CHAPITRE VIT
Les persiennes sont closes et les rideaux tirés. Comme pour écarter des voiles, Ariette pose les doigts sur ses yeux. D'où vient qu'elle est couchée?
Quelle heure est-il?
De grosses gouttes de sueur perlent à son front. Au bruit qu'elle l'ait en se retournant et en rejetant la couverture pour se dégager la poitrine, la porte s'ouvre :
— Vous êtes réveillée?
— Oui, ma cousine .Marie...
D'un coup sec, la fiancée de M. Hyacinthe fait glisser sur leurs tringles les grands rideaux. Des raies de lumière dorée apparaissent à la fenêtre. Ariette distingue que la physionomie de sa cousine est affigée et douloureuse. Elle lui tend les bras pour l'embrasser. Au contact de ses mains sèches, elle s'aperçoit que les siennes sont moites.
Quel est ce mystère? serait-elle souffrante? Elle ne se souvient de rien :
— Comment vous sentez-vous? lui demande Marie.
— Mais je me sens très bien.
— Ah ! tant mieux ! . . .
— Je suis même enchantée de vous voir...
Par ce besoin de tendresse qu'éprouvent les malades, elle invite sa cousine à approcher sa chaise du lit pour qu'elle puisse poser sa tète à côté de la sienne sur l'oreiller et que leurs joues se touchent :
— On est bien ainsi, n'est-ce pas?
— Oui... J'espère que vous ne souffrez pas0
— Non... Mais je souffrirai si vous ne me racontez pas tout de suite comment et pourquoi je suis ici...
— Mais...
— Parlez... je vous écoute...
— Ma petite Ariette, vous êtes à présent hors de danger... Le médecin est venu. 11 a ordonné des cachets, qui vous ont fait dormir... Mais quel saisissement lorsqu'on a sonné en pleine nuit pour nous dire que vous étiez évanouie sur nos marches, dans la rue! Vous étiez pâle comme une morte... Notre sœur Telcide nous a dit qu'elle connaissait la raison de votre mal. Elle nous a priées de ne pas l'interroger davantage... Elle prétend que vous avez voulu essayer un coup de tète, et que le ciel vous a punie... Apprenezmoi la vérité, Ariette...
— La vérité?... mais elle est très simple... Je vivais heureuse dans cette maison, parce que je croyais y avoir au moins une amie... J'espérais qu'en cas de danger cette amie me soutiendrait... 11 y a un homme, qui me doit tout son honheur. Je croyais pouvoir compter sur son amitié... Voyez comme c'est étrange, ma cousine Marie; au moment où j'ai été attaquée, je me suis trouvée sans consolation et sans appui. Et celui qui aurait dû me protéger est précisément celui qui a eu la malencontreuse idée, dont je meurs...
— C'est sans doute à cause de M. Dulhoit?
— « Sans doute? » J'admire votre candeur, ma chère cousine...
— Pourquoi?
— Si on vous commandait d'épouser un autre professeur que M. Hyacinthe, que répondriez-vous?
— Je pleurerais et je refuserais.
— Eh bien! c'est ce que j'ai fait... Oh! je ne vous en veux pas de ne pas m'avoir défendue... Ce n'est pas de la colère que j'éprouve, c'est plutôt du chagrin... Vous n'en êtes pas responsable... Vous vivez, n'est-ce pas? dans un idéal. Vous poursuivez l'accomplissement d'un rêve. 11 est humain que plus rien n'existe dans vos pensées que votre bonheur... Votre esprit est si facilement encombré! Vous êtes excusable d'avoir oublié notre double rendez-vous dans l'ombre de la cathédrale...
— Je pensais que...
— Vous pensiez qu'à mon âge on est incapable
22 i CES DAMES AUX CHAPEAUX VERTS
d'un^sentiment durable. Vous pensiez que mon amour pour Jacques de Fleurville n'était qu'une amusette, dont peut-être en vous-même vous déploriez l'inconséquence. Vous pensiez que j'accepterais un être aussi grotesque qu'Eugène Duthoit. C'est admirable!... Mais, je vous en supplie, ma cousine Marie, ayez pitié de moi... Vous n'imaginez pas à quel point je souffre... Il y a des femmes que le succès rend meilleures, il en est d'autres qu'il rend mauvaises, méprisantes, insensibles... Vous n'ignorez pas d'ailleurs que les parvenus doivent, dans le monde, avoir mille ménagements pour que leur fortune ne soit pas trop humiliante pour autrui. Je vous le dis tout bas pour que personne ne nous entende. Mais, en vous mariant tard, après des circonstances laborieuses, vous êtes un peu une parvenue du bonheur... Ma petite cousine!... Oht vous ne faites pas le mal consciemment... Mais, c'est bizarre! pour faire le bien, vous avez besoin qu'on vous prenne par la main et qu'on vous conduise...
— C'est vrai, Ariette, conduisez-moi.
— Je vous rappellerai seulement ce que votre confesseur vous a appris. Lorsqu'on commet une faute, il ne suffit pas d'en avoir le regret, il faut la réparer...
— Je suis prête à signaler à M. Hyacinthe que son neveu vous déplaît.
— Ce n'est pas suffisant. Car je le lui ai déjà dit!
— Ah! C'est sans doute pour cela qu'il n'est plus revenu depuis le dîner des fiançailles.
— Jl est indispensable que vous interveniez auprès de votre sœur Telcide...
— Je n'oserai jamais...
— C'est indispensable!... à moins que... vous ne préfériez une autre solution...
— Laquelle?
— ... qui vous semblera, au premier abord, exorbitante...
— Voyons!
— ...Mais que vous n'avez pas le droit de me refuser.
— Quelle est-elle?
— C'est que vous alliez vous-même chez Jacques de Fleurville. J'ai calculé les dates. Il doit être rentré
de Paris depuis hier. Chacun son tenir ! Jadis j'ai relancé pour vous, jusque dans sa classe, M. Hyacinthe. Relancez M. Jacques pour moi. Vous serez si gentille!
— Mais c'est très difficile.
— Vous serez ingénieuse.
— Sous quel prétexte?...
— J'ai inventé une tombola. Inventé quelque chose.
— Je tremblerai comme une feuille.
— Votre voix n'en sera que plus émouvante.
— Je ferai cette visite la semaine prochaine. Nous aurons le temps...
— Non. La chose est urgente
— Dans trois jours alors?
— Non. Plus tût!
— Demain?
— Tout de suite... Ma faiblesse n'est provoquée que par l'impatience... Dès que vous rentrerez, je serai guérie...
— Mais que lui dirai-je?
— Tout ce que vous voudrez...
— Est-ce que vous êtes certaine qu'il vous aime?
— J'en suis persuadée... Tour à tour j'ai éprouvé à son égard les sentiments les plus contradictoires. Il avait promis de m'écrire. Il a commencé, puis il s'est
#tu. A mes premiers enthousiasmes a succédé le doute navrant... Mais l'espoir rejaillit... C'est sans appréhension que je vous envoie vers lui... Lorsqu'on craint une mauvaise réponse, on prolonge le plus possible l'incertitude qui la précède. Or, j'ai hâte que vous partiez... Je l'aime tant qu'il est impossible qu'il ne m'aime pas! Il suffit que je ferme les yeux pour qu'aussitôt j'imagine qu'il est près de moi, qu'il me prend la main, qu'il me parle... Pour que j'invente aussi objectivement sa présence, il faut qu'au fluide jaillissant de mon cœur, un autre corresponde, qui s'élève du sien... Les pensées que je lui adresse par delà l'horizon, je sens qu'il les reçoit...
— Calmez-vous, Ariette, la fièvre vous reprend. Votre front est brûlant...
— Partez, ma cousine Marie... J'essaierai de som-
meiller jusqu'à votre retour pour que les minutes me soient plus brèves... Partez... Et que votre affection pour moi vous inspire...
— Je pars... J'essaierai de mon mieux... Je vous le promets...
Tendrement elles s'embrassent. Pour ne pas être ennuyée par les autres cousines, Ariette fait mine de se rendormir. Et Marie sort de la chambre.
11 est quatre heures de l'après-midi! Elle prétexte une course urgente et s'en va... Depuis qu'elle est fiancée. Telcide lui laisse une liberté relative...
Juste au moment où elle pénètre dans la rue qu'habite M. de Fleurville, ce dernier monte en automobile. Elle hésite. Doit elle se précipiter pour lui parler avant que son chauffeur ait tourné la /nanivelle? Mais non. Que lui dirait-elle? Ce n'est pas lui, c'est son fds qu'elle doit rencontrer. A pas menus, elle passe donc devant la maison sans s'arrêter. Elle s'éloigne d'une trentaine de mètres. La voiture ayant démarré, emmenant son propriétaire, elle revient sur ses pas. Elle est assez satisfaite, car la difficulté des circonstances lui a donné de l'imagination. Elle a dressé dans sa tète tout un plan :
— Est-ce que M. de Fleurville est chez lui? derriande-t-elle au valet de chambre, qui s'est empressé à son coup de sonnette.
— Non. Monsieur vient de sortir à l'instant. Vous avez dû le rencontrer...
De son air le plus innocent, en baissant les yeux, elle répond :
— Je ne l'ai pas aperçu... Est-ce qu'en son absence, je pourrais voir monsieur son fils.
— M. Jacques?
— Oui.
— Donnez-vous la peine d'entrer. Vous devrez l'attendre un moment. 11 est en train de prendre sa douche. Ce ne sera pas long. Il me sonne précisément pour que j'aille lui faire sa friction... Qui aurai-je l'honneur de lui annoncer?
— Mademoiselle Marie Davernis...
Sa douche ! sa friction ! il n'en faut pas plus pour que la fiancée de M. Hyacinthe ait aussitôt la fdlie des
grandeurs. Plus tard elle exigera que le professeur prenne des douches et des frictions. Non pas tant pour l'hygiène que pour le plaisir qu'elle aura de le faire dire à la porte I
Introduite dans le petit salon où Ariette a été reçue, sa première exclamation est celle-ci :
— Tiens! ils ne mettent pas de housses 1 Et la seconde :
— Ohi oh! ils ont des tapis partout!...
Elle hésite un instant à s'asseoir, tant les fauteuils lui paraissent somptueux. Enfin elle s'installe dans une bergère où elle s'enfonce doucement en se demandant comment elle s'en relèvera jamais. Et elle regarde autour d'elle. 11 n'est pas mauvais qu'elle prenne des leçons de goût puisque bientôt elle sera maîtresse de maison. Ainsi elle remarque, pour les tableaux, que le nom du peintre est inscrit dans un petit cartouche de cuivre sur le cadre. Elle lit : Eragonard, Cézanne... Elle possède un paysage que lui a offert un de ses cousins. Elle mettra, de même façon, en vedette, son nom : Figondois...
Quand Jacques de Fleurville se présente, elle doit s'arc-bouter sur les bras de la bergère pour se dégager de l'étreinte du coussin, étreinte si neuve pour elle 1
— Mademoiselle, je vous présente mes hommages...
— Monsieur.
— Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
— Voici. Je dois prochainement me marier...
— Toutes mes félicitations...
— Avec M. Ulysse Hyacinthe, professeur au collège...
— C'est un homme éminent.
— N'est-ce pas?... Je vais donc quitter la maison de mes sœurs, la maison où je suis née, la maison où j'ai vécu des années si heureuse, en un mot la maison dont M. de Fleurville est le propriétaire.
— Je vous adresse mes vœux de bonheur...
— Je vous remercie... Or, je voudrais, avant de les abandonner, laisser à mes sœurs un souvenir durable. Depuis huit ans, il est une question qui les inquiète et même les bouleverse...
— Celle de la nochère?
— Oui... Ma sœur Telcide ne fera aucune concession. M. de Fleurville s'obstinera dans son refus, parce que l'un et l'autre sont également butés. Je serais très fière si par mon intervention une solution amiable pouvait être obtenue. Ce conflit n'a que trop duré, n'est-ce pas? Si les deux parties en présence n'en avaient pas fait une question d'amour-propre, il serait depuis longtemps résolu. Mais, si vous vouliez bien m'aider, peut-être à nous deux, trouverions-nous une transaction...
— Je vous promets, mademoiselle, d'en parler à mon père. J'insisterai si cela est nécessaire. Mais je crois que cela sera inutile. Mon père appréciera trop votre démarche pour ne pas désirer vous plaire.
— Oh! merci, monsieur...
La cousine Marie se lèverait volontiers pour serrer les mains du jeune homme, tant elle est contente, mais il y a d'une part la profondeur de la bergère, qui l'en empêche, et de l'autre elle appréhende d'aborder maintenant le véritable but de sa mission. Quels mots doit-elle prononcer pour que la conversation s'engage sur un terrain favorable? Elle s'interroge, lorsque Jacques lui dit :
— Me permettez-vous, mademoiselle, de demander des nouvelles de votre petite cousine?
La surprise est telle que Marie en a la gorge serrée.
— Ariette?
— Oui...
Par réaction, elle devient soudain très loquace. Son exubérance est excessive :
— Ariette est souffrante...
— Gravement?
— C'est-à-dire que ce doit être surtout nerveux. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé. Elle a dû avoir une violente contrariété. Mais nous avons été fort inquiètes. Et dame! nous le sommes encore un peu...
— Une contrariété?
— Oui... Entre nous, je crois qu'il a été question pour elle d'un mariage... Peut-être ma sœur Telcide a-t-elle insisté pour qu'elle accepte certain prétendant de son choix... Je n'ai aucune précision... Mais notre
pauvre petite est couchée avec une forte fièvre... Si Marie n'était tout entière absorbée par l'invention de son boniment, elle observerait la physionomie brusquement attristée de Jacques de Fleurville. Rien que dans son regard soucieux, elle lirait qu'Ariette n'a point tort de lui garder sa confiance.
— Vous ne pouvez vous imaginer, mademoiselle, combien je suis affecté d'apprendre que votre cousine est ainsi malade. Vous voudrez bien lui transmettre les souhaits les plus sincères que je forme pour sa guérison, rapide et complète. D'ailleurs, si demain elle était assez rétablie pour quitter sa chambre, je les lui exprimerais de vive voix...
— Comment?
— Pour la « nochère », je demanderai à mon père d'aller jusque chez vous demain après déjeuner. Je l'accompagnerai...
— Ne doutez pas qu'Ariette soit ravie de vous voir... La visite terminée, Marie est pressée d'annoncer à
sa petite cousine la grande nouvelle. Jamais elle n'a marché si vite. Elle court presque, si bien que, dans l'enclos, peu habituée de- telles vitesses, son arrivée soudaine l'ait s'envoler des troupes de pigeons en débandade.