CHAPITRE ONZIÈMB
Ce fut donc au milieu de ce commence-!ment de trouble que le convoi de César se mit en marche.
Nous, qui avons tant vu de ces jours orageux où se débattent les destinées d'un
214 I.ES GRANDS Sommes
peuple ou d'un royaume, nous nous rappellerons qu'il est de ces heures prédestinées ou fatales où quelque chose passe dans l'air qui annonce l'émeute ou les révolutions.
Ce jour-là, Rome n'avait point sa physionomie ordinaire. Les objets inanimés, eux-mêmes, semblaient revêtir un caractère particulier. On avait, qui cela, — ces choses semblent se faire toutes seules, — on avait suspendu des symboles de deuil ,§LUX Lempl^.jptîaoés sur k chemin qH^ ijev^ijt swr.e le ccmyoî^ on avait cq^ronaé les statues de branches funévaicoa.
Ûés hommes passaient sinistre^ et me-
riôçfirnts r il y a dés flgufeg qtii seiftblettt lycées scw* la garde d^ 1;^ Jefretst el ne sortir elles-tnéttlës qtte q\iAt\i\ ôéllë-d passe échevelée dans les rues.
A l'heure ccmvèiiue^ on enlevii le Qorps.
Dèsmagisbrato^ les uns encart en fonctionSf l^màfTm delà Hoiû^ d& charge pQj^tèrqnt l& tit àe parade aa Forom.
Là, on devait faire halle, et pour celte halte on plaça le corps sur une estrade séparée.
iùfiitTM etmiï'; I4 dûijiS éfoit placée- ddns
'^toë èspèttà 'A&(Siistcb.êi\ et fmpttié par
une effigie en cire, faite à la ressemblance de César, et qui devait, quelques instants après la mort, avoir été moulée sur nature.
Cette effigie avait les teintes livides de la nature, et portait sur son corps la repré-
sentation des vingt-trois blessures par lesquelles était sortie cette âme miséricordieuse qui se défendait contre Casca, mais qui se soumettait aux décrets du destin, quand ces décrets lui étaient présentés par la main de Brutus.
L'estrade, préparée d'avance, était surmontée d'un tro(Aiée qui rappelait les di& ' férentes victoires de César. Antoine monta
sur Festrade, lut de nouveau le testament de César, puis, après le testament où il faisait des legs à plusieurs de ses meurtriers, les décrets du sénat qui lui conféraient tous les honneurs publics et privés, puis enfin le serment des sénateurs de lui être dévoués jusqu'à la mort.
Là, sentant le peuple arrivé au degré d'exaltation qu'il désirait, il commença réloge funèbre de César. Cet éloge funè-
bre, nul ne l'a conservé.
Nous nous trompons. Il est dans Shakespeare. Shakespeare, lui, l'a reconstruit avec son Plutarque, ou Ta retrouvé tout entier dans son génie.
S! 8. LES GUANDS' tîOMMÉS
Ce discours, préparé avec un art admirable, orné de tontes les fleurs de Féloquence asiatique, produisit une profonde impression qui se manifesta par des pleurs* et des sanglots, lesquels se changèrent en cris de douleur, auxquels succédèrent des menaces «t des imprécations, quand Antoine, prenant la robe que portait César, secoua cette robe toute sanglante et toute déchiréç parles poignarcjs des meurtriers, au-dessus des t^tés de la multitude.
Alors ce fut un grand tumulte ; les uns voulaient brûler lecorps dans le sanctuaire de Jupiter, les autres dans la curie même où il avait été assassiné.
Au fmilieu de ''cette confusion, deux
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komme», — venafient-ib d'eux - mèfô^y avaienlk-ils été envoyés pour accomplir un acte prt)po«é d'avance, — deux homme»
armés d'épées, tenant de la main gauche chacun deux javelots, de la droite une
torche, s'avancèrent et mirent le feu à
l'estrade.
Le féQ moma rirpidement.
D'autant plus rapidement que chacun se hâta d'y apporter du bois sec, et (ju$ le peuple, avec cette rage de destruction qui lui prend dans certaines heures néfastes, comme îl avait fait le jour des fufr^fatlles de Ctoditts, se mit à arracher leè îbancs des écrivôîiis, les sièges des jugey,
les portes et lés volets des magasins et des banquesT, et vint jeter toutes ces matières combustibles dans Timmense foyer.
Ce ne fut pas tout : les joueurs de flûte et les histrions, qui se trouvaient là, jetèrent dans la flamme les habits triomphaux dont ils étaient revêtus pour la cérémonie ; les vétérans et les légionnaires les armes dont ils s'étaient parés pour les funérailles de leur général, les femmes leurs ornements, leurs bijoux, et jusqu'aux i)ulles d'or de leurs enfants.
Juste en ce moment se passa un de ces événements terribles qui semblent desti-r nés à faire déborder la coupe d'ivresse et
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de colère, que les grandes émotions met** tent aux mains du peuple.
Un poète nommé Helvius Chnsij qui n'avait pris aucune part à la conjuration, et qui, tout au contraire, était un amide César^ s'avança tout p&le et tout défait au milieu du Forum.
n avait eu, la nuit précédente, un rêve*
L'ombre de .César] hii était apparue, la péleor sur le visage, les yeux fermés, le corps tout percé de coups« Elle venait^ comme ami, le prier à souper.
Helvius Cinna, dans son rêve, avait d'à-
S22 UK CHUI^Bâ Q0M4IE»
boré refusé ftevitatîoû^ mais i^oiaiem !'»«• Yâit pris parla main^ et r^ttktant aino iiiia force irrésistible, Tavait forcé de descendre dô son lit -et 4e le ^w^ dgm un Jif u ^oxnlitftiet froid, diM^t 1a terriihle 4i«pr^-. àbn avaii r^eiUé h mih^^&^t rèy&ur.^
Dans un temps où tout rêve était iiti présage, celui-là était significatif, et présa-
Âttsiri, HeWîus fufril 'pris par «De-fiêlrre
tï'épcm^^vaûte qui Ti« le'qidt1;a>pa8méiiit:M|i jour. .
Néanmoins, le matin, comme on lui dit que l'on «ittpotttmt toxpi^ HAtât^ il
eut hotttô de sa faiblesse et se rendit au Eorum, où il trouva le peuple dans les dispositions que aûu$ venons de dire.
Lorsquil parut, un citoyen demanda à un autre :
Quel est cet homme si pâle ^t qui passe d'un air si effaré ?
— Cest Cinna, répondit celui-ci.
Ceux qui avaient entendu le nom répétèrent.
^'est rinpa.
Or, quelques jours auparavant, un tribun du peuple nommé Cornélius Ginna avait publiquement fait un discours contre César, et Ton accusait le même Cinna d*être entré dans la conjuration.
Le peuple confondit Helvius avec Cornélius.
Il en résulta qu'Helvius fut reçu avec ce grondement sourd qui précède Forage; il voulut se relirer, il élail trop tard.
La terreur qui se peignait sur son visage que le peuple interprétait comme du remords, et qui n'était que le souvenir de la nuit précédente» contribua à le perdre.
EN ROBE DE GHàMBRS ^25
Personne ne conserva plus «uciin doute, et le pauvre poète eut beau crier qu'il était Helvius, et non Cornélius Ginna, Tami et non l'assassin de César, un homme porta la main sur lui et lui arracha son manteau, un autre déchira sa tunique, un autre lui porta un coup de bâton, le sang coula. L'ivresse du sang est rapide, en un moment le malheureux Cinna ne fut qu'un cadavre, et plus instantanément encore le cadavre fut mis en morceaux.
Puis de ce centre de tumulte s'éleva une tète au bout d'une pique, c'était celle de la victime.
En ce moment un homme cria :
vu is
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— Mort aux assassins.
Un autre s'empara d'un tison enflammé
et le secoua. Chacun comprit le signal. Le peuple se rua sur le bûcher, y prit des fascines enflammées, alluma des flambeaux et des^^torches, et, en hurlant des menaces de mort et d'incendie, se dirigea vers les maisons de Brutus et de Gassius.
Par bonheur ceux-ci, prévenus à temps, avaient déjà fui et s'étaient retirés à Antîum.
Ainsi, ils avaient abandonné Rome sans lutte, et poussés, pour ainsi dire, hors de ses remfpwrts ^i* lèw Seul r^tHOtâi.
EN HCWB DE CQAMBRB Sft7
fiBstTTài qu'ils complaient bieû y rentrer lorsque te peuple^ dont ils connaissAdivut rtmoDStftiic^ se serait oalinéi
Mais il en est du peuple comme de tel tempête, une fois déchaîné, nul ne ëâit quand ni comment il se calmera.
Cette broysliiée de iBrutus quié son t-etour dans Rome serait facile et ^bochaih, était d'autant plus naturelle, que nommé tout réoemo^nt préteur, il devait donner des îeu^^ et qu'eç toutes circonstances, ces |6tix étaient toujours fort impatiemment attendus par le peuple.
Mais Ml momeot où U s'apprêtait à qtiit-
10 r Antium, Brutus fut averti qu'un grand nombre de ces vétérans de César qui avaient reçu de lui des maisons, des terres et de Fargent) rentraient dans Rome dans de mauvaises intentions contre sa per^ sonne.
Il jugea donc prudent de rester à Anlium, tout en donnant au peuple les jeux qui lui étaient promis;
Ces jeux furent splendides : Brutus avait acheté une énorme quantité d'animauiç féroces; il ordonna que pas un ne fû^ épargné.
Il alla môme jusqu'à Naples pour y en-
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£N aOB£ DE CUAMBRE 221)
gager des comédiens ; et, comme il existait alors en Italie un célèbre mime nommé Canulius, il écrivit à un de ses amis de s'informer dans quelle ville il était, et, à quelque prix que ce fût, d'obtenir qu'il vÎDt aux jeux.
Le peuple assista aux chassas, aux combats de gladiateurs, aux jeux scéniques, mais il ne rappela point Brutus.
Tout au contraire, il élevait sur la place publique une colonne de vingt pieds de haut) en marbre d'Afrique, avec cette inscription :
Parenti PàthijB. — Au père de la patrie.
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