‹ César FranckChapitre 6 sur 23 · Fantaisie en la, Cantabile, Pièce Héroïque · texte numérisé non relu

Fantaisie en la, Cantabile, Pièce Héroïque

thèse morale de sa vie, il faudrait, en un long commentaire, pouvoir évoquer la grandeur. \ incent d Indy leur a consacré de belles pages, et il a montré comment son maître, plein de la parole évangélique, et qui avait fait du Sermon sur la Montagne le guide de sa vie, a traduit dans son œuvre préférée beaucoup plus les sentences miséricordieuses du Christ que les commentaires, misérablement versifiés, de M me Colomb. 11 faudrait aussi rappeler que C. Franck, pour qui la gestation des Béatitudes avait été longue, n’eut pas la joie, de son vivant, de les entendre exécuter bien, ni entièrement. 11 s’en remettait à ses élèves, à quelques amis, du soin de lire sa partition; et lorsque cette lecture lui attirait de sympathiques réflexions, et motivées, — car il n’aimait guère le banal compliment, — il se montrait heureux, avec candeur. Son large visage s’illuminait d’une béate satisfaction. Il acquiesçait à la louange, sans fausse modestie, en homme qui se connaît et sait tout ce qu’il vaut. La simplicité généreuse avec laquelle il confiait ses manuscrits à des musiciens plus ou moins dignes de cet honneur, est révélatrice de cette allégresse intime qu'il éprouvait à divulguer son œuvre, au hasard des rencontres 1 .

Elle ne fut révélée au public, dans l’ensemble des neuf « poèmes » qui la composent, qu’après la mort de l’auteur. Mais ce n’est pas, contrairement à une opinion établie, Ed. Colonne qui en donna la première exécution inté-

1. J'ai vu on décembre 1889, à la classe de Léo Delibes, la partition autographe des Béatitudes entre les mains d’un de nos camarades le moins capables d’en apprécier le prix.

grale : il eut le haut mérite d’installer à Paris le chefd’œuvre ; il avait appris à le connaître en province.

Les 15, 16 et 18 Juin 1891, à Dijon, les Béatitudes avaient été pour la première fois, sans une coupure, présentées au public, par les soins et sous la direction de l’abbé Maître, lors des fêtes du sixième centenaire de saint Bernard. Avec le concours d’un certain nombre d’artistes professionnels, appelés de Paris et rétribués sur la cassette personnelle de l'organisateur, ce distingué et dévoué musicien constitua un orchestre complet; il forma lui-même les solistes et les chœurs, et emprunta ses éléments vocaux à toutes les classes de la société. Révélateur d’une œuvre inconnue, il fut aussi l’animateur d’une cohorte musicale que son enthousiasme suscita. 11 n’épargna rien pour présenter dignement l’ouvrage. Après d'inlassables levons offertes aux solistes et des répétitions d’ensemble par vingtaines, il eut, le premier, l'honneur de réaliser et de diriger le chef-d'œuvre. Edouard Colonne, qu’il avait invité et qui était venu, forma aussitôt le projet d'offrir aux habitués de ses concerts du Châtelet l'oratorio dont l’abbé Maître, plus perspicace que les Parisiens, avait su deviner le prix. Cette initiative provinciale, si rare de nos jours encore, était, il y a quarante ans, d’une audace singulière : elle ressuscitait pour quelques mois, dans l’ancienne ville ducale, l’activité musicale que ses princes, dès le xv e siècle, y avaient créée, et qui, après la mort du Téméraire, s’était maintenue jusqu’au temps de Rameau. Il nefautpas oublier que l’école musicale bourguignonne, définie géographiquement et politiquement par les vastes

domaines des Ducs, — qui comprenaient en sus de l'actuelle Bourgogne et de la Comté, la Picardie, 1 Artois, les Flandres, la Belgique et la plus grande partie de la Hollande, — a été la fondatrice de l’art choral européen. Klle a essaimé à Venise, et de là a rayonné sur le monde.

L’exécution des Béatitudes à Dijon était commentée par un programme analytique d’une grande clarté, dû aussi à l’organisateur. « Le plan généralement suivi dans les Béatitudes , y est-il dit, est de faire entendre, à propos de chaque maxime du Christ, la voix du monde d’abord pour y opposer la sentence divine. » Cette antithèse, renouvelée, à chacune de ses réapparitions, par un magnifique revêtement musical, donne aux successifs épisodes une allure dramatique. Mais il laul convenir que, dans les deux dernières « paroles », l’âme de César Franck n’est pas assez compliquée pour créer la silhouette d'un bien terrible « diable »... A Berlioz et à Liszt le soin de « brosser » d’incomparables Méphistophélès. Franck y répugne. Non qu’il ignore les angoisses humaines : sa musique instrumentale, comme les Béatitudes elles-mêmes, les exprime parfois avec une impitoyable obsession. Mais il ne sait rien de la méchanceté, de la haine, et son Satan fleure Bobertle Diable : d Indy n’a pas hésité à le dire. L’œuvre toutefois n’en est point ébranlée et le sourire que « le Malin » peut faire naître, par sa déclamation pompeuse, contorsionnée, ne compromet pas l’émotion qu’il a pu, un instant, suspendre.

Puologuk. — Son thème initial est un reflet de la

parole divine : dans tout le cours de l’ouvrage sa réapparition annonce la voix du Christ ; d’un bout à l’autre

il conservera sa touchante simplicité. Sous le revêtement des timbres, dans les enveloppements de la polyphonie, nous le reconnaîtrons à sa sérénité. On peut dire qu’il pénètre l’œuvre entière et l'illumine de bonté et de paix. Ce Prologue est une espérance; et les douleurs humaines, qui vont librement s’épandre, ne sauraient nous en faire oublier les promesses.

I. — Bienheureux les pauvres d'esprit , parce que le royaume des deux est à eux . — Les mauvais riches chantent. L’orchestre furieusement souligne, par des triolets obstinés, les cris de leur folie... Un moment la tristesse se glisse dans la fête, et le même motif qui a symbolisé les ardeurs de ces hommes épris d or et de vice, s’alanguit tout à coup [Amiante :6/8.) pour exprimer leur inquiétude. La joie et la crainte luttent. Mais la joie l’emporte, et l’orgie recommence. — Alors le Christ parle, et sa voix est annoncée par le thème initial, dont le retour apaise en un instant tous les bruits d ici-bas. Les anges répètent les paroles divines, en un cœur d’une polyphonie si belle que J.-S. Hacb y reconnaîtrait l’art dont César Franck, plus d’une fois, lui a dérobé les secrets.

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