‹ César; ou, Le chien du châteauChapitre 27 sur 41 · LA COMTESSE, DESROSIERS, LE GÉNÉRAL, LE CHEVALIER, GEORGETTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, DESROSIERS, LE GÉNÉRAL, LE CHEVALIER, GEORGETTE

LE GÉNÉRAL, à part.

Je ne sais pas si c'est ce que je viens d'apprendre, mais cette figure-là ne me revient pas du tout... je crois l'avoir vue quelque part.

LA COMTESSE, à Desrosiers.

Voici, mon neveu, un appartement que je vous ai réservé pour le dernier... On l'avait tenu constamment fermé... c'est d'aujourd'hui seulement et pour votre arrivée que les portes se sont rouvertes... il doit vous rappeler bien des souvenirs

DESROSIERS

Certainement. .. le château d'abord en est peuplé de souvenirs... et ils me reviennent tellement en foule que je ne m'y reconnais plus.

LA COMTESSE

Ici cependant vous devez vous reconnaître... c'est dans cette pièce que vous veniez deux fois par jour...

DESROSIERS

J'y suis.. .j'y suis !... la salle à manger ....

LA COMTESSE

Du tout... le cabinet de travail du marquis votre père... C'est ici que ce pauvre abbé Saint- Yon vous donnait ses leçons...

DESROSIERS

C'est vrai!... c'est vrai!... je l'avais oublié... l'effet des révolutions...

Des leçons de latin.

DESROSIERS

Je l'ai aussi oublié!...

LE GÉNÉRAL

La révolution !...

DESROSIERS

Comme vous dites, général.

LA COMTESSE, riant.

Et puis vos leçons de menuet... le petit maitre de danse?...

DESROSIERS, riant.

Je le vois encore avec sa pochette.

(Le général et Georgette ont remonté le théâtre ., et causent ensemble au fond.)

LA COMTESSE, d'un air solennel **.

Il est d'autres souvenirs plus graves et plus profonds.

* Georgelle, le chevalier, la comtesse, Desi osiers, le général.

** Le chevalier, la comtesse, Desrosiers, sur le devant,; Georgette, le général, au fond.

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DESROSIERS, à part, avec embarras.

Ah! diable !..

Lorsque, pour rétablir sa fortune, mon frère fut obligé de partir pour Saint-Domingue, il s'enferma ici, en tête-à-tète avec vous, et vous vous rappelez ce qu'il vous dit?

DESROSIERS

Confusément.

LA COMTESSE

Il me l'a raconté à moi, et je ne l'ai point oublié. « Mon fils , je deviens négociant, je cesse, d'être gentilhomme... Voici mon épée que je dépose ici, dans un endroit que vous seul connaîtrez... et si je meurs avant d'avoir le droit de la reprendre, je vous la lègue... sachez vous en servir. »

DESROSIERS, vivement.

C'est vrail.ee sont ses propres paroles

LA COMTESSE

Et cette épée?...

LE CHEVALIER

Vous la retrouverez facilement.

DESROSIERS

Je l'espère, en cherchant bien...

LA COMTESSE

A onze ans une pareille scène doit faire impression.

Beaucoup, beaucoup trop .. cela ébranle les organes et les affaiblit... et puis je n'ai jamais eu la mémoire des lieux.

LA COMTESSE

Ceux-ci cependant sont assez remarquables... c'est ici que logea pendant un mois Jean III, duc de Bretagne... ce sont les mêmes meubles qui ont servi à ce noble prince.

. Le général s'est assis sur le grand fauteuil, auprès de la table, et, le secouant un peu fort, le bras lui reste dans la main.)

LE GÉNÉRAL

On le voit bien, car ils tombent de noblesse. air de Préville et Taconnet.

Ce mobilier si vermoulu, si frêle, Et cpie du temps avait miné la faux, Est, entre nous, l'image trop fidèle De ce qu'étaient les maîtres des châteaux. (/»('» Tous ces seigneurs, barons du moyen-âge, De père en fils, vieillis à l'OEil-de-Bœuf, Étaient usés... Aussi, quatre-vingt-neuf, Voulant marquer brillamment son passage, A tout brisé, pour tout remettre à neuf.

LA COMTESSE

Le général est toujours aimable.

LE GÉNÉRAL

Toujours après dîner, et le vôtre était excellent... sans comptervotre amabilité.,, vos grâces :t votre café, qui était parfait

CÉSAR

Je n'en ai jamais bu comme cela en Amérique.

LE GÉNÉRAL

11 n'y avait qu'une chose qui m'inquiétait pendant le dîner et m'empêchait d'être tout entier à mon affaire

DESROSIERS

Et quoi donc ?

LE GÉNÉRAL, à la comtesse.

La figure de monsieur le marquis.

DESROSIERS, troublé.

En vérité?

LA COMTESSE

Et comment cela?

LE GÉNÉRAL

Je cherchais où je l'avais déjà vue... après ça, c'en est peut-êtreune autre... 11 me semble pourtant bien que c'était à Paris. Oui, oui, c'était un jour de parade au carrousel.

LA COMTESSE

Parmi les officiers ?

LE GÉNÉRAL

Non.

LA COMTESSE

Au milieu de la poudre?

LE GÉNÉRAL, vivement.

Oui... oui... vous me mettez sur la voie... J'étais pressé de me rendre à la parade... et dans le désordre de toilette où j'étais... j'entre au Palais-Royal... chez un fameux coiffeur...

LA COMTESSE

Monsieur..

LE GÉNÉRAL

Ou du moins quelqu'un qui lui ressemblait tellement...

DESROSIERS, troublé.

Vous croyez?...

( Il se lève ainsi que ia comtesse *. ) LE GÉNÉRAL, avec force et le regardant.

Maintenant, j'en suis sûr... et, y eût- il là une batterie de canons, je crierais aussi haut qu'elle... C'est lui... je le jure !...

DESROSIERS, dans la plus grande honte.

Général...

LE GÉNÉRAL, avec force, et lui prenant la main.

Oui, morbleu!... je vous délie maintenant de soutenir le contraire.

DESROSIERS, essayant de rire.

Je m'en garderais bien... c'est vrai... c'est la vérité même... c'était moi... en personne. . Et ce n'est pas le seul métier que la nécessité de me cacher... m'ait fait exercer dans ce temps-là.

LA COMTESSE

Quoi! mon neveu...

* Le chevalier, la comtesse, Desrosiers, le général, Georgelte.

. DESROSIEUS.

Oui, ma tante. Si j'avais été reconnu, il y allait de la vie... et je me suis décidé à accommoder quelques têtes afin de sauver la mienne.

LA COMTESSE

Quel temps que celui-là!... un marquis...

GEORGETTE

Donnant le coup de peigne !

LE GÉNÉRAL

Ce n'est pas là qu'est le mal '

DESROSIERS

Vous avez raison.

air du Piège.

L'incognito devait me protéger;

Tranquille au milieu de l'orage, Le fer en main, je bravais le danger,

Frisant chacun avec courage...

J'ai recueilli de ces temps douloureux, Où la terreur était extrême, L'avantage bien précieux. .

LE GÉNÉRAL

De pouvoir vous coiffer vous-même.

DESROSIERS

C'est une excellente école que celle du malheur... elle nous rend meilleurs et plus expansifs. . . elle développe la sensibilité.

J'en suis persuadé, mon cousin, et je ne doute pas que vous n'ayez réfléchi à notre conversation de tout à. l'heure.

DESROSIERS

Certainement! j'en ai parlé à ma tante.

LE CHEVALIER

Et sa décision ?

DESROSIERS

Vous la connaîtrez plus tard.

LE CHEVALIER

Pourquoi pas sur-le-champ?

LA COMTESSE

Pour des raisons...

LE CHEVALIER

Que je devine!

LA COMTESSE

Eh bien! quand il serait vrai... les paroles déjà données, la foi convenue, et mieux encore la nécessité maintenant plus que jamais de concentrer les familles, de réunir des biens et des titres que l'on cherche à diviser et à anéantir, tout nous fait un devoir de tenir à nos premiers projets, et mon neveu lui-même le voudrait qu'il n'est pas maître d'y renoncer.

DESROSIERS

Je le sens comme vous, et voilà ce qui me désole... mais il est des moments où il faut se sacrifier...

LE CHEVALIER, avec colère.

Monsieur.

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