour nous un certain intérêt. C'est ainsi qu'il voit derrière le Persiles, comme derrière le Don Quichotte, une « ironie profonde >>; certains chercheront, dit-il, sous les mots, un autre sens que celui que voient les lecteurs superficiels. rantes aurait, d'après Notter, et contrairement à l'opinion de Tieck et de Soltau, été le fidèle ami des morisques : il aurait, à l'occasion, su prendre parti contre l'administration espagnole (3). Quelques-unes de ses déclarations seraient même favorables au protestantisme. D'autres explications, il est vrai, cherchent à racheter ce péché de jeunesse i . On fait donc de Cervanb véritable polémiste, quelque chose comme un des précurseurs de la Jeune Allemagne.

Quant au Don Quichotte, il s'éclaire un peu aux yeux de l'auteur par une comparaison avec le Persiles Antonio, dit-il. esl souvent un pendant de Don Quichotte.

Le sens profond de la peinture du chevalier réside en ce fait que Don Quichotte ne serait fou en aucune manière, bî le inonde était aussi parfait et aussi simple qu'il devrait l'être, - il était conforme à l'idée pure et à l'image qu< fait son idéaliste vanité ». Antonio esl un naïf, un demisauvage, <î i! se conduit souvent aussi singulièrement que l'enthousiaste chevalier.

N >tter prend donc tout à la foi- l;i défense (lu héros et celle du poète; et dans son désir de laver Cervantes du

(i) Qui forme ta i. XI et XII.

(3) I \II. pp. m 1 M...

IbUL, p. i->8.

(6) Ibid., p. ii.

reproche d'intolérance et de sectarisme religieux, le traducteur ne craint pas de le moderniser, de le germaniser en quelque mesure, d'en faire un de ses propres ancêtres.

Cependant, les leçons des romantiques ne sont pas perdues. On retrouve leurs idées dans les jugements de nombreux écrivains et esthéticiens de l'époque.

Fr. Vischer (i) considère que Don Quichotte n'est un roman populaire et satirique qu'aux yeux du peuple. C'est le chef-d'œuvre du roman comique, mais il n'est comique que parce qu'il manifeste dans l'enthousiasme du héros une force réelle et une vraie grandeur.

En face de Don Quichotte se dresse la raison, h qui est née réaliste et athée » et qui conçoit les choses, non au point de vue supérieur de l'idée, mais dans leur plus vulgaire clarté; et c'est Sancho, l'héréditaire ennemi du sublime, qui suit de près et accompagne tous ses pas. Sancho symbolise la vraie nature de l'existence, limitée de toutes parts par les sens; en face de l'essor idéal de l'imagination, il s'en tient au solide, au tangible. Il faut voir, en Don Quichotte et son compagnon, non pas un enthousiaste isolé, neutralisé par un esprit pétri de prose, mais l'antithèse éternelle de l'idéalisme aveugle et du réalisme absolu. Don Quichotte, rapprochant les deux termes de cet antagonisme, est un précieux et parfait miroir du contraste philosophique des choses. Les véritables œuvres d'art sont celles où les caractères invidividuels prennent une signification universelle. Le roman de Cervantes est une œuvre de ce genre, et c'est là sa grandeur (2). Vischer

(1) Ucbcr das Erhabené uiid Komische. Sluttg. 1837, p. 170 sq. cl p. 209 sq.

(2) Dans son fàslhetik oder WUStntchafi de* Si-h-mni. Heutl. Lpz. i847-58, il émet, pp. i3i3-i6, l'opinion que le roman réaliste, qu'il appelle Volksroman

adopte donc l'interprétation symboliste des romantiques.

C'est encore, en une certaine mesure, une conception romantique que trahit la remarque contemporaine de C. Fortlage au sujet du Don Quicliott<> is «7 (1) : « Lorsque la satire populaire veut conquérir un monde à la fois réel et poétique, elle est obligée d'emprunter à l'idéal, qu'elle combat, son éclat; plus file le fait, plus elle s'élève haut, par exemple... dans Cervantes, qui mêle à ea polémique contre le monde enchanté et fabuleux de la chevalerie fantastique une foule admirable de contes pleins d'un charme mystérieux. » Ainsi, lo Don Quichotte est, aux yeux de Fortlage, un moment de la lutte de la vie contre l'idéal inaccessible, un retour au réalisme atténué par un art idéaliste.

Steffens voit en Cervantes le véritable créateur de la prose. La prose, dit-il, marque un progrès nouveau sur l'expression poétique: elle ne nous détourne pas de l'idée générale par la préoccupation du détail : c'est en prose seulement qu'on peut traiter un sujet vaste et riche, el qui embrasse tous les moments de l'existence. De ce g'-nre d'œuvres, Don Quichotte est resté le modèle incontesté (-2).

I..' Don Quichotte est, grâce à cette ampleur, le tableau admirable de son temps: l'histoire, partiale, logique, ne donne pas l.i réalité tout entière : • Mai- -i l'on a le bonheur de trouver un grand poète, né dans la vie populain

.1 -.11 origine ■lui- le /'•.// Quichotte par l'intermédiaire du roman picaresque;

m. ii- il ne fait • : itème esthétique qu'une place hirn restreinte .m

nmiaii .le Cervantes "if. |. ; pnr Uns, liibliografln, t. MF. p. a56).

(•) C l rtlage, Vorlmungen uber die GttehiekU iler Poésie (gehaltea in

. und li.-r! ftnttg. lui.

h trkbte, 1\ , p. lof.

sachant en jouir par tous les sens, on s'étonne du contraste brutal de sa peinture avec les peintures les plus fouillées des historiens de la même époque. Que l'on compare les histoires d'Espagne du temps de Cervantes avec la vie générale du pays, telle que la montre le Don Quichotte (i). Ce sont, mais exagérées, les idées mêmes de Ilcrder et des Schlegel.

M. Dcutinger (2) développe la pensée de Hegel. Le Don Quichotte, dit-il, représente avant tout « la décomposition du fondement historique et vital du moyen-âge »; l'enthousiasme antique s'évanouit, achève de se détruire lui-même par l'ironie; mais dans cette ironie, se reflète encore un grand fond de vie intérieure, de nostalgie et de regret. Parce qu'il exprime les rêves mêmes et les désirs de l'auteur, Don Quichotte n'est pas ridicule. C'est donc le contraste entre la vérité intérieure et la vérité extérieure qui fait la grandeur du roman de Cervantes. Et voilà, sous une autre forme, la pensée même du romantisme.

O. Ludwig hérita des romantiques leur culte de Shakespeare et de Don Quichotte. Il fait, à son four (3), du roman

(1) Ibid., M, p. 293 sq. (i84o-/i4).

(2) Grundlinien zur positiven Philosophie, Regensburg, i8.'i3, t. V, cité par EU us, Bibliografia, t. III, p. 272.

(3) Ed. Bartels, chez Hesse, Leipz., VI. Epische Studien, p. /13a sq. O. Ludwig ébaucha vers i843-/|/j un roman resté inédit : Der neue Don Quichotte, représentant un moderne enthousiaste, élevé par deux tantes, passionnées pour le libéralisme moderne et les contes villageois et qui, accompagné d'un serviteur, Schuck, s'en va à travers le monde à la recherche d'une comtesse et de la liberté; il revient guéri, après de longues tribulations. Le roman eût été dirigé contre la Jeune Allemagne et la littérature à la mode (Cf. Revue des Langues \ivantes, mars 1910, p. i63. Communie, à la Société des Langues et Littératures modernes par M. G. Raphaël). La Maria rappellerait à certains

l'œuvre d'un artiste conscient et clairvoyant; mais quelle est la portée du livre ? Cervantes nous avertit que nous avons affaire à un fou; va-t-on se passionner sans fin pour les actes d'un insensé ou d'un niais ? Ce ne sont pas, comme dans Pickwick, les personnages eux-mêmes que nous aimons: nous aimons en Don Quichotte et Sancho l'humanité tout entière, la folie sublime ou comique de l'humanité. « Le roman est l'histoire nécessaire de l'homme, l'histoire du monde : c'est pourquoi le conflit et la lutte entre le réalisme et l'idéalisme sont sans solution; ils sont, à la fin, en face l'un de l'autre, irréductibles comme au début » (i). On reconnaît aisément l'inspiration de Jean-Paul.

A. F. von Schack (2) étudia scientifiquement le théâtre de Cervantes et montra ses attaches avec la littérature contemporaine. La Psumance, en particulier, lui semble une grande œuvre : c'est un sujet épique que cette lutte d'une cité toute entière; de là des caractères très généraux et l'éparpillement de l'action; tout l'intérêt se coordonne autour de Nwnance. Il faut faire des réserves en ce qui concerne l'histoire des amours des deux jeunes gens, qui ne se fond guère dans la couleur générale du drame. Schack regrette bien vivement la perte des autres œu\ reà dramatiques de Cervantes. Quant aux comédies qui nous i< stent, elles ne sont, dit-il, pas sans valeur : leur défaut général es! !<• manque d'unité dramatique et d'intrigue

l.i nouvelle <l<> Cenrahtes, l.n Puent de l» Smgrt. Cf. \. Bode, V.ur Quelle ien Maria von O. Ludwig, Euphorion 1909 (t. XVI, p.

(1) Ludwigs Werke, M, p. 434.

(a) Geschichte der dramalisclien Lileratur une Liin^l in Spênien. Berl. i845, I, 338 iq. S. h.irk tndnil dm ion ouvrage (i" partie) qniitre <le> intermèdes de Cerraob

convenablement nouée : mais elles ont des situations intéressantes. Les Intermèdes, qui n'ont aucune prétention poétique, sont, par la vigueur de la peinture, la finesse de leur esprit, le naturel du style, de véritables chefs-d'œuvre.

Pour J. Schmidt (i), le Don Quichotte est le dernier acte de la lutte des temps modernes contre le passé; le moyenâge n'est plus qu'un fantôme, qui ne saurait plus aspirer à la vie; c'est folie que de vouloir le ressusciter. C'est la folie même du chevalier : l'idée, l'absolue subjectivité sûre d'elle-même, ne peut rien contre la réalité, qui ne peut rien contre elle.

Eichendorff fut un des derniers champions du romantisme intégral. Les œuvres de sa maturité et de sa vieillesse manifestent les mêmes tendances, trahissent les mêmes influences que celles de ses débuts. La littérature espagnole reste sa seconde patrie poétique; il reste fidèle à son culte pour Cervantes qui inspire à la fois ses poèmes ou nouvelles et ses théories littéraires.

Le conte dramatique : Krieg den Philistern (2), qu'il avait publié dès 1824, faisait à nouveau des allusions nombreuses à Don Quichotte. C'était tantôt Dulcinée dont on évoquait le souvenir; tantôt, on citait les quatre vers de la traduction Tieck, mais avec une variante :

Niemals ward ein edler Bote So bedient von Damen sùsz, Als der plumpe Don Quixote Da er seine Heimat Hess (3).

(i) Cité par Rius, Bibliografia, III, p. 279 sq. d'après la Geschichte der Ftomanlik, Lpz. 1847 (sans indication de page).

(2) Werke, H, p. 29, dans l'édition de R. von Gottwhall, liesse, Lpz. s. a.

(3) lbid., II, 49-

[ Bote a quelque chose du type Donquiehottesque. Ne s'écrie-t-il pas. par exemple :

Hier bin icli, jedem Frevel zu begegnen \\ "ies einem edelmûtigen Mann geziemt:

et plus loin :

Ich bin ein Mann, der mus? Charakter haben.

Ce qui ne l'empêche pas de se retirer « mit langen Schritten, doch wurdevoll ». Cependant, Cervantes n'est pas mis au rang de Calderôn ou de Dante ou de Shakespeare.

La nouvelle Aus déni Leben eines Taugenichts (1826) avait aussi trahi l'intérêt du poète pour le roman picaresque. Dans Dichter und ihre Gesellen (i834), Eichendorff cite Cervantes à côté de Goethe, Shakespeare et Calderôn (1). Dans ce roman non plus, les réminiscences ne sont pas niables. Les comédiens se déguisent en bohémiens, Kamilla joue le rôle de Preciosa, qu'on appelle Preciœschen; Otto représente le jeune homme qui s'attache à la troupe par amour pour une jeune fille (2).

Enfin, les Gliïcksritter (i84i) font revivre Rinconete et Cortadillo sous les figures de Suppius et Klarinett; les aventures y sont différentes, mais le tempérament des deux aventuriers a tout le ressort et l'audace des deux pi'caros et l'histoire de la belle Sinka est renouvelée de la fourberie du Casamiento.

1. intérêt d'Eichendorff pour la littérature espagnole manifeste encore autrement. En i84o, il donne du

(1) Ib., II, p. i58.

(2) L'influence de la Preciosa de Wolff ne semble pas moins évidente.

Conde Lucanor une traduction élégante et applaudie; en i846, il traduit les Geistliche Schauspiele de Calderon. A Cervantes aussi il voue un culte fidèle. Il l'associe à ses théories poétiques et religieuses, qu'il expose vers la fin de sa vie. Cervantes (i) est considéré comme un poète romantique, un humoriste moderne. Eichendorff définit l'humour (( la réaction naturelle des forces encore saines contre la maladie générale d'une époque ». En ce sens, Cervantes est le plus grand humoriste de la littérature. Le sujet de son roman est, malgré tout ce qu'il y a de risible, tragique : c'est la ruine de la chevalerie. Et quoi que la chevalerie eût d'excessif et de fantastique, Don Quichotte avait le droit de l'aimer; ce n'est pas Don Quichotte qui est fou, c'est son époque (2).

Ce roman est le modèle achevé de tous les romans modernes. Eichendorff le compare avec le Simplicissimus, qui, comme lui et au même degré, se distingue par la vie de la peinture, la profondeur du sujet et le développement épique (3). Ainsi Don Quichotte garde, aux yeux d'Eichcndorff, une valeur symbolique.

La nouvelle (4) est, en somme, pour Eichendorff, la nouvelle de Schîegel. De la vie sociale, on détache une scène piquante, on lui donne un cadre convenable et voilà une nouvelle, qui est au roman ce que la pièce de conversation est à la tragédie et le tableau de genre à la peinture d'histoire. La nouvelle prend ses sujets dans la vie ambiante, contemporaine, C'est Cervantes, le plus grand

(1) Der deutsche Roman des XVI II. Jahrhunderts in seinem Verhodiniss zum Christenlhum. Lpz. i85i, pp. 69-70.

(2) Ibid.

(3) tb.

(4) Voir ibid., p. 264 sq. pour tout le paragraphe.

modèle de cette littérature, qui en a donné l'exemple. Mais la société du xvie siècle avait encore gardé quelque chose de la liberté chevaleresque; la nôtre est plus fortement disciplinée; sa Preciosa, par exemple, serait aujourd'hui, sans faute, enfermée dans une maison de correction. Eichendorff aime donc en Cervantes les souffles du moyen âge qui le traversent; et, d'autre part, la vie de picaros et de mendiants qu'il a décrite, au lieu du monde élégant des salons.

Le théâtre de Cervantes n'est point uniformément .supérieur ii). El trato de Argel a peu d'habileté dramatique mais ne manque pas d'intérêt. La Numanee est le fruit d'une lutte littéraire encore pendante : la lutte des anciens et des modernes, où Cervantes resta délibérément dans le camp des anciens. Nous trouvons dans sa Numanee les moments essentiels de la poésie antique, l'approche silencieuse et mortelle du Destin, et l'esprit profond du chœur; dans les figures allégoriques le sacrifice de Numanee vaincue a absolument la grandeur de l'antique vertu; mais, d'autre part, le ton romantique de l'ensembli éléments populaires et l'enthousiasme patriotique en ont fait une œuvre merveilleuse et, jusqu'à nos jours, parfaitement nationale. La /Vumance est la meileure preuve qu'il n'y ;i aucun antagonisme irrévocable entre le romantisme vrai et ta véritable antiquité (2).

Pour le draine, Kiehendorff se contente de développer \,< pensées des Yorlesungen iiber dramatische Kunsi und Litteratu rmules relatives aux Souvelles et au h<>n

(1) Zur Gexchirhle des Dramas, Leipz. Brockhaus i85, p. flo. (a) Ibid. Les idées d*Ekhendorff sont assez exactement tepiiwi par P. \V..|f, ladien zur <ler spanisclicn und portagUsuchen

nallileratur, Berlin i85g (cité par Bius, Bibliografla, etc., t. III, p. 296).

Quichotte sont encore celles de G. Schlegel ou de Hegel. Avec Heine et Eichendorff, la critique romantique dit son dernier mot sur Cervantes; ses formules réapparaîtront encore par échappées, mais désormais la légende cervantesque va s'élargir, s'épanouir en une conception de plus en plus complète, impartiale et scientifique.

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