CHAPITRE V
Dès que les cloches ont annoncé les vêpres, M. le Grand Doyen a pris congé. Mais les autres convives sont demeurés à table. Il n'y a pas de bon dîner en Artois qui ne dure au moins quatre heures !
Lorsque Telcide décide que le moment est venu de prendre l'air, elle invite M. Hyacinthe à offrir le bras à Marie pour passer au jardin. Le professeur, la figure rouge, boursouflée, semble très malheureux. Il souffre atrocement de ses bottines neuves. Sa grande frayeur est que sa fiancée s'en aperçoive. Elle le trouverait ridicule. Mais Marie ne s'en rend aucun compte pour cette bonne raison qu'elle aussi souffre d'avoir la cheville trop serrée...
Eugène Duthoit se tourne vers Ariette :
— Voulez-vous m'accorder l'honneur d'être votre cavalier?
Elle lui répond sèchement '.
— Non, merci... Soyez plutôt celui de la maîtresse de céans. Elle ne vous quitte pas des yeux...
Le bon jeune homme s'empresse. Il est accueilli joyeusement par Telcide, heureuse de pouvoir lui parler un peu intimement :
— Si notre maison, cher monsieur, ne vous a pas paru trop déplaisante, j'espère que nous aurons le plaisir de vous revoir souvent?
— Tout l'honneur sera pour moi...
— Je compte, le jour du mariage, vous mettre dans le cortège avec notre jeune cousine. Qu'en pensez-vous?
— C'est un choix excellent!
— Elle est très gracieuse, n'est-ce pas? et fort instruite...
— Je l'ai remarqué.
— L'homme, qui saura la diriger avec tact, fera d'elle tout ce qu'il voudra. Il pourra la présenter clans les salons les plus difficiles. Elle y tiendra sa place avantageusement. D'ailleurs elle vous plaît. C'est le principal I
Avec fatuité, Eugène répète :
— Oui... C'est le principal!...
Comme, dans le jardin, les uns et les autres vont et viennent, Telcide et le jeune professeur se quittent. Ils sont ravis, en complices qui n'osent pas se parler de leur projet, mais qui sentent, rien qu'à leur façon de se serrer la main, qu'ils peuvent compter l'un sur l'autre. Eugène est pressé de communiquer à son oncle ses impressions :
— Eh bien! mon neveu?
— Je suis enchanté. Je lui plais.
— A la jeune fdle?
— Non... à Mlle Telcide... Elle me l'a dit... Elle m'a invité à revenir souvent...
— Qui? la jeune fdle?
— Non... Mlle Telcide... Mon poème l'a vivement touchée... Elle l'a fort apprécié!
— Qui?... la jeune fille? .
— Non... Mlle Telcide...
— Ah çà, mon neveu! Vous ne parlez que de Mlle Telcide... Est-ce que ce serait elle que vous voudriez épouser?
— .Mais non, mon bon oncle... Seulement je suis psychologue et je connais la chanson :
Pour avoir la fille.
Charmante et gentille, C'est à la maman Qu'il faut fair' du boniment.
— Ah ! gros malin !
— La jeune fille d'ailleurs m'a paru intelligente. Elle a des sautes d'humeur étranges. Ça doit être nerveux. Elle ne m'a pas beaucoup félicité. Elle n'aime peut- être pas la poésie. Mais je la lui ferai aimer...
— En somme la chose te parait conclue?
— Absolument. Avant mon départ je m'arrangerai
pour lancer quelques allusions discrètes afin de manifester mon consentement.
— Discrètes) surtout!
— Très discrètes...
— Voici Mlle Ariette, éloigne-toi... Que je puisse lui dire que son charme a opéré sur toi!...
— Elle en sera radieuse, cette petite!... Suffisant comme un paon, Eugène Duthoit va vers
ces dames, qui le reçoivent en défaillant :
— Voilà notre gentil poète... Tel! Tel! cide! cide!... Ma! Ma! rie! rie!...
— Monsieur Hyacinthe, je croyais que vous étiez bon...
Ariette, sans préambule, a lancé cette apostrophe au professeur qu'elle vient de joindre à l'écart :
— Mais oui... je le suis...
— Non... Vous ne Fêtes pas!...
Elle s'est campée devant lui et le fixe dans les yeux. Certes elle ne le croit pas capable d'une méchanceté. Elle exagère sa pensée en lui parlant ainsi. Mais c'est en le brusquant qu'elle espère obtenir toute la vérité.
— Vous avez organisé contre moi un complot...
— Moi?
— Avec ma cousine Telcide...
— Oh! est-ce possible?...
M. Hyacinthe, troublé, ne comprend pas. Il n'est point de ceux qu'il faille agiter avant de s'en servir. Ariette, s'impatientant, tape du pied :
— Voyons, mon ami, ne faites pas l'idiot et répondez...
« Ne faites pas l'idiot! » La phrase est vive. Le professeur la reçoit à bout portant. Il pâlit et balbutie :
— Je vous jure sur la mémoire de maman...
— Laissez votre maman tranquille et soyez franc. Qu'est-ce que votre neveu est venu faire ici?
— Ah!... Eugène?
— Oui... Eugène!
— Eh bien! voilà... Vous aviez été si aimable pour moi que j'ai cherché le moyen de vous prouver que je ne suis pas un ingrat.
— Et vous avez trouvé Eugène?
— Oui, j'ai trouvé Eugène.
— C'est un joli cadeau à faire à une enfant.
— N'est-ce pas! Il est beau garçon, il est instruit, il a un avenir superbe.
— Oui. C'est dommage que...
— Que... quoi?
— Que ce soit un daim!...
— Un daim? Eugène!...
S'approchant de lui, pour que pas un seul de ses mots ne lui échappe, le retenant môme par un des boutons de sa redingote, elle ajoute :
— Vous avez préparé secrètement la chose avec Telcide. Je vous préviens que j'empêcherai votre mariage avec ma cousine Marie, si dans une heure votre projet, me concernant, n'est pas fini, archi-fini.
— Vous ne ferez pas cela ?...
— Si... Je le ferai... Arrangez-yous en conséquence...
— Oh! comment?
— Je vous défends d'ailleurs de dire à Telcide que telle est ma volonté. Elle me gronderait encore. C'est absolument inutile... Il vous est très facile de lui glisser dans la conversation que, réflexion faite, vous estimez que je ne suis pas la femme rêvée pour votre neveu...
— Vous le désirez... vraiment?
— Non seulement je le désire, mais je l'exige...
— Eugène n'est tout de même pas un dajpi...
— Mettons que ce soit un dindonneau et n'en parlons plus... Allons! voyons! un bon mouvement! Promettez à votre petite amie que vous lui obéirez. Si vous refusiez elle aurait un si gros chagrin !...
Est-il apitoyé par le ton suppliant de la jeune fille? Comprend-il brusquement combien son projet était ridicule? Il ne discute pas davantage. Avant une heure, Ariette aura satisfaction.
Juste au moment où il rejoint son neveu, celui-ci lance une des allusions discrètes qu'il a annoncées :
— Ah ! mademoiselle Rosalie, le jour n'est peutêtre pas lointain où je vous appellerai : « ma cousine ».
Il se penche à son oreille et lui dit :
— Tu exagères, Eugène...
— Comment, mon oncle?
— Tu vas trop loin...
— Mais c'est une des allusions...
— Les allusions ne sont permises qu'à la condition... de n'être pas comprises...
— Ah! j'ignorais...
— Tu ignores bien des choses... Ainsi tu ne sais pas que ton- train part dans quarante minutes. Si tu ne veux pas le manquer, il est urgent que tu te rendes à la gare...
— Mesdemoiselles je suis confus. Il me faut vous quitter. Dans cette maison j'étais à Capoue. Je dois m'arracher à ses délices. Mais je reviendrai...
Telcide le conduit jusqu'à la porte pour qu'il sache bien jusqu'à quel point il l'a conquise :
— Votre neveu est un jeune homme exquis, déclare-t-elle ensuite à 31. Hyacinthe* Il a toutes les qualités...
— Oh ! répond le professeur, décidé à brusquer les choses et le faisant avec une lourdeur maladroite. Il a aussi de grands défauts.
— Je ne partage pas votre avis.
— Je ne l'avais pas vu depuis longtemps. Je l'ai trouvé fort changé. Malheureusement pas à son avantage ! . . .
— Il a beaucoup de talent! Son poème...
— Entre nous, il ne valait pas cher...
— Mais je l'ai apprécié.
— Cette manière de vous appeler Tel! Tel! cide! cide!... Pourquoi pas : Zim! Zim! boum! boum!... C'est un manque absolu de respect... Pauvre Eugène! Ce n'est pas la délicatesse et le tact qui l'étoufferont!...
— Il est très séduisant!
— Peuh! sa barbichette lui donne un faux air de Méphisto. Je comprends que ses élèves se moquent de lui. D'ailleurs ses collègues lui reprochent d'avoir mauvais caractère. Ses supérieurs prétendent que sa réputation est surfaite...
On imagine avec quel intérêt passionnant Ariette
suit cette conversation. Telcide, déconcertée, s'agite sur sa chaise. Elle tourne à droite, à gauche :
— Est-ce bien vous, monsieur Hyacinthe, qui tenez de tels propos?
— C'est moi-même...
Ariette le regarde. Il lit dans ses yeux la joie qu'il lui procure. C'est elle qui lui a valu ses belles fiançailles. Il veut la contenter à tout prix. 11 n'y a que les timides pour avoir de ces audaces!
— Ah! s'exclama-t-il dans un soupir qu'il veut décisif, je plains la malheureuse qui épousera Eugène Duthoit...
Cette fois c'en est trop! En proie à une folle exaspération, Telcide s'est levée.
— Monsieur Hyacinthe, je vous prie de me suivre au salon. J'ai une explication à vous demander...
Comme un gros chien qui a commis une faute et qui attend sa punition, le professeur, penaud, suit la vieille demoiselle. Marie tremble de tous ses membres. Ariette éclate de rire, bien qu'elle redoute cette conversation particulière. Seul avec Telcide, M. Ulysse perse vérera-t-il daijs son héroïque attitude? Volontiers elle écouterait à la porte du salon.
Elle y entendrait ce dialogue :
— Vous ne vous étonnerez pas, monsieur, que votre conduite me paraisse étrange...
— Pourquoi donc?
— Il y a un mystère...
— Il n'y en a pas... Seulement j'ai réfléchi... Que cherche-t-on dans le mariage ? le bonheur. . . Que faut-il pour être heureux? avoir les mêmes goûts, les mêmes rêves, la même éducation... J'ai vu Eugène... J'ai vu Mlle Ariette... Croyez-moi... Ils ne sont pas faits l'un pour l'autre...
— Pardon! pardon! j'estime le contraire. Et mon opinion vaut la vôtre.
— Il est impossible que mon neveu plaise à votre cousine...
— La belle affaire!... Vous imaginez-vous que je vais solliciter son avis, à cette petite?... Elle n'a aucune dot. Nous l'avons recueillie par charité. Elle fera ce que je lui ordonnerai de faire...
— Vous ne pouvez pas la forcer...
— C'est ce que nous verrons!... M. Duthoit est un mari très présentable, je le prends...
— Mademoiselle Telcide, je vous en supplie...
— Ah! ça, mais... cher monsieur, est-que votre insistance n'aurait pas une autre cause?. .."Vous paraissez prendre la défense de la jeune fdle... Mais au fond ne serait-ce pas celle de votre neveu que vous prendriez?... Ce serait assez ingénieux... Oui, oui, c'est cela! J'ai deviné. M. Duthoit n'a pas osé me dire la vérité lui-même. Il vous a chargé de cette jolie commission. Ariette ne lui plaît pas. Il rêve sans doute d'une princesse, ce poétaillon de carnaval. Parce qu'il écrit des vers de mirliton, il se croit du génie. Allons donc! c'est un pédant et un pion!
— Oh!
M. Hyacinthe veut bien que son neveu n'épouse pas Ariette, mais il se refuse à permettre que son cher Eugène soit outragé ainsi. Il oublie soudain ce qu'il en a dit lui-môme. Avec une noble indignation, il entend défendre l'honneur de sa famille :
— Mademoiselle Telcide, je vous en conjure... Chassez de votre esprit cette opinion mauvaise... Eugène ne m'a chargé d'aucune commission... Il m'a au contraire avoué qu'il emportera de Mlle Ariette un souvenir délicieux... C'est moi seul, qui ai pensé...
— Taratata!... Monsieur Hyacinthe, je joue avec vous cartes sur table... Du moment qu'il n'y a pas d'objection de la part de M. Duthoit, l'affaire est réglée...
— Je vous assure...
— N'ergotez pas. Ma décision est irrévocable. Si Ariette n'épouse pas votre neveu, je vous empêcherai d'épouser Marie... A bon entendeur, salut!...
— Ma bonne demoiselle, pitié 1... Vous ne ferez pas cela?...
— Si... Je le ferai...
Devant les deux volontés inflexibles d'Ariette et de Telcide, qui lui commandent des choses contradictoires, M. Hyacinthe croit devenir fou. Tiraillé d'un côté, menacé de l'autre, il sent le sol se dérober sous ses pas. Sa pensée chavire. Les yeux hagards, il pro-
nonce des phrases incohérentes. Gomment vient-il saluer Marie et lui remet-il l'écrin contenant un choix de bagues de fiançailles, qu'il avait oublié dans sa poche? Mystère. Il sort en proie à de véritables hallucinations. Il titube comme un homme ivre. Au moment où il allait toucher le bonheur, celui-ci se dérobe I II n'a plus aucun projet, aucun espoir. Il a les bras et les jambes brisés, sa situation est sans issue...
Il rentre chez lui.
Sans aucun doute, un autre, à sa place, se suiciderait. Au lieu de cela, à sa bonne, qui s'empresse, il commande :
— Je suis congestionné. J'ai le sang à la tête. Préparez-moi un bain de pieds à la moutarde...