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GRÉGOIRE XVI, PAPE

Afin d'en perpétuer le souvenir.

Il est convenable que le Pontife Romain enrichisse des célestes trésors de l'Église les pieuses Associations d'hommes, particulièrement celles qui ont pour objet d'accomplir avec toute sorte de sollicitude et de zèle les œuvres de la charité chrétienne. Aussi, le président et les membres du Conseil général de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, établie en premier lieu à Paris, nous ayant prié très-instamment de vouloir bien accorder à cette Société quelques indulgences, soit plénières, soit partielles, nous avons volontiers consenti à répondre à leurs pieuses supplications.

Le 12 août de la même année, Grégoire XVI accorda une ample approbation et de nouvelles indulgences.*

Le bref du 10 janvier 1845 fut, aussitôt après sa réception, adressé à tous les archevêques et évêques de France, pour obtenir les ordonnances à'exequalur

dans leurs diocèses respectifs. Ces ordonnances furent données par les archevêques et évêques de Paris, Meaux, Chartres, Orléans, Troyes, Nevers, Reims, Châlons, Beauvais, Amiens, Cambrai, Evreux, Séez, Rennes, Quimper, Limoges, Clermont, Bordeaux, Auch, Bayonne, Toulouse, Pamiers, Cahors, Rodez, Mende, Fréjus, Digne, Langres, Saint-Dié.

Tous les prélats de France, de Belgique, d'Allemagne, d'Fspagne, d'Italie, d'Irlande et même d'Amérique, s'empressèrent d'envoyer leurs adhésions au Conseil général. La Société remplaçait en tout et pour tout les Jésuites, elle étendait comme eux ses ramifications sur le monde entier ; c'était le même système, on devait attendre les mêmes résultats.

Depuis la publication de ces brefs et mandements épiscopaux, les conférences se multiplièrent, même dans les plus petites localités. Jusqu'en 1850, la Société jouit d'une prospérité qu'interrompit à peine la Révolution de février, si tolérante, si bienveillante envers les ultramontains, les Jésuiteset la gent dévote qui devaient lui témoigner la plus noire des ingratitudes. Le nouveau président-général, M. Baudon, adressa le 1 er novembre 1850 une troisième circulaire, sur l'influence et le rôle de la Société pour la reconstitution de la famille chrétienne. On était encore en république : on n'avait pas effacé de nos murailles la devise de la révolution :

Liberté — Égalité Fraternité.

Ces trois mots fatidiques étaient pour le jésuitisme ce que fut le mane — thecel — phares pour le roi de Babylone; on organisa donc une croisade contre le système républicain. La religion devint la proie d'une faction jalouse et turbulente, à tel point que nous nous considérons comme affranchis, à l'égard des personnes qui en firent partie, de toutes les réserves que pourrait commander l'idée religieuse.

La discorde se mit dans le camp ultramontain ; ce n'était plus ni le Siècle, ni la République, ni la Presse, ni même les retentissements lointains de la démocratie exilée qui enflammaient la colère du jésuitisme ; c'étaient les tracasseries importunes de deux journaux pourtant catholiques : VAmi de la religion et le Correspondant.

L'Ami de la Religion, vieillard timide, fut mis au ban de la rue des Postes pour sa politique jugée trop tolérante et ultra-légitimiste.

Le Correspondant, esprit jeune et fou, fut excommunié pour ses concessions aux idées nouvelles.

M. de Montalembert et V Univers échangèrent des injures;

L 'Univers et M. de Falloux se dirent des choses qui n'étaient rien moins qu'édifiantes ;

M. de Chartres, M. Dupanloup, d'Orléans, et quelques autres évêques, se colletèrent presque avec le journal de M. Louis Veuillot, à propos d'une question d'éducation classique ;

De son côté, V Univers dénonça au tribunal du Saint-Office M. de Falloux, ministre de l'Instruction publique, pour sa loi d'enseignement ;

M. de Falloux publia dans le Correspondant , contre M. Veuillot, un article qui, malgré ses formes polies, était le paragraphe de la flétrissure;

A cette occasion, V Union ouvrit son vocabulaire à la page des gros mots, et des catholiques firent un pamphlet scandaleux contre des catholiques ;

D'autres catholiques le patronèrent et le défendirent à outrance ; des évêques influents, en prenant fait et cause pour V Union, assumèrent une part des accusations peu édifiantes.

En avant donc, M. Louis Veuillot, précipitez-vous au milieu de cette mêlée qui nous rappelle les scènes burlesques du Lutrin, de Boileau. Trempez votre terrible plume dans le vitriol et non dans l'eau bénite.

Comment ! il se trouve en France des évêques qui ont l'audace de préconiser les auteurs anciens pour l'enseignement ! Au feu Homère et Virgile ! A l'eau Démosthène et Cicéron. .. Sus aux païens qui nous ont légué des chefs-d'œuvre de perdition.

Enfin vous voilà sur le champ de bataille, armé de toutes pièces et de la bénédiction des Jésuites. Quels rudes coups vous assénez à vos contradicteurs ! O Milon de Crotone du jésuitisme ! jamais publiciste ne fit preuve de plus de talent et d'audace : en vérité, >ous étiez né pour défendre une meilleure cause.

L'Univers entre vos mains et sous votre direction est devenu une citadelle formidable ; mais voici l'archevêque de Paris qui vous censure et déclare que V Univers soutient des théories dangereuses.

Resterez-vous sous le coup de la censure de votre premier pasteur? Non. Vous voilà déjà parti pour Rome ; vous voulez en appeler directement et personnellement au Pape, et Pie IX vous donne raison, jusqu'à un certain point.

L episcopat ne se tient pas pour battu, et plusieurs prélats interdisent V Univers dans leurs diocèses. L'interdiction ne saurait vous atteindre, ô M. Louis Veuillot, et vous répondez comme le fameux archevêque de Toulouse, M. de Clermont-Tonnerre (1) :

Etiam si omnes, ego non.

Telle était pourtant la situation du parti catholique en 1850 et 1851. M. de Falloux avait vendu le droit d'aînesse de son prétendant; on l'avait vu d'abord apologiste de l'Inquisition, puis démocrate fougueux et appelant les peuples à l'insurrection ; puis machinateur actif des pourparlers diplomatiques qui amenèrent la chute de la République romaine ; puis ambassadeur des légitimistes auprès de Henri V ; puis entraînant lui-même son parti dans la politique bonapartiste.

(ly Jaurct, Libre recherche, juin 1H5G.

Or, M. de Falloux était alors et il est resté un des plus chauds partisans du jésuitisme et de la Société de Saint- Vincent-de-Paul : de gré ou par nécessité, les conférences, suivant les impulsions des hommes politiques qui leur prêtaient leur influence et leur concours, firent une propagande très-active et faveur du Princeprésident, qui parcourut la Bourgogne et une partie de l'est de la France, accompagné par M. de Montalembert.

Le 24 mars 1851, V Univers publiait la profession de foi suivante, de M. Louis Veuillot :

« Je ne crois pas seulement à la subordination du « pouvoir temporel au pouvoir spirituel et à Tinfailli- « bilité du Pape ; je crois également à la liturgie ro- - maine, aux immunités du clergé, à la dîme, aux « maléfices, à la bulle In cœnâ domini, aux ordres « mendiants, au pouvoir temporel des Papes, et à « ces pieux mouvements des yeux des madones dont « l'Église fait la fête.

« En un mot, j'accepte et j'admire tout ce que « la Papauté a fait, comme chose vraie, sainte et « utile, etc., etc. »

Quiconque prétend croire à tant de choses, ne croit à aucune ; à notre avis, les paroles qui précèdent sont la profession de foi d'un sceptique, ou d'un homme

adroit qui dépasse le but afin d'être plus sûr de l'atteindre. D'ailleurs, M. Veuillot est coutumier du fait; il a toujours poussé les choses à l'extrême dès qu'il s'est agi de dévotion, lui qui a le visage dévasté d'un Mirabeau et non la figure calme et sereine d'un apôtre!

L'Univers et les autres feuilles exclusivement catholiques prédisposèrent les populations au coup d'Etat de 1851 et au rétablissement de l'Empire en 1852 ; M. Dupanloup ne l'a-t-il pas dit depuis dans ses nombreuses brochures, surtout depuis que le gouvernement a voulu toucher à la Société de Saint- Vin centde-Pault

Et pourtant, de 1851 à 1860, les conférences prirent un développement presque redoutable ; le jésuitime a marché visière haute; la plupart des ordres autrefois interdits ont reparu, et nos rues, nos places publiques ont revu des costumes que l'on était déshabitué depuis longtemps d'y rencontrer; l'instruction élémentaire des écoles populaires fut presque entière remise entre leurs mains.

La Société de Saint- Vincent-de-Paul, essentiellement ultramontaine, ainsi que le portent ses statuts, a favorisé de toute la puissance de ses moyens cette exubérance du mouvement religieux, non-seulement en France mais encore à l'étranger. Le Conseil général de Paris, déjà muni de nombreuses indulgences accordées par Grégoire XVI et par Pie IX, voulut

avoir un protecteur à Rome. La bienveillance et la protection du gouvernement français devenaient insuffisantes pour lui.

« Sur la demande instante du Conseil général, lisons-nous dans le Manuel de la Société, le Saint- Père daigne accorder aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul un cardinal-protecteur. »

Voici la lettre que le cardinal Antonelli adressa à ce sujet, au nonce apostolique à Paris :

« Illustrissima et Révérendissime Seigneur, dans la dépêche du 2 courant et ne portant point de numéro, votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie me faisait part des observations qui lui avaient été présentées par M. le Président du Conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, relativement à l'abus provenant du fait de quelques associations ayant le même titre, lesquelles tendent parfois, dans des pays hors de France, à se placer en dehors de la dépendance de l'Institut central, rompant ainsi ces liens si importants pour la conservation et pour la prospérité des grands établissements qui ont pour but l'avantage spirituel et temporel de l'humanité.

« J'ai mis sous les yeux du Saint-Père la susdite dépêche, ainsi que les mémoires qu'elle contenait provenant de M. le Président ci-dessus désigné. Sa Sainteté a extrêmement apprécié la manière devoir manifestée par lui à l'effet d'obvier à l'inconvénient indiqué plus haut. Et comme à cette fin a paru très opportune la mesure proposée, c'est-à dire la destination d'un Cardinal-protecteur pour ce saint Institut, Sa Sainteté a daigné

émettre cette disposition, et nommer comme protecteur ll.minentissime. Cardinal Fornari. ayant pour but dans c choix de rendre cette protection aussi avantageuse q*ie possible à ce même Institut, vu la connaissance f;ii*en possède ladite Éininenco par suite des rapports qu'elle a eus avec l'Institut en question pendant qu'elle dirigeait la Nonciature Apostolique à Paris.

« Cette nomination a été officiellement communiquée ici aux dicastères ecclésiastiques compétents, en leur faisant connaître que l'intention de Sa Sainteté est qu'aucune mesure ou concession touchant la Société primitive de Saint-Vincent de-Paul et les Associations subordonnées fondées ou qui se fonderont en France ou ailleurs, ne soit arrêtée sans que l'on ne se soit préalablement et convenablement entendu avec le Cardinal-protecteur.

« La communication faite auxdicastères susdils, pourvoit en mémo temps, comme cela s'entend, à l'autre partie de la demande de M. le Président-Général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, c'est à-dire -de ne pas concéder séparément d'indulgences ou autres grâces spirituelles semblables aux Associations sus-énoncées, afin qu'elles ne puissent pas se détacher de la Société primitive et centrale.

(( Il ne reste plus maintenant qu'à faire connaître officiellement, par l'entreprise de votre Seigneurie, à M. le Président-général de la Société de Saint-Vincent-de- Paul, les dispositions prises par Sa Sainteté, en rapport avec les instances qu'il lui avait faites à ce sujet.

«< Je vous réitère, etc.

« Signé : G., Cardinal Antonelli. »

« Rome, le 2h juillet 1831. »

Grande fut l'allégresse du Conseil-général et de toutes les conférences. On avait un protecteur à Rome, et, comme ie jésuitisme, on s'installait d'une manière presque officielle dans la cité papale. Mais les faveurs

du Souverain-Pontife ne devaient pas se borner à ce , protectorat. Le Sacré-Collége et le général des Jésuites, comprenant parfaitement, avec leurs instincts d'accaparement et de domination, tout le parti qu'ils pourraient tirer de la Société de Saint-Vincent-de- Paul, résolurent de s'en emparer ou plutôt de la confisquer à leur profit.

Pie IX, du haut de la chaire de Saint-Pierre, venait de proclamer le dogme de l'Immaculée-Conception. Le ban et l'arrière-ban du jésuitisme se trouvaient à Rome pour cette solennité. Quelle magnifique occasion de conquérir la Société de Saint -Vincent -de -Paul et de la river pour toujours à la Compagnie de Jésus !

Pie IX, conseillé ou plutôt influencé par le Père Becks, dit la messe en présence de quatre cents confrères et leur distribua la communion. Il annonça même • qu'il présiderait, dans la salle consistoriale, l'assemblée générale des conférences de Rome qui aurait lieu après les fêtes de la Noël. Le jour de cette réunion fut fixé au 5 janvier 1855. En face du trône pontifical étaient des places réservées aux membres de la Société. Sur les premiers rangs se trouvaient les membres du Conseil-général, au nombre de quatre, savoir : le président-général, un des présidents-généraux, le - président du Conseil supérieur de Rome et celui du Conseil supérieur de Gênes.

M. Baudon, président-général, fut admis à adresser les paroles suivantes au Souverain-Pontife :

« Très-saint Père,

« Je viens déposer aux pieds de Votre Sainteté le Rapport de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

« Ce rapport sera lu par l'un des vice-présidents du Conseil des Conférences de Rome, qui a l'honneur insigne d'approcher votre Personne sacrée. Ayant le regret de ne pouvoir le lire moi-même, j'aurai la consolation de le voir ainsi plus favorablement agréé par Votre Sainteté*

« Les faveurs de l'Église n'ont qu'un but, c'est d'imposer de grands devoirs à ceux qui en sont l'objet. Organe, en ce moment, de toute la Société de Saint-Vincent-de-Paul, j'ose dire, Très-Saint Père, que c'est ainsi qu'elle comprend la faveur que Vous daignez lui accorder, et que, dans ce jour solennel qui consacre de nouveau son existence, elle se sent plus défiante de sa faiblesse, plus dévouée aux pauvres, et animée d'une véné- *■ ration et d'une obéissance plus grandes envers le Chef de l'Église, le Vicaire de Jésus-Christ.

a Un grand nombre de membres des États-Pontificaux . et d'autres pays fort éloignés se sont fait un devoir de se rendre à cette réunion dès que la nouvelle leur en est parvenue. J'ose humblement supplier Votre Sainteté de m'autoriser à lui remettre la liste des Conférences qui comptent ici des représentants. »

M. Baudon déposa ensuite aux pieds du Pape la liste des conférences représentées à la réunion, et Monsignor Borroméo Arèse, vice-président du Conseil supérieur de Rome et maître de chambre de Sa Sainteté, donna lecture d'un rapport rédigé par M. Baudon et traduit en italien. Dans ce rapport, le président-général exposa 1 origine de la Société p

ses progrès, en France d'abord, puis à l'étranger;

L'esprit catholique qui Ta toujours animée et V humble déférence dont elle se fait gloire envers V autorité ecclésiastique (1) ;

Les œuvres diverses qu'elle accomplit ;

Enfin, le sentiment unanime par lequel tous les confrères attribuent les développements de l'Œuvre, surtout aux faveurs dont le Souverain-Pontife n'a cessé de la combler.

Le président de la Société de Saint-Vincent-de- Paul se déclarait, en termes très- explicites, vassal du Saint-Siège et lui apportait l'hommage collectif de toutes les conférences du globe. Cet hommage fut récompensé par une bénédiction solennelle. Pie IX prononça les paroles suivantes :

« Je vous bénis au nom de Jésus-Christ, qui nous a aimés jusqu'à verser La dernière goutte de son sang précieux pour effacer de nos âmes la marque de notre éternelle condamnation.

« Je vous bénis au nom de l'Esprit-Saint, et je prie ce Père des pauvres, ce Dispensateur des dons célestes, ce Consolateur des affligés, de vouloir bien répandre sur vous un rayon de sa divine lumière, afin qu'éclairés et sanctifiés par cette lumière, vous puissiez ramener dans le droit chemin ces âmes auxquelles vous prodiguez vos bienfaits et qui se sont écartées des voies de la vertu.

« Je vous bénis au nom de la très-sainte Trinité, et

(1) Voir Manuel de la Société, p. 325.

que cette bénédiction vous accompagne tous les jours de votre vie. Qu'elle s'étende sur tous ceux qui coopèrent aux œuvres de charité, soit à Rome, soit en Italie, soit en Europe, soit dans l'univers entier.

« Je vous bénis pour le temps de votre course mortelle, et pour l'heure dernière de votre>ie, afin qu'après elle vous soyez dans le ciel bénis de Dieu pendant toute l'éternité.

« licncdictxo Dci Omnipotcntis Patris, et Filii, et Spiritus sancti descendue saper vos et maneat semper. »

Frédéric Ozanam, premier fondateur et organisateur de la Société, n'eut pas le bonheur d'assister à son triomphe. Ce jeune fanatique, épuisé par les travaux du professorat, dévoré par une maladie dont il était frappé depuis plusieurs années, avait succombé en 1853, dans sa quarantième année, à son retour d'un voyage en Italie, où il était allé visiter des conférences et en fonder d'autres. La mort d'Ozanam fut un deuil pour toutes les conférences, et c'était justice, car de son initiative/procéda l'idée première de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, dont il fut un des propagateurs les plus ardents, les plus convaincus. Le Conseil général décida que ses œuvres seraient imprimées à ses frais, et le Père Lacordaire se chargea de faire la biographie du fougueux catholique dont il avait en quelque sorte dirigé les premiers pas.

Pauvre Ozanam ! la jeunesse des écoles te donna aussi des regrets bien sincères, parce qu'elle n'avait pas vu sans un certain enthousiasme un professeur, à

la fleur de l'âge, la conduire résolument, sûrement, dans des voies encore inexplorées'; lui révéler tantôt les mystères de la Germanie, tantôt les mystères beaucoup plus sombres de la Divine Comédie, de Dante, le Gibelin!

Sommaire : Multiplicité des ordres religieux en France. — Influence

des Conférences. — Organisation de la Société de Saint-Vincentde-Paul. — Ses statuts, ses règlements. — Philanthropie et monarchie. — Les Jésuites ressuscités. — Les clubs religieux. — Envahissement de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. — Œuvres auxquelles elle coopère. — La charité n'est que le prétexte. — L'Avocat des Familles. VOEuvre des loyers, l'Œuvre militairt. — Les Conférences et les mariages. — Nombreuses publications .de la Société. — Son Moniteur. — Ses almanachs. — Les Pelites lectures. — Les Manuels. — La bibliothèque bleue. — Les journaux illustrés de la Société de Saint-Vincent-de-Paul et les commis voyageurs. — Les Conférences relèvent des Jésuites.

La Société de Saint- Vincent-de-Paul a donc reçu le baptême pontifical, et M. Baudon a porté ses humbles hommages au chef suprême du catholicisme. Un cardinal-protecteur veille pour elle au Vatican, et les conférences se trouvent placées sous la dépendance du Sacré-Collége, afin de mieux servir le jésuitisme, condamné pour ses actes antérieurs à rester dans

l'ombre, non-seulement en France, mais encore dans presque toute l'Europe.

Le Conseil général, les Conseils supérieurs, toutes Jes conférences, en un mot, peuvent exhiber leurs darchemins de noblesse ultramontaine : l'Œuvre est mille fois bénie, mille fois sanctifiée. Les doctrines de Loyola, des Congrégations de la Ligue, de la Société des Messieurs, des Victimes de l'Amour de Dieu, des Paccanaristes, de la Grande- Congrégation, vont prospérer de nouveau ; les ordres religieux, ordres cloîtrés, ordres mendiants, capucins, dominicains, chartreux, nonnes de toute espèce, de toute dénomination, revivent, triomphent en plein dix-neuvième siècle, comme si nous étions encore au moyen âge.

Cette résurrection étrange, fantasmagorique, d'institutions que nous croyions disparues, étonne d'abord comme un objet de curiosité, et passe inaperçue sous les yeux du gouvernement, dont la tolérance se change bientôt en protection.

La Société de Saint- Vincent-de-Paul a été l'avantgarde de ces associations religieuses qui n'auraient jamais pu reparaître sur notre terre de France, si glorieusement émancipée par nos pères de 1789, si elles n'avaient eu, pour s'abriter, un drapeau commun, sur lequel brille ce mot : Charité.

Oui, la plus belle, la plus douce des manifestations de la fraternité humaine, est devenue le cri de ralliement du jésuitisme et de Tultramontanisme !!!

Les conférences se sont multipliées au delà de toute mesure, et elles ont exercé une influence telle qu'on a dû se méfier.

Au premier signal d'alarme, elles répondront :

— Notre œuvre est toute de charité.

Les frères ignorantins ont abaissé, dénaturé l'enseignement primaire. A l'indignation généreuse autant que spontanée de l'opinion publique, ils ont répondu :

— Notre enseignement est gratuit.

Or, chaque frère ignorantin reçoit 600 francs d'appointements par an ; les municipalités leur accordent le logement gratis, et ils font un commerce très-lucratif de livres, de plumes, de papier. Le frère Philippe de Passy, supérieur de la congrégation, peut disposer de plusieurs millions.

Quant aux congrégations et associations religieuses, elles ont trouvé un moyen sûr de s'enrichir en .se multipliant : les dons obtenus par toutes sortes d'influences leur ont donné des millions. Nous aurons bientôt l'occasion d'en parler, en mentionnant un rapport de M. Dupin au Sénat.

L'ultramontanisme, de tout temps combattu en France par la Sorbonne, par les évêques et par les Parlements, a triomphé cette fois sans obstacle ; il a pu organiser la quête du Denier de Saint-Pierre, pour venir au secours des finances pontificales, et les familles ont été circonvenues, au nom des communau-

tés d'hommes et de femmes. On a pu croire, pendant cinq ou six ans, que la France n'était plus qu'une grande jésuitière.

Ces bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul, de leur propre volonté ou par une impulsion venue de Rome et de la rue des Postes, ont eu la plus grande part à la réaction politico- religieuse qui a motivé, en 1861, une circulaire de M. de Persigny, que nous apprécierons bientôt.

Et quelle est donc l'organisation de cette Société, qui a su conquérir une si grande influence en moins de trente ans ?

Cette organisation est jésuitique,, aussi bien que le but. Nous allons le démontrer.

Voici les dispositions générales, d'après le Manuel de la Société :

Art. 1er. La Société, de Saint-Vincent-de-Paul reçoit dans son sein tous les jeunes gens chrétiens qui veulent sunirde prières et participer aux mêmes œuvres de charité, en quelque pays qu'ils se trouvent.

Akt. 2. Aucune œuvre de charité ne doit être regardée comme étrangère à la Société, quoique celle ci ait plus • spécialement pour but la visite des familles pauvres. Ainsi, les membres de la Société saisissent les occasions de porter des consolations aux malades et aux prison niers, de l'instruction aux enfants pauvres, abandonnés ou détenus, des secours religieux à ceux qui en manquent au moment de la mort*

Abt. 4. Lorsque, dans une ville, plusieurs Conférences sont établies, elles se distinguent entre elles par le nom

do la paroisse sur laquelle leurs membres se rassemblent. •

§ 2. Elles sont unies par un Conseil particulier qui prend le nom de la ville où il est établi.

Akt. 5. Toutes les Conférences de la Société sont unies par un Conseil général.

Art. 6. Les conférences s'assemblent aux jours et heures qu'elles ont fixés.

Akt. 7. Biles s'efforcent de correspondre entre elles, afin de s'édifier, de se recommander au besoin, soit les membres mômes de la Société, soit d'autres jeunes gens, soit les familles pauvres qui changent de résidence.

Art. 8. Chaque conférence s'administre par un Président, un ou plusieurs Vice-Présidents, un Secrétaire, un Trésorier, qui forment le Bureau de la Conférence.

§ 2. Il y a aussi, dans chaque conférence, suivant les besoins du service, un Bibliothécaire, un gardien du vestiaire ou tout autre fonctionnaire.

Art. 9. Le Président est élu par la Conférence. Les au très fonctionnaires sont nommés par le Président, de Tavis du bureau. Toutefois, comme il est dit plus loin, dans les villes où il y a un Conseil de direction, les Présidents et Vice Présidents des Conférences, sont, ainsi que les autres membres qui la composent, nommés par le Président de ce Conseil.

Art. 10. Le Président dirige la Conférence, reçoit et présente les propositions, fait les convocations, s'il y a lieu, surveille l'exécution des règlements et des décisions . de la Société.

§ î. En cas d'absence, il se fait remplacer par un Vice- Président.

Art. 11. Le Secrétaire dresse le procès-verbal des séances.

g %. Il tient registre des noms, professions etdemeures des membres, de la date de leur réception, et du nom de ceux qui les ont présentés.

§ 3. 11 tient une note exacte des familles visitées. Il prend des renseignements sur celles qui sont présentées, afin que la Conférence puisse, autant que possible, ne visiter que des familles digues de son intérêt et de ses secours.

§4. Il inscrit les changements arrivés dans les familles ou dans les membres qui les visitent.

A ht \%. Le Trésorier tient la caisse : il fait la note des recettes et des dépenses séance par séance.

Art. 43. Le bibliothécaire rassemble les livres instructifs à la portée des personnes secourues par la Conférence, e*. tient note de ceux qui sont donnés ou prêtés.

Art. 44. Le gardien du vestiaire rassemble les objets d'habillement à l'usage des pauvres; il en tient également note.

Art. 45. § 1. A l'ouverture de chaque séance, le Président récite la Prière : Veni, Sancte Spiritus, suivie d'une invocation à Saint- Vincent-de-Paul.

§2. On fait ensuite une lecture de piété dans un livre choisi par le Président. Chacun est appelé à la faire à son tour.

§ 3. La prière et la lecture doivent être faites avec la plus sérieuse attention, le but de la Conférence n'étant pas moins d'entretenir la piété des membres que de soulager les pauvres.

Art. 16. Le Secrétaire donne lecture du procès verbal de la séance précédente; chaque membre est admis à faire ses observations sur ce procès -verbal.

Art. 47. S'il y a lieu, le Président proclame l'admission des candidats présentés à la séance précédente, et invite ceux qui les ont présentés à leur annoncer leur admission.

Art. 48. Si de nouveaux candidats sont présentés, le Président fait connaître leurs noms. Les membres qui ont à l'aire sur les candidatures quelques observations, transmettent celles-ci par écrit ou de vive voix au Pré-

sident, dans l'intervalle de la séance de présentation à la séance suivante. S'il n'y a pas d'observation, on procède, lors de cette dernière séance, à l'admission des membres présentés.

§ 2. Chaque membre doit veiller à n'introduire au sein de la. Société que des membres qui puissent édifier les autres ou être édifiés par elle, et qui puissent s'efforcer d'aimer leurs collègues et les pauvres comme des frères.

Aht. 19. Le Trésorier fait connaître l'état de la caisse et le chiffre de la quête à la fin de la séance précédente, afin que chacun puisse proportionner ses demandes de secours aux ressources de la Conférence.

Art. 20. On distribue alors des bons représentant des secours en nature, qui varient suivant les besoins des pauvres.

§ 2. Chaque membre est appelé, à son tour, par le Président, et dit à haute voix ce qu'il demande et pour combien de familles. Quand il y est invité, il donne des renseignements sur ces familles.

§ 3. Les secours doivent être portés exactement aux pauvres dans l'intervalle d'une séance à l'autre. Le moment, le nombre, le mode de ces visites sont laissés à la prudence de chaque membre, ainsi que les moyens à prendre pour introduire dans les familles l'amour de la religion et la pratique de leurs devoirs.

§ 4. On écoute avec égard et bienveillance ceux qui demandent quelques règles de conduite ou des conseils dans des cas difficiles, et le Président ou tout autre membre fait les réponses que lui suggèrent son expérience et sa charité.

Art. 21. Si des secours en argent, en vêtements ou en livres sont demandés, les motifs de ces demandes doivent être développés, et la Conférence vote.

§ 2. Lorsqu'il n'est pas possible d'éviter une allocation d'argent en donnant à la place un secours en nature, le membre qui a reçu l'argent doit en surveiller de trèsprès l'emploi.

Art. 22. Après l'allocation des divers secours, on s'occupe des places à donner, des démarches à faire pour les pauvres, des familles à faire visiter par les membres nouvellement reçus, ou qui désirent en voir d'autres encore.

§ 2. Aucune famille nouvelle n'est acceptée sans un exposé préalable de ses besoins, fait par le Secrétaire ou par tel autre membre qui a été chargé par le Président de prendre les renseignements. Avant le vote de la Conférence, chaque membre peut faire, sur la présentation, toutes les observations qui lui semblent utiles.

Art. 23. Les membres qui viennent à quitter momentanément ou pour toujours le siège de la Conférence, en donnent avis au Président, qui confie à d'autres les œuvres dont ils étaient chargés.

Art. 24. La- Conférence se livre ensuite à toutes les observations qui importent à son maintien, à son accroissement, à la bonne distribution des secours.

Art. 25. A la fin de - la séance, et avant la prière, le trésorier fait la quête, à laquelle chaque membre contribue par une offrande proportionnée à sa fortune, mais toujours secrète. Ceux qui ne peuvent sacrifier du temps pour le service des pauvres, tachent de faire un sacrifice pécuniaire plus grand.

Art. 26. On termine la séance par l'Oraison à saint Vincent de-Paul, et par les prières Pro benefactoribus et Sub tuum praesidium.

Art. 27. Le Conseil particulier d'une ville est composé d'un Président, d'un Vice-Présidenr, d'un Secrétaire, d'un Trésorier, et de tous les Présidents et Vice-Présidents des Conférences de la ville, et des Présidents et Vice-Présidents des Œuvres spéciales qui les intéressent toutes.

Art. 28. Le Conseil particulier s'occupe des œuvres et des mesures importantes qui intéressent toutes les conférences de la ville.

Art. 29. Il décide de l'emploi des fonds de la caisse commune.

g 2. Cette caisse est alimentée par les dons extraordinaires venus du dehors, par les quêtes faites aux assemblées générales de la ville, et par les offrandes qu'à chaque conseil les Présidents apportent au nom de leur Conférence.

§3. Elle est destinée à faire face aux Œuvres de la ville et à soutenir les Conférences les plus pauvres.

Aut 30. Le Président, le Vice Président, le Secrétaire et le Trésorier forment un conseil ordinaire auquel appariient la direction des affaires courantes.

Aht 31. Le Président est nommé par le Conseil, d'après l'avis des Conférences. La première fois, il est nommé par les Conférences réunies.

Le Président nomme les Présidents et les Vice-Présidents des Conférences et des Œuvres spéciales, ainsi que le Vice-Président, le Secrétaire et le Trésorier du Conseil particulier, en prenant pour toutes ces nominations l'avis de ce Conseil.

Aut. 33. Le Secrétaire dresse le procès-verbal des séances du Conseil. Il tient le registre des noms, prénoms, professions, demeures des membres de toutes les Conférences de la ville, de la date de leur réception et du nom de ceux qui les ont présentés. Il prend aussi note du pays de ceux dont le domicile n'est pas fixé dans la ville.

Aut. 34. Le trésorier tient la caisse commune de la ville.

Ainr. 36. Le Conseil général est composé d'un Président, d'un Vice Président, d'un Secrétaire, d'un Trésorier et de plusieurs conseillers.

Akt. 37. Le Conseil général est le lien de toutes les Conférences; il maintient l'union de la Société : il veille à tout ce qui peut favoriser sa prospérité.

§ 2 II prend, à cet égard, les décisions qui lui semblent utiles.

Art. 38. Il décide de l'emploi des fonds de la caisse centrale.

S Cette caisse est alimentée par les dons extraordi-

naires faits à la Société, par les quêtes faites aux Assemblées générales, et par les offrandes qu'envoie chaque Conférence ou chaque Conseil pour concourir aux frais généraux de la Société.

Art. 39. Les membres du Conseil général sont nom» més par le Président, de l'avis de ce Conseil.

Akt. 40. Lorsqu'il y a lieu de nommer un Président général de la Société, le Conseil général est convoqué par le Vice-Président. Cette séance, qui est préparatoire, est consacrée à s'entendre sur la personne qui pourrait être chargée de cette fonction ; l'ancien Président s'il vit, est prié de désigner quelque personne qu'il croit utile d'élire.

§ 2. Lorsqu'on s'est entendu sur un ou plusieurs noms, on s'ajourne à deux mois. Dans l'intervalle, il est donné connaissance de cette première réunion aux Présidents des Conseils particuliers qui consultent leurs collègues, et à ceux des Conférences qui consultent leurs bureaux ou même les Conférences qu'ils dirigent. Les uns et les autres transmettent leurs avis au Conseil général ; d'après ces avis, celui-ci consomme l'élection, dont il est dressé un procès verbal exact.

§ 3. Pendant le temps que dure l'élection, tous les membres de la Société adressent, soit en particulier, soit dans les séances, une prière spéciale à Dieu, le Yeni, Creator, afin que son esprit les éclaire dans le choix qu'ils se proposent.

Art. 41. Le Président général fait les convocations extraordinaires; il préside les Assemblées générales ainsi que le Conseil général.

Art, 42. Le Secrétaire général tient note des noms, prénoms, professions, domicile, date de réception des membres; il tient également note de la composition des bureaux des Conseils ou Conférences, et des lieux, jours et heures de leurs réunions.

§ 2. Il dresse les procès-verbaux des séances du Conseil général et des Assemblées générales.

S 3. Il rédige le rapport annuel sur l'état des Œuvres de la Société.

g 4 II est chargé de la correspondance générale avec les Présidents ou Secrétaires particuliers des différents Conseils ou Conférences.

g 5. Il garde les archives de la Société.

Art. 43. Le Trésorier général tient la caisse. Il met en ordre les recettes et les dépenses, et rend ses comptes au Conseil général.

Art. 44. Un membre du Conseil général est chargé par le Président-général de la présidence du Conseil de Paris, s'il ne peut le présider lui-même ; plusieurs membres sont délégués par lui, sur la proposition du Secrétaire général, pour remplir les fonctions de Vice-Secrétaires.

Art. 45. Les Assemblées générales se tiennent chaque année, le 8 décembre, jour de l'Immaculée-Conception de la sainte Vierge; le premier dimanche de Carême; le dimanche du Bon-Pasteur, anniversaire de la Translation des reliques de saint Vincent de Paul ; le 19 juillet, jour de la fête de ce saint Patron.

§ 2. Le Président peut, en outre, convoquer des Assemblées générales extraordinaires.

Art. 46. Les Assemblées générales, ainsi que les Conférences, commencent par la prière et la lecture de piété.

Art. 47. Après avoir lu le procès-verbal de la séance précédente, le Secrétaire appelle à haute voix les membres reçus dans les diverses Conférences depuis la dernière Assemblée générale, et dont les noms lui ont été remis à cet effet par les divers Présidents. Ces membres se lèvent, le Secrétaire les présente à la Société et au Président, qui leur adresse une courte allocution.

Art. 48. Les Présidents des Conférences font leurs rapports sur l'état de ces Conférences.

En extrait sommaire du rapport, indiquant le mouvement des membres des familles pauvres, le résultat des

recettes, la montant des dépenses, leur nature, est déposé entre les mains du Secrétaire.

Art. 49. Le Secrétaire donne ensuite lecture des lettres envoyées par les diverses Conférences qui n ont pu s'y faire représenter; il lit aussi les extraits des autres lettres qui peuvent intéresser la Société.

Art. 50. Le Président fait ensuite connaître les décisions prises par le Conseil de direction dans l'intérêt de la Société, et consulte, s'il y a lieu, l'Assemblée ellemême.

Art. 51. Le Président ou celui des membres de la Société qu'on y invite, adresse quelques paroles d'exhortation chrétienne et charitable, etc

Tels sont les statuts de la Société de Saint- Vincentde-Paul, calqués sur ceux de Loyola. Où trouver des règlements à la fois plus simples et compliqués! Un gouvernement a-t-il jamais promulgué charte ou constitution où se trouvent réunies, à un tel degré, les habiletés et les ruses de la diplomatie ?

Cette Société est à la fois une réunion de philanthropes, une assemblée de moines, une agrégation de personnes dévotes, une maison de banque avec d'innombrables succursales, une vaste entreprise de charité sous la raison sociale Saint-Vincent-de-Paul et compagnie, c'est tout ce qu'on voudra ; c'est l'organisation de l'ultramontanisme le plus entreprenant, le plus audacieux, sous les dehors d'une simplicité en apparence évangélique.

C'est la résurrection du jésuitisme, et voilà pourquoi elle a été jugée dangereuse. Voilà pourquoi nous

critiquons son origine, son développement et surtout le but qu'elle s'est toujours proposé d'atteindre.

Eh ! grand Dieu ! pour faire la charité (nous

nous trompons) pour distribuer quelques kilos de viande inférieure, de pain bis, quelques minces cotrets, avaiton besoin d'une organisation aussi bien établie ? La charité, la véritable charité, est spontanée, presque irréfléchie ; si c'est le cœur qui parle, si c'est la fraternité qui commande, la main s'ouvre toute large pour donner ; la bouche a de tendres sourires et des paroles de consolation pour les pauvres affligés. Non, pour faire et pratiquer le bien, selon les préceptes de l'Evangile, il n'est pas besoin de s'organiser, de s'enrégimenter comme les Jésuites.

D'avoir comme eux un directeur-général, dont l'autorité est reconnue jusqu'aux extrémités du globe.

D'être protégé à Rome par un cardinal, quand le gouvernement laisse une si grande latitude et accorde un appui par trop bienveillant.

De former des espèces de clubs religieux où l'on entend des sermons de Jésuites en redingote, où l'on chante des psaumes et des cantiques, comme s'il n'y avait pas assez d'églises pour prier.

Il n'y aurait peut-être que moitié mal, si la Société de Saint- Vincent-de-Paul s'était bornée à agir par ses propres et seules conférences. Mais les bons Messieurs, encouragés, enhardis par le prodigieux succès de leur œuvre, se sont empressés d'en multiplier, à

l'infini, les ramifications. Us se sont dît, comme les Jésuites, dont ils sont les continuateurs :

— Le monde est à nous.

Et ils ont préparé cette grande conquête avec unb habileté qui a longtemps déjoué la surveillance gouvernementale et trompé l'opinion publique.

— Prenons, se sont-ils écrié, prenons l'homme, du berceau jusqu'à la tombe, dans toutes les conditions et phases de la vie. Lorsque l'individu nous appar- tiendra, nous serons les maîtres de la société.

Des mansardes, qu'ils se bornaient d'abord à visiter, ils sont passés à l'école, à l'atelier, à l'hôpital, à la prison, à la sa!le d'asile. Voici, du reste, d'après le Manuel, rénumération des œuvres principales auxquelles la Société prend une part directe :

Crèches; — Salles d'Asile; Patronage des Orphelins;

Placement des enfants pauvres chez les laboureurs;

Patronage des Kcoliers; — Instruction des enfants pour la première Communion ;

Patronage des jeunes Savoyards; — Patronage des Apprentis;

Patronage des Enfants dans les manufactures ; Instruction des jeunes Gens; Patronage des jeunes Libérés; Patronage des Compagnons ; — Patronage des Ouvriers;

Visite des Pauvres à domicile; — Vestiaire; — Lingerie; — Logement des Pauvres; — Couchage; — Placement;— Bureau d'Affaires; — Travail; — Caisse d'É-

pargne et d'Économie; — Caisse des Loyers; — Caisse de Secours mutuels; — Secours médicaux;

Fourneau économique des Pauvres;

Mariage des Pauvres;

Avocat des Pauvres;

Instruction des Pauvres; — Réunion jde la Sainte- Famille; — Bibliothèques; — Almanachs; — Écoles d'Adultes;

Secours extraordinaires ; — Mendiants ; — Pauvres honteux; — Réfugiés; — Voyageurs; Visite des prisons ; — Condamnés à mort; ■Visite des hôpitaux ;

Asiles pour les Vieillards; — Maison de Nazareth; — Soins aux mourants; — Funérailles des Pauvres.

Ici la charité prend une importance beaucoup trop grande ; c'est presque un gouvernement, un État dans l'État.

« Dans notre siècle positif, disait M. Charles Woelbroeck, dans un remarquable article de la Revue de Paris, 16 juin 1857, celui qui procure le pain du corps a quelquefois plus d'influence que celui qui procure le pain de l'âme.

* La main qui donne est une main aimée et obéie.

« Le parti clérical le comprend, et c'est ainsi qu'à côté de la personnification civile de ses établissements un second but se présente devant lui : c'est de s'emparer, dans la mesure du possible, de la bienfaisance publique, de la déséculariser, d'introduire là aussi l'élément religieux, en faussant le principe de la sépara-

tion des deux pouvoirs et en faisant du prêtre l'administrateur le plus important de la bienfaisance. »

Ceci peut s'appliquer à la Société de Saint-Vincentde-Paul ; car, si elle n'a pas désécularisé la bienfaisance, elle y a introduit l'élément religieux à si forte dose, que ses conférences peuvent être considérées comme autant de jésuitières. La prière console le cœur, elle élève l'âme ; mais les mômeries rapetissent l'intelligence. A quoi bon des souscriptions dévotes, si nombreuses et si compliquées, si vous formez avant tout et par dessus tout une Société de bienfaisance chrétienne, bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul? Laissez donc aux prêtres, aux moines, aux religieuses le soin de réciter les oraisons et de psalmodier les litanies, et faites l'aumône avec simplicité, sans y joindre d'autre but que de soulager vos semblables.

Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, la charité n'est que le prétexte ; les Paolistes sont des convertisseurs 9 des agents du jésuitisme.

Pourquoi ont-ils fondé la Société de Saint-François- Régis ?

Pour faire légitimer et consacrer par l'Église les unions illicites.

Ceci est on ne peut plus moral; mais de quels moyens se sert-on % de la contrainte religieuse qu'on exerce trop facilement en accordant quelques minces secours •

Quel est le but de l'Œuvre dite V Avocat des familles?

De fournir aux familles reconnues dévotes^ les moyens de soutenir les procès indispensables pour le règlement de leurs affaires, pour la revendication de leurs droits.

Très-bien, excellents Messieurs de Saint- Vincentde-Paul On assure que, par vos soins, les procès

auxquels vous daignez vous intéresser sont presque gagnés d'avance, pour peu que la cause y prête. Tant mieux pour vos clients ; mais à quel prix obtiennentils votre protection î

Vous avez aussi fondé V Œuvre des tutelles, l'Œuvre des loyers. C'est admirable, presque miraculeux; vous patronez les orphelins, les apprentis, les écoliers, et vous êtes avocats, logeurs, vous tenez des bureaux d'affaires, des caisses d'épargne et d'économie, vous vous établissez consolateurs de toutes les afflictions,

providence de toutes les misères En vérité, votre

Société ne saurait suffire à tant d'obligations et de charges ; souvenez- vous du proverbe : Qui trop embrasse mal ètreint.

Nous devons une mention spéciale à Y Œuvre des militaires, fondée dans le but d'embrigader les soldats pour les envoyer à la messe et aux sermons. 11 paraît que les enrôlements de la dévotion étaient si nombreux, que les chefs de corps s'en sont plaints, et le gouvernement s'est empressé d'y mettre bon ordre; car les régiments ont d'autres devoirs qu'une dévo-

tion outrée, et l'État ne peut souffrir qu'on s'embrigade sous une autre autorité que la sienne. On n'a pas oublié que sous le règne de Louis XIV, la Société des Messieurs, fondée aussi sous l'inspiration des Jésuites, fit ainsi dans l'armée une propagande que l'autorité dut réprimer. Quel point de rapprochement entre cette société et celle de Saint-Vincent-de- Paul, à deux cents et quelques années d'intervalle !...

L'Œuvre du patronage est sans contredit la plus importante, et, par conséquent, la plus dangereuse. Voici en quoi elle consiste :

La Société loue cinq ou six maisons où elle réunit, tous les dimanches, mille à douze cents ouvriers de douze à dix-huit ans ; la Société affectionne particulièrement les jeunes gens, parce qu'il lui est plus facile de les accaparer, et qu'en s'en rendant tutrice elle conquiert au jésuitisme la génération qui va prendre place dans le monde du travail et des affaires.

Ces ouvriers ainsi réunis assistent aux offices et sont même chargés de faire l'instruction religieuse aux enfants du patronage ; on en fait des prédicateurs pour parler aux familles secourues qui se réunissent dans les chapelles basses des églises, principalement à Saint- Sulpice, ce quartier-général de l'ultramontanisme.

N'oublions pas une particularité de la Société de Saint-François- Régis, les réunions y prennent pres-

que toujours un caractère de récréation ; dans plusieurs localités les membres se rassemblent pour jouer au billard; on mêle très -librement le profane au sacré.

Ne faut-il pas après cela qu'on crie, Escobar suit un chemin de velours?

Les Sociétés de Saint -François-Xavier réunissent au moins une fois tous les mois de nombreux ouvriers dans une église ou dans une salle qui en dépend, sous la présidence du curé de la paroisse ou de son délégué ; on leur adresse des exhortations religieuses ; on fait de la musique ; on les habitue à chanter les vêpres ou des cantiques en leur promettant des secours lorsqu'ils seront malades.

Ces bons Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul ne se bornent pas à ces actes nombreux et incessants de charité ; il s'occupent aussi de mariages, soit pour les jeunes membres de la Société, soit pour d'autres personnes affiliées, riches ou bien posées dans le monde.

Il y a quatre ans, un de nos amis nous annonça qu'il venait de se faire recevoir membre de la Société de Saint- Vincent-de-Paul :

— Cela vous étonne, nous dit-il en riant, je ne suis pas très-dévot, vous le savez, et mon père ne cesse le maugréer contre les Jésuites et associations religieuses. Mais il faut faire son chemin, parvenir, et

j'ai choisi la voie du mariage comme étant la plus douce et la plus facile.

— Mariez-vous et ne vous affiliez pas

— Vous en parlez à votre aise... la demoiselle que je désire épouser est aussi dévote qu'elle est riche ; son père, son oncle, sont membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, et le nom de la mère figure sur toutes les listes de dames de charité. Me voilà donc membre d'une conférence. Notre président, qui compte avoir en moi un propagateur très-actif, m'a promis qu'il mènerait mon mariage à bonne fin, j'épouserai une jolie héritière de trente mille livres de rente.

En effet, deux mois après je fus invité à lui servir de témoin, et le mariage eut lieu ainsi qu'il me l'avait dit.

De semblables faits se produisent journellement dans Paris et les départements ; en passant par les conférences on arrive très-vite à la fortune, aux honneurs ; ces bons Messieurs ont le bras si long qu'ils poussent invinciblement leurs protégés dans toutes les carrières administrative, judiciaire, voire même militaire. Un magistrat très-haut placé nous disait dernièrement, que les hommes les plus recommandables par leurs antécédents, sont obligés de compter avec le Conseil général de Paris, dont l'action est incessante.

La domesticité elle-même est condamnée à se faire affilier : il a été de très-bon ton, pendant plusieurs années, chez les classes dites élevées, de ne prendre un cocher, un cuisinier, un valet de chambre, que sur la garantie et recommandation des conférences. L'échelle sociale s'est trouvée ainsi entièrement occupée, envahie, au nom de la Charité, d'après la tradition constante de la Compagnie de Jésus, qui n'est pas fâchée d'avoir des espions, non-seulement au salon, mais encore dans les cuisines. Les révérends Pères s'occupaient aussi du placement des domestiques du temps de Louis XIV; la Grande-Congrégation en fit aussi un de ses moyens de propagande : il n'y a de changé que le nom ; nous nous retrouvons au même point.

Il est aussi un autre genre de propagande que la Société a employé avec une très-grande habileté: nous voulons parler des publications dont elle a inondé l'Europe dans ces dernières années. Depuis la nomination de M. Baudon, le Conseil général de Paris publie tous les mois une sorte de Moniteur pour transmettre à toutes les conférences de l'univers ses avis sur toutes les questions sur lesquelles il est consulté. Ce Moniteur est le Bulletin de la Société de Saint- Vincent- de -Paul, dont le premier numéro porte la date du 14 juin 1848.

On y trouve, année par année, la liste des conférences nouvellement agrégées, les procès-verbaux des

assemblées, les rapports des Conseils principaux, la nécrologie et l'oraison funèbre des sociétaires morts pendant le mois, en Europe et autres parties du monde, et de temps à autre des circulaires du directeur-général. M. Baudon, dans son encyclique du 1 er novembre 1852, fête de tous les saints, recommande avec beaucoup d'instances à tous les membres des conférences la lecture du Bulletin.

« Permettez-moi, dit-il, de vous exprimer le regret que, dans quelques confréries, le Bulletin soit à peine connu et qu'on ne lise pas au moins les parties qui contiennent les avis généraux donnés par le Conseil général. Il en résulte que ces communications mensuelles, et auxquelles la Société attache tant de prix, sont totalement interrompues ; qu'on n'est au courant, ni des œuvres nouvelles entreprises, ni des faits édifiants qui se passent, ni des progrès de notre Société, si bien faits pour exciter notre zèle. Je profite donc de cette occasion pour vous demander àu moins que chaque mois et dans chaque conférence, il soit donné un résumé des principales recommandations ou des faits les plus importants du Bulletin, et qu'ensuite ce même Bulletin soit passé à tour de rôle entre tous les membres, qui, pour le recevoir, pourraient se réunir par dizaines, comme pour la Propagation de la Foi. »

Les recommandations de M. Baudon produisirent

tout l'effet qu'il devait attendre de son influence déjà bien établie ; le Bulletin se répandit et fut lu jusque dans les contrées les plus éloignées, et îa Société, en constituant le Gouvernement de la Charité, eut son journal officiel.

Depuis plusieurs années, elle avait établi dans chaque conférence, pour tenir à la disposition des familles secourues, un certain nombre de bons livres jugés bons et utiles à la propagande religieuse. Non contente de propager les bons livres, la Société s'est attachée, à Paris et dans les départements, à détruire les mauvais.... Citons un fait entre mille :

En 1859, M. l'évêque de Périgueux disait dans une réunion des conférences du diocèse :

« A Villeneuve-sur-Lot, nous remarquons aussi * l'existence d'une bibliothèque chrétienne, et nous « avons appris que le propriétaire d'un cabinet de lec- « ture avait consenti à livrer à la conférence tous « ses romans impies et obscènes pour qu'il en %i « fait justice (1). «

C'est-à-dire pour qu'on les livrât aux flammes, toujours à l'imitation des Jésuites, qui se sont de tout temps empressés de faire disparaître, même en les achetant à des prix très-élevés, les livres où leur Corn-

(1) Bulletin de la Société, n* 137, mni 18G0.

pagnie se trouvait attaquée. Une personne bien informée nous a dit très-souvent qu'il y a à Paris certains membres de la Société de Saint- Vincent de Paul, qui sont spécialement chargés d'acheter sur les quais et chez les bouquinistes tous les ouvrages réputés contraires à la Religion. Le moyen n'est pas nouveau, puisque les hommes noirs l'employaient déjà au corn* mencement du dix-septième siècle; mais il nous a paru curieux de signaler ce genre de dévastation ultramontaine.

La Société de Saint- Vincent-de-Paul a ses imprimeurs et ses éditeurs, ses libraires attitrés, et les publications qui se font à ses frais ou sous son influence sont innombrables. M. l'abbé Migne, lui-même l'éditeur, le pourvoyeur patenté et inépuisable du clergé, se trouve distancé par le bon marché fabuleux auquel sont arrivées les conférences. Parmi ces publications, nous devons nous borner à citer les plus répandues : Manuel de la Société, — Manuel du Soldat, — du Laboureur, — de l'Ouvrier, — des Mères de famille, — Lectures et Conseils, — les Petites Lectures, dont la publication fut commencée en 1850. Dans chaque conférence, un membre est délégué pour les distribuer. Moyennant 20 centimes, est-il dit dans le Manuel, chaque souscripteur se procure 192 pages in-16 par an sur des sujets religieux, instructifs et amusants.

Ce bons Messieurs, dans leur ardeur de prosélytisme, se sont faits éditeurs, même colporteurs d'aJ-

manachs , et Mathieu Laensberg a trouvé en eux de redoutables concurrents.

« Une œuvre bien ingénieuse, dit le Manuel, et bien directement appropriée à l'instruction populaire, religieuse et morale, c'est celle des almanachs, composés exclusivement pour cette fin, et que le mode de distribution fait parvenir jusqu'aux plus humbles chaumières. Ainsi se trouvent répandues chez de nombreux lecteurs d'utiles notions d'agriculture, d'hygiène-, d'économie domestique et, par dessus tout, de religion. »

Sainte et auguste religion ! les conférences te ravalent jusqu'au niveau des almanachs! Tu feras désormais partie de la fameuse Bibliothèque Bleue (1), en compagnie des anas, des facéties et des Quatre Fils Aymonî qu'importe à ces bons Messieurs? ils suivent les préceptes immuables du jésuitisme : tous les moyens sont bor s, pourvu qu'ils réussissent. La dévotion a aussi ses Machiavelsqui prennent pour devise: Le succès justifie tout.

Dans la série des almanachs édités par la Société, figurent ceux de V Atelier y du Laboureur, de VAj)prenti, de V Écolier. Ainsi que nous l'avons dit, les bons Messieurs ont pour principe et pour but d'inféo-

(1) Presque toutes les publications de la Société ont une couverture bleue • on a voulu leur donner ainsi un cachet populaire.

der au jésuitisme toutes les classes de la société. On ne saurait se faire une idée complète de leur adresse et de la multiplicité de leurs moyens, car c'est un rouage aussi vaste que celui du gouvernement et autrement compliqué.

Dans ces dernières années, les journaux illustrés, à un sou, ont obtenu une vogue populaire que doivent déplorer les amis sincères de notre littérature nationale; mais il y a eu succès incontestable, phénoménal. Bien vite la Société de Saint- Vincent-de-Paul a créé plusieurs de ces journaux, notamment l'Ouvrier, recueil de dévotion rédigé par plusieurs des sommités de l'uitramontanisme. Ici nous devons dire bien haut que toutes les fois qu'il s'agit de propagande religieuse, les écrivains les plus renommés du parti jésuitique, s'empressent d'apporter leur travail et l'autorité de leur nom. M. Louis Veuillot, l'illustre publiciste, ne dédaigne pas de collaborer à l'Ouvrier.

La vente de ces livres, opuscules et journaux, se fait avec un grand succès par l'intermédiaire des voyageurs de la Société... Comment, ces bons Messieurs ont des voyageurs? Oui, tout comme les négociants en vins et les épiciers. Ils ont même fondé l'Œuvre des Voyageurs, qui reçoivent des passe-ports des directeurs de conférences centrales; ces passe-ports sont des lettres de recommandation ou lettres-circulaires dont l' exhibition suffit pour se faire bien accueillir dans toutes les conférences.

Nous connaissons un jeune voyageur pour une des principales maisons de Bordeaux, qui nous a dit souvent qu'il doit à sa qualité de membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul l'avantage de compter de riches clients en France et en Belgique. Comment refuser d'acheter une barrique de Médoc à un confrère qui se présente muni de recommandations du Conseil général l

Les voyageurs ainsi patronés et recommandés, paient largement la protection qu'on leur accorde, en se faisant les colporteurs, les distributeurs des livres, journaux et avis de la Société, et les bons Messieurs ont soin de se faire des adhérents dans toutes les branches de commerce et d'industrie.

Ce n'est pas tout : les bons Messieurs, protecteurs si ardents et si zélés des voyageurs et commerçants affiliés, proscrivent impitoyablement quiconque refuse de faire partie de la Société, qui a, dans Paris et ailleurs, ses marchands spécialement recommandés. Si vous voyez les dimanches des magasins fermés avant midi, surtout si la devanture porte ces mots : Fermé les dimanches et jours de féie> lé propriétaire est probablement un membre de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, et le curé de la paroisse recommande à ses pénitents de fréquenter de préférence les magasins catholiques. Tels maîtres de cafés, tels restaurateurs, marchands de vins, font de brillantes affaires, parce qu'ils sont affiliés aux conférences et donnent tant

pour 100 sur leurs bénéfices pour le triomphe de

V Œuvre.

Et vous voudriez nous faire croire, bons Messieurs, que vous n'êtes qu'une Société de charité ! Mais nous avons lu attentivement votre Bulletin, et nous y avons trouvé les paroles suivantes :

« A toutes les époques de l'année, à toutes les « heures du jour, nous devons nous appliquer à « l'avancement spirituel; nous ne sommes de la So- « ciété de Saint-Vincent-de-Paul que pour cela.

La charité, s'il vous plaît ; vous oubliez la charité. Le Bulletin ajoute :

« Nous sommes nos premiers pauvres, et c'est à « nous-mêmes que nous devons la première aumône • « de notre charité. »

Oui, bons Messieurs, d'après la maxime des égoïstes, qui se résume en ces mots : Chanté bien ordonnée commence par soi-même.

Pauvre charité î sainte charité I tu es seulement le prétexte, ainsi que le disait Frédéric Ozanam : Tu sers de sauvegarde au jésuitisme, qui revit en la Société de Saint-Vincent-ie-Pauî, véritable arsenal de propagande ultramontaine. Les membres des conférences sont catholiques, exclusivement catholiques, et professent une haine presque implacable contre les

autres croyances; elles vouent à l'exécration les protestants qui n'abjurent pas le culte de leurs pères ; depuis dix ans elles n'ont pas cessé de poursuivre de leurs accusations les loges de la Franc-Maçonnerie ; elles donnent quelquefois, mais dans le seul but d'exploiter la misère au profit de doctrines exclusives qui ne sont plus de notre temps et de nos mœurs.

Après M. Baudon et peut-être au-dessus de lui, les conférences, dont le centre réel est à Rome, relèvent des Jésuites.

Nous allons le démontrer.

Sommaire : Le Jésuite Villefort et la Société de Saint- Vincentde-Paul. — Ênumération des conférences, d'après Ozanam.

— La campagne d'Italie et Tultramontanisine. — U Univers, organe de Saint- Vincent-de Paul. — Suppression de ce journal. — Les communautés religieuses pullulent. — Héritages accaparés.

— Rapport au Sénat par M. Dupin, 25 mai 1860. — Sociétés autorisées et non autorisées* — Circulaire de M. le comte de Persigny.

— Pamphlets des évêques. — La circulaire est approuvée par la presse libérale. — Scandaleuse affaire de la Sainte-Union de Douai.

— Mot d'ordre du Conseil central de la Société aux conférences.

— Les Bons Messieurs dénoncent les Loges maçonniques. — Les conférences se soumettent à l'autorisation préalable. — Elles refusent de reconnaître un président nommé par le gouvernement. — Nouvelle campagne des évêques. — MM. les évêques d'Orléans, do Poitiers et de Nîmes. — On veut transférer le siège de la Société à l'étranger. — Circulaire de M. Baudon aux conférences. — La dictature de la charité. — Appréciation de la circulaire. — L'ultramontanisme et la liberté. — Pétitions en faveur de la Société de Saint- Vincent- de-Paul.

Après la mort du Père Roothaan, le généralat de la Compagnie de Jésus fut chaleureusement disputé par

deux compétiteurs, représentant deux nationalités ennemies, autant que deux jésuites peuvent représenter deux grands pays tels que la France et l'Autriche. Succéder à Ignace de Loyola, c'est être presque roi ; aussi la lutte fut-elle vive et ardente, il n'y avait pourtant que deux candidats sérieux au poste suprême, le Père Villefort, Français (son nom, du moins, le fait supposer), le Père Becks, Belge d'origine, et qui avait rempli à Vienne les fonctions de précepteur de François-Joseph, aujourd'hui empereur d'Autriche. Il est de tradition à Rome, et surtout chez les Jésuites, qu'aucun Français n'occupera ni la chaire pontificale, ni le gênéralat de la Compagnie fondée par Loyola, à Paris.

D'ailleurs, nos troupes n'avaient pas rouvert à Magenta et à Solferino la splendide série des victoires de la Révolution et du premier Empire. L'Autriche dominait du Vatican à l'Adriatique, bien que la France fût dévouée à garder, à protéger le Pape-roi dans sa capitale. Le Père Becks fut donc élu, et le Père Villefort, qui s'était cru pendant quelques instants l'héritier de Roothaan, se vit évincé par les influences de Vienne.

Profonde fut sa douleur I on ne renonce pas de gaîté de cœur à l'honneur insigne de partager avec le Pape la domination spirituelle sur le monde entier. Le Père Villefort en tomba très-gravement malade, à tel point que ses jours se trouvèrent menacés. Mais la douleur

ne saurait tuer un jésuite, qui a d'ailleurs une passion qui domine toutes les autres : — L'amour de la compagnie à laquelle il appartient. Il puisa donc de nouvelles forces dans son dévouement à l'Institut de

— « Becks est donc général, grâce aux influences « autrichiennes, se dit-il avec une résignation concen- « trée. Eh bien I puisque le ciel ne permet pas que « j'arrive au pouvoir suprême, je vais me créer une « position indépendante et servir d'une manière peut- « être plus efficace les intérêts de notre Ordre. La So- « ciété de Saint- Vincent-de-Paul , fondée en France, « s'étend déjà sur l'univers, à tel point qu'elle serait « un danger pour notre Compagnie, si elle n'était pas « notre fille docile et soumise. Fomentons cette So- « ciété dans tous les pays catholiques, dirigeons-la. . . « c'est un moyen d'avoir autant d'autorité que le « Père Becks. »

Il se mit à l'œuvre, et les conférences se multiplièrent très-rapidement, non-seulement en France, mais encore en Italie. Les membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, ainsi patronés par un jésuite influent et par les évêques ultramontains , formèrent une légion aussi redoutable que l'étaient les Jésuites, lorsque les divers souverains de l'Europe

se virent dans la nécessité de les chasser de leurs États.

En 1853, Frédéric Ozanam avait pu dire aux mem* bres de la conférence de Florence :

« A Paris seulement nous sommes deux mille, et nous visitons par an cinq mille familles, c'est-à-dire vingt mille individus.

« Les conférences, en France seulement, sont au nombre de cinq cents, et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique, et jusqu'à Jérusalem; c'est ainsi que Dieu a voulu faire de notre œuvre la sienne, et l'a voulu répandre par toute la terre en la comblant de ses bénédictions (1). »

Pendant les années qui suivirent la mort d'Ozanam, la Société, se prévalant de la bienveillance, pour ne pas dire de la protection du gouvernement, prit des développements nouveaux; elle se montra, du reste, reconnaissante des faveurs ou du moins de l'extrême tolérance du pouvoir tant qu'elle ne trouva dans la politique du deuxième Empire, aucune mesure, aucune tendance contraires à ses plans ni à son but. Les chefs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ont toujours eu, de même que les Jésuites, leurs patrons, des tendances à monopoliser la liberté, qu'ils réclament pour

(1) Ozanam, Œw>re$ complètes, tomt VIII, p. 43.

tout le monde et au nom de tous, alors seulement qu'on porte atteinte à leurs privilèges.

Or, nous voici arrivés à un moment solennel : le drapeau français plane sur les Alpes; une puissante armée, commandée par l'Empereur, tombe comme la foudre sur les Autrichiens ; la Lombardie et les duchés sont libres, on s'empare d'Ancône et d'une partie des États de l'Église ; le pouvoir temporel du Pape est menacé dans sa base, et les Jésuites sonnent l'alarme à toute volée.

Les feuilles ultramontaines, si dévouées, en apparence du moins, au gouvernement impérial, répondent à ce tocsin par un cri de guerre contre les révolutionnaires et les impies.

En tête des champions de l'ultramontanisme et du jésuitisme, marche V Univers % organe de la foi violente à son paroxysme le plus élevé ; M. Louis Veuillot devient le Godefroy de Bouillon et le Tancrède de cette croisade, bien décidé à vaincre ou à mourir.

« M. Veuillot, dit M. Jauret, dans son article sur les Divisions et querelles du parti catholique en France, M. Veuillot est par dessus tout un homme extrême ; il est un drapeau et le drapeau qu'il fallait à iUnivers; on connaît l'histoire de sa conversion. Du libéralisme révolutionnaire il est passé, dans une extase, au catholicisme inquisiteur ; cet esprit cassant et sans mesure est tout entier, du reste, dans la pose

du corps et dans le caractère de la physionomie ; la ligne droite dans toute son inflexibilité et sa roideur, il ne voit autour de lui, il ne faut pas s'y tromper, que le Pape, et le tribunal du Saint-Office comme moyen. Les gouvernements politiques ne sont rien à ses yeux, ce sont des formes passagères, des accidents.

« La seule réalité, c'est la théocratie universelle, absolue et par tous les moyens ; chez lui la politique est absolument subordonnée à la religion. »

Tel était le publiciste, tel était le journal, organe spécial et redouté du jésuitisme, de la Société de Saint- Vincent-de-Paul et de lultramontanisme le plus intolérant, le plus effréné, qui se préparaient à combattre les tendances gouvernementales favorables à l'unité, à l'indépendance de la Péninsule; ni la modération dont on fit preuve à Villafranca et à Zurich dans les relations avec l'Autriche vaincue, ni les égards, ni le respect qu'on témoignait au Pape, gardé par une garnison française, ne purent calmer et contenir l'irritation des ultramontains. M. Veiiillot ouvrit le feu avec beaucoup de courage et d'énergie; la lutte ne pouvait durer longtemps... V Univers fut supprimé, et M. Louis Veuillot se réfugia dignement sous sa tente, blessé du fer que sa main avait aidé à forger...

Il y eut d'abord, chez les ultramontains et les Jé-

suites, un de ces moments de stupéfaction profonde qui surviennent à la suite de coups imprévus et qui atteignent en pleine poitrine. Mais on se consola bientôt, ou du moins on feignit de se consoler de la suppression de V Univers, qui fut d'ailleurs remplacé par le Monde, après de longs pourparlers. On n'avait plus M. Veuillot, qui fit preuve, dans cette circonstance, d'abnégation autant que de dignité, en refusant de collaborer à la nouvelle feuille, dont le succès demeurait fort restreint sans le concours de ce violent publiciste ; on a pu s'en convaincre depuis sa retraite, qui a été un désastre pour l'ultramontanisme.

La Société de Saint*-Vincent-de-Paul, qui s'est toujours tenue prudemment à l'écart, probablement pour faire croire à ses adversaires qu'elle demeure étrangère à la politique, donna des larmes à M. Veuillot qu'elle regrettait à juste titre ; mais elle ne se montra pas très-affectée de ces incidents. Elle voyait son influence, sa prospérité s'accroître et s'étendre, d'autres sociétés se fondaient sous sa protection, et les membres de l'une de ces agrégations, V Archi- confrérie de Saint-Pierre, faisaient vœu de soumission exclusive au Souverain-Pontife.

Les communautés religieuses pullulèrent bientôt à Paris et dans les départements ; il y eut un tel débordement d'ultramontanisme, toujours sous les dehors et les auspices de la charité, que le pouvoir dut prendre des mesures contre leurs envahissements. En

1860, le sieur Billy, de Paris, demanda qu'il fût pris des mesures législatives, de nature à donner aux intérêts de famille une garantie plus efficace toutes les fois qu'il s'agit de libéralités faites à des ordres religieux. D'autres pétitions dans le même sens, et signalant des abus réels, furent envoyées au Sénat, et comme l'opinion publique s'était beaucoup préoccupée de la scandaleuse affaire de la maison de Picpus, qu'on signalait de nombreux abus et des captations d'héritages, le Sénat nomma une commission qui choisit pour rapporteur M. Dupin.

Ce sénateur, procureur-général à la Cour de Cassation, lut son rapport le 25 mai 1860; le gouvernement lui accorda une publicité exceptionnelle, en le faisant parvenir à toutes les communes de France. Voici les principaux passages de ce rapport, remarquable par la netteté, la clarté des idées et par la révélation qu'il contient :

A l'époque présente (1860), il y a infiniment plus de Congrégations, d'Associations et d'Établissements religieux de toute nature et dénomination, qu'il n'y en avait sous l'ancien régime.

Et cette fourmilière de congrégations se meut

avec une liberté et une licence d'action que l'ancienne législature avait sagement réprimée, tandis que la législation actuelle et l'administration n'ont encore su y apporter aucun frein.

Les associations religieuses connues au ministère des cultes, sont :

<© Pour les communautés d'hommes, au nombre de

68, dont 19 seulement sont autorisées' et 49 ne le sont pas. Les Congrégations enseignâmes, prédicantes, savantes, agricoles, dirigent 3,088 établissements ou écoles; elles comptent 14.304 religieux et 3'jO,9:i3 élèves.

2o Les associations religieuses de femmes enseignanves, hospitalières ou contemplatives, autorisées depuis 1802 jusqu'au 1er janvier 186«>, déduction faite de %) de ces établissements qui ont été supprimés, s'élèvent au nombre de 2 972.

Les associations de femmes non autorisées sont au nombre de 250 mères, comptant autour d'elles un nombre plus ou moins grand d'affiliations.

Une autre statistique plus étendue et qui* cependant, n'est pas tout à fait complète, donne, d'après les renseignements recueillis pour chaque département, au ministère de rintériear, les relevés suivants :

Associations religieuses autorisées en France 4,932

Associations non autorisées 2,870

Total 7,802

Que faisait-on dans quelques-unes de ces communautés 1 On enlevait les enfants, on accaparait les fortunes, on captait les héritages, et on parvenait à posséder des millions.

M. Dupin dit à ce sujet :

Quant à l'actif afférent à ces associations, les données sont fort incomplètes.

On sait par exemple que la valeur vénale des propriétés appartenant aux Congrégations autorisées d'hommes et de femmes, au premier janvier 1856, s'élevait à 81,975,000 francs; on l'évalue aujourd'hui à 100 millions.

Quant aux valeurs mobilières et titres au porteur, on en ignore absolument le chiffre*

En ce qui, concerne les associations religieuses non

autorisées, dont le nombre, ainsi qu'on le dit, s'élève à 2,870, l'obscurité la plus complète règne sur leurs possessions.

Le nombre infini de valeurs au porteur qui est aujourd'hui le résultat de notre système économique, leur offre des facilités qu'on n'avait pas autrefois... Les dons des fondateurs ou des néophytes sont convertis en valeurs au porteur; à chaque semestre ou détache le coupon et personne n'a rien à y voir.

11 est impossible de prévoir à quel chiffre, avec le temps, pourrait s'élever utie masse de biens non contrôlés, qui, suivant l'expression de l'édit de 1749, ne peuvent être diminués par des aliénations et s'augmentent, au contraire^ continuellement par de nouvelles acquisitions.

Nous n'avons aucun rapport avec les communautés religieuses, vont nous dire ces bons Messieurs... Cela est probable, répondrons-nous; mais l'esprit politique qui les anime se retrouve chez vous.

D'ailleurs, nous voici arrivé en plein sur vos terres; car des communautés religieuses nous arrivons, en ligne directe, aux Associations laïques de bienfaisance.

Ici, qui rencontrons-nous d'abordé

Les Sociétés autorisées, dont le nombre s'élève à mille cent trois.

Puis celles qui ne sont pas autorisées, et dont le nombre était de mille quatre cent quatre-vingt-treize en 1860; le rapport de M. Dupin en fait foi suffisamment.

La Société de Saint- Vincent-de-Paul est, sans con-

tredit, la plus importante des associations laïques : Ainsi que le constata M. Billault, dans un de ses discours au Sénat, son organisation lui donnait une puissance extraordinaire, d'autant plus que, par leurs bienfaits mêmes, les membres des conférences exerçaient leur influence partout et sur toutes les classes. Cette situation frappa le gouvernement, qui se demanda s'il était nécessaire de conserver cette formidable organisation : il se demanda si, par ses relations immenses, par son ultramontanisme bien connu, par ses rapports intimes avec Rome et le jésuitisme, elle ne créait pas de grands périls pour la sécurité de l'Etat. Les correspondances des départements signalaient une recrudescence d'agitation religieuse, de conspirations de sacristies.

Le ministre de l'intérieur, M. de Persigny, instruit de cet état de choses, qui devenait de jour en jour plus inquiétant, osa frapper une partie des membres supérieurs de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, par sa fameuse circulaire du 16 octobre 1861.

Voici ce document, qui fit autant de bruit que s'il se fût agi de bouleverser de fond en comble la société française, lois, institutions et famille :

Paris, le 7 octobre 1861.

Monsieur le Préfet,

Depuis longtemps le gouvernement se préoccupe de la nécessité de faire rentrer dans les conditions de la loi,

les associations de bienfaisance dont l existence et l'action n'ont point encore été régulièrement autorisées. Par diverses circulaires, notamment en date du 3(> octobre 1850, du 19 août 1832 et du 15 juin 1854, vous avez été invité à rappeler à ces sociétés les obligations que la loi leur impose. Malgré ces avertissements, la considération que j'attache aux actes de bienfaisance a prolongé jusqu'ici la tolérance de l'autorité ; mais il est devenu indispensable et il est juste de régulariser une situation dont le temps n'a fait qu'aggraver les inconvénients.

Je m'empresse, du reste, de reconnaître qu'à part ces inconvénients, les nombreuses associations de bienfaisance autorisées ou non, et qui forment des branches considérables de la charité publique, méritent toute la sympathie du gouvernement pour les bienfaits qu'elles répandent dans le pays, soit qu'elles revêtent un caractère religieux, comme les sociétés de Saint-Vincent-de- Paul, de Saint-François Régis, de Saint-François-de-Sales, soit que d'origine différente, elles aient une organisation purement philanthropique, comme la franc-maçonnerie.

Établie en France en 1725, cette dernière n'a pas cessé, en effet, de maintenir sa réputation de bienfaisance, et tout en accomplissant avec zèle sa mission de charité, elle se montre animée d'un patriotisme qui n'a jamais lait défaut aux grandes circonstances. Les divers groupes dont elle se compose, au nombre de 470, connus sous le nom générique d'ateliers, et ses dénominations particulières de loges, chapitres, collèges, consistoires, etc., quoique non reconnus et non régulièrement constitués, fonctionnent avec calme dans le pays, et n'ont donné lieu depuis longtemps à aucune plainte sérieuse de l'autorité. Tel est l'ordre et l'esprit qui régnent dans cette association, qu'à l'exception de son organisation centrale, dont le mode d'élection est de nature à exciter des rivalités entre les diverses loges et à troubler leur bonne harmonie, réclamerait quelques modifications, il ne peut être qu'avantageux d'autoriser et de reconnaître son existence*

De leur côté, les associations religieuses de bienfaisance, particulièrement la Société de Saint-Vincent-de- Paul, se recommandent au respect public par les vertus qu'elles exercent. Les nombreuses conférences de Saint- Vincent-de-Paul, fondées dans le but de distribuer des secours aux indigents, de moraliser et d'instruire les classes ouvrières, poursuivent avec un zèle remarquable un but qui ne saurait être trop loué. C'est la bienfaisance donnant la main à la religion et s'échauffant de ses nobles aspirations pour mettre en pratique* les préceptes de la charité chrétienne : et non-seulement ces sociétés contribuent puissamment âu soulagement et à la moralisation des classes pauvres, elles concourent encore à entretenir dans les classes élevées tout un .ordre de sentiments généreux, en faisant comprendre aux hommes de fortune *t de loisir la mission du riche au milieu de ceux qui souffrent.

L'esprit de ces sociétés parait, du reste, en lui-même, étranger aux préoccupations politiques; car, formées d'hommes religieux, appartenant indistinctement à toutes les opinions elles comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d'amis dévoués du gouvernement.

Mais si les conférences locales de Saint-Vincent-de- Paul ont droit à toute la sympathie du gouvernement, j'ai le regret de dire qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui, sous l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences, viennent chaque jour davantage s'emparer de leur direction, les dépouillent du droit de choisir ellesmêmes leurs présidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire servir d'instrument à une pensée étrangère à la bienfaisance.

Quant au conseil supérieur siégeant à Paris, le gouvernement ne saurait approuver cette espèce de comité directeur qui, sans être nommé par les sociétés locales, 'se recrutant de lui-même et de sa seule autorité, s'ar-

roge le droit de les gouverner pour en faire une sorte d'association occulte, dont il étend les ramifications au ( delà des frontières de la France, et qui prélève sur les conférences un budget dont l'emploi reste inconnu.

Une telle organisation ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité; est-il nécessaire, en effet, que les hommes honorables qui font de la bienfaisance à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, soient conseillés, dirigés par un comité de Paris? Ne sont-ils pas, au contraire, plus en état que personne de savoir à qui distribuer leurs aumônes? Enfin, la charité chréiienne a-t-elle besoin, pour s'exercer, de se constituer sous la forme de sociétés secrètes? Monsieur le Préfet, la loi qui interdit ces sorles d'associations et qui est violée depuis si longtemps, vous impose des obligations que mon devoir est de vous rappeler, en conciliant le respect de la loi avec le grand intérêt qui s'attache au noble exercice de la charité.

S'il existe dans votre département des sociétés de bienfaisance non autorisées, sous quelque titre et dénomination qu'elles soient établies, Conférences de Saint- Vincent de-Paul, Conférences de Saint-François-Régis, Saint- François-de- Sales et loges de franc-maçonnerie, je vous invite à les autoriser sans délai, suivant les formes légales, et à les admettre, ainsi que toutes les sociétés déjà reconnues, au partage des faveurs du gouvernement comme à la protection de l'État.

En outre, si les présidents ou délégués directement nommés par les sociétés isolées d'une même ville, jugent utile de se concerter dans l'intérêt de leur mission, vous les autoriserez à se réunir et à former un comité.

Entin, si ces diverses sociétés, par l'organe de leurs présidents ou délégués, vous expriment le désir d'avoir à Paris, près du siège du gouvernement, une représentation centrale, vous transmettrez l'expression de leurs vœux avec les raisons qu'elles auraient à faire valoir ; j'aurai l'honneur de prendre les ordres de l'Empereur pour < écider sur quelles bases et d'après quels principes cette représentation centrale pourrait être organisée.

Jusque-là vous interdirez les réunions de tout conseil supérieur, central ou provincial, et vous en prononcerez la dissolution.

Le Ministre de l'Intérieur, F. DE Persigxy.

Cette circulaire avait à nos yeux un tort très-grave : elle n'indiquait pas avec précision les abus commis par la Société de Saint-Vincent-de-Paul ; il eût été pourtant très-facile d'établir les faits dans toute leur vérité, car le ministre avait les mains pleines de preuves constatant les excès d'agitation cléricale. Il se tint sur la réserve, soit qu'il ne voulût pas ébruiter trop de scandales, soit que le gouvernement eût à cœur de ménager les susceptibilités des hauts et puissants dignitaires de la charité chrétienne et ultramontaine.

Nous allons voir les timides agneaux du jésuitisme se métamorphoser en lions rugissants ; ils crieront que les libéraux , les révolutionnaires, demandent une Saint- Barthélemy contre eux.

Comment ! on ose astreindre la Société de Saint- Vincent-de-Paul aux mêmes lois et conditions que la franc-maçonnerie! ! ! Mais c'est une indignité, une profanation, un sacrilège, et quelques évêques oseront comparer les contrariétés du Conseil général à la passion du Christ, et M. de Persigny sera assimilé aux gens qui préfèrent Barrabas à Jésus.

Cette explosion de colère aurait pu être prévenue par M. le ministre de l'intérieur, s'il eût mis le Conseil

général dans l'impossibilité de se disculper; il le pouvait, il ne le fit pas, et il a dû se convaincre, depuis, que si on attaque l'uîtramontanisme, il faut porter un de ces coups dont on ne saurait se relever. On usa de ménagements : les défenseurs de la Société ripostèrent par l'injure et la violence poussées à l'extrême. Ils eurent l'audace d'invoquer la liberté, eux qui n'admettent pas et ne reconnaissent pas môme la liberté de conscience, la liberté des croyances.

Oui, les partisans de l'Inquisition rajeunie et presque enguirlandée, les auxiliaires du jésuitisme, les partisans déclarés du pouvoir absolu, crièrent à l'arbitraire, et il se trouva des journaux pour défendre ces éternels ennemis de la presse. Le gouvernement français aurait proclamé le schisme, ébranlé par un acte souverain les bases de l'unité catholique, décrété la fermeture des églises, qu'on n'aurait pas entendu plus étourdissantes et plus insolentes clameurs.

Et pourtant M. de Persigny avait reconnu à la Société de Saint-Vincent-de-Paul beaucoup plus de qualités et de vertus qu'elle n'en aura jamais; il s'était, en quelque sorte, excusé de se trouver dans la nécessité de porter atteinte à ses privilèges. Précautions inutiles et méconnues par les Jésuites à robe courte, ménagements considérés par plusieurs évêques comme un acte de faiblesse et d'hypocrisie.

Quelque temps avant la publication de la circulaire de M. de Persigny, les membres de la Société de Saint-

Vincent-de-Paul s'étaient montrés superbes d'audace et de prétentions aux conférences de Lusignan, et il était malheureusement trop démontré que plusieurs provinces, notamment le Poitou, se préparaient à une levée de boucliers cléricale. La défaite du général Lamoricière à Castelfidardo avait porté jusqu'au paroxysme la colère des croisés de l'intérieur. Les par-; tisans du droit divin rêvèrent quelque temps un soulèvement de la Bretagne et de la Vendée. Mais où trouver un Charette, un Stofflet, un Lescure, un Bonchampl

Les grands hommes de la révolution, qu'ils aient porté au front les trois couleurs nationales ou la cocarde de l'ancienne royauté, n'ont laissé qu'une race affaiblie et dégénérée. Ils étaient si grands, si illustres, que leur postérité se trouvera longtemps écrasée sous le pfûds de leur gloire

Il y avait donc conspiration flagrante d'ultramontanisme, lorsque la circulaire du 16 octobre parut au Moniteur. Ce document surprit tout Je monde, les libéraux aussi bien que les réactionnaires : les libéraux, parce qu'ils étaient loin de s'attendre à de semblables révélations sur les faits et gestes du jésuitisme : les réactionnaires dévots, parce que l'excessive tolérance du gouvernement, depuis 1850, les avait habitués à une impunité qui passait à l'état chronique.

La circulaire fut immédiatement approuvée par la presse libérale et blâmée avec beaucoup d'acrimonie

par les feuilles légitimistes et cléricales. Le' Journal des Débats, seul, osa émettre quelques arguments en faveur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, et le protestant M. Guizot lui prodigua les plus chaleureuses sympathies. L'article du Journal des Débats eut l'honneur ou plutôt la mauvaise fortune d'être reproduit par V Union, qui, en cette circonstance, remplissait avec beaucoup d'ardeur le rôle qui lui était assigné par sa position même dans l'ultramontanisme, tandis que les Débats désertaient leur drapeau.

Quant aux membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, ils éprouvèrent tous d'abord la même impression à la lecture de la circulaire ministérielle ; mais il se forma bientôt deux catégories bien distinctes.

La bourgeoisie affiliée aux conférences se demanda si le gouvernement, en modifiant les Conseils directeurs, portait réellement atteinte à l'exercice de la charité. La réponse devait être, et elle fut négative ; sa colère s'apaisa et se changea même en résignation.

Il n'en fut pas de même des chefs des Conseils et conférences; ces bons Messieurs appartenant presque tous à l'aristocratie nobiliaire et cléricale, et par conséquent légitimistes ou foncièrement dévoués au jésuitisme, continuèrent à crier de plus belle, et une partie de l'épiscopat leur donna le diapason de l'invective.

Cependant de nouveaux faits confirmèrent ce que le ministre avait dit au sujet des associations religieuses. La Congrégation de la Sainte-Union, de Douai, fut convaincue d'avoir participé volontairement au détournement déjeunes filles juives. Il y eut condamnation après des débats qui révélèrent des manœuvres fort scandaleuses, et le Moniteur publia à ce sujet une Note qui produisit une grande sensation : elle laissait aux congrégations dévotes et charitables peu d'espoir d'un retour à la tolérance dont elles avaient mésusé pendant plus de dix ans.

Il y eut alors un mot d'ordre donné par le Conseil central à toutes les conférences de l'Empire :

— Attaquez la franc-maçonnerie, leur écrivit-on. Le Grand-Orient et les Loges de France ne sauraient jouir des bénéfices de l'inviolabilité, lorsque la Société de Saint- Vincent-de-Paul est frappée dans son Conseil directeur, c'est-à-dire décapitée.

Immédiatement se produisirent les attaques et les dénonciations. Les feuilles cléricales ouvrirent la campagne contre la franc-maçonnerie, qui fut critiquée par M. de La Rochejaquelein, dans X Ami de la Religion. Ce sénateur, dans une lettre où il prêchait la conciliation aux membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, formula un acte d'accusation contre l'idée révolutionnaire et la franc-maçonnerie. Il oubliait qu'en février 1848 il avait presque fait adhésion au gouvernement républicain, et qu'il était lui-même maçon.

Cette attaque contre ses anciens frères, à propos de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, donna lieu à d'étranges révélations. Il fut prouvé et démontré que M. de La Rochejaquelein appartenait à la Loge de FF, composant la R. L. .*. la Clémente- Amitié.

Ce sénateur, ainsi convaincu d'une sorte de fratricide, tenta vainement de justifier une polémique dont il aurait dû s'abstenir pour beaucoup de raisons, et termina par des explications qui ne contentèrent même pas ses amis, à plus forte raison la franc-maçonnerie, qu'il venait d'attaquer après avoir été un de ses dignitaires.

Dès le 3 novembre, la plupart des conférences de Paris avaient sollicité et obtenu l'autorisation de se réunir. La principale conférence de Versailles, dite de Saint-Louis, déclara qu'elle aimait mieux se dissoudre que demander l'autorisation du gouvernement. Par une circulaire du 15 du même mois, M. Baudon invita les conférences à s'expliquer sur le point de savoir si elles désiraient avoir une représentation centrale à Paris. Presque toutes répondirent affirmativement. M. le ministre de l'intérieur proposa alors une transaction qui consistait à donner à cette représentation centrale un Président nommé par le gouvernement. Les conférences, consultées par leur président-général, refusèrent la proposition, et celui-ci en donna avis le 5 janvier 1862.

Le gouvernement ne pouvait invoquer aucun grief

contre M. Baudon; mais il était fort étrange de voir comment, par la seule force de la Société qu'il présidait, on avait été conduit à traiter avec lui d'égal à égal. Des négociations furent entamées comme s'il se fût agi d'une puissance souveraine, et elles furent suivies d'un refus net autant que formel. Les bons Messieurs mirent en pratique la célèbre maxime des Jésuites :

« Restons tels que nous sommes ou cessons d'exis- « ter. »

Or, le gouvernement voulait placer à la tête de la Société de Saint-Vincent-de-Paul un président nommé par lui et choisi de manière à donner satisfaction aux susceptibilités dévotes des conférences. Ce président n'était autre que le cardinal Morlot, archevêque de Paris. M. Baudon en informa les conférences, qui répondirent par un nouveau refus ; le gouvernement ne se jugeant pas suffisamment renseigné, voulut bien faire demander aux conférences par les préfets, si elles entendaient vivre séparément, ou si elles préféraient avoir à Paris une représentation centrale, présidée par un membre de l'épiscopat qui serait désigné par l'autorité. Toutes ou presque toutes répondirent qu'elles préféraient vivre isolément ; ainsi le gouvernement avait demandé à la Société de Saint- Vincent-de Paul des transactions et les conférences dédaignèrent la combinaison qui leur était offerte.

Le gouvernement se trouvait dans le cas de légitime défense. En eftet, il lui était démontré que la Société de Saint-Vincent-de-Paul a toujours puisé ses inspirations ailleurs qu'en France, de même que la Compagnie de Jésus : son règlement constate qu'elle a été établie par un bref du Pape, et nous avons déjà dit qu'elle a à Rome un cardinal-protecteur. Voilà pourquoi on refusa pour directeur un cardinal français ; il y aurait eu, en effet, deux têtes, et il eût pu en résulter une double direction (1).

Il y avait surtout deux faits à signaler dans les relations de la Société avec le gouvernement pontifical :

C'était d'abord le protectorat demandé et obtenu par une congrégation exclusivement composée d'éléments laïques.

C'était ensuite la discipline constamment exercée sur les conférences par le moyen des concessions apostoliques et par la privation de ces concessions aux conférences dissidentes.

Ces deux faits établissaient la nécessité d'une sur- • veillance constante de la part de la cour de Rome et rendaient les conférences en tout point semblables à l'organisation jésuitique.

Le ministère se trouvait donc en présence d'une société cosmopolite qui refusait la surveillance de

(1) Nous avons donné, plus haut, la réponse du cardinal Antouelli concernant le cardiual-protecteur.

l'État et restait en rapport direct avec le Pape par l'intermédiaire d'un prince de l'Église. Donc TÉtat, usant d'un droit que nous n'avons pas à apprécier, et trouvant que la savante organisation de la Société de Saint- "Vincent- de-Paul pouvait à un moment donné, devenir pour lui un péril, se décida à dissoudre le Conseil général. Nous avons dit quelle fut la stupeur des ultramontains, des Jésuites, des réactionnaires, en lisant la circulaire de M. de Persigny, plus sévère pourtant envers la franc-maçonnerie qu'à l'égard de la puissante Société.

Les principaux membres de l'épiscopat prirent les armes, c'est-à-dire la plume; car dans ces derniers temps plusieurs évêquês se sont montrés prodigues de mandements où ils exhalent leurs pieuses fureurs, et M. Dupanloup est devenu un brochurier de premier ordre. M. Plantier, évêque de Nîmes, ouvrit le feu par une pastorale ou plutôt par un réquisitoire où il fit l'apologie des conférences, assimila le Grand-Orient de France à une caverne de voleurs, avec accompagnement d'éloges du ban et de Tarrière-ban du jésuitisme.

M. Rouland, ministre de l'Instruction publique, pris à partie par M. Plantier, lui répondit le 8 novembre, en termes calmes, très-modérés, mais de telle sorte qu'on ne pouvait plus répliquer avec le moindre avantage. M. Plantier avait voulu imiter les violences de style de M. Louis Veuillot.

M. Pie, évêque de Poitiers, dépassa tous ses collègues par l'ardeur et par Tâpreté de sa polémique : il osa comparer M. de Persigny à Ponce-Pilate, gouverneur de la Judée ; il déclara que les gens qui avaient inspiré la mesure du ministre, préféraient Barrabas à Jésus; que l'existence de la Société de Saint- Vincent-de-Paul serait soumise à la bonne volonté d'un préfet voltairien ; que l'on mettait le glaive de fer de l'État sur le cœur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul pour en arrêter les battements-; que l'intervention du gouvernement a toujours épouvanté la charité.

M. Dupanloup, évêque d'Orléans, plus modéré dans sa forme cérémonieuse, mais non moins absolu sur le fond même de la question, publia sa célèbre brochure, les Établissements de Bienfaisance, dans laquelle il exalta l'Œuvre de Saint-Vincent-de-Paul et ne trouva que des paroles d'amertume et de dérision contre la Franc-Maçonnerie, qui est pourtant aussi une société de bienfaisance.

Pendant que l'épiscopat français descendait comme une phalange dans l'arène du jésuitisme, que faisaient les hauts dignitaires de la Société de Saint- Vincentde-Paul \ Ils délibéraient à Paris sur la question de transférer le siège de la société à l'étranger. Il y eut plusieurs séances très-agitées , car les opinions étaient d'abord très-partagées, pour ne pas dire confuses.

Les uns désignaient Munich comme siège futur du

gouvernement de la charité ; mais d'autres objectaient avec raison qu'il n'y aurait pas, pour l'Œuvre de Saiqt- Vincent-de-Paul, autant de sécurité en Bavière qu'en France.

Il fut aussi question d'une grande ville d'Espagne, ce dernier asile du jésuitisme. Après mûres délibérations, on décida que les États de Sa Majesté Catholique étaient envahis par le libéralisme, et, par conséquent, peu sûrs.

On parla de Gand, d'Anvers et autres villes de Belgique; c'était s'exiler volontairement dans le plus petit royaume de l'Europe, avec la certitude de perdre, du jour au lendemain, presque toute son influence.

On proposa Vienne, même Berlin, centre du piétisme allemand. Tout accord devenait impossible sur ce point, et on décida, à une très-grande majorité, que le Conseil général n'émigrerait pas, qu'il resterait à Paris, où il fonctionnerait tout comme avant la circulaire de M. de Persigny. Plusieurs membres affirmèrent, d'ailleurs, que le gouvernement n'était pas systématiquement hostile à la Société, et qu'il ne fallait pas désespérer d'arriver à une réconciliation prochaine ; qu'on avait d'ailleurs encore de très-puissantes et très-hautes protections ; la circulaire ministérielle serait bientôt considérée et traitée comme chose non avenue.

Il fut donc convenu que le Conseil général ne es

dissoudrait pas; que M. Baudon se soumettrait en apparence aux prescriptions ministérielles, avec une résignation calme et bienveillante. En effet, le Directeur-général ne donna plus signe de vie ni d autorité, et le gouvernement put croire que c'était fini.

« Eh bien I pas du tout, dit plus tard M. Billault dans son discours au Sénat, le 26 février 1862. Un document publié par la presse étrangère, et que je n'invoquerais pas, si M. Baudon lui-même n'en avait reconnu la réalité, un document nous montre tous les efforts qu'a inspirés à l'ancien Président du Conseil général de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, le sentiment religieux de la conservation de son Œuvre.

« M. Baudon, dans cette lettre adressée au Président des conférences italiennes, fait connaître à l'étranger qu'il est maintenant chargé seul du pouvoir directeur qui appartenait au Conseil général.

« De sorte que pendant que nous croyions le Conseil général dissous, M. Baudon s'en faisait déléguer tous les pouvoirs, et cette concentration que l'Etat blâme dans ce Conseil, se trouve relevée pour reposer avec bien plus d'énergie dans un seul homme, sous la forme d'une véritable dictature (1). »

Voici la lettre de M. Baudon :

(1) Moniteur, 26 février 1 62, séance du Sénat,

Paris, 29 jarrvier 18<V?.

Monsieur et cher confrère,

Je crois devoir porter à votre connaissance personnelle une mesure, qu'en vertu des pouvoirs qui m'ont été délégués par notre Conseil général, je viens de prendre dans la situation où se trouve la Société de Saint- Vincen t- de-Pau 1 .

Notre Conseil n'a pu accepter les propositions qui lui ont été faites par le gouvernement, et qui tendaient à modifier gravement le caractère et le règlement de la Société. Je ne sais si plus tard la négociation pourra être reprise ; mais, dans le doute, j'ai cru prudent de songer à l'avenir.

Comme le Conseil est empêché, et que la présidence et l'unité de la Société ne reposent que d'une manière viagère sur ma tête, en cet instant, j'ai pris les précautions suivantes, pour le cas où je viendrais à mourir, ou à être empêché par un cas de force majeure, ou par la maladie.

J'ai délégué dans cette triple supposition, mes pouvoirs aux trois présidents conjointement de Bruxelles, de La Haye et de Cologne, afin que si je meurs, ils fassent élire un nouveau président- général, conformément au règlement, et que, si je suis empêché, ils gouvernent la Société pendant tout le temps de cet empêchement, prononçant à eux trois, et à plus forte raison, avec le concours des autres présidents des conseils supérieurs, membres, de droit, du Conseil général, toutes les agrégations de conférences, ayant le droit de les suspendre ou les dissoudre, exerçant, en un mot, les fonctions du Conseil général tant qu'il sera empêché. .

Cette délégation cessera de plein droit, le jour où un

nouveau président-général sera élu, ainsi que le jour où l'exercice des pouvoirs pourra être repris, soit par moi, soit par le conseil actuellement empêché.

Une telle mesure aura pour effet, j'espère, de sauvegarder l'unité de la Société, s il plaît à Dieu de lui faire subir une épreuve nouvelle; elle doit rassurer les Conférences hors de France, puisqu'elle leur prouve que, si je meurs, l'unité et la direction de la Société n'en doivent pas souffrir; elle montre enfin le caractère franchement catholique et universel de VOEuvre.

J'espère que vous l'approuverez. Vous verrez dans votre sagesse, si vous croyez devoir communiquer cette lettre aux membres de votre conseil, ou la garder pour vous seul; j'ajoute que tant que les cas ci dessus spécifiés ne se présenteront pas, j'ai la ferme intention de continuer à gérer la Société comme par le passé ; c'est . assez vous dire combien j'ai besoin d'être soutenu par votre concours et par vos prières.

A. Baddon.

Cette lettre ne devait pas être publiée, car il y avait tout avantage, toute sécurité, à agir dans le mystère et sans donner le moindre éveil au gouvernement français ; mais le journal italien la Perseveranza en reçut communication et s'empressa de la faire connaître à ses lecteurs. Dès ce moment il devenait impossible de tenir secrètes les tentatives de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. LÏArmonia, de Turin, feuille ultramontaine et jésuitique, s'empressa donc de publier la circulaire de M. Baudon, en lui donnant son approbation pleine et entière. Les journaux cléricaux et légitimistes de Paris agirent de même, de

sorte que la conspiration se trouva pleinement dévoilée. Plusieurs évêques prodiguèrent et conseils et encouragements au nouveau dictateur de la chanté. Ils avaient raison, cent fois raison à leur point de vue.

En effet, M. Baudon, non content d'assurer, en quelque sorte, l'avenir de la Société, en déléguant ses pouvoirs, en désignant ses successeurs, comme les souverains qui prévoient des cas d'abdication, se créait des relations secrètes en dehors de l'Etat et concentrait en lui-même tous les pouvoirs de la Société.

D'ailleurs, une fois la circulaire de M. Baudon connue des conférences, elles comprirent parfaitement que leur isolement serait fictif et elles changèrent subitement de ton et de langage. Presque toutes avaient d'abord consenti à exister, à agir isolément, ef renoncé à l'action du Conseil général. Ces concessions n'étaient ni sincères, ni réelles, puisque les conférences savaient longtemps avant la publication de la lettre du président-général, qu'il n'y avait rien de changé dans l'organisation de la Société.

M. Billault signala deux sortes de faits dans les réponses qu'elles firent au gouvernement. Plusieurs déclarèrent qu'elles n'avaient pas le droit de discuter leur règlement; une seule accepta la présidence de l'archevêque de Paris, mais à condition quelle serait sanctionnée par le Pape.

Ainsi, les sociétés de charité ne sauraient agir

sans avoir obtenu préalablement l'autorisation, le

consentement 3u Saint-Père Donc, à l'instar des

Jésuites, elles ont leur centre, leur foyer à Rome ; elles ne sont pas françaises ; elles sont cosmopolites, de même que les disciples de Loyola, et le Vatican

est leur centre commun et pourtant ces hommes

se déclarent partisans de la liberté et en réclament les bénéfices, comme s'ils se trouvaient dans la position de simples citoyens ! L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est un des plus éloquents, des plus ardents apôtres de la liberté, telle que la comprend et que la demande le clergé, c'est-à-dire la liberté de ramener la France à l'oppression politique et religieuse du moyen âge.

Nous déclarons hautement que la liberté est impossible avec l'ultramontanisme et le jésuitisme. D'ailleurs, les ultrà-catholiques, les partisans du pouvoir temporel, ne la réclament que pour eux seuls et pour leurs adhérents.

Ils aiment la liberté, disent-ils Pourquoi donc

insultent-ils et ont-ils en horreur notre grande révolution qui prit la sainte devise :

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