‹ cesarChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Antoine vint au-devant de César jusqu'à 4a frontière. Et César, qui avait pour Antoine le faible des hommes supérieura sur les hommes inférieurs, César fit, à cette «€«a&i<H3> un gra^d booneur à Antoine : il

la

traversa toute l'Italie, l'ayant à ses côtés dans son char, et derrière lui Brutus Àlbinus et le fils de sa nièce, et par conséquent son petit-neveu, le jeune Octave.

Ce retour fut sombre.

Avec Pompée tué, avec sa race détruite, on ignorait ce qu'était devenu Sextus. C'était non-seulement un grand nom éteint, une grande famille disparue, c'était encore un principe détruit. Pompée n'ayant pu soutenir les droits de Faristocratie et la cause de la liberté, qui donc la soutiendrait après )ui?

Les vaincus commençaient donc une

EN UOB£ D£ CHAMBRE

servitude sans espérance ; les vainqueurs, désenchantés eux-mêmes de la guerre, qui depuis trois ans n'était qu'une guerre civile, les vainqueurs acconiplissaient un triomphe sans gloire. César se sentait plus craint qu'aimé : toute sa clémence n'avait pu empêcher les haines. Il était vainqueur, mais de combien peu s'en était-il fallu qu'il ne fût vaincu? Munda avait été pour lui un grand enseignement. Tout était donc las, jusqu'à ses soldats, qu'il croyait infatigables.

Aussi, lui, las de triompher, voulut-il triompher encore, sans doute pour voir ce que dirait Rome. Lui, qui n'avait voulu jamais triompher que de l'ennemi étranger, des Gaules, du Pont, de l'Egypte, de

74 L£S GAAV1)$ IiOMM£S

Jùba ; lui, cette fois, comme eût fait un de ces. inhumains qu'on appelait Marius ou Sylla, lui triompha des fils de Pompée, dont la cause était celle d'une partie de ritalie, dont la lutte était symps(thique à la moitié des. Romains.

UAii César en était arrivé à méprisef Roifie, et voulait briser son orgueil.

It triompha donc des fils de Pompée.

Et derrière )ui ses soldats, cette voix du peuple, cette voix des dieux, derrière lui ses soldats chantaient :

Faift bien lu Eiera^ liatiu, fais mal Cii^^ras ^i.

EN Ruas DE aujuBaB 7S.

Of , oû ne lui pardonna point de triompber ainsi des malheurs de la patrie et do sa glorifier do succès que la nécessité seule pouvait faire oKuser devant les dieux et âevaatles hommes^ et cela étonnait d'au-* tant plus de la part de Géaar» que jamais il B'évait 60voyé ût courriers ni écrit de litres au a^at pour Annoncer le» vie-* toires qu'il avait remportées dans les guerres civiles, et qu'il avait loiyours repoinsé loU) de lui uii« gloire dont il sem?

Le lendemain, au théâtre, on Tapplaudit à son entrée ; mais on applaudit bien autrement à ce vers do la pièce que Ton jouait :

P Roniaiiiv^ tidiU avoua perdn la libcfié r

16 UiS guaNds uommcs

Puis surtout , ce qui révoltait les Romalus, c'était la suite de ce qu'ils avaient vu au retour d'Egypte; c'était cette reconstruction d'une nouvelle Rome. Mieux que nouvelle étrangère sur la vieille Rome en ruine, c'étaient ces bannis de Tancienne République rentrant à Rome derrière César; c'étaient ces barbares, Gaulois, Africains ou Espagnols, montant au Capitole avec lui ; c'étaient ces sénateurs ^ notés d'infamie, ren trant au sénat ; c'étaient ces proscrits avec Confiscation, rentrant dans leurs biens; c'était cette Gaule transpadane, admise tout entière au droit de cité; c'était ce Balbus, un gladitan, premier ministre , ou à peu près ; c'étaient enfin deux spectres venant à la suite de tous ces hommes, et criant : Malheur! Le ipectre

de Caton déchirant ses entrailles, et le spectre d« Cnéius Pompée tenant sa tète à la main.

Il est vrai que César a eu Rome pour ennemie et le monde pour auxiliaire; il est trop juste qu'il s'acquitte envers le monde aux dépens de Rome.

Tenez, il y a un homme qui peut donner une idée de la situation où est Rome tout entière.

C'est Cicéron.

Cicéron, le type du juste-milieu romain.

7S LOS Gn4NI)S HOMMBS .

Avec César, homme de génid dcMénaal; Éon époque de toute sa hauteur^ Gieéroi^ ne redeviendra jamais le Cicéron de Qiti««lina et de Clodius.

Voilà surtout ce qui blesse Cieérou- '

Voilà ce qui blessa tout6$ hs aipbîtîoiis comme la sienne.

Cicéron, avocat, et général, avoue luimême que, comme avocat, il n'est pas beaucoup plus fort que César; tandis qu'il n'a pas besoin de dire que comme général, César est plus fort que lui.

Puis, Cicéron est ûlstl'un fo\x\m ou d'un maraîcher.

EN Wm DE CHAMBn^ 19

César est fils de Vénus par les hommes, fils d'Ancus Martius par les femmes.

Le plébéien Cicéron est aristocrate ; mais pour arriver à être aristocrate, voyez quel chemin il lui faut faire.

11 y passera sa vie, et il n'atteindra pas à la moitié de *la hauteur où reste César, qui a passé sa vie, lui, à descendre vers le peuple.

H ira cependant grossir la cour de César; mais que sera-t-il à la cour de César, tant que César y sera?

César aura beau aller à lui, le prendre

par la main, le grandir en l'embrassant, César sera toujours obligé de se baisser pour embrasser Gicéron.

Qu'il y a loin de ce Cicéron confondu dans la fouie des courtisans de^César, à ce Cicéron criant :

-* heureuse Rome,^ée sous mon consulat!

Aussi, que fait Cicéron ? Cicéron boude, il croit qu'en s'éloignanl de César, il reprendra son ancienne taille.

Point; en s'éloignant, il rentre dans l'obscurité, voilà tout.

r EN ROB£ Dfi CHAMBRK 81

César, c'est la lumière ; on ne voit que ceux-là sur lesquels il projette ses rayons.

Il cherche à s'égayer; il soupe avec Hirtius et Dolabella, Dolabella dont il a dit pis que pendre. Il leur donne des leçons de philosophie; eux, en échange, lui donnent des leçons de gastronomie.

Tout cela se passe chez Cytheris , la courtisane grecque, l'ancienne maîtresse d'Antoine, celle qu'il promenait, assise à ses côtés, dans un char traîné par des lions.

Mais, hélas I il n'est plus le défenseur, il

Tll 6

82 IJIS GBiNDS. HQMM^«:S

n'est pïus le patron, û, n'^st plus le conseiller de personne.

C'est sur ces entrefaites que sa fille Tullie meurt ; et Cicéron porte deux deuils à la fois, le deuil de sa fille et le deuil de la liberté.

Il élève un lemple à Tullie, et essaie; pour qu'on parle de lui, de se faire perseeu ter par César, en faisant le panégyrique deCalOD.

Et César se contente de faire, lui, VAnti- Caton, et, tout en allant gagner la bataille de Munda, de dédier à Cicéron deux volumes sur la grammaire.

SN HOBS D£ CIUMB»£ S$

C'est jouer de malheur, on en conviendra.

Eh bien ! l'histoire de Cicéron, c'est celle de toutes les individualités furieuses de ce que César a passé le niveau sur toutes les têtes, et les a fait plier toutes sans en abattre une seule.

Et cependant, un étrange phénomène se produit, qui fait que le vainqueur est presque aussi triste que les vaincus.

Pompée, vaniteux, quinteux , infidèle ami, politique irrésolu, homme médiocre, enfin, Pompée a des clients, des admira-

84 LES GKANDS KOMMES

leurs , des fanatiques ; ces admirateurs , ces clients, ces fanatiques, sont des hommes d'une valeur supérieure à la sienne : Caton, Brutus, Gicéron, Cicéron surtout, a pour lui tous les entraînements que l'on a pour une maîtresse capricieuse et volage.

Il veut admirer César et ne peut qu'aimer Pompée.

Voyez au contraire César, quels sont ses clients ? un tas de coquins : un Antoine^ pillard ivrogne, débauché; Curion, un banqueroutier; Cœhus, un fou; Dolabella, l'homme qui veut abolir les dettes, le gendre de Cicéron, qui a fait mourir sa femme de chagrin. Des créatures, pas d'amis. Antoine et Dolabella comploteront contre lui; il n'osera plus passer sans escorte devant

EN ROB£ D£ GHAIVIBBE 85

la maison de celui-ci : lisez les lettres d'Àt« ticus. Puis, tout cela crie, tout cela le désapprouve, tout cela le honnit; la clémence de Gaton fatigue tous ces aventuriers : un peu de sang versé ferait si bien!

César sait qu'il n'y a de bon dans son parti que lui-même.

César, après avoir été démagogue, révolutionnaire, libertin, prodigue, César se fait censeur, réformateur des mœurs, conservateur, économe.

Aussi, de qui s'entoure-t-il? de pompéiens. Après les avoir vaincus, il leur a pardonné ; après leur avoir pardonné, il les honore : il nomme Cassius son lîeute-

nant; il fait Brutus gouverneur de la Cisalpine; il fait Sulpîcîus préfet de TAchaïe. Tous les exilés rentrent les uns après les autres et reprennent les positions qu'ilp

avaient avant la guerre civile. S'il existe quelques difficultés pour le retour d'un proscrit, Cicéron accchirt et les applanit.

Aussi, le sénat élève un temple dans lequel César et la déesse se donnent la naain.

Aussi, le sénat lui donne le sîége d'or, la couronne d'or, une statue près des rois, entre Tarquin le Superbe et l'ancien Brutus, une tombe dans le Pomœium, ce que personne n'a obtenu avant lui. Lui savait bien que tous ces honneurs étaient plus

EN ROB£ DJD GLlAiMBUË 87

meurtriers que conservateurs; mais qui osera tuer César, quand le monde entier a intérêt à ce que César vive ?

« Quelqttes-tfns, dît Suétooér, ont soupçonné que-César désirait d'en finir avec la vidr C«st G6 qm expliquerait soo indiâéronce sur sa mauvaise santé et sur les pressentiments de &es ami{^« U aurait reA-* voyé sa garde espagnole. Il aimait mieux mourir que de craindre toujourjy, Rome disait ; Il était plus intéressé à «a vie que

On le prévient qu'Antoine et Dolabella conspirent.

Il secoue la tète.

88 LES GR. HOMMH IN ROBE hK CHAMBRE

*— Ce ne sont point ces figures pleines et enluminées qui sont à craindre, dit-il; ce sont ces visages maigres et baves.

£t il montrait Cassius et Bratus.

Et enfin , comme on se rangeait de son avis et qu'on lui dénonçait Brutus comme organisant un complot :

— Oh! dit César en tâtant ses bras amaigris, Brutus donnera bien le temps à ce pauvre corps de se dissoudre de luimême I

Page 1