I>E SAI3NT-YINCENT-DE-PAUL
« Notre but principal ne fut pas de venir o en aide aux pauvres, non : ce ne fut la-
« pour nous qu'un moyen. »
(Ozanam, Discours à la Conférence de Florence, 30 janvier 1853.)
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Sommaire : L'Œuvre de Saint- Vincent-de-Paul. — Les mystères do la charité. — Les vaincus. — Invasion des Jésuites. — Énumération des Conférences. — La Congrégation après 1830. — Le journal l'Avenir. — Lamennais, Lacordaire et Montalembert. — Libéralisme et néo-catholicisme. — Le romantisme religieux. — Les Paroles d'un Croyant. — La jeunesse des Écoles. — Frédéric Ozanam et Lacordaire. — Origine de la Société de Saint-Vincent-de- Paul. — Or.anam et ses sept compagnons. — Les Jésuites et la Société de Saint-Vincent-de-Paul fondés à Paris. — Rapprochement. — L'élément laïque et l'élément clérical. — Les hommes do la rue des Postes.
Nous avons parcouru les sombres labyrinthes du jésuitisme, des congrégations, affiliations et complots de sacristies. Nous voici maintenant devant le prétendu temple de la Charité, qu'on appelle l'Œuvre de Saint- Vincent-de-Paul.
— Gardez- vous de franchir ce seuil redoutable et sacré, va-t-on nous dire : la charité a ses mystères et vous devez les respecter.
— Non, répondons-nous, la charité sincère et sans arrière-pensée, sans autre but que de venir en aide à des misères publiques et privées, n'a pas besoin de tant de mystères et fantasmagories. Elle fleurit au grand jour, comme les roses, filles du soleil ; elle es' modeste, un peu craintive, mais elle ne se dérobe pas aux regards. C'est une jeune fille qui a conservé tout l'incarnat de la pudeur virginale. Pourquoi se cacherait-elle 1
— La Société de Saint-Vincent- de-Paul a été frappée par un arrêté ministériel ; elle se trouve dans la catégorie des vaincus.
— Les vaincus ! on a beaucoup trop abusé de ce mot dans ces derniers temps, et d'ailleurs on ne saurait l'appliquer à la Société de Saint- Vincent- de- Paul. En effet, qu'on nous dise où sont ses proscrits, même ses exilés volontaires 1 Où sont donc ces martyrs de la charité ? Ces prétendus vaincus et martyrs vivent tranquillement dans leurs familles, estimés, honorés comme ils méritent de l'être. Rien n'est changé dans leurs habitudes et occupations, et la Société de Saint-Vincent-de-Paul existe, à peu de chose près, telle qu'elle a toujours été.
On a dissous son Conseil central, cela est vrai ; mais M. Baudon a pris immédiatement la dictature ; l'unité de la Société est demeurée et elle restera parfaitement intacte.
Il n'y a plus de Conseil, mais il y a un Président
qui concentre tous les pouvoirs ; M. Baudon est en quelque sorte le roi de la charité. Il règne sur toutes les conférences du globe, de même que le Père Becks règne sur la société de Jésus.
Donc, l'unité ne s'est pas trouvée atteinte le moins du monde ; elle s'est resserrée, et, par conséquent, fortifiée, car M. Baudon gouverne sans contrôle et exerce le pouvoir dictatorial dans toute l'acception du mot.
Dans une circulaire dont nous donnerons le texte plus loin, et qui fut rendue publique en février 1862, M. Baudon déclara qu'il était décidé à continuer ses fonctions de Directeur -général, afin de sauvegarder l'unité de l'Œuvre de Saint-Vineent-de~Paul , et depuis, son gouvernement n'a pas reçu la moindre atteinte.
Ah ! certes, la Société de Saint' Vincent-de-Paul ne saurait se considérer comme vaincue ; jamais elle ne fut plus triomphante. M. Baudon a jeté le gant du défi, et personne ne l'a ramassé.
— Les membres des Conférences ne s'occupent que d'oeuvres de bienfaisance, et n'ont rien à démêler avec la politique.
— Dans le principe, peut-être... aujourd'hui non, car les Jésuites se sont emparés de la Société, ou plutôt celle-ci s'est affiliée aux hommes noirs , et nous avons suffisamment démontré que les disciples de Loyola ont, de tout temps, conspiré contre l'idée française.
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D'ailleurs, jamais jusqu'à ce jour la charité n'avait reçu chez nous une organisation aussi forte, aussi complète : c'est le système jésuitique avec toutes ses ramifications ténébreuses et ses prétentions à l'empire universel. Il y a dans chaque localité des conférences particulières qui dépendent des conférences générales, et ces dernières ont leur centre à Paris. En 1861, on comptait déjà, hors de France, dix-huit cent cinquantesept conférences, toutes «reliées au Conseil de Paris, et depuis ce nombre a dû s'augmenter.
Eh bien! ce mécanisme si vaste, si multiple, n'aurait à nos yeux rien de dangereux, rien d'exorbitant, si nous n'y trouvions, à chaque pas, l'influence occulte, incessante, du jésuitisme. C'est à ce seul point de vue que nous nous sommes imposé la tâche d'étudier l'Œuvre de Saint- Vincent-de-Paul, parce que nous avons la conviction qu'elle est un danger pour le pays, en mêmetemps qu'elle peut devenir très-funeste pour plusieurs de nos concitoyens.
S'il y a attaque de notre part, ce ne sera pas contre des vaincus, mais contre des vainqueurs. Cela est tellement évident, qu'il devient inutile d'insister.
Honte à qui frappe un homme affaibli ou terrassé, car c'est un lâche; les vautours et les chacals s'acharnent seuls après les cadavres.
Les oiseaux et les quadrupèdes chasseurs, dits de race noble, n'attaquent leur proie que vivante, bien vivante.
Ces courtes explications données, pour qu'on ne se méprenne ni sur notre but, ni sur la loyauté de nos intentions, établissons le bilan de l'Œuvre de Saint-Vincent-de-Paul, et que l'opinion publique soit notre juge suprême. Quel que soit son arrêt, nous l'accepterons comme souverain.
Après les journées de 1830 et pendant les deux premières années de la monarcbie de Juillet, il se produisit dans toute la France, et principalement à Paris, une réaction violante contre les idées religieuses. Sous les deux Restaurations, les Jésuites et les congréganistes avaient tellement abusé de l'influence qu'ils avaient su conquérir sur la débilité bourbonnienne, qu'ils avaient suscité contre le système de Vêieignoir une irritation des plus implacables. La seule qualification de Jésuite devint un arrêt de proscription, même . de mort. On vit sur les ponts de la Seine, encore teinte du sang des patriotes, on put voir, disons -nous, des combattants noirs de poudre et blessés pour la plupart, jeter dans le fleuve des individus soupçonnes d'appartenir à l'Institut de Loyola. Cette justice par trop expéditive et qu'on ne saurait trop flétrir, n'était pourtant que la contre-partie de la terreur blanche organisée dans les conseils de Montrouge et de Saint- Acheul.
Toute réaction est injuste, parce quelle pousse jusqu'à la cruauté la revendication de ses droits.
On pilla, on saccagea l'église Saint-Germainl'Auxerrois et le palais de l'archevêque fut démoli pierre à pierre... Jésuites et congréganistes disparurent complètement. Où allèrent-ils ? Eh, bon Dieu ! où vont les oiseaux nocturnes lorsque les premières lueurs du jour dissipent les ténèbres % Ils rentrent dans leurs trous et s'y tiennent cachés jusqu'à ce que l'obscurité revienne.
Ainsi firent Jésuites et congréganistes ; ils se cachèrent, épiant le moment où ils pourraient reparaître sans danger.
Cependant la Belgique s'était affranchie de la domination hollandaise, et si le canon de Juillet n'avait pas produit une commotion profonde dans la Babel de la Confédération germanique, il n'en était pas de même en Pologne. Ce pays, habité par une nation si vaillante, si généreuse, se souleva contre l'étranger et soutint pendant dix mois une lutte des plus héroïques. En 1831, comme en 1863, la France paya un large tribut de sympthie et d'admiration à sa noble sœur du Nord ; mais les gouvernements ne lui prêtèrent pas l'appui qu'elle attendait, et le Pape luimême abondonna sa fille dans la foi, pour pactiser avec le Czar.
Parmi les organes de la presse française qui plaidèrent la cause de la Pologne avec le plus d'éloquence
et d'énergie, figurait en première ligne, V Avenir. Ce journal avait été fondé presque au bruit des fusillades de la Révolution, par Lamennais, avec le concours de MM. de Montalembert, Lacordaire et l'abbé Gerbet, aujourd'hui évêque de Perpignan.
La personnalité de Lamennais exerçait alors une sorte de pression sur le mouvement politique et religieux : cet écrivain si hardi, si éloquent, qui avait jusqu'alors combattu la liberté au nom de l'autorité , le scepticisme au nom de l'intolérance, l'esprit libéral au nom de l'absolutisme, se trouva subitement transformé par la chute des Bourbons : il jugeait déjà l'Église au-dessous de sa mission, et l'autorité ecclésiastique faible vis-à-vis des pouvoirs temporels ; cherchant alors un point d'appui hors de ces deux autorités du moyen âge, il choisit le peuple, et il résolut, d'accord avec ses collaborateurs, d'opérer la conciliation des idées libérales avec l'ultramontanisme. C'était tenter et vouloir l'impossible : il l'a bien vu depuis ; car cet homme que les Jésuites eux-mêmes avaient d'abordsalué comme un nouveau Te rtullien, cet homme, parti d'une sacristie bretonne, devait arriver par la seule force de son génie jusqu'à la porte du comité de salut public et mourir dans la foi républicaine.
Il y avait dans cette tentative de réconciliation entre l'Église et la Liberté, quelque chose de si grand, de si entraînant, que les esprits les plus vigoureux et les plus fortement trempés adhérèrent à la nouvelle
doctrine, qui fut appelée avec raison le romantisme religieux. Mais le Pape se montra scandalisé de cette audace, le Pape, emblème de l'immobilité qui veut toujours arrêter l'humanité dans sa marche providentielle vers le progrès.
Lamennais, après de longs pourparlers avec Grégoire XVI, fut condamné par une Encyclique. Il répondit par les Paroles d'un Croyant, foudroyant pamphlet dont le retentissement fit trembler le successeur de Pierre et tous ses cardinaux ; jamais on n'avait dépensé contre la tyrannie politique et religieuse, une éloquence aussi sombre, aussi courroucée. Unévêque s'écria :
■* — Mais c'est l'Apocalypse du démon ! »
Salut à toi, grand philosophe, écrivain à jamais illustre I Salut à toi, notre maître et notre guide dans les voies si pénibles, mais si droites, de la démocratie ! Tu es une conquête glorieuse pour la Liberté ! Mais où sont les jeunes hommes, tes collaborateurs et tes amis?
— Où est Montalembert 1 où est l'abbé Gerbet î
— Leur cœur a faibli ou plutôt ils n'ont pas eu le courage de te suivre...
— Où est Lacordaire, le plus ardent, le plus intrépide de tous %
— Il a reculé devant la révolution.
Lamennais avait bien compris qu'il n'y avait aucune conciliation sérieuse à établir entre l'ultramontanisme et les idées nouvelles ; il avait tait son choix irrévocablement ; Lacordaire avait fait aussi le sien ; il était revenu à la ferveur du catholicisme.
A cette époque du règne de Louis-Philippe, l'insurrection grondait encore très-souvent dans les rues ; la révolution tentait de briser les entraves de la monarchie constitutionnelle et il y avait dans l'atmosphère politique une incandescence, une surexcitation extraordinaires ; la jeunesse des écoles pactisait avec la démocratie avec une foi ardente.
Cependant, parmi les jeunes gens, il y avait quelques groupes dissidents qui fréquentaient les églises et fuyaient les réunions politiques. C'étaient des fils d'anciens congréganistes, de nobles ou de familles dévotes. Leurs camarades ne les contrariaient en rien dans l'exercice de leurs dévotions, et la persécution se bornait à une guerre d'épigrammes qui s'échangeaient le soir aux tables d'hôte, alors fort nombreuses dans le quartier Latin et trèsbruyantes.
On vit bientôt d'anciens affiliés à la Congrégation, boucs-émissaires des Jésuites, qui avaient acquis dans la rue des Postes une maison où ils vivaient sous des noms et des costumes empruntés , commencer une propagande sourde, souterraine, et enrôler quelques étudiants en droit, Mais comme le gouvernement
et les autorités se montraient hostiles au parti dévot, ils eurent recours à tous les déguisements imaginables et inventèrent toutes sortes de subterfuges : la charité devint encore la sauvegarde du jésuitisme, qui organisa quelques Sociétés de secours, comme ballons d'essai.
Alors se produisit aussi le néo-catholicisme, qui, au lieu de renier la liberté , la réclamait pour l'Église comme un héritage sacré. L'abbé Lacordaire, qui venait d'abandonner Lamennais, son ancien maître, et de le renier, fut le promoteur de cette pensée de transaction.
« Pourquoi, disait-il, le dix-neuvième siècle hérite- « rait-il à jamais des passions et des erreurs du siècle « précédent? Dieu n'a-t-il pas fait guérissables les « nations de la terre? Est-il même assuré que le « dix-huitième siècle ait enfanté le nôtre!
« Le nôtre veut l'égalité civile, la liberté politique « et la liberté religieuse ; sont-ce là des pensées et des « volontés absolument inconciliables avec le Christia- « nisme? Le jour où l'Église aura sa part de la liberté « et de la légalité communes, elle leur apportera sa « mesure avec sa force, et le cours des esprits « prendra tout ensemble et plus de justesse et plus de « gravité... (1). »
(1) Vie d'Ozannm, pages 7 et 8, 1856.
A ce langage tout nouveau, plusieurs jeunes gens des écoles se groupèrent autour de l'abbé Lacordaire, qui habitait alors près du collège Saint-Stanislas ; de ce nombre lut Frédéric Ozanam, qui devait bientôt fonder la Société de Saint- Vincent-de-Paul. Laissons au maître le soin de raconter sa première entrevue avec son disciple :
« Il me faut, dit le Père Lacordaire, traverser bien des années pour retrouver l'heure où je vis Ozanam pour la première fois ; je n'avais pas encore inauguré l'enseignement qui bientôt après me donna des disciples et des amis; frappé de la foudre à l'entrée de ma vie publique, séparé d'un homme illustre en qui j'avais cru trouver le génie de la conduite avec celui de la pensée, j'errais au dedans de moi dans des incertitudes douloureuses et de terribles prévisions.
« De ce peu de renommée que j'avais acquise en combattant trop tôt, jaillissaient des amertumes qui eussent brisé mon existence, si des affections généreuses et à jamais fidèles n'eussent pris leurs racines dans la solitude même où m'avait rejeté la disgrâce.
« Ozanam ne fut pas de ces amis premiers que le souvenir du malheur rend si chers ; mais il vint là, comme l'avant-garde de la jeunesse qui devait bientôt, en entourant ma chaire, me relever de mes afflictions.
- C'était pendant l'hiver qui liait 1833 à 1834,
— iU —
Ozaram devait avoir vingt ans. Je ne me rappelle rien qui m'ait frappé dans sa personne ; il n'avait pas la beauté de la jeunesse. Pâle comme les Lyonnais, d une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par ses yeux et gardait néanmoins secrète une expression 'de douleur. 11 portait sur un front qui ne manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient, si je ne me trompe, par le mot incomplus. Sa parole ne ma point laissé de souvenir. Mais, soit qu'on me l'eût fait remarquer comme un jeune homme d'espérance, soit que la renommée ait depuis ranimé ma mémoire, je le vois très-bien au lieu où il était et tel qu'il était.
« Que me voulait-il donc? C'est une grande chose pour un jeune homme que ses premières visites à des hommes qui ne sont pas de son âge, qui l'ont précédé dans la vie, et dont il espère, sans qu'il sache bien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-là, il n'a vécu que des caresses de sa famille et des familiarités de ses camarades : il n'a pas vu l'homme, il n'a pas abordé cette plage douloureuse où tant de flots déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons : il ignore et il croit.
« Ozanam ignorait aussi et il croyait. Je n'étais pas, d'ailleurs, un homme pour lui, j'étais un prêtre. L'enfant qui s'est ouvert au prêtre en conserve un instinct de rapprochement, et ce que la femme est
pour le cœur qu'agitent les passions, le prêtre l'est pour l'esprit qui travaille à devenir pur.
« Ozanam venait donc à moi parce quil' était chrétien et parce que j'étais un ministre et un représentant de sa foi, dont il avait ouï parler. Mais il y venait peut-être aussi par une sympathie d'un autre ordre, sympathie qui se liait, dans son esprit, à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, la vérité, le bien, l'avenir du Christianisme et l'avenir de la vérité. »
Évidemment, ou le Père Lacordaire a été mal servi par ses souvenirs, ou il n'a pas voulu tout dire. En effet, Ozanam lui fit sa première visite pendant l'hiver de 1833 à 1834. Or, de l'aveu même d'Ozanam, las sept étudiants qui fondèrent avec lui la Société de Sa'.nt-Vincent-de-Paul se réunissaient presque tous les jours, depuis le mois de mai 1833, pour indiquer les quartiers dont les malades et les pauvres devaient être visités. Il est presque certain que la démarche de Frédéric Ozanam, qui lut bien le promoteur le plus influent de cette association charitable, avait pour but de consulter le jeune prêtre, déjà célèbre par son éloquence et surtout par sa collaboration à V Avenir.
D'ailleurs, Frédéric Ozanam, bien que timide et d'un caractère un peu sauvage, comme toutes les personnes élevées et nourries dans L.s pratiques d'une dévotion extrême, était très-entreprenant, très-osé
dès qu'il s'agissait de propagande religieuse. La continuité des relations, qui devinrent amicales, intimes, ne laisse aucun doute à cet égard. Qui sait même si Lacordaire, qui fit preuve d'adresse, d'habileté, dans les moindres actes de sa vie autant que dans ses sermons, ne devina pas tout ce qu'il y avait de ressources pour l'ultramontanisme, alors très-compromis, dans l'idée que venait lui communiquer le jeune étudiant en droit! D'après le portrait qu'il nous en a laissé, Frédéric Ozanam était alors tel que nous l'avons connu dix ans après, et portait sur sa physionomie tous les signes caractéristiques du fanatisme religieux. Les fanatiques sont, il est vrai, des auxiliaires qui perdent trèssouvent les causes qu'ils veulent défendre ; mais leur dévouement aveugle, leur activité qu'ils poussent quelquefois jusqu'à la monomanie, en font des instruments précieux entre des mains habiles.
Les Jésuites, cachés dans les asiles mystérieux qu'ils tiennent toujours en réserve, ne s'y trompèrent pas, et dès qu'ils connurent le plan, l'organisation de Saint- Vincent-de-Paul, ils s'écrièrent avec une joie qu'ils ne se donnèrent pas la peine de dissimuler :
— Société de Saint-Vincent-de-Paul, viens donc, ma fille chérie, je te reconnais, je t'adopte ; tu descends en droite ligne des Sociétés qui se fondèrent au temps de la Ligue, de l'affiliation des Messieurs, des Pac~ eanarisles, des Pires de la Foi, de la Grande-Conijregation, que la Révolution croyait avoir enterrés sous
un pavé de Juillet. Viens donc, je t'attends à l'œuvre, et les disciples d'Ignace de Loyola se disposent à te saluer comme un nouveau Messie...
Et l'Œuvre de Saint- Vincent-de-Paul fut fondée, organisée mystérieusement, clandestinement, de telle sorte qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de dire comment tout cela se fit dans une ville considérée, à juste titre, comme le cèntre de la liberté, comme le foyer de l'émancipation humaine.
Si vous demandez à un affilié, membre actif ou honoraire, où, quand et comment s'établit cette Société, qui s'étend aujourd'hui sur toutes les régions du globe, il vous répondra :
— D'où vient le soleil, quand a-t-il commencé de luire, et comment cet astre éclaire-t-il la terre en la fécondant 1
Cette comparaison est on ne peut plus ambitieuse, mais réelle : procédons moins poétiquement, c'est le seul moyen d'être vrai.
Une Société charitable fut fondée à Paris , en mai 1833, par huit étudiants en droit, qui reconnurent d'abord comme chef un de leurs camarades, Frédéric Ozanam. Nous avons déjà dit que parmi les rapports qui existent entre cette Société et la Compagnie de Jésus, il faut signaler celui d'une origine à peu près commune.
En effet, jésuitières et conférences ont eu le même berceau : Paris Oui, Paris, patrie de Voltaire !
Comme si la force providentielle se plaisait à laisser le mal se produire à côté du bien, de même que la nuit succède aux clartés du jour, de même que la vipère peut se glisser sous la rose et en savourer les parfums.
Jésuites fondés en 1534, Société de Saint-Vincentfle-Paul établie en 1833..., il n'y a d'autre différence que les deux cent quatre-vingt-dix-neuf années qui les séparent.
Jésuites fondés pour combattre la réforme au seizième siècle, Conférences établies pour lutter contre la démocratie et la liberté de pensée, après la grande commotion de 1830, cela se ressemble tout autant que deux jumeaux.
Ici encore nous laisserons la parole au biographe d'Ozanam, ou plutôt à son maître, le Père Laeordaire :
« Inquiets, mais non troublés des prédications des Saint-Simoniens, dit l'illustre Dominicain, plusieurs jeunes gens s'étaient réunis avec Ozanam pour tenir tête, au nom de l'Évangile et de Jésus-Christ, à l'orgueil prophétique des nouveau-venus.
« Je dis l'orgueil prophétique, parce que c'était leur coutume de se donner l'avenir, et tout en reconnaissant les bienfaits du Christianisme dans le passé, de le dire impuissant à extirper le mal du monde, ce à quoi, en effet, le Christianisme ne prétend pas.
« Après de nombreuses discussions d'histoire et de philosophie, Dieu qui est avec ceux qui le cherchent, illumina le cœur de ces jeunes gens. Ils étaient huit, et je ne blesserai le souvenir d'aucun d'eux, en assurant qu Ozanam, quoique leur condisciple, était le saint Pierre de leur obscur cénacle,
« Ces huit jeunes gens, au mois de mai 1833, eurent donc cette inspiration, de prouver encore une fois de plus, que le Christianisme peut, en faveur des pauvres, ce qu'aucune doctrine n'a pu avant lui et après lui; et tandis que les novateurs s'épuisaient en théories qui devaient changer le monde, eux, plus modestes, se prirent à monter les étages où se cachait la misère de leur quartier.
« On les vit dans la fleur de l'âge, écoliers d'hier, fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits, et apporter aux habitants inconnus de la douleur, la vision de la charité.
« Elle est belle la charité en quiconque l'accomplit : elle est belle dans l'homme mûr qui retranche une heure à ses affaires pour la donner à la souffrance; elle est belle dans la femme qui s'éloigne un moment du bonheur d'être aimée, pour porter l'amour à ceux qui n'en connaissent plus que le nom.
« Elle est belle dans le pauvre qui trouve encore une parole et un denier pour le pauvre ; mais c'est dans le jeune homme qu'elle apparaît tout entière, telle que Dieu la voit en lui-même au printemps de
son éternité, telle que Jésus la voyait, au jour de son pèlerinage, sur le front de saint Jean.
« Fille de la foi, Ozanam et ses amis voulurent lui confier la leur comme à une mère, et ce fut leur intention que la charité servît de médiatrice aux générations de leur siècle, et y versât la lumière que le raisonne» ment y répandait en vain. »
Certes, voilà de belles et bonnes paroles : la charité chrétienne, c'est-à-dire l'amour du prochain, et non pas seulement l'aumône, avait trouvé un apologiste éloquent autant que convaincu. Mais comment une simple Société de bienfaisance, fondée par des étudiants qui avaient très-probablement puisé chez leurs familles les doctrines des anciennes affiliations et congrégations, qui se ressemblent toutes, a-t-elle acquis des développements si extraordinaires que l'opinion y ait vu un danger pour la sécurité publique * Comment se fait- il que des hommes affiliés d'après tels ou tels règlements, dans le but avoué de pratiquer la bienfaisance, soient parvenus à étendre leur influence sur l'univers entier 1 Comment se fait-il que cette institution si louable en elle-même, si elle n'avait réellement d'autre but que la charité, agisse et procède avec mystère , comme les hypocrites intéressés à se cacher?
Parce qu'elle est sous l'influence, sous la domination des Jésuites. Mais avant de parler de l'Œuvre,
parlons un peu du fondateur. L'histoire de Rome corn mence à Romulus et à Rémus, allaités par la louve la Société de Saint- Vincent-de-Paul procède d'O zanam.
Sommaire : Portrait et biographie de Frédéric Ozannm. — La Société de Saint-Vincent- de-Paul se produit après une révolution, de même que les Jésuites. — Activité du fondateur. — Premières réunions chez M. Bailly. — La Société des Bonnes Études. —
' Plan de M. Bailly. — La charité, toujours la charité. — Fondation de l'Univers. — M. l'abbé Migne, éditeur du clergé. — Progrès de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. — Le Conseil général. — Triomphes universitaires d'Ozanam. — Ses succès à la Sorbonne. — Le clergé et l'enseignement. — Les influences jésuitiques.
Vers 1840, les personnes qui s'arrêtaient dans l'allée de l'Observatoire, au Luxembourg, pouvaient y remarquer un jeune homme qui se promenait un livre à la main et lisant avec une attention dont ne pouvait le distraire la foule qui allait et venait autour de lui. Parfois on le voyait, assis sur un banc, au milieu d'autres jeunes gens qui l'écoutaient avec une sorte d'enthousiasme.
Un jour, un de nos amis nous dit en riant :
— Venez donc de ce côté de l'allée, je veux vous montrer un apôtre.
Et il nous entraîna vers un banc autour duquel étaient groupés dix à douze étudiants qui sortaient d'un cours de la Sorbonne, où il y avait alors des tribunes chères à la jeunesse ; des professeurs éloquents y parlaient au nom de la raison et de la liberté. L enseignement public était alors chose sérieuse et consciencieuse, et la nourriture intellectuelle qu'on y recevait fortifiait le cœur en éclairant l'intelligence. Ce jour-là, paraît-il, le professeur Jouffroy avait attaqué vigoureusement le catholicisme ou plutôt le jésuitisme, et sa leçon était critiquée par le groupe au milieu duquel nous nous étions glissés.
Le jeune homme, qui semblait être le chef des autres, car il parlait avec beaucoup d'autorité, s'exprima en termes très-vifs contre Jouffroy, et s'affligea qu'il n'y eût pas à Paris, en présence de tant de chaires hostiles au catholicisme, devant une jeunesse si nombreuse, une chaire dont l'éclat fit contre-poids aux doctrines de Voltaire et de Rousseau. Son discours fut vivement applaudi de ses auditeurs.
« — Messieurs, s'écria-t-il d'une voix vibrante, « j'adresserai à M. Jouffroy une lettre où je l'aver- « tirai de ses torts en le conjurant de réparer le dom-
« mage qu'il fait à des intelligences auxquelles il doit « la lumière. »
Le groupe se dispersa, l'orateur rouvrit son livre et prit la direction de l'Observatoire.
— Quel est ce jeune homme i demandâmes-nous à notre ami.
— C'est un Lyonnais, Frédéric Ozanam, fondateur de la Société de Saint- Vincent-de-Paul.
— Frédéric Ozanam.... Société de Saint- Vincentde-Paul. . .
— Vous ne faites pas partie de cette Congrégation î
— Ma foi non ! . .. J'ai les congrégations en horreur et les congréganistes aussi.
— Tant pis pour vous, mon ami... La Société de Saint-Vincent-de-Paul est déjà très-influente; j'en lais partie, et mon cours de droit terminé, j'entrerai dans la magistrature avec la certitude de réussir. . .
— Par la Société de Saint- Vincent-de-Paul ?
— Oui, mon cher ; faites-vous affilier, je vous le conseille, c'est un moyen d'arriver à tout.
— J'aime mieux ne pas arriver.
Celui qui nous donnait ce conseil jésuitique occupe aujourd'hui un des postes les plus élevés dans une des premières Cours de France.
Deux jours après, nous assistions au cours de Jouf- Iroy. Quel ne fut pas notre étonnement lorsque ce pro-
iesseur donna connaissance à son auditoire d'une lettre qu'il avait reçue d'Ozanam ; il loua l'auteur de la convenance et du savoir dont il avait fait preuve.
« Messieurs, ajouta- t-il, je ne recevais, il y a cinq « ans, que des observations dictées par le matéria- « lisme. Les doctrines spiritualistes éprouvaient la « plus vive résistance; aujourd'hui, les esprits ont » bien changé, l'opposition est toute catholique. »
Ozanam, de même -que Loyola au seizième siècle, de même que le Tyrolien Paccanari en 1802, de même que les organisateurs de la Congrégation sous la Restauration, se produisait, au moment voulu, dans le monde du jésuitisme ; dix années avaient suffi à l'action énervante et corruptrice de la royauté de Juillet pour réduire à l'impuissance les plus mâles courages, pour rendre les consciences accessibles à toutes les concessions ; la gangrène politique gagnait rapidement le corps social. Les élans de la liberté avaient été tous amortis ou violemment comprimés.
Les Jésuites pouvaient non pas se montrer, mais recommencer leur œuvre de prosélytisme anti-national.
Hâtez-vous donc, hommes noirs ; l'hippogriphe est disposé, la Société de Saint- Vincent- de-Paul, votre fille et sœur cadette de la Grande-Congrégation, vous offrira bientôt ses nombreux bataillons de dévots, en-
régimentés d'après vos conseils et vos préceptes, sous la bannière de la charité.
Frédéric Ozanam, soit qu'il fût poussé par les Jésuites, soit qu'il eût réellement conscience de l'importance de l'Œuvre qu'il avait fondée, fit preuve de tant d'activité, qu'il fut non-seulement le chef, mais encore 1 ame, la pensée de la nouvelle Congrégation. Quelques notes biographiques deviennent nécessaires pour faire comprendre tout ce qu'il y a eu d'étrange, de bizarre, dans la destinée de ce loyal fanatique, mort dans la force de l'âge.
Frédéric Ozanam naquit à Milan, le 23 août 1813. Son père était un Lyonnais, réfugié en Italie, médecin et bon latiniste ; le jeune Frédéric fut initié par lui aux études classiques, qu'il termina avec beaucoup de succès au collège de Lyon. Ses maîtres ont conservé précieusement des pièces de vers latins échappées à sa fécondité brillante d'écolier.
Dans sa famille il fut initié, dès sa première enfance, aux plus austères pratiques de la religion. Sa mère, Marie Nantas, fille d'un honombîe négociant de Lyon, était très-pieuse, et son père, dont la carrière avait été très-incidentée, partageait sur ce point les idées de sa compagne. D'ailleurs, la dévotion était traditionnelle chez les Ozanam : un des ancêtres de Frédéric, dont Fontenelle a écrit l'éloge, était, au dix- septième siècle, un mathématicien très-remarqua-
ble et un chrétien fort zélé. On a conservé ce mot, que lui avaient inspiré les querelles théoîogiques de son temps :
« Il appartient aux docteurs de Sorbonne de dis- « puter, au Pape de prononcer, et aux mathémati- « ciens daller en Paradis par la perpendiculaire (1). »
Ozanam était donc dévot par naissance et par éducation. Ainsi que l'a dit Lacordaire, s'il fût né deux cents ans plus tôt, il eût eu à choisir d'être pour la Ligue ou pour le Roi : de s'unir à la faction des Seize, organisée aussi en Congrégation, ou de suivre le mouvement des évêques restés fidèles à l'hérédité du sang.
Venu dans la première moitié du dix-neuvième siècle et au lendemain d'une révolution qui avait broyé le trône de saint Louis, il lui fallait aussi choisir entre la démocratie ou plutôt l'idée libérale et l'ultramontanisme. Son incertitude ne fut pas longue : et pourtant chez cette nature ardente, passionnée, enthousiaste, il y avait parfois de vigoureux instincts de liberté. Malheureusement, l'eau bénite mouilla la poudre, qui ne prit point feu, et ses rares facultés furent acquises au jésuitisme.
(1) Lacordaire, Vie d'Ozanam.
Nous devons dire que ces adolescents, entraînés par le mouvement irrésistible qui s'était produit dans les idées et les avait changées de fond en comble, manifestèrent d'abord des suspicions instinctives contre la cléricature qu'ils voyaient se glisser au milieu d'eux, de même qu'on peut voir le serpent ramper au milieu des fleurs qui vont éclore, afin d'en aspirer les parfums et d'y laisser son venin. Dans ses commencements, la Société de Saint- Vincent-de-Paul fut toute laïque, rien que laïque; les Jésuites se gardèrent bien d'y faire le moindre acte d'influence : réduits à se tenir cachés, ils suivirent la nouvelle congrégation dans ses développements et attendirent le moment propice pour s'en emparer et en faire leur vassale très-humble et très-dévouée.
Mais, va-t-on nous dire, quel fut le berceau de la Société de Saint- Vincent-de-Paul 1 Connaît-on la crè-
che de Bethléem des messies de la charité?
Ici, mystère profond, autant que pour les sources du grand fleuve qui féconde l'Égypte, et dont l'urne reste cachée dans les flancs de montagnes jusqu'à ce jour inexplorées par les voyageurs.
Nous savons bien que la Compagnie de Jésus fut fondée dans la chapelle souterraine de Montmartre ; nous connaissons les noms des premiers disciples et compagnons d'Ignace de Loyola ; il n'en est pas de même de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. De ses huit fondateurs, tous étudiants, nous ne connaissons
que Frédéric Ozanam, dont le nom figure seul dans les premières pages de cette étrange histoire.
Les uns disent que les premières réunions eurent lieu dans un hôtel garni de la place de la Sorbonne ; les autres prétendent que ce fut dans la maison du baron Rendu, très-connu pour ses opinions ultramontaines et protecteur des frères dits ignorantins.
Voici quelques détails que nous tenons d'un des premiers initiés :
« M. Bailly, dont nous avons déjà parlé, avait établi vers 1831 , dans la rue des Fossés-Saint- Jacques, une maison qui tenait à la fois du pensionnat, de l'hôtel garni et du restaurant. On y comptait une trentaine de chambres occupées par de jeunes étudiants de province, qui trouvaient, chez M. Bailly, professeurs, répétiteurs, table d'hôte, chambres assez propres à des prix modérés.
« Tous les soirs, M. Bailly réunissait dans un salon assez vaste, mais très-simplement meublé, presque tous ses pensionnaires, qu'il tenait ainsi en charte privée, sous prétexte de les préserver des nombreux périls de la Babylone moderne. L'ancien fondateur de la Société des Bonnes Études leur donnait des conférences littéraires et religieuses.
« Dans une de ces réunions, il fut décidé que les jeunes étudiants visiteraient les pauvres et les malades du quartier, à tour de rôle, et Frédéric Ozanam, qui
s'était fait remarquer par son zèle autant que par son éloquence précoce, fut reconnu comme chef par ses camarades, sur présentation de M. Bailly, qui, avec son expérience et sa perspicacité d'ancien congréganiste, avait pu remarquer chez l'ardent Lyonnais de rares aptitudes de sectaire. On assure que M. Cor-
nudet, aujourd'hui conseiller d'État, et M. L ,
président du tribunal de Valenciennes, firent partie de cette première exhibition de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, dont le modeste berceau fut, selon toutes les probabilités, la maison - restaurant de M. Bailly. »
Toutefois, M. Ampère, qui était alors le patriarche des mathématiques, donna l'hospitalité à Frédéric Ozanam. Comment le jeune Lyonnais eut-il le rare privilège d'être le client d'un homme aussi illustre? Comment le provincial inconnu fut-il admis chez une des gloires scientifiques de la France? Les biographes et même plusieurs amis intimes d'Ozanam, que nous avons consultés, n'ont pu expliquer cette étrange cohabitation.
« M. Ampère, dit Lacordaire, se prit d'estime et d'affection pour le jeune étudiant ; il conversait souvent avec lui, le prenait à part clans son cabinet et lui exposait la philosophie des sciences ; il le faisait même
travailler sous ses yeux, et l'on a conservé des pages écrites à moitié par l'un et par l'autre.
« Cette cohabitation dura deux années : c'étaient les premières qu'Ozanam passait à Paris; elles lui ouvrirent de plus larges horizons que ceux où il avait vécu jusque-là, en lui donnant lieu de connaître, dans le salon de M. Ampère, des hommes éminents. Ballanche, son compatriote, fut celui qui le toucha le plus ; c'était un homme doux, d'une célébrité modeste, quoique réelle, parce que son art de dire, si remarquable qu'il fût, n'atteignait pas le vulgaire des admirateurs. »
Ainsi Frédéric Ozanam, qui avait pour ainsi dire sucé la dévotion avec le lait maternel, se trouva, par un hasard des plus bizarres, des plus extraordinaires, en arrivant à Paris, mis en contact et en relation avec des personnes qui partageaient les idées de sa famille ! Le jeune congréganiste se rencontrait avec des vétérans de la Grande-Congrégation. Comment résister aux séductions religieuses et aux encouragements que lui prodiguaient ses illustres maîtres? Il était prédestiné au fanatisme, et il ne faut pas s'étonner s'il a tenu, plus tard, le langage d'un illuminé.
De 1833 à 1834, époque où fut fondée la Société de Saint-Vincent-de-Paul, les circonstances furent très-difficiles, même critiques, pour le jésuitisme, car l'opposition politique lui avait déclaré une guerre à
outrance. La chaire était muette; Lacordaire et quelques autres jeunes prêtres qui devaient bientôt arborer la bannière du néo-catholicisme, n'avaient pas encore fait entendre, dans les églises, la nouvelle profession de foi. Châteaubriand seul conservait une certaine influence sur l'opinion publique ; mais les ultramontains se méfiaient de cet homme tour à tour libéral et absolutiste. La réaction contre l'ancienne Congrégation et les hommes de Montrouge était presque violente.
Ce fut au milieu des incandescences de l'atmosphère politique et des intermèdes de l'insurrection, que la Société de Saint-Vincent-de-Paul s'organisa clandestinement et sans faire le moindre bruit. Les Parisiens, qui croyaient avoir anéanti le jésuitisme, ne se doutaient pas qu'il se reconstituait non plus sous la robe exécrée de Loyola, mais sous la redingote.
Les opinions sont très-contradictoires au sujet des commencements de cette affiliation, qui a toujours eu la prétention de n'être que charitable.
Frédéric Ozanam a dit, dans une allocution à Florence, en 1853 :
« J'ai besoin de vous dire que ce n'est point par mon mérite personnel que je suis devenu vice-président du Conseil général de Paris, mais uniquement à cause de mon ancienneté.
- Vous voyez, en effet, devant vous, un des huit
étudiants qui, il y a vingt ans, en mai 1833, se réunirent pour la première fois, sous la protection de saint Vincent-de-Paul, dans la capitale de la France.
« Nous nous réunîmes tous les huit, et d'abord même, comme jaloux de notre trésor, nous ne voulions pas ouvrir à d'autres les portes de notre réunion ; mais Dieu en a décidé autrement.
« L'association peu nombreuse d'amis intimes que nous avions rêvée, devenait, dans ses desseins, le noyau d'une immense famille de frères, qui devait se répandre sur une grande partie de l'Europe.
« Vous voyez que nous ne pouvons pas nous donner véritablement le titre de fondateur : c'est Dieu qui a voulu et qui a fondé notre Société. . . »
Nous lisions dernièrement cette allocution, publiée dans le huitième volume des Œuvres d'Ozanam, éditées aux frais delà Société de Saint-Vincent-de-Paul. Parmi les personnes qui nous écoutaient se trouvait un ancien ami de M. Bailly, un des fondateurs de Y Univers. Cette personne se montra presque offensée de l'assertion de Frédéric Ozanam, et nous dit avec animation :
— C'est faux !
— Comment, Frédéric Ozanam se serait attribué. . .
— Je ne dis pas cela.
— Qui donc a fondé la Société de Saint- Vincentde Paul!
— M. Bailly. Vous ignorez peut-être que mon ancien et regretté ami, faisait partie de la Grande-Congrégation. En 1828, il fonda à Paris des réunions moitié religieuses et moitié politiques, sous la dénomination de Société des Borines Études. Dans ces réunions, les jeunes disciples étaient invités à parler sur des sujets ordinairement religieux, et M. Bailly, qui les présidait, excitait ou modérait leur éloquence.
Quelques mois après la révolution de 1830, M. Bailly reconstitua ces réunions, qui furent fiéquentées par plusieurs étudiants en droit. De ce nombre étaient Frédéric Ozanam et quelques autres jeunes gens ses amis. Ozanam parlait souvent et se faisait remarquer par son zèle autant que par son assiduité. Un jour, trois de ces jeunes gens, disciples de Lacordaire et grands admirateurs de M, de Montalembert, qui venait de traduire les Pèlerins jwlonais, d'Adam Mickiewicz, lecteurs assidus de Lamennais et de la Nèmésis, dévots par traditions de famille et révolutionnaires par instinct, se récrièrent contre l'inutilité de ces réunions :
— Que faisons-nous ici! s écria l'un d'eux. Nous ressemblons un peu aux Grecs de Constantinople, qui discutaient sur la lumière qui avait lui sur le Thabor au moment même où Mahomet II renversait leurs mu • railles. Nous panons beaucoup de religion, mais nos actes sont-ils de nature à confirmer nos magnifiques sermons! Nous reprochons aux libéraux, aux révolu-
tionnaires leur indifférence pour ceux qui souffrent, ne sommes-nous pas, pour le moins, aussi indifférents que nos adversaires?
— Oui, oui, répondirent les jeunes gens, notre Congrégation est encore plus stérile que la Société des Droits de l'Homme.
— Le Pape, s'écria Frédéric Ozanam, au lieu de prêcher la croisade en faveur de la Pologne, a écrit à l'archevêque de Varsovie de se soumettre à l'autorité du czar ; et pourtant la Pologne est catholique; le gouvernement français est d'un égoïsme révoltant... Je vous dis que notre Société pèche par sa base.
M. Bailly, qui exerçait un grand ascendant sur la réunion, en sa qualité de président de l'ancienne Société des Bonnes Études, se leva et dit à son jeune auditoire :
— Votre Société ne pourra prospérer et se développer qu'autant qu'elle sera utile.
— Et les moyens? demanda Ozanam.
— Je vais vois les indiquer, mes jeunes amis, répondit M. Bailly. Jusqu'à ce jour, les congrégations
religieuses n'ont réussi que par la charité. Sous
Louis XIV, comme sous Charles X, les affiliés se sont
faits distributeurs d'aumônes.
— Eh! que pouvons-nous donner, nous autres jeunes gens.
— Rien, mes jeunes amis, ou du moins fort peu de chose. Voici la voie que vous devrez suivre jusqu'au
jour où les affiliations seront assez nombreuses pour former un budget. Je connais la sœur Rosalie, dont le nom est populaire dans le faubourg Saint-Marceau, le plus pauvre quartier de Paris. Je lui parlerai de . votre Société...
En effet, quelques jours après, Frédéric Ozanam et ses amis étaient présentés par M. Bailly à la sœur de charité, qui leur donna des bons de pain, de viande, de bois et d'effets d'habillement, pour les distribuer aux familles pauvres de leur quartier. Ces jeunes gens, étudiants en droit, se mirent à l'œuvre; on les vit fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits, et apporter des consolations aux habitants inconnus de la douleur. Ainsi fut fondée la Société de Saint- Vincent-de-Paul, par les conseils et l'influence de M. Bailly.
A cette même époque, l'ancien président de la Sociètè des Bonnes Études fonda aussi avec M. l'abbé Migne et quelques autres membres influents du parti ultramontain, le journal V Univers. Le titre de cette feuille révélait son origine jésuitique. En effet, ce qui a toujours distingué et distingue encore les disciples de Loyola, c'est la domination universelle, et ils ont de tout temps affecté de parler comme les Papes, ubi et orbi.
Les commencements de V Univers furent modestes et même pénibles, car les dévots n'ont jamais été généreux, même pour les leurs; les affaires du fameux
Denier de Saint-Pierre l'ont bien prouvé dans ces derniers temps.
Les deux principaux fondateurs du Moniteur des Jésuites déployèrent beaucoup d'activité. M. Bailly de Surcey sacrifia une partie de sa fortune et se fit imprimeur. M. l'abbé Migne montra toutes les qualités de l'Auvergnat, c'est-à-dire la hardiesse dans les affaires, une grande probité et un entrain auquel rien ne résistait.
Cet ecclésiastique, jeune alors, est originaire du diocèse de Saint-FJour. A peine ordonné prêtre, il vint dans le département du Loiret, et fut nommé, par l'évêque d'Orléans, desservant d'une petite paroisse ; en quelques années notre jeune curé, sobre et économe, comme tous les gens de son pays, fit des réserves qui s'élevaient, nous dit un de ses amis, à plus de trois mille francs ; c'était presque un trésor pour un simple desservant.
Mais notre enfant de l'Auvergne avait conscience de sa valeur, de sa rare intelligence, de l'énergie de son caractère ; il sentait qu'il n'était pas né pour végéter inconnu dans un obscur village. A son arrivée à Paris, il fit la connaissance de M. Bailly, et on assure que l'idée du journal V Univers fut suggérée par lui au parti dévot dont M. Bailly était un des membres les plus actifs et les plus honorés. Quoi qu'il en soit, son nom figura parmi les fondateurs et la propagation de la feuille religieuse éprouva bientôt les heureux
résultats de l'infatigable activité de l'abbé Migne.
11 est resté pendant plusieurs années l'associé de M. Bailly, et il ne lui a vendu sa part de propriété que pour s'établir lui-même imprimeur ; l'établissement qu'il a fondé au Petit-Montrouge est une des entreprises les plus curieuses, les plus extraordinaires de ces derniers temps ; M. l'abbé Migne est à la fois imprimeur, éditeur, entrepreneur et marchand de tableaux pour l'Église : il est en correspondance avec les diocèses du Nord qui ont des messes en surabondance, il cède ces mêmes messes aux prêtres du Midi qui n'en ont pas suffisamment : ce commerce ^intentions se fait d'ailleurs avec l'approbation de Rome et l'autorisation des évêques.
M. l'abbé Migne a édité des montagnes de volumes: Pères de l'Église grecs et latins, hérésiarques, théologiens, prédicateurs, tout a passé sous le laminoir de ses presses. Dans les presbytères des villages les plus éloignés, on trouve des bibliothèques éditées au Petit- Montrouge ; aucune imprimerie de Paris n'a dépensé dans ces dernières années autant d'encre et de papier ni occupé un plus grand nombre d'ouvriers.
Comment M. l'abbé Migne est-il arrivé à ce chiffre d'afîaires, qui s'élève, assure-t-on, à plusieurs millions 1 Comment a-t-il pu fonder et puis revendre avec bénéfice de nombreux journaux tous exclusivemen consacrés aux théories et aux discussions religieuses? Habile comme tous les Auvergnats, il a pris car-
rément, loyalement, le moyen le plus sûr; il s'est assuré le double appui des Jésuites et de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Là est tout le secret de l'immense extension que son établissement, du reste unique en son genre, a pris en quelques années. Le Pape et le Sacré-Collége se sont empressés d'accorder protection et approbation à l'imprimeur du Petit— Montrouge , éditeur breveté et patenté du sacerdoce d'Europe et même d'Amérique. Il a pu bénéficier de l'universalité jésuitique, et, ses produits ont trouvé un écoulement qui paraîtrait merveilleux, si on n'en connaissait pas l'origine et la cause principale.
M. l'abbé Migne a aujourd'hui soixante et quelques années ; c'est un robuste vieillard , comme Sidoine Apollinaire, son compatriote; son abord est franc, mais un peu rude, et sa figure, presque belle, est d'une bienveillance sympathique. Gens de lettres, typographes et artistes, qui ont eu avec lui des relations d'affaires, vous diront que sans être précisément généreux, il se montre quelquefois large dans ses transactions.
Tel est, en raccourci, le portrait de l'imprimeur* éditeur du jésuitisme, et d'un des propagateurs les plus actifs de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. Si M. l'abbé Migne n'avait pas le caractère de prêtre, il serait sans contredit un homme d'affaires hors ligne; mais il porte le cachet de son origine ; le jésuitisme
est comme la robe du centaure Nessus qu'on ne pouvait dépouiller sans s'enlever la peau.
M. Bailly de Suicey, longtemps son associé, a fait en gentilhomme les affaires de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, dont il a été le directeur-général jusqu'en 1844, époque de l'avènement de M. Gossin ; M. Bailly est mort en mars 1861, à l'âge de soixante- * deux ans.
Ce fut, selon toutes les apparences, de 1837 à 1838, qu'il prit la direction de la nouvelle congrégation, dont les ramifications s'étendaient déjà non-seulement sur presque toute la France, mais encore en Espagne, en Italie, en Belgique, en Allemagne.
Nous avons dit plus haut que l'idée première des fondateurs fut la prédominance de l'élément laïque et l'absence de toute influence sacerdotale ; c'était une des tactiques les plus habiles des Jésuites, tant de fois chassés par les ordonnances des rois de France, frappés par la Papauté, et alors en butte à l'animadversion de toutes les personnes qui ne tenaient par aucun lien à l'ancienne Congrégation; mais leur action occulte se révèle dans l'origine aussi bien que dans le rapide développement de la Société.
Lorsqu'on établit le Conseil général, Frédéric Ozanam fut nommé vice -président ; il sortait à peine de l'adolescence, mais il avait été un des huit premiers promoteurs congréganistes. M. Ampère le protégeait, il était reçu chez M. de Chateaubriand et chez M. de
Montalembert, qui avaient deviné en lui en athlète du catholicisme; le Père Lacordaire le guidait par ses conseils.
C'est probablement par l'influence de ce dernier que Frédéric Ozanam donna à la Société de Saint- Vincent- de-Paul un caractère tout particulier.
Voici, du reste, comment s'exprime à ce sujet le Père Lacordaire :
« Depuis le rétablissement du culte catholique en France, toutes les associations intimes fondées au nom de la foi, avaient été mêlées d'un élément étranger.
« Les affinités politiques étaient le levain secret qui se cachait plus ou moins sous la sincérité réelle qu'on y apportait. Ozanam et ses amis rompirent avec cette tradition.
« Ils déclarèrent que, dans une œuvre de charité, non moins qu'à l'église , devant Jésus-Christ^ il n'y avait plus ni de Juif, ni de Grec, et que quiconque aimerait les pauvres, serait le bienvenu parmi eux, sans que jamais on s'enquît des opinions qui gouvernaient sa pensée...
« Saint Vincent de Paul, choisi par Ozanam et ses coopérateurs pour signe de ralliement, était lui-même un nom pacifique, un nom cher au monde comme à l'Eglise, et dont le prestige, tenant du ciel et de la
terre, convenait à toute âme généreuse comme à to u bon dessein. »
Tout nous porte à croire que pendant les premières années qui suivirent sa fondation, la Société de Saint- Vincent-de-Paul se conforma à ces sages doctrines, qui l'auraient rendue inexpugnable si elle y eût persisté ; mais à peine l'affiliation eut-elle prospéré, que les Jésuites s'en emparèrent avec l'adresse la plus raffinée, et lui inculquèrent leurs principes d'intolérance.
ri y a plus de juif ni de grec, avait dit Frédéric Ozanam, et, trois années plus tard, la Société s'installait comme exclusivement catholique, et se faisait l'auxiliaire de la Compagnie de Jésus, la succursale de la maison de la rue des Postes. Sa docilité lui valut les bonnes grâces des révérends Pères, qui devinrent les protecteurs de tous ses membres.
Ozanam, qui avait soutenu avec un succès éclatant sa. thèse de docteur en droit, le 30 août 1836, fixa leur a ttention, et ils s'emparèrent de lui pour toujours. Jamais jeune homme ne fit plus d'honneur à ses protecteurs. En 1839, Ozanam fut reçu docteur ès-lettres, après une double thèse, latine et française.
La première, sur la descente des héros aux enfers, dans les poêles de V antiquité.
La seconde, sur le Dante et la Divine Comédie,
M. Cousin, l'un de ses juges, s'écria, dit-on, en l'entendant :
- Ah ! M. Ozanam, on n'est pas plus éloquent que « cela! »
Grande fut la joie des révérends Pères et de tous les survivants de l'ancienne Congrégation. Ce jeune homme, si ardent, si dévoué, et doué d'un talent incontestable, promettait d'être bientôt le Judas Machabée du Jésuitisme, caché sous le frac des affiliés les plus actifs, les plus influents. Ils ne le perdirent plus de vue, et lorsqu'il se rendit quelque temps après, à Lyon, pour y obtenir, par le concours, une chaire de droit commercial, le ban et l'arrière-ban de la dévotion se mirent en campagne, et Ozanam sortit vainqueur de toutes les épreuves.
En 1840, M. Fauriel, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, lui offrit la suppléance de sa chaire; il refusa d'abord; M. Ampère, le fils de son premier protecteur, le détermina à accepter, et à vingtsept ans, le fondateur de la Société de Saint-Vincentde Paul vint s'asseoir triomphalement dans le temple de l'éloquence universitaire. Ses débuts furent pénibles, mais très-heureux ; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal assuré; il eut bientôt surmonté sa timidité naturelle, et il mérita les applaudissements les plus chaleureux de son jeune auditoire.
Les personnes qui l'ont beaucoup connu, de 1836 à 1849, peuvent dire que ses succès ne l'enorgueillirent
point ; il cônserva sa rude simplicité et son air un peu sauvage. On l'eût pris, en le voyant se diriger vers la Sorbonne, pour un simple étudiant. A cette même époque, Frédéric Ozanam épousa la fille de M. Soulacroix, recteur de l'Académie, de Lyon. Les Jésuites ne le dominaient pas encore assez pour lui faire accepter les doctrines égoïstes du célibat.
Les études que lui imposaient ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient pas d'assister assidûment à toutes les conférences de la Société de Saint- Vincentde-Paul, et de visiter les malades de son quartier. On doit à sa mémoire cette justice, qu'il mettait en pratique ses propres doctrines, et qu'on n'aurait pas pu lui appliquer ces paroles du Christ sur les Pharisiens :
« Faites ce qu'ils disent et ne faites pas ce qu'ils « font. »
Vers la fin de 1840, la Société de Saint- Vincent-de- Paul, dont la prompte et étonnante extension fut, en grande partie, l'œuvre des Jésuites, embrassait presque tous les États catholiques. Des hommes considérables par leur position dans le monde, par leur talent, par leur fortune, tenaient à honneur d'y être affiliés. Les Jésuites, se servant habilement de l'influence de plusieurs membres qui se trouvaient placés jusque dans les conseils du gouvernement, avaient de nouveau accaparé l'enseignement, d'un côté par les sémi-
naires et les écoles ecclésiastiques, de l'autre par les Frères de la doctrine chrétienne et par les congrégations de femmes.
Ce fut au nom de la liberté, qu'ils ont étouffée partout où ils ont pu, que les fils de Loyola levèrent le masque et déclarèrent à l'Université une guerre dont nous allons étudier les péripéties.
Sommaire : Néo-catholiques, sacristains et ultramontains. — Le procès Aflfnaër et les Jésuites. — M. Dupin et la rue des Postes. — Rapports entre le Jésuitisme et la Société de Saint- Vincent- de- Paul. — Révélations à ce sujet. — M. Louis Veuillot, rédacteur de l'Univers. — Notes biographiques sur ce publiciste. — Sa conversion. — Le Saint- Rosaire. — Succès de M. Louis Veuillot & l'Univers. — Garasse et le Père Duchesne. — Le clergé et l'Université. — Vive la liberté! — M. Veuillot prend la rédaction en chef de VUnivers. — Le Pape en paletot. — Des Conférences se fondent partout. — Ozanam circonvenu par les Jésuites. — La République de 1848. — Ozanam au journal la Réforme. — Projets d'alliance entre le catholicisme et la démocratie. — Ozanam et M. l'abbé Maret. — M. Gossin, deuxième président de la Société, se démet en 1818. — Avènement de M. Baudon. — Sa première circulaire. — Ozanam et la mort de l'archevêque de Paris. — Réaction ultramontainc. — La Société de Sain t^Vincent-de- Paul et les élections pour la présidence.
M. de Montalembert avait dit en pleine séance de la Chambre des pairs :
* Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il s'est
« levé parmi nous une génération d'hommes que vous « ne connaissez pas; qu'on les nomme néo-catholi- « ques, sacristains, ultramontains, comme on voudra, « le nom n'y fait rien, la chose existe. »
C'était ce qu'à la fin de son discours, et pour dernier trait, M. de Montalembert appelait les fils des Croisés.
Le noble vicomte, par ces mots, hommes que vous ne connaissez pas, voulait-il désigner la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui faisait déjà beaucoup parler d'elle et enrégimentait la jeunesse sous la bannière de Loyola? cela est probable. Ces mêmes paroles pouvaient aussi s appliquer aux Jésuites qui, après avoir grandi dans l'ombre, se croyaient déjà assez forts pour reparaître au granJ jour. Une organisation tout entière s'était révélée, non pas de quelques Jésuites vivant dans leur régime intérieur, suivant la règle de saint Ignace, pour leur édification particulière, mais une maison organisée, ayant son chef, son provincial, son économe, son supérieur, ses teneurs de livres, son comptoir, où se faisaient les affaires générales de la Compagnie entière, en France et à l'étranger.
« Vous y trouvez, disait M. Dupin à la Chambre des députés, une Maison qui relève de Rome, qui renferme des prêtres assermentés à l'étranger; un comptoir où l'on place les fonds de la Société de Jésus en
métalliques, en fonds belges ou autrichiens; vous y retrouverez toute l'organisation des Jésuites : un provincial, un supérieur, un économe, un personnel nombreux. »
En effet, le procès Affnaër, jugé devant la Cour d'assises, avait révélé les intrigues jésuitiques. Le réquisitoire du procureur du roi constatait ce qui suit :
« Dans une maison de la rue des Postes, n° 18, à
« Paris, vivent en commun divers individus qui pren-
« nent ïa qualification de Jésuites. Sous le titre de
« procureur, un membre gère les affaires générales de
« la Société, tant en France qu'à î'étranger. Cesfonc-
« tions sont remplies par le Père Moirez. Des affaires
« importantes, des mouvements de fonds considéra-
« bles exigent des écritures multipliées. »
M. Place fut commis, comme expert teneur de livres, à l'effet de vérifier, sur les livres tenus par Affnaër, les rapports et l'exactitude des opérations. M. Place constata, pour l'année 1843, un actif net de 742,121 francs, toutes dépenses déduites.
Presque un million pour quelques prêtres qui font vœu de pauvreté? Quelle maison de Banque peut se flatter de réaliser de semblables bénéfices?
Le procès Affnaër eut beaucoup de retentissement et il s'y révéla des scandales financiers qui n'étaient
pas à l'honneur de la Compagnie de Jésus. Que firent alors les révérends Pères ? Ils eurent recours à leur éternelle tactique ; ils demandèrent la liberté d'enseignement.. . La liberté pour des Jésuites qui professent le principe d'obéissance absolue à leur général, qui réside à Rome, et ne peuvent, par conséquent, remplir aucun des devoirs du citoyen ! ! f
« Ils ne demandent qu'une chose, disait ironiquement M. Dupin : — Laissez-nous faire.... laisseznous faire tout ce que nous voulons. — Mais c'est en matière de douanes le ballot de marchandises prohibées sur lequel on écrirait : Laissez entrer. — Que devient alors la loi des douanes \ Avec cette licence, que deviendrait votre commerce? — Laissez-moi faire ce que je voudrai ! — Vous pouvez donc tout entreprendre contre l'État ; vous pouvez vous affilier qui vous voudrez ; vous pouvez vous recruter, vous pouvez vous établir, vous pouvez tout troubler, et, avec le temps, tout envahir et tout dominer. »
M. Dupin ne se doutait pas, en 1843, qu'il était prophète, et que ses prophéties s'accompliraient point par point. N'avons-nous pas vu, en effet, pendant les huit dernières années du règne de Louis-Philippe, les Jésuites, bien que sous le simple régime de tolérance, accaparer renseignement et faire à l'Université une
guerre acharnée, parce quelle est française, rien que française !
En 1848, n ont-ils pas fait bénir hypocritement les arbres de la révolution et salué avec des transports de joie l'avènement de la liberté? Quelques mois après, aussitôt que la réaction a pris le dessus, n'ont-ils pas provoqué toutes les mesures de réaction, par leurs orateurs, par leurs agents occultes ou avoués!
Mais n'anticipons pas : ceci figurera plus loin, au bilan général du jésuitisme.
Quel rapport existe-t -il entre les Jésuites et la Société de Saint-Vincent-de-Paul \ Le même qui existe entre le père et les enfants. La Société de Saint-Vincent-de-Paul fut d'abord et elle est restée depuis une agrégation exclusivement laïque ; nous croyons même que la pensée première des huit fondateurs, presque tous néo-catholiques, fut de réagir contre les envahissements de la cléricature, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et un des plus anciens membres que nous consultions dernièrement à ce sujet, nous a dit à peu près ce qui suit :
— Je fais partie de la Société depuis 1837, et je vous assure que je ne m'y suis jamais occupé que d'œuvres de charité.
— Les autres membres agissaient-ils comme vous ? • — Pas tous. . . Les principes posés d'abord par Fré-
déric Ozanam, sur la tolérance religieuse, ont été méconnus.
— Ceci ne s'est-il pas produit du jour où les Jésuites ont mis le pied chez vous?
— Jamais Jésuite n'est entré dans nos conférences.
— Je le sais bien ; mais les révérends Pères n'y étaient-ils pas représentés par des agents secrets?
— Je l'ignore. .. Tout ce que je puis dire, c'est que je n'ai jamais vu un prêtre dans nos réunions.
— Vous niez donc l'influence jésuitique sur vos conférences ?
— Je ne la nie pas; je dis que j'ignore quand et comment elle s'est produite.
— Eh bien ! je vais vous l'apprendre. Les Jésuites se sont glissés dans votre Société, aussitôt qu'ils ont découvert qu'elle pourrait, entre leurs mains, devenir un instrument des plus utiles pour le triomphe de l'ultramontanisme. Votre Société avait- elle, dans l'origine, le caractère d'universalité qu'elle a pris depuis?
— Je ne crois pas; il n'était question que de la France.
— Après 1840, le Directeur- général, M. Bailly, a vu son autorité s'étendre sur presque toute l'Europe, par les affiliations qu'avaient préparées les Jésuites.
— 11 y a eu des conférences dans tous les pays?
— De même qu'il y a des Jésuites partout... Grâce à la propagande des révérends Pères, la Société de . Saint-Vincent-de-Paul avait pris, avant 1844, de très- grands développements, et ses conférences exerçaient déjà une certaine pression sur l'opinion pubU-
que. Le Jésuite Villefort préconisa l'œuvre d'Ozanam, et les Paolisti s'organisèrent en Italie, en Espagne surtout, où le système de Loyola exerce encore sa prépondérance sur le gouvernement.
En France, la Société avait son Moniteur, le journal Y Univers, fondé, ainsi que nous lavons déjà dit, par M. Bailly et par M. l'abbé Migne, avec le concours et les fonds des sommités de l'ultramontanisme. Cette feuille jésuitique se lit l'organe des conférences, surtout à partir de 1843, année où M. Louis Veuillotfut admis au nombre des rédacteurs.
Ce célèbre publiciste a été pendant près de vingt ans un des plus vigoureux athlètes du jésuitisme, un des défenseurs les plus éloquents, les plus passionnés, de l'autorité pontificale; son entrée à Y Univers a exercé sur la Société de Sain t-Vincent-de- Paul, une influence telle, que nous ne pouvons nous dispenser d'esquisser ici la biographie de cet Armand Carrel du catholicisme, convictions et antécédents de chacun mis à part.
M. Louis Veuillot, comme presque tous les écrivains à trempe vigoureuse, appartient à la classe dite populaire. Ce fougueux avocat de toutes les choses passées ou déchues, de tous les privilèges, de toutes les superstitions, naquit en 1813, à Boynes, petit village du Gâtinais, dans le département du Loiret. Son père, très-honnête et habile tonnelier, quitta en 1818 le pays où il n'avait pu prospérer, et vint à Paris où
il ouvrit un petit débit de vin, près de Bercy. Louis n'eut d'autre lycée que l'école mutuelle, ce prytanée des enfants digraciés de la fortune.
Mais la nature avait tant fait pour lui, ses aptitudes ou plutôt ses instincts littéraires se développèrent avec tant de rapidité, que cela tenait du prodige. A treize ans, on le plaça chez un avoué, où il trouva moyen de se compléter une éducation en faisant les courses de son patron et en écrivant des dossiers. Ses essais furent accueillis par quelques journaux r et à dix-neuf ans, il se suffisait par son travail. La lutte de ce vaillant jeune homme avait été très-rude, car il faut une grande force d'âme, presque de l'héroïsme, pour rompre les premières entraves de la pauvreté. Il entra aux bureaux de l'Esprit public, officine gouvernementale où se préparaient alors les articles politiques, les notes et communications ministérielles pour les journaux officieux des déparlements. Il débuta dans la carrière de publi ciste en 1832, et fut envoyé à Rouen où il rédigea Y Écho de la Seine- Inférieure. Le polémiste ardent, presque brutal, se révéla dans sa première campagne. Il y avait dans l'âpreté de son style, dans la brusquerie de ses attaques, tout un système de provocations, et l'écrivain ministériel eut quelques duels qui lui improvisèrent, en quelque sorte, une renommée précoce qu'il devait, du reste, justifier bientôt par un talent incontestable.
Les commissaires lettrés du bureau de l'Esprit pu-
bîic passaient alors d'un département à un autre, défendant partout la monarchie et l'infaillibilité des ministres. M. Louis Veuillot fut envoyé à Périgueux en 1833, et il y rédigea avec beaucoup de succès le Mémorial de la Dordogne*
M. Romieu, le plus gai, le plus facétieux des préfets de Louis-Philippe , M . Romieu , qui avait formé sou? la Restauration, avec M. de Montalivet et Eugène Briffaut une trinité de gastronomes et de faiseurs de calembours, voyait souvent M. Louis Veuillot qui allait prendre le mot d'ordre de l'administration ; il le prit en affection, lui trouvant de la gaîté, de l'esprit, enfin ce qui constitue un bon vivant; préfet et journaliste furent bientôt sur le pied d'intimidité dans le joyeux empire de la facétie, et M. Romieu a déclaré depuis que M. Louis Veuillot aurait fait un rédacteur hors ligne au Charivari.
Mais le journaliste de la préfecture s'attira de nouveaux duels par sa polémique injurieuse contre le parti démocrate ; il quitta Périgueux, chef-lieu de la gastronomie française, en 1837, et revint à Paris où il rédigea le journal la Charte de 1830, et ensuite la Paix, feuille fondée par les doctrinaires.
M. Louis Veuillot, qui a fait ses confessions tout comme saint Augustin, Jean- Jacques Roussem et tant d'autres pécheurs, dit qu'à cette période de sa vie, il n'avait pas plus de foi politique que de foi religieuse ; il écrivait pour le gouvernement parce que le
ministère payait généreusement ses publicistes ; quant à la religion il n'y songeait pas ; son indifférence à ce sujet était complète ; et pourtant la Société de Saint- Vincent-de-Paul était déjà fondée ; les Jésuites fonctionnaient dans leur- maison de la rue des Postes; M. de Montalembert tonnait, à la Chambre des pairs, contre les libéraux et contre T Université ; l'abbé Lacordaire attirait la foule à Notre-Dame par les nouveautés de son éloquence; la réaction catholique triomphait partout !
Impénétrables mystères de la Providence ou plutôt des hasards de la vie humaine... M. Louis Veuillot, qui devait quelques années plus tard, nouveau Pierre l'Hermite, prêcher la croisade contre les révolutionnaires et les impies... M. Louis Veuillot dormait alors, très-paisiblement, sur l'édredon de la presse ministérielle !
Rassurez- vous, Jésuites, ultramontains, et vous tous, adorateurs du moyen âge, de l'inquisition et des abus des anciens jours. . . ce jeune homme ne sera pas perdu pour vous.
Déjà Paul a quitté la ville de Tarse, et il est sur le chemin de Damas, où il doit trouver la lumière qui le terrassera et en fera un apôtre.
En 1838, M. Louis Veuillot fut envoyé en mission en Italie par le ministère, c'est-à-dire aux frais du trésor public, pour faire des études sur cette contrée; il se rendit à Rome, où il passa la semaine-sainte ;
il a dit quelque part, que les cérémonies qui précèdent la fête de Pâques, produisirent dans son âme une impression ineffaçable; il fut présenté au Pape Grégoire XVI, qui lui fit un très-bon accueil ; peut-être devinait-il dans le jeune pèlerin le futur défenseur du pouvoir temporel 1 ... M. Louis Veuillot revint de Rome absolument converti et bien résolu à rompre avec les feuilles ministérielles, qu'il voyait pour la première fois entachées de voltairianisme.
Comment et pourquoi s'opéra cette conversion? M. Louis Veuillot en a seul le secret, et nous ne désirons pas le connaître.
A son retour de la ville éternelle, il publia plusieurs livres de piété, entre autres le Saint- Rosaire, qui eut plusieurs éditions; c'était un style vigoureux, une langue nouvelle qu'il mettait au service du parti dévot; le succès fut très-prompt et il devait l'être, car on ne trouve pas tous les jours des défenseurs de la force de M. Louis Veuillot ; il venait de se faire ultramontain. . . l'enfant du peuple désertait la cause de la révolution pour embrasser la cause du despotisme religieux ; il aurait pu être le Camille Desmoulins de notre temps, il n'en aura été que le Royou ! il a accepté pour maîtres des hommes auxquels il était infiniment supérieur sous tous les rapports et dont plusieurs l'ont renié ; le parti catholique lui a dit avec quelque raison :
« — Vous n'avez produit chez nous que des déchi- « rements. »
Les libérautx lui ont dit, de leur côté :
» — Vous êtes un insulteur ! vous descendez du m jésuite Garasse ; l'invective est votre arme fa- « vorite. »
Sa vie a été intègre, dans toute l'acception du mot, son travail des plus remarquables, et, avec les qualités les plus éminentes, il a irrité, mécontenté tout le monde, même les ultramontains et les Jésuites, dont il s'est fait le bouc émissaire. C'est qu'il y a des causes tellement dangereuses à défendre, que le plus habile avocat y perd presque toujours sa réputation.
En 1844, M. Louis Veuillot attaqua l'Université avec une violence qui fut presque un scandale.
Après avoir lu un de ses articles, un député fort connu s'écria :
« L'Univers est le Père, Duchesne du jésuitisme, « et M. Louis Veuillot continue le rôle d'Hébert. »
Il y avait du vrai dans cette appréciation, car le vigoureux et puissant publiciste a très-souvent manqué de tact, dépassant presque toujours les bornes sans atteindre le but.
A cette époque, le clergé avait pris les armes contre .es universitaires, et l'opinion publique en fut presque alarmée. Cinq évêques publièrent une lettre qui fut censurée par le ministre des cultes, et des poursuites furent dirigées contre M. l'abbé Combalot, qui fut condamné par le jury. L'évêque de Châlons protesta, et la Chambre des députés dut s'occcuper de cette question , qui devenait de plus en plus irritante , M. Dupin aîné la développa avec beaucoup d'éloquence, dans la séance du 19 mars 1844.
Les Jésuites, et par conséquent la Société de Saint- Vincent- de-Paul, avaient pris part à la querelle ; les révérends Pères furent vigoureusement combattus, le 2 mai 1345, par le même M. Dupin, qui avait publié, en 1826, les paroles suivantes, reproduites en 1845 par F Univers :
« Mon opinion sur la question des Jésuites est fixée m depuis longtemps ; les arrêts des Cours souveraines « les ont condamnés ; les édits de nos rois ont sup- « primé leur Société ; aucune loi ne les a rétablis en « France ; la bulle de Pie VII est sans force parmi « nous ; on ne peut tolérer ce que la loi défend, et s'il « existe en France des Maisons et des Congrégations « non autorisées par la loi, c'est aux magistrats bien « avertis d'y pourvoir avec sagesse, après mûre déli- « bération. Mais après avoir émis cette opinion comme « jurisconsulte et comme citoyen, mon devoir est
« rempli, celui des procureurs-généraux commence... « et j'attends. . . »
M. Dupin attendra- t-il longtemps encore... S'il avait à juger aujourd'hui le jésuitisme et les congrégations, le procureur-général près la Cour de cassation parlerait-il comme le jurisconsulte de 1826 ?
M. Louis Veuillot, qui a toujours été si prompt à la réplique, dit aux défenseurs de l'Université :
« Ce que nous voulons, c'est la liberté égale pour « tous, inviolable pour tous. »
Dans le numéro de V Univers du 9 juillet 1845, il s'écriait avec un enthousiasme lyrique :
« Les catholiques veulent et demandent la liberté « pour tout le monde; qu'on nous laisse nos ordres « religieux, et que les fouriéristes fassent des plia- « lanstères autant qu'ils pourront. »
Malheureusement, ce fervent apôtre delà liberté de conscience et d'enseignement n'était pas sincère, et nous le trouverons bientôt en contradiction avec luimême. Nous le verrons faire tour à tour l'éloge de la
révolution au nom de l'Evangile, et la condamner au nom de la Papauté; soutenir pendant plus de dix ans les thèses les plus opposées, les opinions les plus pa-
radoxales. En 1847, V Univers se fit l'avocat des fanatiques du Sunderbund, dont les prétentions produisirent, dans la République helvétique, des perturbations qui auraient pu devenir très-graves, sans l'énergie que déployèrent les patriotes. Cette campagne eut de l'éclat, et on en attribua généralement les honneurs à M. Louis Veuillot.
M. de doux, - qui avait été jusqu'à ce jour rédacteur en chef de l'Univers, donna sa démission, et M. Louis Veuillot, le plus vaillant, le plus distingué de ses lieutenants, prit le commandement de l'armée jésuitique; alors éclata la révolution de 1848, et M. Louis Veuillot lut des premiers à saluer le soleil levant de la démocratie. Le 19 mars il écrivait ces lignes :
« Le grand mouvement démocratique qui vient de « s'épanouir si glorieusement en France, a eu son « berceau à Rome, où la démocratie a reçu le baptême « des mains de Pie IX.
« Mais, comment, disait-il dans le numéro du 3 « septembre de la même année... le jésuitisme, n'est- « ce pas l'absolutisme ? Le despotisme, le droit di- « vint... Non... car le jésuitisme place l'origine im- « médiate du pouvoir dans le peuple ; il sympathise « avec les institutions américaines (1). »
(1) Gaulthiet da Claubry : L'Univers mis en présence de lui-même. — Paria, 1856.
Laissons un instant le rédacteur en chef de ï 'Univers, l'avocat des Jésuites, le défenseur de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, le préconisateur de tous les miracles; nous le retrouverons bientôt en lutte avec tout le monde ; avec les libres penseurs et les révolutionnaires ; avec les évêques au sujet des classiques ; avec les jurisconsultes au sujet des anciens droits des seigneurs ; faisant appel au Pape, triomphant de l'archevêque de Paris, et se moquant des censures de M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Ce Pape en paletot a aussi son arsenal d'excommunications ; lais>ons-lui le temps de forger ses foudres et occupons-nous plus directement de la Société de Saint- Vincent-de-Paul.
Les Bons Messieurs, pendant les dix dernières années du règne de Louis-Philippe , avaient vu leur congrégation grandir mystérieusement sous l'influence des hommes noirs de la rue des Postes; ils pouvaient se dire, jusqu'à un certain point, comme Ignace de Loyola :
« — Le monde est à nous ; il n'y a plus dans la « catholicité que deux puissances ; celle du Pape et « la nôtre. »
En effet, des conférences s'étaient fondées dans toutes les villes et bourgades, et les ramifications du Conseil général de Paris s'étendaient jusqu'aux régions les plus lointaines. Frédéric Ozanam, professeur en
titre à la Sorbonne depuis la mort de Faune), obtenait de brillants succès oratoires et ses cours étaient très-suivis par la jeunesse des écoles. Il avait obtenu de l'archevêque de Paris l'autorisation de fonder à Notre-Dame des conférences destinées à des discussions sur les preuves fondamentales du Christianisme.
Toutes les personnes qui ont connu le fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, s'accordent à dire que, sincère dans sa conduite aussi bien que dans ses paroles, il avait constitué, sur ses ressources personnelles, un budget pour les pauvres. Les ultra-cathd- - liques le blâmèrent beaucoup de n'avoir pas pris parti contre l'Université, au moment où la question de la liberté d'enseignement fut débattue à la tribune parlementaire. Ils ne comprenaient pas qu'il lui était impossible de rompre avec la Sorbonne, qui l'avait reçu si jeune, sans se rendre coupable de la plus noire ingratitude ; il garda un silence prudent. Les hommes de la rue des Postes lui donnèrent-ils ce conseil, ou suivit-il ses propres inspirations 1 Nous sommes pour la dernière hypothèse ; en effet, bien que dévot par éducation et dévoué au jésuitisme, Frédéric Ozanam avait parfois des élans qui le poussaient vers le progrès politique ; s'il devint un peu jésuite, ce fut par l'influence des personnes qui s'approprièrent ses rares capacités ; car de plusieurs^entretiens que nous avons eus avec lui, nous concluons qu'il était né libre-penseur et même avec un tempérament révolutionnaire.
En 18-16, le jésuitisme l'avait déjà complètement accaparé, et il abusa de son énergie, ne voyant pas que la faiblesse de son tempérament ne pourrait longtemps suffire à ses trop nombreuses occupations. En effet, ce vaillant jeune homme parlait très-souvent dans les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, dont il était vice-président-général : il assistait régulièrement aux séances du cercle catholique, espèce de convention ultramontaine qui s'était fondée à Paris comme succursale des conférences. 11 écrivait pour le Correspondant, alors organe d'une variété de néocatholicisme, et la préparation de ses cours l'occupait une partie des nuits. C'était un travail herculéen pour cette frêle et fiévreuse nature.
Vers la fin de l'été de 1846, nous le rencontrâmes dans le jardin du Luxembourg, où il faisait sa promenade habituelle.
— Je sens mes forces décroître de jour en jour, nous dit-il.
— M. Ozanam, les triomphes ont leur côté dangereux. La gloire épuise vite l'homme.
— Que me parlez-vous de gloire... Je suis un modeste professeur qui n'aspire qu'au bonheur de mériter l'approbation de ses chers auditeurs.
— Cette approbation vous est acquise, M. Ozanam.
— Au printemps prochain, j'irai me reposer en Italie.
— Avec la Béatrix du Dante?
— Non, non, s'il vous plaît. . . avec ma femme.
Nous remarquâmes avec douleur que ses mains commençaient à contracter un tremblement fébrile que ses amis leur ont vu dans les dernières années de sa vie.
Il partit, en effet, et il se trouva à Rome le 22 avril 1847, au plus beau moment du triomphe si éphémère de Pie IX ; nous le revîmes à son retour; il r.ous parut complètement rassuré sur son mal, et il nous exprima en termes très-chaleureux les espérances que l'avènement du nouveau pontife lui inspirait pour l'avenir du monde :
— Quoi que vous en disiez, s'écria-t-il, le catholicisme sauvera la liberté.
Nous nous séparâmes, lui pour aller présider les conférences de Saint- Vincent-de-Paul, et nous pour nous occuper des fameux banquets; nous ne nous re-» vîmes qu'après la Révolution de février et voici à quelle occasion : .
Nous étions alors un des rédacteurs du journal la fié forme, dont l'influence fut si grande avant et même quelque temps après le mouvement populaire ; quelle ne fut pas notre surprise en voyant un jour Frédéric Ozanam au quartier- général de la République Bouge, rue Jean -Jacques -Rousseau, n° 3.
— Je suis venu, dit-il, pour vous proposer une alliance, au nom de la liberté dont nous avons tous égalementbesoin ; le peuple français est éminemment catho*
lique ; avec quel enthousiasme il assiste à la bénédiction des arbres de la Révolution...
— Pour ce traité d'alliance, lui répondîmes-nous, adressez-vous au citoyen Ribeyrolles, rédacteur en chef ; notre affaire est la politique extérieure.
Nous le conduisîmes dans le cabinet du rédacteur en chef, où se trouvaient quelques autres républicains de nuance très-prononcée. Il s'établit une discussion qui fut très-courtoise, presque amicale ; on devinera sans peine qu'elle ne devait pas aboutir.
Ozanam était sincère, pour le moment, dans son adhésion à la république; mais il restait Jésuite malgré lui. D'ailleurs, la presse républicaine n'avait rien à stipuler avec l'ultramontanisme. Le gouvernement provisoire lui laissait non-seulement liberté pleine et entière, mais encore il lui accordait la plus courtoise protection. M. Bûchez eut grand soin de rassurer les évêques... Nous verrons bientôt qu'ils ne méritaient pas, pour la plupart, tant d'égards et de prévenances.
Frédéric Ozanam prit alors la détermination de se faire journaliste, pour défendre l'ultramontanisme et surtout la Société de Saint- Vincent- de-Paul.
Voici ce que dit à ce sujet le Père Lacordaire :
« Ozanam, à qui rien n'échappait des dangers de l'Église, fut, avec M. l'abbé Maret, l'un de ses plus chers et plus dignes amis, le promoteur d'un journal qui avait pour but de rassurer les catholiques et de les
Digiti
aider à l'acceptation du régime nouveau. Dans ce régime, il voyait le châtiment de grandes fautes passées, un moyen d'obtenir pour l'Eglise des libertés nécessaires qui lui étaient obstinément refusées depuis cinquante ans; enfin, un acheminement à une meilleure distribution des éléments sociaux, en arrachant à une classe trop prépondérante la domination exclusive des intérêts, des idées et des mœurs. »
Cette appréciation du parti catholique en face de la révolution, est on ne peut plus vraie. Les Jésuites, ou du moins leurs agents, se firent les promoteurs des doctrines socialistes les plus exagérées ; ils n'auraient pas été fâchés d'établir en France leur domination, comme ils avaient fait au Paraguay, si longtemps abruti et séquestré par les plus habiles de leurs missionnaires.
D'ailleurs, à peine revenus de leur première terreur; après la manifestation dite des bonnets à poil, qui fut le signal de la réaction, Jésuites et congréganistes travaillèrent dans l'ombre au renversement de la République, ou du moins à l'enrayer, et comme dans ce temps d'exaltation fiévreuse on ne s'occupait pas de leurs menées souterraines, la Société de Saint- Vincent -de-Paul, prenant ou acceptant le mot d'ordre de la rue des Postes, commença petit à petit une propagande réactionnaire.
La commotion républicaine avait toutefois ébranlé
l'édifice des conférences et même du Conseil général. Lé premier président, M. Bailly, dont nous avons parlé, s'était retiré en 1844; il avait reçu l'expression des regrets de tous les chefs des conférences, et il les méritait, car il fut, avec Ozanam, une des pierres angulaires du nouveau temple élevé par la main occulte du jésuitisme. Ce fut lui qui prêta aux premiers adhérents un lieu pour se réunir ; lorsque les rangs se furent grossis et qu'il fallut mettre en règlements les simples usages, il écrivit les considérations préliminaires qui fixèrent l'esprit de la Société.
Le second président élu fut M. Gossin, ancien conseiller à la Cour royale de Paris, fondateur et président de la Congrégation de Saint-François-Régis. Il obtint l'unanimité des voix du Conseil général, le 23 juillet 1844 ; il entra le jour même en fonctions et présida l'assemblée générale des conférences de Paris, sous les auspices de l'archevêque, M. AfTre.
M. Gossin gouverna les conférences avec beaucoup plus de fermeté que n'en avait montré M. Bailly, et pendant sa gestion, qui dura jusqu'en 1848, la Société prit de très-grands développements, favorisée qu'elle était par le Souverain-Pontife et par tous les membres de l'épiscopat.
M. Baudon fut élu en mars 1848, et donna immédiatement ayis de son élection à toutes les conférences; les présidents de la Société de Saint- Vincent-de- Paul, de même que les supérieurs généraux de la Compa-
gnie de Jésus, ont toujours pris possession du pouvoir dictatorial religieux avec une certaine ostentation.
Sa première circulaire est du 14 avril 1848, fête de la Conception de la Sainte-Vierye.
Après un éloge obligé et bien senti de son prédécesseur, M. Gossin, il aborda nettement, très-clairement la question, c'est-à-dire les moyens de faire prospérer l'Œuvre. Il parlait déjà avec autorité.
Et pourtant, il n'avait que vingt-sept ans, car il est né le 29 septembre 1820. Comment et pourquoi fut-il choisi de préférence à tant d'autres qui avaient pour eux la supériorité de l'expérience et de services rendus à la Société? Nous ne saurions le dire.
Quant à sa biographie , voici quelques simples notes :..
M. Baudon eut pour père un riche banquier qui fut plusieurs années receveur-général du département de la Seine-Inférieure, et qui lui a laissé une fortune évaluée à.plus de 80,000 francs de rentes. Il fut élevé par un savant professeur, M. Thibaut, qui a été, depuis, précepteur des enfants de M. de Rothschild, et son nom figurait chaque année parmi les lauréats universitaires, car il a fait les études les plus brillantes, les plus complètes. Il est le petit-fils de M me de Boubers, gouvernante de l'enfance de Napoléon II et de Napoléon III. M. le baron Dupin n'oublia pas cette dernière circonstance dans son éloge de la Société de Saint -Vincent-
de-Paul, prononcé au Sénat, le 25 février 1862, éloge que nous aurons bientôt à apprécier.
M. Baudon épousa, en premières noces, M 1,e Lafont, fille d'un des régents de la Banque de France, Devenu veuf, il s'est uni depuis à sa cousine-germaine, M lle de Liméraïc; il a eu un fils de ce second mariage.
« M. Baudon, nous disait dernièrement un de ses amis, n'a pas de maison montée, bien qu'il soit deux fois millionnaire ; c'est un gentleman dans toute l'acception du mot; il consacre presque tous ses revenus à l'Œuvre de Saint- Vincent-de-Paul. C'est la chanté faite homme. »
Telle est l'opinion à peu près générale qu'on a de M. Baudon, comme citoyen dans la vie privée. Cet hommage une fois rendu de tout cœur et sans restriction au président de toutes les conférences du globe, nous allons le suivre dans la marche presque triomphale de l'Œuvre, dans son immense développement, auquel il a beaucoup contribué,
On a dit que M. Baudon ne fut redevable qu'à sa brillante fortune de la préférence accordée sur les hommes les plus influents de l'Œuvre, à laquelle il paya sa bienvenue presque en grand seigneur. 11 a bien prouvé depuis qu'il avait un tout autre mérite que celui des millions. Jamais chef de gouvernement n'a montré plus d'habileté, plus d'énergie, et il a toujours eu
la franchise de ne pas chercher à concilier des choses inconciliables; il a poursuivi constamment, résolument, le même but, sans se détourner un seul instant de la voie, et sous sa direction, la Société est arrivée à son apogée, sans jamais s'arrêter, si ce n'est le jour ou parut la circulaire de M. de Persigny, relative aux conférences.
Mais pourquoi anticipe r sur les événements? Nous, sommes encore en 1848 L'invasion de l'Assemblée nationale, au 15 mai, a déjà attristé les sincères amis de la République ; le Gouvernement provisoire s'est changé en Commission exécutive, et déjà la guerre civile éclate dans Paris, terrible, impitoyable, fratricide, à la grande joie de la réaction royaliste et religieuse. Dans ces pages de notre histoire contemporaine, nous trouvons et nous devons mentionner un fait qui se rattache à la Société de Saint-Vincent-de- Paul, ou du moins à un de ses membres les plus influents.
Voici ce que nous lisons dans la monographie d'Ozanam, par le Père Lacordaire :
« Pendant les journées de Juin, où la guerre civih n'avait plus de cri de ralliement, où tant de vœux étaient obscurs et les ressentiments profonds, Ozanam songeait avec angoisse à ce que la religion pouvait tenter pour la paix de la patrie et pour son propre honneur.
« La pensée lui vint d'aller trouver l'archevêque de Paris et de l'engager à une démarche conciliatrice près des insurgés. Deux camarades s'as.socière:.t à sa pensée, et ils se rendirent tous trois près de l'archevêque, en habit de garde national.
« Monseigneur Affre, après les avoir écoutés, leur dit tranquillement :
« — Je me sens pressé de cette pensée depuis hier. « Mais comment la réaliser? Comment parvenir aux " insurgés, et le général Cavaignac permettra r t-il - cette démarche 1 »
« — Oui, » répliqua Ozanam.
« Sur cette réponse, il s'habilla, mit sa croix d'or sur sa poitrine et gagna l'hôtel du général Cavaignac, accompagné, outre quelques ecclésiastiques de sa maison, d'Ozanam et de ses deux amis. Au retour, il les congédia, malgré leurs instances, sous prétexte qu'il ne voulait point paraître avec une apparence d'escorte militaire. Le monde sait le reste, et la postérité n'a pas besoin que je le lui apprenne. »
Le Père Lacordaire se trompait dans cette appréciation. La postérité aura besoin et elle éprouvera le désir de connaître à fond le drame si mystérieux de la mort de M. Affre; elle saura tout, lorsque le moment des révélations sera venu.
La réaction catholique s'abritant derrière les anciens partis, commençait la longue campagne qui devait por-
ter la Société de Saint- Vincent- de-Paul au plus haut degré d'influence et de prospérité. Les cléricaux trouvèrent moyen de circonvenir la vieille mère du général Cavaignac, et la femme du jacobin tomba dans des excès de dévotion qui furent très-habilement exploités.
Aux élections pour la présidence, plusieurs membres du clergé votèrent presque ostensiblement pour Cavaignac ; mais les conférences de Saint- Vincent-de- Paul avaient reçu de Paris l'ordre de soutenir la candidature du prince Louis-Napoléon. Un des orateurs les plus éloquents du parti catholique s'était écrié dans une réunion mémorable :
« Nous sommes comme les naufragés de la Méduse, « nous allons périr sur les côtes escarpées et désertes « de la Révolution ; un radeau, grand Dieu ! ne fût-ce « que pour dix ans. »
Les Paolistes, les Jésuites, les ultramontains se réjouirent donc de la nomination du prince Louis-Napoléon, parce qu'ils entrevoyaient, dans cette manifestation de l'opinion, la fin prochaine de la République. Dès ce moment, ils marchèrent bannière haute et visière levée, calomniant les démocrates, leur donnant des dénominations odieuses. Ces mêmes hommes qui blasphèment aujourd'hui le nom de la liberté trois fois sainte, en l'invoquant à leur profit, provoquèrent alors les mesures les plus violentes. Leurs orateurs, leurs
journalistes eurent recours au mensonge, à l'invective. Les hommes noirs de la rue des Postes purent croire un instant qu'ils allaient de nouveau régner sur la JFranee et sur toute l'Europe.
La curée commençait pour les congréganistes, les ultramontains. Nous allons voir quelle a été la part de la Société de Saint- Vincent-de-Paul.
JV
Sommaire : Religieux et religieuses dans les rues de Paris. — Les contradictions de M. Louis Yeuillot. — Le livre des Libres penseurs et les estomacs bien pensants. — Les facéties ultramontaines.
— M. Veuillot et les dames. — Nouvelle circulaire de M. Baudon.
— Pourquoi les protestants ne peuvent faire partie de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — La cocarde de la charité. — Principes de fraternité chrétienne méconnus. — I/élément ultramontain domine les Conférences. — L'approbation et les indulgences de Grégoire XVI. — Bref du lu janvier 1845. — Ordonnances des évêques. — Prospérité des Conférences. — Étrange multiplication.
— Les discordes du parti ultrnmontJiin. — M. de Falloux et M. L. Veuillot. — L'épi?copat et le rédacteur en chef de l'Univers. — La Société de Snint-Vincent-de-Paul et le rétablissement de l'Lmpire.
— Le cardinal-nrotecteur. — Lettre du cardinal Autonelli. — I^j dogme de l'Immaculée-Conception. — La Société de Saint- Vinccnt-de-Paul à Rome. — Discours de M. Baudon au Pape. — Bénédiction de Pie IX. — Mort d'Ozanam.
Si nous nous reportons aux premiers mois de Tannée 1849, nous trouvons la réaction religieuse, ou pour mieux dire, ultramontaine et jésuitique, aux prises avec la Révolution, avec la liberté. Le clergé, ingrat
envers le gouvernement républicain qui lavait si courtoisement protégé contre les colères du peuple, aidait à l'avènement de l'Empire, le titre et les attributions du Prince président ne lui présentant pas assez de stabilité ni de garanties.
Les moines commençaient à se montrer dans les rues, et les Parisiens revoyaient non sans quelque étonnement des religieuses avec leurs costumes traditionnels. La presse, dite religieuse, si républicaine en 1848, lorsque les prêtres bénissaient les arbres de la liberté, avait jeté le masque et se montrait telle qu'elle a toujours été, insolente, injuste, provocatrice. M. Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'Univers, depuis la retraite de M. de Coux, fut sans contredit l'insulteur le plus éloquent, le plus impitoyable de la démocratie.
« L'Église, écrivait-il le 5 janvier 1849, n'a point « fait les lois, les institutions, les mœurs et les cou- " tûmes des sociétés contemporaines : Tout cela s'est * fait malgré elle et contre elle. «
Ce même pubîiciste, d'abord sans foi politique ni religieuse (c'est lui-même qui Ta dit), publia contre les Libres penseurs, un pamphlet écrit au diapason de l'injure. Les libres penseurs, dans cette satire dévote, sont par ordre de matières, les écrivains, les journalistes, les femmes auteurs, les avocats-généraux, les
tartuffes, les persécuteurs, les hommes d'Etat, les préfets, les législateurs, les gens d'industrie, les gens de négoce, les gens d'éducation officielle, qu'on appelle bourgeoisie.
Quel titre affriolant ! Quel menu splendide pour les estomacs bien pensants .
« Ma qualité de catholique, dit M. Veuillot dans « son introduction, m'imposait des devoirs que j'ai
« respectés; je me serais trouvé coupable de charger « un seul portrait... »
Et après s'être signé dévotement, tout en riant dans sa barbe de la simplicité des sacristains qui le croiront sur parole, le disciple de M. Romieu, ce préfet de facétieuse mémoire, ouvre sa campagne contre les libres penseurs :
u Fameuse, dit M. Veuillot, Fameuse et le pays qui m'a vu naître produisent des navets excellents. Ils sont petits, jaunes, secs et durs, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis.
« A Paris, il s'en fait d'autres ; à force d'engrais hideux, un jardinage homicide souffle et gonfle ces navets blanchâtres et fades qui gâtent les potages et déshonorent le vrai navet. C'est par eux que ce légume estimable est devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise : « Avoir rêvé, dit un poëte,
les trésors des Hespérides, et presser tendrement un navet sur son cœur. » C'est le navet de Paris, le seul qui soit connu.
« Paris produit beaucoup d'écrivains que je compare à ces navets !
« 11 en pousse partout et dans toutes les écoles, mais singulièrement dans les écoles de philosophie ; c'est là que l'engrais abonde : on l'y jette à pelletées, on l'y porte à tombereaux. »
Passons, de suite, au chapitre des femmes :
« Elles font, dit le pamphlétaire catholique, des vers incroyables, où l'on entend rugir la chair la plus endiablée qui fut jamais, ne parlant que d'ivresses, de transports, de délires : Aimer... Ah! aimer! Oh! aimer... c'est... Mon sexe ne me permet pas de répéter les définitions et les hennissements de ces dames. J'y renvoie le lecteur qui verra tout cela signé du nom d'un mari. »
On voit défiler successivement sous les étrivières de M. Louis Veuillot : Molière, Byron, Lamartine, Cousin, Royer-Collard, George Sand, Thiers, Dupin, Rémusat, Gioberti, de Saint-Priest, M me de Staël, Eugène Sue, Michelet, Sainte-Beuve avec ses Paillardises mélancoliques, M. Taschereau pour avoir dit en parlant des biens du clergé :
« Nous mettrons la main dessus. »
Eugène Peîîetan, dans un compte-rendu du pamphlet les Libres penseurs, disait avec autant d'esprit que de raison :
« M. Veuillot a un langage fortement aromatisé d'un fumet de Rabelais qui doit réjouir l'estomac délabré des vieux célibataires. Sa phrase est galamment troussée, son épithète luronne. Si l'on veut bien, comme nous, ne prendre jamais au pied de la lettre ses critiques, on peut, pour une fois, se débaucher agréablement l'esprit avec son ouvrage : véritable pique-nique provençal, assaisonné d'ail, de vinaigre, de poivre, de piment/ de vin épais comme le couteau et de potspourris à l'avenant, racontés au dessert par le plaisant de la compagnie. On peut trouver la soirée trèsoriginale, même au milieu des plats cassés, mais à la condition de ne plus recommencer le lendemain, de se débarbouiller ensuite, de se laver les mains et de passer dans une autre société. »
M. Louis Veuillot a longtemps donné le ton à la presse catholique, dont il est encore le chef incontesté et le plus digne par le talent autant que par l'influence qu'il a su conquérir. Voilà pourquoi nous avons un peu insisté au sujet du pamphlet les Libres penseurs, au risque de nous écarter des phalanges
moins guerroyantes, mais beaucoup mieux disciplinées . de Saint-Vincent- de-Paul. D'ailleurs, dans le jésuitisme comme dans les autres agrégations d'hommes obéissant à un mot d'ordre général, tout se lie et s'enchaîne. L'Univers et la Société de Saint- Vincent-de- Paul ont toujours entretenu les rapports les plus intimes. Ce journal n'était-ii pas fondé pour servir de Moniteur aux conférences 1
Le nouveau président-général, M. Baudon, ne s'est guère occupé, nous devons le dire à sa louange, que de la direction de la Société. Le 1 er novembre 1849, il adressa à toutes les conférences une espèce de mandement sur V esprit de zèle et diverses applications des statuts. Il leur recommandait de s'attacher fortement à l'usage des assemblées générales, et il les excitait à attirer de nouveaux membres.
N'oublions pas de dire que M. Bailly écrivait en 1844, au sujet de l'admission des protestants, ces paroles qui se trouvent en contradiction flagrant y avec l'idée première de Frédéric Ozanam :*
« En quelques localités, des protestants animés d'intentions charitables, ont demandé à faire partie de nos conférences. Nous avons cru devoir répondre qu'il ne nous paraissait pas possible de donner à nos frères égarés cette preuve d'affection et du désir d'un rapprochement plus complet et bien plus heureux encore. Notre but, en effet, n'est pas seulement de sou-
lager matériellement les pauvres, mais de les consoler, de les porter à la pratique des vertus chrétiennes, qui est la plus puissante des consolations ; par conséquent, à l'usage des sacrements et à tous les actes de salut que prescrit l'Église catholique et qui, seuls, améliorent, convertissent et consolent efficacement les cœurs. Or, un protestant ne peut loyalement et sans mensonge, remplir un pareil ministère. »
Ainsi la charité prend la cocarde de Tultramontanisme, et, par conséquent, du jésuitisme ; nous retrouvons chez la Société de Saint-Vincent-de-Paul, en plein dix-neuvième siècle, les mêmes préventions, les mêmes haines manifestées par les Jésuites contre les premiers réformateurs. Et pourtant l'article premier des dispositions générales de la Société porte ce qui suit :
art 1er. La Société de Saint-Vincent-de-Paul reçoit dans son sein tous les jeunes gens chrétiens qui veulent s'unir de prières et participer aux mêmes œuvres de charité, en quelque pays qu'ils se trouvent.
Les protestants ne sont-ils pas chrétiens aussi bien que les catholiques? Pourquoi donc les exclure? La raison de cette , répulsion n'est pas mystérieuse; la Société de Saint- Vincent-de-Paul est, avant tout et par dessus tout, la succursale des Jésuites, le foyer de l'ultramontanisme ; donc les protestants sont, à ses
yeux, au-dessous des Turcs et des adorateurs de Brahma ou du dieu Fô.
Étrange anomalie ! contradiction en apparence inexplicable chez des hommes qui font profession d'aimer tous leurs semblables au même degré.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, Frédéric Ozanam et ses jeunes coopérateurs déclarèrent en 1833 que, dans une œuvre de charité, non moins qu'à l'Eglise devant Jésus-Christ, il n'y avait plus de juif ni de grec, et que quiconque aimerait les pauvres serait le bienvenu parmi eux.
Onze années plus tard, M. Bailly excluait, en vertu de son pouvoir dictatorial, les protestants, probablement parce qu'il les classait au-dessous des juifs, au point de vue des nouvelles théories.
C'était plus qu'une injustice, c'était méconnaître les principes les plus sacrés de la fraternité chrétienne. A quelle cause attribuer cette modification de principes? à l'influence des Jésuites, qui se sont emparés de la Société de Saint- Vincent-de-Paul du jour où ils ont vu que cette agrégation de personnes charitables pourrait servir leurs desseins. Les conférences se montrèrent, du reste, fort dociles à accepter le patronage jésuitique. L'élément dévot et ultramontain y fut prédominant à dater de 1835, et Frédéric Ozanam lui-même, d'abord néo-çatholique et presque démocrate, fut subjugué par les hommes noirs, lui qui avait
voulu constituer une société laïque et en exclure l'élément sacerdotal.
Lu Société de Sain t-Vincent-de -Paul, fondée en apparence dans le seul but de distribuer des aumônes et de visiter les pauvres malades, sollicita l'approbation et les indulgences du pape Grégoire XVI en 1845; ce pontife s'empressa de répondre :