Actuellement organiste à Sainte-Clotilde
« En voici un second! Et un troisième!... Et un autre encore!... » Les élèves étaient confondus... Môme tactique pour les « divertissements». Ceux que les apprentis fuguistes commettaient n’étaient pas toujours de son goût : alors ses mains couraient sur le clavier, substituant au précepte l’exemple. Moyen pédagogique peut-être insuffisant avec maint élève, qui n'étant qu’appliqué, désire et attend des recettes précises- Modèle éloquent, persuasif, à l’adresse du disciple digne de le comprendre et capable de s’en inspirer.
C’était surtout dans l'exercice de l’improvisation libre que Franck appliquait cette méthode. Elle en vaut une autre. Il créait devant ses élèves un « verset » ou une pièce plus développée, afin de les entraîner à triompher, le jour du concours, en cette double épreuve. Des préceptes pratiques étaient fournis par lui à ses élèves ; il se montrait fort sévère sur le choix et sur l’ordre des modulations. Il avait là-dessus des idées magistrales. Mais en fin de compte, « écoutez-moi », s’écriait-il ; ou bien, peu satisfait des ressources que le petit vieil orgue de la classe lui offrait, il disait aux élèves : « Venez dimanche à Sainte-Clotilde. Je vous montrerai. »
Là en effet il leur apprenait comment l'organiste est un orchestreur; comment les différents groupes instrumentaux dont il dispose, tour à tour traduisent ou suscitent des pensers divers. Ce n’est pas que la technique de Franck, au grand orgue, fût supérieure. Il jouait un peu trop du piano sur les claviers de son « Cavaillé-Goll », et ne craignait pas d'arpéger des
accords que ses grandes mains lui faisaient prendre trop larges. De là, dans son jeu, des bavures et des imprécisions. Mais, abstraction faite de la valeur musicale de ses créations sonores, nées au cours de l'office, celles-ci, plus ou moins bien venues, selon les dispositions du moment, étaient toujours colorées d’une registration très riche. Il arrivait même, par d’ingénieux artifices, a multiplier les ressources que le maître organier avait mis à sa disposition. C’est ainsi qu’il improvisait volontiers sur le Positif accouplé au Récit , pour profiter des 16 pieds du Positif et enrober par instants les voix du Récit dans un plus vaste chœur; réalisanl en cela, et par avance, le grand Récit avec 16 pieds, dont Cavaillé-Coll devait doter les orgues de Saint-Sulpice. Son instrument, équilibré autrement que ceux de Saint-Sulpice et de Notre-Dame, appelait une orchestration propre à ses ressources. lien résulte que Franck, dans ses œuvres d’orgue, orchestre pour « Sainte- Clotilde », et que la traduction de ces ouvrages sur d’autres claviers, ne peut pas se faire aisément. C est à l’exécutant de trouver des équivalences.
Les classes étaient aussi pour le maître l’occasion de manifester ses amours et ses haines... musicales. Dans son admiration, Bach, Beethoven et Schubert tenaient la première place. Il ne connaissait pas toutes leurs œuvres : sa culture musicale, aussi bien que littéraire, était courte : il se référait à un petit nombre d’ouvrages essentiels, mais sa curiosité ne l’avait pas entraîné bien loin. 11 ignorait la musique vocale de la Renaissance : le peu qu’il connut de Palestrina ne le
captivait point; et lorsque son élève Henri Expert, qui devait devenir, grâce aux leçons techniques de Franck, un si admirable explorateur de l’art choral bourguignon, franco-belge, lui exposait ses projets et lui soumettait quelques chansons polyphones du xvi' siècle, F ranck n’y prenait point intérêt. Il parlait avec enthousiasme de Wagner et de Liszt; il souhaitait ardemment d’aller à Bayreuth. Mais personne n’eut 1 idée de lui ollrir ce voyage. Son service d’organiste, qui lui interdisait les concerts dominicaux, ne lui permit pas même d’entendre les premières exécutions fragmentaires de Tristan, des Maîtres Chanteurs, de la Tétralogie, chez Colonne et chez Lamoureux. Du moins étudia-t-il avec allégresse les partitions de ces grands ouvrages, celles des Poèmes Symphoniques de Liszt, et de 1 admirable trilogie sur Faust. Il engageait ses élèves à explorer ces neuves richesses. Il goûtait peu les ouvrages de Berlioz sauf le duo de Béatrice et Benedict, pour lequel il avait de la tendresse, — car il ne pouvait s’empêcher de relever dans la Damnation et ailleurs, de « mauvais
contrepoints et des basses. à côté ». 11 trouvait
Hændel pompeux et lui reprochait de la grandiloquence. Il n’aimait plus Gounod, dont il avait assez longtemps subi l’emprise. Il donnait des éloges aux premières œuvres de Massenet et témoignait à Saint-Saëns la plus haute estime : il jugeait Samson un chef-dœu\ie et le citait souvent. Alkan était, parmi les contemporains, un de ceux que Franck appréciait le plus; mais l’indulgence du maître pour Augusta llolmès son élève f-j. 1903) a de quoi nous surprendre. En revanche son
estime pour Alexis de Gastillon (f 1873), Guillaume Lekeu (f 1894), Ernest Chausson (f 1899) et Charles Bordes (f 1909), quatre de ses disciples préférés, n'a fait que prévenirl'opinion desmusiciens, et du public 1 .
Arthur Coquard et Camille Benoit ont disparu. Je m’abstiendrai de rappeler les propos de César Franck sur ceux de ses élèves qui sont encore vivants. A tous ceux qui se fièrent à lui, il livrait les trésors de sa doctrine en des leçons particulières qui ne furent jamais parcimonieusement minutées et qui souvent ne figuraient pas à son livre de comptes... Mais je pense qu’en mentionnant l’affection témoignée par César hranck à Henri Duparc, dont la santé a entravé la carrière, je ne contristerai aucun des artistes qui l’ont coudoyé au 95 du boulevard Saint-Michel, et qui sont demeurés ses amis : Vincent d’Indy, Guy Roparlz, Paul de Wailly, Pierre de Bréville, Louis de Serres.