‹ cesarChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

J*ai sous les yeux une vieille traduction d'Âppien; elle date de 1560; elle est de monseigneur Claude de Seyssel, premièrement evesque de Marseille, et depuis arche-

vBsque deThurin, comme on écrivaitalors,

Je lis les premières lignes du chapitre XYI ; elles sont ainsi conçues :

« Après que César, ayant achevé les guerres civiles, fût retourné àRome, iljse montra moult fier et épouvantable à tout le peuple, plus que tous ceux qui avaient été devant lui, pour raison de quoi on lui fit tous les honneurs humains et divins. »

Quel enseignement il y a dans ces quatre lignes, et comme la pensée de Fauteur est

Clairement exprimée dans son naïf langage :

a Comme César s'était montré plus fier et épouvantable au peuple qu'aucun de ceux qui avaient paru avant lui, on lui rendit tous les honneurs divins et humains. i>

Seulement, est-ce bien véritablement par crainte que tous ces honneurs étaient accordés à César? — Par le sénat, oui. — Par le peuple, non.

César relevant Corinlhe, Capoue et Carthage, — ces villes éplorées lui étaient apparues en songe, — César envoyant des colonies au nord-est, à Test et au sud, César décentralisait Rome et la répandait sur l'univers, en même temps qu'il appelait l'univers dans Rome.

94 lis ailÀNDS HÛAIMB6

Car ce n'était pas à Rome ^Qulemeot, ce n'était pas à Tltaile seulement que pensait ce génie immense, qui, tout étonné d& voir le monde en paix, ne ^aYait plus que faire de son génie.

£n même temps qu'il projetailr au milieu du Champs-Mars, un temple; m pied de la roche Tarpéienne, un ampbidiéftirdt sur le mont Palatin, une klblio|;lièqu§ dé0r tinée à renfermer tous les trésors de la science humaine, et nommait son bibliothécaire Térentius Varon, l'homme le plug savant de çon époque: il voulait, reprenant ces travaux tant de fois entrepris et tant de fois abandonnés, couper l'isthme deCorinthe et Tisthme de Suez, pour joindre l'une à l'autre, non-seulement lès

deux Hiers de Grèce, mais encore la MéditerraDée et l'Océan des Indes.

Ânienus était chargé de cette entreprise.

En outre, ce môoie Anienus devait creuser un canal qui irait de Rome au promontoire de Gîrcé, et qui devait, condui-* sant le Tibre dans la mer de Terracine, ouvrir au commerce une route, plus vive et plus commode, jusqu'à la capitale de l'empire.

Puis, ce canal creusé, il nettoyait la rade d'Ostie, élevait sur ses bords de fortes di-

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gues, enlevait les rochers qui la rendaient

dangereuse, y construisait un port et des

arsenaux, desséchait les Marais Pontins et

changeait les terres qu'ils détrempaient

en campagnes fertiles, qui fourniraient du

blé à Rome, laquelle cesserait dès-lors d'être tributaire de la Sicile et de l'Egypte.

Pour peupler les nouvelles colonies, quatre-vingt mille citoyens furent transportés au-delà de la mer, et, pour que la ville ne se dépeuplât point, César défendit par une loi qu'aucun citoyen au-dessus de vingt ans ou au-dessous de quarante fût absent de l'Italie pendant trois ans de suite, à moins que son devoir et son serment ne l'y retinssent.

Puis il accorda le droit de bourgeoisie à

ceux qui professaient la médecine à Rome et enseignaient les arts libéraux. Il voulait fixer les intelligences supérieures dans la Yille et y attirer celles des villes étrangères. Il établit pour les crimes des peines plus sévères que celtes qui avaient été portées jusque-là. Les riches pouvaient commettre impunément des meurtres; ils en étaient quittes pour s'exiler sans rien perdre de leurs biens.

Mais César n'entendit point que désormais les choses se passassent ainsi. Il voulut qu'en cas de parricide, le patrimoine entier fût confisqué, et la moitié pour les autres peuples. Il chassa du Sénat les concussionnaires, lui qui avait fait suer tant de millions à la Gaule et à l'Espagne.

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Il déclara mil le mariage d'un aocien pré« teur qui avait épousé une femme deux jours après qu'elle avail été séparée de son mari, lui qu'où appelait le mari de toutes les femmes, et vice versa. U mit des impôts sur les marchandises étrangères^ défendit l'usage des litières, de la pourpre et des perles, lui qui avait donné à Servilie une perle de onze cent mille francs.

Enfin, chose curieuse, inouïe, incroyable, il s'occupait des moindres détails, à ce point, qu'il avait des espions dans les marchés, et que ces espions saisissaient les denrées défendues et les apportaient chez lui. 11 faisait même suivre les acheteurs par des gardes déguisés, qui allaient enlever les viandes jusque dans les maisons.

EN ROBB DE CQAlMBRS 99

Puis il avait un aulre projet encore, le.

même qui faisait rêver Bonaparte, quand Banaparte disait : « Notre Occident n'est qu une taupinière ; dans l'Orient seul on peut travailler en grand. • Il voulait pénétrer dans cette mystérieuse Asie, où s'était enfoncé Alexandre, et aux portes de laquelle était tombé Crassus. Il voulait dompter les Parlhes, traverser l'Hyrcanie le long de la mer Caspienne et du mont Caucase, se jeter dans la Scythie, soumettre tous les pays voisins de la Germanie et la Germanie même,- enfin, revenir en Italie, par les Gaules, après avoir arrondi l'empire romain, qui eût renfermé ainsi dansson encein te la Méditerranée, la mer Caspienne, la mer Noire, et qui, touchant à l'occident à l'Atlantique, au sud au grand dé-

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sert, à l'est à l'Océan Indien, au nord à la Baltique ; reiifermant entre ses bras, i son centre toute nation policée, à sa circonférence toute nation barbare, méritait alors vériteblement le titre d'empire universel.

Puis, jassemblanl toutes les lois romaines dans un seul code, il les imposait, en même te mps que la langue latine, à toutes les nations.

L'homme qui substituait de pareils projets à la politique irrésolue de Pompée, au stoïcisme légal et étroit de Caton, à la faconde bavarde et stérile de Cicéron, méritait certes bien d'être nommé père de la patrie, consul pour dix ans, dictateur à vie.

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Au reste Plutarque rend parfaitement compte de cette fièvre de César*

« César, dit*-il, se sentait né pour les grandes entreprises, et loin que ses nombreux exploits lui fissent désirer la jouissance paisible du fruit de ses travaux, ils lui inspiraient, au contraire, de plus vasles projets, etflétrissaient, pour ainsi dire, à ses yeux, la gloire qu'il avait acquise. Ils allumaient en lui l'amour d'une gloire plus grande encore. Cette passion n'était ^ qu'une sorte de jalousie contre lui-même, telle qu'il aurait pu en avoir à l'égard d'un étranger, qu'une rivalité, enfin, de surpasser ses exploits précédents par ceux qu'il projetait dans l'avenir. »

Mais ce qui surtout fait, à nos yeux, de

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César un homme supérieur c'est que, suivant la marche contraire i celle qu'avaient suivis ses devanciers, Sylla et Marius, il comprit qu'on n'étouffe pas les partis dans le sang et qu'en laissant vivre ce qui avait survécu de républicains à la défaite de Pompée, il tuait la République.

Maintenant que fût-il résulté du monde si César, vivant dix ans de plus, eût eu le teiDps d'exécuter tous ses projetas?

Mais on entrait dans Tan 44 avant J.-G.

César ne devait pfts voir le 16 mars de cette année.

Depuis son retour d'Espag&e, nous fa-

::n robe de chambre 103

vons déjà dit, il y avait dans cette âme clémente et miséricordieuse, une profonde tristesse. L'assassinat de Pompée dont il avait relevé les statues ; le suicide de Caton, qu'il essayait de rallier après sa mort^ semblaient deux ennemis acharnés à sa poursuite.'

Il avait eu deux torts en acceptant le triomphe : d'abord de triompher après une guerre civile; puis, tort plus grave encorepeul-être, de faire triompher ses lieutenants à sa place.

La Bruyère a dit : Quand on veut changer WM républiques c'est âsoins les choses que le temps que Ton considère. Vous

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pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses lois, ses privilèges.

Demain, ne songez pas même à réformer ses enseignes.

Par malheur, César n'avait pas lu La Bruyère.

Il y a des deniers de liberté auxquels les peuples tiennent souvent plus qu'à la liberté elle-même. Auguste le savait, lui, qui, toute sa vie, refusa le titre de roi.

Cromwell le savait aussi, lui qui ne voulut jamais être que Protecteur*

Maintenant, César ambitionna-t-il réellement le litre de roi? Lui qui avait toutes les couronnes, ambitionna-t-il sérieuse-

ment cette demi-aune de ruban qu'on appelle la bandelette royale ?

Nous n'en croyons rien.

A notre avis, ce n'est point César qui voulut être roi.

C'étaient ses amis qui voulaient qu'il le fût.

Ou bien fut-ce parce que le titre était

i06 lSS on. HOMMES £N ROBE DE CHAMBRE

odieux et plein de danger, que César le voulut avoir ?

. Le fait est que, vers le commencement de Tannée 708 de Rome, le bruit se répandit que César voulait être roi. ^

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