CHAPITRE TI
Telcide est de celles pour qui les proverbes contiennent toute la sagesse des nations. L'un de ceux-ci prétend qu'il faut battre le fer quand il est chaud. Ce même jour, après le souper, alors qu'il semble que la maison doive s'endormir, elle frappe d'un doigt nerveux à la porte d'Ariette :
— Entrez...
La jeune fille commençait à se déshabiller. Elle avait déjà retiré son corsage. Sur ses épaules nues, elle s'empresse de jeter un châle...
— Je voudrais vous parler, ma chère Ariette...
— A quel sujet, ma cousine?
— Je vais vous le dire...
— Donnez-vous la peine de vous asseoir...
Telcide s'assied dans un fauteuil. Les genoux correctement unis, les doigts croisés, elle paraît d'une humeur charmante. Son début est le plus aimable...
— Mon enfant, je suis inquiète de votre santé. Depuis quelque temps, vous paraissez tourmentée. Vous avez perdu vos belles couleurs et votre gaieté. Je crains que notre existence ne soit un peu sévère pour vous. Votre jeunesse s'accommode mal de notre austérité.
— Mais non, ma cousine...
— C'est très aimable à vous de n'en point convenir. Vous savez que, pour ma part, je m'applique à vous procurer toutes les distractions compatibles avec votre situation. Mais est-ce suffisant?
— Oui, ma cousine...
— J'ai peur que vous ne vous débilitiez. Je ne pense pas que vous ayez éprouvé quelque amertume des
fiançailles de notre sœur Marie. La jalousie est un vilain sentiment, qui ne saurait trouver place dans votre cœur, n'est-ce pas?
— Certainement, ma cousine.
— J'ai donc réfléchi sur votre cas. J'ai même consulté M. le Grand Doyen...
— Ah?
— Et nous sommes tombés d'accord...
Ariette ne répond plus. Prudemment elle demeure sur la défensive. Non seulement elle a été habituée à se méfier chaque fois que Telcide lui a parlé avec douceur. Mais encore elle a deviné parfaitement son but actuel. En jouant avec son châle, elle affecte d'écouter négligemment. Cela gêne Telcide, qui aime la contradiction et qui. par tous les moyens, essaie de la provoquer.
— Parfaitement... Nous sommes tombés d'accord pour reconnaître qu'il serait souhaitable qu'un jeune homme de votre condition vous demandât en mariage. Vous êtes encore très jeune, mais vous êtes orpheline. On ne saurait trop tôt assurer votre avenir... Qu'est-c.e que vous en dites?
— Bien, ma cousine.
— Vous partagez donc mon avis?
— Je m'en rapporte à vous...
— Bien! très bien! J'aime cette réponse... Elle me met tout à fait à Taise pour vous annoncer que j'ai reçu, à votre intention, une demande en mariage...
— D'Eugène Duthoit?
— Lui-même. M. Duthoit appartient à une fort honorable famille. 11 est « bien de sa personne ». C'est à la fois un homme d'étude et un homme du monde. Sa fortune n'est pas considérable. Mais sa position est extrêmement considérée. Son âge est très en rapport avec le vôtre. Vous aimez les grandes villes, vous habiterez toujours d'importantes préfectures. Bref, je vous informe que j'ai accepté...
— Vous avez?...
— Oui...
Ariette n'a pas pu réprimer un cri douloureux. De grosses larmes montent à ses yeux. Avec l'espoir que Telcide ne les verra point, elle s'obstine à regarder le
rayon de lune, qui tombe en éventail d'argent sur son couvre-lit. Mais on connaît cette lutte contré soimême. La respiration est courte. On essaie de toutes ses forces de retenir ses larmes entre ses prunelles. Mais leur flot se gonfle, se gonfle, jusqu'à ce que sur sa joue on sente le débordement d'une rosée brûlante... Ariette se tait :
— J'ai accepté, continue Telcide, parce que M. Duthoit présente les meilleures garanties. Il m'a été recommandé par M. Hyacinthe. Et je suis persuadée que M. le Grand Doyen approuvera ma décision... Vous ne dites rien!... Est-ce que, par hasard, vous ne la
1 ratifieriez point?
— Je regrette seulement, ma cousine, que vous ne m'ayez pas consultée. Pour épouser un homme, il faut l'aimer, je n'aime pas M. Uutboit.
— Et pourquoi ne l'aimez-vous pas?
— Parce qu'il est fat...
— Fat?
— Et ridicule...
• Le sourire de Telcide a disparu. Les lèvres crispées, elle agite la tète comme si son col la gênait. Ariette a séché ses larmes. Et son visage froid révèle chez elle une énergie farouche :
— Vous l'avez jugé en Parisienne, lui dit Telcide. Je vous amènerai à une plus exacte appréciation des choses.
— Comme vous ne pourrez jamais changer ce jeune pion, vous ne pourrez jamais changer mon opinion... Si vous me forciez à l'épouser, je le battrais...
— Vous?...
— Mais tranquillisez-vous. Nous n'en arriverons pas à cette extrémité. J'ai décidé de ne pas me marier... Réellement! Ma cousine, je ne plaisante pas. Je ne me sens aucune vocation pour le mariage. Depuis que je vis auprès de vous, mes idées ont beaucoup évolué. Vous avez une existence si calme, si ordonnée, si reposante que je me demande si l'état de vieille demoiselle n'est pas l'état idéal.
— Taisez-vous... Vous deviendriez impertinente!
— Oh!
— Je n'aurais pas voulu vous le rappeler. Mais
puisque vous m'y forcez, il faut bien que je précise. Vous n'avez pas oublié dans quelles circonstances votre père a disparu. Vous n'avez, pour toute fortune, qu'un passé très lourd. L'éducation déplorable que vous avez reçue a développé en vous des goûts d'indépendance et des habitudes dont bien des maris ne s'accommoderaient pas. Vous vous croyez encore millionnaire! Vous faites la difficile. De quel droit?
— Je vous répète, ma cousine...
— Si nous ne vous avions pas recueillie, que seriezvous devenue? où auriez-vous roulé? Dieu seul le sait. Loin de moi la pensée de vous reprocher l'élan de charité que nous avons eu pour vous.
— C'est encore heureux...
— Mais en échange de ce que j'ai fait, il me semble que vous pourriez m'accorder votre confiance.
— Vous l'avez, mais pas au point de m'imposer un Eugène Duthoit.
— Je vous imposerai qui je voudrai...
D'un geste tranchant, Telcide, qui s'est levée, indique que sa volonté sera formelle :
— Du fait que vous acceptiez mon hospitalité, vous vous soumettiez à mon autorité. Vous parlez comme une folle lorsque vous prétendez ne pas vouloir vous marier. Si, au lieu d'un simple professeur, je vous avais présenté un Jacques de Fleurville, vous eussiez bondi de joie.
— Arrêtez, je ne vous permets pas...
— Vous lui en avez adressé des sourires, et fait des boniments I Vous croyez peut-être que je n'ai pas remarqué votre manège... Ahî vous saviez, pour lui, trouver des gentillesses plus que pour nous... Vous espériez sans doute qu'il vous épouserait... Mais, malheureuse, pendant que vous tentiez de l'enjôler, il suffisait de le regarder pour voir qu'il se moquait de vous...
— Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!
— Oseriez-vous me le soutenir en face?...
La lune s'est voilée. La lampe jette de grandes ombres tragiques dans la chambre. Telcide a pris dans ses mains la tête de la jeune fille. Penchant son visage sur celui d'Ariette, elle répète, d'une voix sifflante :
— Je vous dis qu'il se moquait de vous... Les yeux dans les yeux, Ariette lui répond :
— Vous mentez 1
— Des excuses! vous allez me faire des excuses, à genoux!
Elle lui a saisi le poignet et la brusque :
— Non, non, lâchez-moi... Je m'en irai... Je vois que je vous gêne... Jamais vous ne m'avez aimée... Vous n'entendrez plus parler de moi, je vous le jure...
— Partir.' où irez-vous?
Telcide ricane, mais ses lèvres tremblent de colère...
— Vous êtes une fille rebelle, mais je vous dompterai... Dès demain, je dirai à M. le Grand Doyen les injures dont vous m'avez couverte... Ce n'est pas le mariage qu'il vous faut, c'est une maison de correction...
Claquant la porte, Telcide est sortie...
Sur la chaise, où elle est tombée, Ariette demeure, comme hébétée. Que s'est-il passé? Elle n'en sait plus rien. Ses tempes bourdonnent. Dans le ciel, le nuage est passé. A nouveau l'éventail d'argent se déploie à ses pieds. Il semble qu'à son souffle s'évanouissent les soucis.
Le long des rayons de la lune des images s'agitent, des lutins dansent, qui descendent de la région mystérieuse des étoiles. Peu à peu les formes se précisent. Des yeux s'animent dans les visages. Les bras ont des gestes et les bouches ont des chansons. Un cortège pailleté, capricieux, ondoyant se déroule. Ce sont les midinettes parisiennes, dont les ateliers viennent de s'ouvrir comme des cages d'oiseaux.
Elles sont jeunes et leur souplesse dit leur amour de la vie. Les doigts aux lèvres, elles ont des' trésors de tendresse qu'elles dilapident royalement. Pour les baisers, ne sont-elles pas toutes milliardaires? Comme le chemineau chemine, le trottin trottine. La hiérarchie du magasin n'existe plus, le rideau de fer baissé. Il arrive qu'au bonheur, les * premières » sont les dernières. Pour saisir la fortune, il suffit d'une « petite main >. Comme elles rient!
Manon, voici le soleil...
Au détour d'une rue, devant un mandoliniste aveugle et un guitariste boiteux, Mimi Pinson chante. Sa romance jolie est sentimentale. En son cœur fleurit la fleur bleue. Et sa chemisette a des faveurs roses qu'on la supplie d'accorder.
Qu'elle les accorde ou qu'elle les refuse, elle éclate de rire...
Boum! Midi « tonne » au canon du Palais-Royal! Sur les bancs de pierre des Tuileries, les dînettes s'organisent. Quatre sous de frites! deux sous de gâteaux de la veille! Un verre d'eau claire aux « Fontaines-Palace » ! Le charmeur d'oiseaux fait : pst! pst.!aux moineaux, qui picorent. Et des rires fusent!
« Les voyageurs pour Sceaux-Robinson, en voiture! » Dimanche ! une route poudreuse, des amazones improvisées... Des guinguettes, des bastringues... Ici l'on danse!... Des arbres truqués, où les plats s'envolent au grincement des poulies... Ici l'on rit...
Ahl comme Ariette éprouve la nostalgie du rire!... Toutes les midinettes se sont tournées vers elle.
— Viens avec nous, tu riras aussi...
Dans un grenier, qu'on est bien à vingt ans!
La Lisette de Déranger au loin répond à Jenny l'ouvrière. Louise apprend que :
Tout être a le droit d'être libre.
Mûrger, Musset et Charpentier lui sourient. Elle n'a qu'un cri devant leurs héroïnes :
— Mes sœurs !
Jacques est si loin de sa pensée! Elle a perdu tout espoir d'être aimée.
Avec une hâte fiévreuse, elle jette pêle-mêle, dans son sac de voyage, ses souvenirs les plus précieux. Elle ne restera pas une minute de plus dans cette maison si étroite qu'aucun rêve n'y peut déployer ses ailes. Son corsage remis, son manteau sur ses épaules et son chapeau sur la tête, elle entr'ouvre la porte de sa chambre.
Comme l'escalier est noir !
Elle avance à tâtons en retenant même sa respira-
tion. Dans le silence, tinte le lourd tic tac du balancier de l'horloge dans la salle à manger.
Où va-t-elle?
Elle n'en sait rien. Comme une somnambule, elle se dirige avec une précision rare. Son hallucination persiste. Les midinettes l'appellent.
Elle va vers leurs rires.
Dans le couloir elle prend bien soin de traîner ses pieds sur les dalles pour qu'aucun bruit ne la trahisse. De quel excès Telcide ne serait-elle pas capable si elle la surprenait ainsi?
Elle n'est plus séparée de la liberté que par la porte, dont elle tire les verrous, dont elle détache la chaîne et dont elle tourne la clef...
— Enfin!
Voici la rue...
Ariette, inconsciemment, tend ses bras vers la lumière bleu foncé, qui coule du ciel. Ce n'est plus un éventail d'argent que la lune projette, c'est une nappe qu'elle répand. L'émotion est-elle trop forte? Le ressort qui l'animait se brise-t-il tout d'un coup? Elle ouvre la bouche pour crier... Aucun son ne sort de sa gorge... Elle s'abat sur le sol, inanimée,..