LA COMTESSE , LE CHEVALIER, LE GÉNÉRAL
LE CHEVALIER , regardant dans la coulisse à gauche.
Eh! mais, j'aperçois un groupe d'officiers.
LA COMTESSE
C'est ce que m'annonçait monsieur Sauvageot, l'épicier... C'est mon horrible général.
LE CHEVALIER
Le général Grandchamp.
LA COMTESSE, bas au chevalier, avec dédain.
Vous connaissez cela, chevalier?
LE CHEVALIER
J'ai eu l'honneur de faire sous ses ordres la campagne d'Allemagne.
LA COMTESSE, de même.
Vous avez pu lui obéir !
LE CHEVALIER
C'était mon supérieur.
LA COMTESSE
Ah! fi! j'en rougis pour vous.
LE GENERAL, suivi de deux officiers, entre par la gauche. A la cantonade.
Je ne garderai ici qu'un faible détachement pour la correspondance ; que le reste de la troupe soit cantonné dans les villages des environs. Les soldats seront nourris parles habitants; niais pas de désordre, pas de pillage, j'ai des rai-
sons pour que le pays soit bien traité... et quant aux officiers, ils viendront demain dîner avec moi au château.
LA COMTESSE
Dieu me pardonne ! c'est chez moi qu'il les invite.
LE GÉNÉRAL
t'est là mon quartier-général, c'est là qu'habite ma famille.
LA. COMTESSE, à demi-voix.
Insolent !
LE GÉNÉRAL
Qu'y a-t-il? (apercevant le chevalier qui s'avance.)
Eh! c'est le capitaine Neuillac !
LE CHEVALIER*
Moi-même, général... qui suis ici avec une parente à moi.
LE GÉNÉRAL
Je lui fais compliment... elle a un brave dans sa famille... ( s'avançant vers la comtesse. ) Salut et fraternité.
LA COMTESSE, à part.
Quel ton! quelles manières! ( le regardant.) Eh! mais, je connais cette figure-là... je l'ai vue ici autrefois, chez mon frère.
LE GÉNÉRAL
C'est vrai... portant déjà le fusil... une bonne habitude qu'on ne peut pas prendre de trop bonne heure.
LA COMTESSE
Eh! oui... vraiment, je ne me trompe pas,
<:'estlui.
GEORGETTE, rentrant, à part.
Maintenant le voilà dans son chemin. (Elle voit
1* général, pousse un cri et court à lui. ) Mon onde !
Mathieu Grandchamp !
LA COMTESSE
Le garde-chasse?
LE GÉNÉRAL**
Lui-même... qui depuis cinq ans a tiré autre c-hose que des lièvres... N'est-ce pas, capitaine?
GEORGETTE
Mon oncle, mon cher oncle, c'est vous que je revois... et avec des épaulettes !
LE GÉNÉRAL
Que je n'ai pas volées, je te le jure... Pas plus lier pour ça, et malgré mon rang... ( ^avançant vers la comtesse.) Touchez là, citoyenne.
LA COMTESSE
A qui parlez-vous? Je suis comtesse de Caradec.
LE GÉNÉRAL
Allons donc 1.. il n'y a plus de comtesse ; nous avons supprimé ces babioles-là.
LA COMTESSE
En vérité! Et moi, je regarde comme non avenu tout ce que vous avez fait.
* La comtesse, le chevalier, le général.
** Le chevalier, la comtesse, Georgette, le général.
CESAR
LE GÉNÉRAL
Tant pis pour vous, car nous avons fait de belles choses.
LA COMTESSE
Oui, un beau gâchis, dont vous vous tirerez si vous pouvez.
LE GÉNÉRAL
Nous n'irons pas chercher l'étranger pour ça.
LE CHEVALIER
Général, c'est ma cousine.
LE GÉNÉRAL
C'est vrai., ce n'est pas ta faute, et je te plains.
LA COMTESSE, avec colère.
Je crois qu'il me prend en compassion !
LE CHEVALIER, la modérant.
Madame, au nom du ciel!...
Il y a comme ça dans les familles des gens qui déraisonnent et qui vous font du tort. Ce n'est pas comme chez nous, ma petite Georgette... en v'ià une qui ne rougit pas de son oncle.
GEORGETTE
Bien du contraire... je n'en peux pas revenir.
LE GÉNÉRAL
C'est comme moi, mon enfant; j'ai cru que je n'en reviendrais pas... et pourtant me voilà, parti le sac sur le dos et aujourd'hui général de brigade.
LA COMTESSE
Voilà maintenant comme on donne les grades.
LE GÉNÉRAL
On ne les donne plus, on les gagne.
LA COMTESSE
C'est-à-dire que le premier venu... c'est absurde. . Jadis on les achetait avec de l'or.
LE GÉNÉRAL
Aujourd'hui c'est plus cher... (à Georgette.) Oui, mon enfant, le canon m'a poussé, ou plutôt il a abattu les autres... d'autres qui valaient mieux que moi... Mais que veux-tu? le canon, c'est comme bien des gens, ça ne raisonne pas... et quand toute la France se leva pour résister à l'Europe en armes, de cinquante que nous étions en quittant le pays, je suis resté seul... seul debout... Je n'ai pas été tué. . ce n'est pas ma faute.
Oui, général, j'en suis témoin!
LE GÉNÉRAL
Alors je me suis trouvé tout de suite un ancien, et on m'a mis à la tête des conscrits qui arrivaient pour leur montrer le chemin ; ce que j'ai fait, morbleu!... et pour cela il ne fallait pas rester en arrière... Comprends- tu?
GEORGETTE
Oui, mon oncle.
LE GÉNÉRAL
De tout ce temps-là je ne t'ai pas écrit, parce que nous n'arrêtions jamais... et puis pour d'autres raisons encore que je te dirai plus tard.. Mais j'avais toujours peur de ne plus t'embrasser, de ne plus revoir le paye. Aussi, lorsqu'on
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