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L'ARTISTE ET L'ŒUVRE MUSICAL 2o.J.
Après que le ténor récitant a exposé la situation, un chœur de révoltés avides de vengeance éclate en un bouillonnement factice et quelque peu théâtral que ne vient pas anoblir une strette écrite selon les us de l'opéra de la période judaïque. On pourrait croire, si cela n'eût pas répugné au caractère de Franck, toujours sincère même dans ses erreurs, on pourrait croire, disje, que ce chœur d'un art inférieur fut placé là à dessein pour servir de repoussoir et faire ressortir les beautés qui suivent, mais le soupçon d'un pareil calcul ne peut môme effleurer lame du maître, et s'il n'a point réussi à exprimer autrement que d'une façon banale et par des sortes de lieux communs, le désir de la vengeance, c'est que ce désir fut, toute sa vie, tellement éloigné de son cœur qu'il ne put jamais parvenir à l'y introduire, même imaginativement et dans le but d'une expression musicale... Mais après ce brouhaha, le calme reparait ; la Voix du Christ vient stigmatiser l'inféconde haine et, sur les mots : « Pardonnez à vos frères », un rayon de soleil perce le nuage : c'est le thème de Charité qui apporte la lumière en amenant le ton de ré majeur, celui qui clôturera l'œuvre, et le chœur céleste achève de paraphraser ce lever d'aurore en une phrase d'une ineffable douceur, parente, mais à un degré d'art bien supé-
rieur, des mélodies angéliques de Rédemption .
Le sixième Chant est celui de la pureté : Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu, et là, la belle âme de Franck nage dans son élément. Je ne crois pas que, mis à part quelques courts passages de plus faible intérêt, un esprit doué du sens artistique puisse s'empêcher d'éprouver pour ce sixième chant une admiration continue et qui ne fera qu'augmenter jusqu'à la dernière mesure.
Les femmes païennes et juives pleurent leurs dieux absents en une douce plainte dont les deux thèmes se mêlent et se combinent facilement malgré la double tonalité de si bémol mineur et de ré bémol majeur; un quatuor de Pharisiens, peut-être un peu trop emphatique et assez semblable, comme esprit, au Dialogue du pharisien et du publicain d'Heinrieh Schùtz, commence à proférer ses vaines affirmations, mais fait heureusement bientôt place à un court récit de l'Ange de la Mort, appelant hypocrites et sincères devant Tégalitaire tribunal de Dieu.
Les portes du ciel sont ouvertes et, dans la scintillante clarté du ton de fa dièze majeur, un vol d'anges expose l'adorable mélodie où le cœur pur du « père Franck » s'exprime tout entier. L'exquise cadence qui termine cet ensemble :
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Pour vous s'ou.vri . ra le saint lieu
n'est autre qu'un développement du thème de Charité, repris aussitôt par la voix du Christ sur le texte même de l'Evangile. Après de courts commentaires où les parties vocales semblent tresser des guirlandes fleuries comme on en voit dans les paradis des Lippi et des Angelico, le Christ fait entendre une seconde fois la consolante parole, mais dans le ton décisif de ré majeur, celui de la gloire finale ; puis, par un simple artifice d'exhaussement du la naturel au la dièze, la tonalité du fa dièze majeur reprend sa place et le chœur achève son chant dans la pleine lumière.
Je ne crois pas que ce beau monument d'artistique pureté puisse jamais subir les atteintes de la caducité. C'est une adorable merveille.
Il était difficile de se maintenir à une telle hauteur, aussi, avec la septième partie : Bienheureux les pacifiques parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu, retombons-nous sur la terre... et même plus bas, puisqu'un Satan quelque peu conventionnel tente de nous entraîner jusqu'en enfer.
Cette personnification du mal idéal (s'il est permis d'accoler ces deux termes) était une
conception si étrangère à l'esprit de Franck qu'il ne put jamais réussir à l'exprimer complètement... Je me souviendrai toujours de ses efforts pour se donner un air terrible, de ses froncements de sourcils, des contorsions de sa bouche et des bizarres éclats de voix qui éveillaient en nous plutôt le sourire que l'effroi, alors qu'il nous chantait :
rr~»
C'est moi l'esprit du mal qui suis roi de la ter . re
Pauvre maître ! Sa bonne foi était entière, il croyait sincèrement être « l'esprit du mal ». lui qui n'avait jamais vécu et agi que pour le bien! Alors, incapable de trouver en lui-même de quoi exprimer ce qu'il ne pouvait sentir que superficiellement, il emprunte le style des pires jéclectiques, et ici, bien plus encore que dans la première et dans la cinquième partie, il fait du Meyerbeer ; la strette :
Il se lève enfin, notre jour, Le jour de la vengeance !
ne serait pas déplacée dans quelque nouveau Robert h Diable.
Enfin le Christ arrive, abat Satan, et son récit procure à l'auditeur une délicieuse impression
de fraîcheur, due à la sérénité du ton de si bémol majeur après les déchaînements en tonalités mineures qui précèdent. Cette teinte suave de si bcmol majeur reparaît de nouveau, et d'une manière très heureuse, dans le beau quintette en ré bémol qui termine cette partie ; c'est sur les mots : « l'œuvre du Seigneur » qu'elle s'établit définitivement, comme antithèse tonale à l'ut mineur du prince des ténèbres.
Je tiens ici à faire remarquer une dernière fois ce que j'ai déjà avancé en plusieurs endroits de cette étude au sujet de la succession beethovénienne que, presque seul à son époque, Franck sut recueillir et faire fructifier. Autant, plus peut-être que dans d'autres œuvres, il emploie dans les Béatitudes les moyens fournis par la fugue et la variation ; la fugue, nous la trouvons dans la deuxième partie et dans tout le développement de la troisième, sans compter d'autres passages moins saillants ; quant à la haute variation, elle se fait jour à chaque pas au cours de l'ouvrage : variation, le thème de Charité sous ses différents aspects ; variation, la première partie presque tout entière ; variation, l'angélique idéalisation d'un thème de souffrance humaine comme celui du troisième Chant. Ce système de variation provient bien directement de celui des derniers quatuors et n'a rien de commun avec le
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Leitmotiv wagnérien lequel consiste, non en une transformation, mais en un développement thématique qui trouve sa parfaite application dans le drame, mais ne serait point de mise en une œuvre pensée presque symphoniquement comme le poème musical de Franck.
Nous voici arrivés au couronnement de l'œuvre, à cette huitième Béatitude qui, résumant toutes les autres, est aussi un monument presque exceptionnel dans l'histoire de la Musique. On dirait que le « père Franck », comme pressentant une ère de persécutions et devenant, lui aussi, le vates des anciennes épopées, ait voulu, par ce chef-d'œuvre, laisser après lui un baume consolateur à ceux qui souffriront pour la Justice et les obliger à regarder en haut, vers le lieu où régnent éternellement la paix et la vérité.
Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la Justice, car le Royaume du ciel est à eux!
Satan a reparu, l'Esprit du mal, arrogant mais rongé d'inquiétude, veut démontrer au Christ l'inanité de la victoire remportée par l'Amour; et là, il est admirable, car le personnage est devenu presque humain... Ce n'est plus le diable de théâtre, revêtu de conventionnels oripeaux, c'est l'homme dont l'orgueil a souffert de sa défaite et qui crache sa haine aux pieds du trône de son
vainqueur. Ce sentiment qui n'est plus une généralité, une abstraction, mais un élan expressif, Franck saura le rendre en un superbe défi.
Mais Celui que Satan a défié dédaigne de répondre... et ce sont les justes, persécutés mais confiants en la Justice future, dont les voix viennent chanter la douceur de mourir en proclamant l'unique Vérité. L'antithèse entre la tonalité de mi majeur en laquelle se déploie l'admirable mélodie, et les teintes sombres affectées au défi de Satan, est tout à fait frappante.
L'Esprit de haine apostrophe alors ces humains qui le bravent, il les voue aux plus affreux supplices, et les justes, toujours calmes malgré ces menaces, invoquent l'éternité avec une confiance toujours plus haute. Satan, troublé, les abreuve des pires injures, et, de nouveau, le chœur s'élève en une troisième invocation un peu plus angoissée tout d'abord... mais bientôt, la tranquillité reparaît sans mélange et une adorable modulation, ramenant le ton de mi majeur, souligne ce retour à l'immuable foi.
Tout s'assombrit de nouveau, mais dans les teintes douces de fa mineur, et la Vierge vient, par un sublime arioso digne de ceux des Passions de Bach, symboliser en elle' l'esprit de Sacrifice ; sur les paroles de la divine offrande