QUATRIÈME PARTIE
Nul ne lut dans son cœur et ne vit la torture Qu'en cédant au devoir subissait la nature ; Personne aussi ne voit et jamais ne verra Les tortures du mien; personne ne saura Qu'en immolant César, qui peut-être est mon père, — Tu connais; Cassius, les amours de ma mère, — Mais que certainement j'admire, qui pour moi Est de tous les mortels le plus grand; sans la loi Que le devoir m'impose, et mon nom et de Rome, La liberté, j'irais moi défendre cet homme Contre toi, contre tous, au péril de mes jours. Ah! cela, l'avenir l'ignorera toujours.
CASSIUS
Un autre que César est le plus grand des hommes!
Ah! tu vaux mieux que moi, je l'avoue; oui, nous sommes
Bien différents tous deux! Comme toi j'obéis
Au devoir et je veux délivrer mon pays;
Mais je ne cache pas qu'en outre une rancune
Me pousse, que je hais sa gloire, sa fortune.
Et le tort qu'il m'a fait en te nommant préteur;
De ce dépit jamais rien n'adoucit l'aigreur.
Et je ne la dirai qu'à toi, de ma colère
Une autre cause encor qu'on peut trouver légère.
Mais dont profondément ce cœur fut ulcéré :
César, troublant un jeu que j'avais préparé
Pour le peuple, me prit des lions que d'Afrique
J'avais fait à grands frais venir; c'était inique.
N'est-il pas vrai? c'était me dérober mon bien,
C'était humilier, Brutus, un citoyen
Devant tous. Depuis lors et depuis la prélure.
Toujours plus vivement j'ai senti ma blessure.
Je me suis réjoui de lui voir opprimer
La liberté, les lois, et lentement armer
:wi . CliSAK.
P;ii- I;i des omiomis. De venger masoiilTruiu'e, Dans mon sein iialpitant j'ai nourri resijérance; Attendaiil (•lia(|ii(> jour \c jour des cliâlinicnls, J'ai eoufondu uia liaine e( nies ressenlinieiils Avec les intérêts sacrés de la patrie; Cette liaine a toujours cru, c'est une lurie, Une rage, un besoin de voir couler son sang. Qui, la nuit, quehjuefois m'éveille frémissant. Oui me suit au Forum, au sénat, qui m'obsède; Tonte mon âme est là, ma haine me possède; Et si quelqu'un te dit de Cassius : il dort Tranquillement, réponds : c'est que César est mort.
BRUTUS
Oui, nous difïérons bien de cœur et de génie, Toi, tu bais le tyran, je bais la tyrannie; Non jias César; jamais je ne le bairai; Il est grand... Mais il veut régner, je le tuerai.
LA MAISON DE CIMBER
CIMBER seul.
La conjuration est à la fin formée; J'aimerais mieux lever et conduire une armée. Ab ! ces conspirateurs m'ont donné bien du mal Faire marcher chacun vers le but général. Exciter, arrêter, maintenir l'harmonie Entre des conjurés différents de génie.
QUATRIÈME Î^AUTIË. 385
D*espoir, s'accommoder à leurs ambitions,
Surtout tirer parti de leurs prétentions,
Je ne l'aurais pas pu si j'avais pour moi-même
Voulu de ce complot la conduite suprême;
Mais je ne désirais rien pour moi, mon désir
Ne fut pas de briller, ce fut de réussir.
J'ai réussi : Brutus embrasse notre cause,
Et le nom de Brutus à tout le monde impose ;
Qu'il soit chef et commande, il ne m'importe à moi,
Et je veux bien d'un chef pour n'avoir pas un roi.
Les conjurés réunis au nombre de soixante, parmi lesquels BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIMUS BRUTUS, CIMBER, MURENA et PISON, tous deux jeunes Pompéiens.
CIMBER
Nous voilà réunis sous les doubles auspices
Des dieux et de Brutus, nos glorieux complices;
Nous n'avons pas, avec un terrible appareil,
Juréxomme l'on fait toujours en cas pareil.
Il n'était pas besoin de serments, de victimes.
Nos garants sont nos cœurs, notre haine et les crimes
De César; je n'ai pas besoin de vous pousser
A les punir, je n'ai qu'à vous les retracer.
César a combattu les lois et la patrie.
Attaqué le sénat; sa gloire, il l'a flétrie.
En la faisant servir comme de marche-pied
A son ambition, pour mettre sous son pied
Rome, la hberté, nous tous. Sa main avide.
Forçant le saint trésor des dieux, l'a laissé vide;
De la guerre civile* allumant le flambeau,
Il a sur l'univers déchaîné ce fléau,
386 CÉSAR
Immolé par milliers des victimes humaines
Et rniiiix"" nos soldats sotis les aigles romaines.
Ayant oneor le sang de t^aton sur les mains,
César a triomphé de généraux romains,
Et de ses lieutenants, loin d'être ses émules,
Fait des triomphateurs qu'on a vus ridicules
Promener devant eux, pour la première lois,
Au lieu d'images d'or, des images de bois.
(Qu'importent à César nos coutumes anciennes?
H n'est de volonté ni de loi (pie les siennes :
Il s'est fait dictateur à toujours, attentat
Que Sylla commit seul; a pris le consulat,
Et traitant les pouvoirs de l'État qu'il viole.
Comme il avait traité le trésor, il les vole.
Puis les ayant volés, en vrai chef de larrons.
Divise sa rapine avec ses compagnons.
Il les donne ou les vend, et dans son entourage
Prend des consuls d'un jour; le sénat, il l'outrage.
En plaçant dans son sein, pour mieux l'humilier,
Des hommes de néant, encore esclaves hier,
Des Gaulois chevelus que la toge embarra.sse.
Et desquels on a dit : Romains, montrez, de grâce.
Le chemin du sénat au nouveau sénateur.
Il fait vendre nos biens; enfin, profanateur,
Il a fait vendre aussi des terres consacrées
Aux dieux romains; parmi leurs images sacrées.
Il a dressé la sienne, et, comble de mépris.
Placé près d'un lieu saint deux portraits favoris,
Celui de la beauté d'Egypte, sa maîtresse,
Et celui d'un cheval qui lui mourut en Grèce...
Ayant ainsi bravé tous les droits et la loi,
Il ne lui restait plus qu'un crime, il se fait roi.
Il l'est déjà de fait, il veut le titre même ;
Il lui faut d'un tyran tout, jusqu'au diadème.