LE GENDARME NÉCESSAIRE
Si, dans tous les pays et tous les temps — même en ces temps très modernes où nous nous enorgueillissons d'avoir conquis pour la raison humaine une vaste partie du terrain où les instincts commandaient jadis absolument — il a été prouvé qu'au-dessus de tous les mécanismes d'institutions aujourd'hui établis, existe toujours, comme une nécessité fatale, le gendarme électif ou héréditaire, à l'œil prévoyant, à la main dure, qui par les voies de fait inspire la crainte et, par la crainte, maintient la paix, il est évident que, dans beaucoup de nations hispano-américaines condamnées, pour des causes complexes, à une vie turbulente, le caudillo a représenté une nécessité sociale, et qu'ainsi se réalise encore le phénomène que les hommes de science signalent dans les étapes d'intégration des sociétés : les chefs ne sont pas élus, ils s'imposent. L'élection et l'hérédité, même dans la forme irrégulière de leurs débuts, constituent une étape ultérieure (2).
(1) Taine : Les Origines, t. I, p. 341.
(2) Mariano Cornejo : Sociologia gênerai, t. II, p. 501.
C'est le caractère typique de l'état guerrier où la préservation de la vie sociale contre les agressions incessantes exige la subordination obligatoire à un chef (1).
Quiconque lit l'histoire du Venezuela avec un esprit libre de préjugés découvre que, même lorsque l'indépendance fut assurée, la préservation sociale ne pouvait d'aucune manière être confiée aux lois, mais aux caudillos prestigieux, aux plus redoutés, comme cela s'était passé dans les campements. « Dans l'état guerrier, l'armée est la société mobilisée, et la société est l'armée au repos ».
Rien de plus logique que Pâez, Bermiidez, Monagas fussent les gendarmes armés contre les bandes sauvages prêtes à chaque instant et sous le premier prétexte venu à répéter les crimes horribles qui détruisirent, en 1814, selon la phrase éloquente de Bolivar, « trois siècles de culture, d'illustration et d'industrie ».
Fernando de Peiïalver écrivait en 1823 : « C'est une vérité que personne ne pourra nier que la tranquillité dont a joui le Venezuela depuis que nos armées l'ont occupé est due au général Pâez, et il est également certain que s'il s'éloignait de son sol, le pays serait exposé à une explosion car, pour que ce malheur arrive, il ne manque que d'appliquer les mèches à la mine. » (2).
Pefiaher fut un des premiers à comprendre l'importance capitale du rôle que Pâez jouait au Venezuela bien que, comme il l'avait dit en 1821, il
(1) Spencer : Principes de Sociologie. Bourdeau : Les Maîtres de la Pensée contemporaine.
(2) O'Leary : Ouv. cité, t. VIII, p. 397.
n'existât qu'un « peuple composé de diverses castes et couleurs, accoutumé au despotisme et à la superstition, extrêmement ignorant, pauvre et plein, en même temps, des vices du gouvernement espagnol et de ceux qui étaient nés au cours des dix ans de révolution » ; et le fidèle ami de Bolivar croj^ait que la République « avait besoin pour longtemps d'un conducteur vertueux dont l'exemple servirait de modèle particulièrement à ceux qui avaient rendu des services importants et qui, pour ce molif, croyaient avoir des droits que ni eux, ni personne ne pouvait prendre » (1).
Mais lorsque éclata la Révclution de 1826 provoquée par ceux qui croyaient à la panacée des constitutions écrites (2), sans même soupçonner l'existence des constitutions efTectives surgies de l'état social, lesquelles sont celles qui gouvernent vraiment les nations, il imprime ce conseil suivi si fidèlement par le Libérateur dont la conduite fut si âprement censurée, surtout par Santander, « l'homme des lois », irrité par sa conduite envers Pâez qui s'était révolté contre la Constitution et contre le gouvernement de la Grande Colombie.
« Je crois que ce général (Pâez), disait Peiialver, doit être traité avec beaucoup de douceur par toi et par le gouvernement, car si l'on veut employer contre lui la rigueur des lois et non la politique, les plus funestes conséquences sont à redouter. Tu connais mieux que personne les éléments dont se
(1) iBiD., Id., p. 370.
(2) Le parti « civiliste » de Caracas accusa Pâez, devant le Congrès, de violation des garanties constitutionnelles, et ce furent des civils, parmi lesquels se trouvaient des anciens royalistes, qui donnèrent cours à raccusation.
compose notre pays, dont les combustibles enflammés par une personne comme le général Pâez feraient les plus horribles ravages » (1).
Briceilo Méndez, qui pensait aussi très profondément, critique les mesures prises par Santander avec la prétention de présenter sous un jour favorable l'influence de Pâez et de « contenir le progrès de la révolution par de petites intrigues ».
« Le général Santander, dit-il, ne connaît peutêtre pas le péril, mais Soublette, qui a vu le pays et a dû étudier le coryphée de la gent de couleur, ne peut être excusé. Je vais voir si je parviens à me faire entendre, quoique je craigne beaucoup que les partis étouffent ma voix si toutefois ils ne m'étoufïent avant même de m'entendre. » (2).
Si le Libérateur, s'inspirant de Santander et des constitutionnalistes, avait déclaré Pâez « hors la loi », si, pour soutenir les préceptes abstraits d'un Code qui n'était qu'un plagiat, une servile imitation des institutions démocratiques de la France révolutionnaire avant la révolution thermidorienne, si, faisant abstraction de ses propres convictions, il s'é*ait laissé guider par les idéologues, le peu de culture qui avait été sauvé de la grande Guerre aurait disparu dans une lutte semblable à celle de 1813-1814.
Les historiens qui se contentent des sources officielles négligent l'étude détaillée de ces années où la majorité de la population du Venezuela vivait dans les montagnes comme les tribus indigènes, où les llaneros royalistes, mulâtres et zam-
(1) O'Leary : Oiw. cité, t. VIII.
(2) Ibid., Id.
bos fuyant de Carabobo au nombre de quatre raille allaient par bandes, volant et assassinant ; où les patriotes orgueilleux de leurs lauriers croyaient avoir des droits encore plus grands, au point qu'Arismendi. par exemple, se convertit en un iléau des populations du llano et qu'il fallut le chasser comme un tigre ; où les soulèvements des gens de couleur se succédaient chaque jour dans tout le pays; où à Cumanà et à Barcelona, en Guyane et Barinas, et même dans les environs de Caracas, on répétait le cri effroyable de 1814: « Vive le roi ! Mort aux blancs ! » quel rôle pouvaient représenter, dans un milieu social pareil, la Constitution et les lois ?
Les révoltes ne se réprimaient même pas par des fusillements en masse. Pâez, Bermùdez, Monagas, Urdaneta, avaient le devoir suprême de protéger, avec la force inflexible de leurs bras, l'ordre social renaissant contre ces bandes qui ravageaient les champs, saccageaient et incendiaient les villages, se moquaient des autorités et assassinaient les blancs.
Les détails, les faits menus, les petits faits que les historiens retardataires négligent tant, constituent la trame d'une multitude d'événements qu'on n'a pu expliquer jusqu'à maintenant.
Lorsqu'on examine la situation du Venezuela depuis la guerre, lorsqu'on voit que la grande richesse accumulée, surtout dans les soixante-dix dernières années de la Colonie avait disparu ; que la classe élevée, les possesseurs de la culture et de la richesse avaient succombé ou émigré et que le peuple, la masse des esclaves, des gens de couleur et des indigènes se trouvait en pleine évolution
régressive par le fait de ces quatorze années de guerres dévastatrices, — il est facile de s'expliquer la suprématie, l'élévation des plus vaillants et des plus redoutés : « Livré à lui-même, ramené subitement à l'état naturel, le troupeau humain, dit Taine, ne saurait que s'agiter, combattre jusqu'à ce que la force brute parvînt enfin à dominer, comme aux temps barbares, et que du fracas de la lutte surgît un chef militaire qui, généralement, est un bourreau, » (1).
Pàez ne le fut jamais ; et c'est le côté le plus noble et le plus surprenant de sa figure dominatrice. ,
D'autres causes contribuaient à maintenir cet état d'anarchie spontanée.
De 1821 à 1830, la misère fut épouvantable. Bolivar qui poétisait tout écrivait à Sucre, de Caracas, le 10 février 1827 : « II est vrai que nous avons étouffé la guerre civile dès sa naissance ; mais la misère nous effraie, car vous ne pouvez vous imaginer la pauvreté qui afflige ce pays. Caracas pleine de gloire périt de sa gloire même et est une vivante image de la Liberté assise sur des ruines. Le Venezuela tout entier présente ce beau mais triste spectacle... Cumana est tranquille, mais le reste du Venezuela est dans la plus affreuse misère. » (2).
(1) Taine : Oiw. cité, t. I, p. 345.
(2) O'Leary : Oiw. cité. Correspondencia del Libertador. Cette idée de la Liberté nue ou vêtue de haillons et entourée de
« Le commerce était paralysé, les opérations de banque suspendues, on n'achetait ni ne vendait rien en gros ; le détail était très limité, les douanes ne produisaient rien car les entrées de navires étaient très rares, les contributions directes n'étaient pas perçues, les débiteurs profitaient du désordre et alléguaient la difficulté de vendre les produits à des prix, rémunérateurs. » (1),
En 1828, le général Briceiio Méndez, alors intendant du département de Venezuela, dit : « Le grand mal que nous avons ici est la misère. L'état du pays ne peut se décrire. Personne ne possède quoi que ce soit et il s'en est fallu de peu que la faim se transformât en peste. »
Le docteur Alamo, chef de la Haute-Police, écrivait au Libérateur à la même époque : « La misère s'accroît à Caracas d'une manière inimaginable. Il suffit de vous dire que même vos amis (ceux dé Bolivar) les plus prévoyants sont sans ressources ; nul fruit n'a de la valeur, on ne l'achète à aucun prix... Nos artisans, avec leurs apprentis et manœuvres, se sont abandonnés à l'oisiveté et même aux mauvaises actions, de sorte que les prisons sont pleines d'hommes que nous avons connus autrefois de bonne conduite et laborieux. C'est horrible, mon général. Le soir, on rencontre, par les rues, des femmes qui donnent des chaises, des tables, des coffres et autres meubles pour un
ruines ou surgissant d'une terre couverte de cadavres, comme la rêva Coto Paul, a été funeste pour tous les peuples de l'Amérique espagnole ; car quiconque ruine et tue croit avoir le droit de se considérer comme un Libérateur, et toute révolution a toujours eu pour objet de délivrer la République. (1) IBID. Id., t. VIII, p, 421.
repas ; on n'allume presque plus de lumière à CaFacas. »
Pourtant, le gouvernement se montrait inflexible contre les débiteurs des fonds publics et le Congrès avait recours au triste expédient des lois très dures contre les voleurs qu'il punissait de la peine de mort et contre les vagabonds — au nombre desquels on comptait des milliers d'hommes qui ne travaillaient point parce qu'ils ne trouvaient pas d'occupation — qu'il condamnait à servir pendant des années comme soldats dans la marine de guerre.
« La loi contre les débiteurs, écrivait Briceiïo Méndez, a des adversaires et mérite d'être méditée car, comme aujourd'hui tous sont débiteurs et, la majorité, de mauvaise foi, il est dangereux d'exciter leur indignation. » (1).
Beaucoup de ces débiteurs de mauvaise foi étaient des hommes d'une grande importance sociale et politique. Le docteur Francisco Aranda, par exemple, qui se trouvait, en 1828, « dans l'impossibilité de tenir divers engagements qu'il avait pris pour l'achat et l'amélioration d'une propriété, se trouve maintenant, dit Briceiïo Méndez, tellement pressé par ses créanciers que, malgré ma pauvreté, j'ai dû lui prêter deux mille pesos pour éviter qu'il soit mis en prison. C'est un homme de bien et il veut payer. » Entre temps, le docteur Aranda refusait le poste de ministre juge de la Cour que Bolivar lui offrait « afin de ne pas s'exposer à des censures, lui qui avait contracté une dette de mauvaise foi, en prononçant des sentences contre ceux qui étaient dans le même cas. »
(1) O'Leary : Oiw. cité, t. VIII, p. 273.
Le Libérateur avait cru, lui aussi, que le mal n'était que dans le manque d'exécution des lois ou dans leur trop grande douceur et, en 1826, il commença à dicter des mesures terribles qui contribuèrent beaucoup à la perte de son prestige chez un peuple où la popularité s'obtenait alors en laissant tous les délits impunis. Boves, le premier, en avait fait éloquemment la preuve.
De Coro, il écrit au général Urdaneta : « Il semble qu'on veuille saccager la République pour l'abandonner ensuite. Chaque jour, je me convaincs davantage par ce que je vois et entends dans le pays que la belle organisation républicaine l'a converti en une grande Sierra-Morena. // n'y a que des bandits. C'est une horreur ! Et le pire de tout est que, comme un martyr, je vais me battre pour la sainteté des lois. » (1).
C'était vrai : le Venezuela entier vivait de la fraude sous toutes ses formes, et l'on pouvait compter les employés qui avaient les mains pures. Il y avait des départements, comme celui de Maturin (qui comprenait les provinces de Barcelona, Cumanâ, Maturin et Margarita), « qui avait été ruiné par les maux de la paix plus que par ceux de la guerre ; où une multitude d'employés absorbe plus de numéraire que n'en recueille son Trésor agonisant. Une Cour des Comptes sans comptes à examiner... Et par malheur, ajoute le ministre Revenga, le Libérateur n'a pas de renseignements
(1) O'Leary : Oiiv. cité, t. XXXI, p. 299. Les mots soulignés le sont dans le texte.
qui puissent lui faire croire que ces rapports sont exagérés ».
La sévérité des lois, comme le montre l'histoire tles institutions juridiques, est la preuve la plus sûre de la force des vices qu'elles prétendent corriger.
Le décret du 8 mars 1827 sur les Finances publiques, dicté par le Libérateur, châtiait de la peine de mort le délit de fraude contre l'Etat, « si petite que fût la somme soustraite ».
« L'abîme où nous sommes se fait de plus en plus profond, disait Bolivar à Pâez, le 20 mars. A Cumanâ et à Barcelona les insurrections continuent. Trois ou quatre cantons de ces provinces se sont armés contre leurs chefs. Le général Rojas m'informe de tout cela et me conseille en même temps de prendre des mesures très énergiques et très résolues. » (1).
Il avait commencé à les prendre sans attendre ce conseil. A la rébellion de quelques troupes cantonnées à Valencia, il répondit avec son énergie accoutumée : « Les individus compris dans la rébellion de Valencia seront fusillés sur-le-champ. »
Ce soulèvement des troupes provenait de ce que les soldats ne recevaient par leur paye et qu'ils avaient peur d'être embarqués pour le Sud de la Colombie, d'où ils savaient qu'on ne laissait pas revenir les officiers de couleur par crainte des insurrections constantes.
« Nous sommes dans une crise affreuse, écrivait-il quelques jours après ; la République n'avait
(1) O'Leary : Ouu. cité, t. XXXI, p. 367.
qu'un point d'appui, et ce point a été attaqué de toutes parts, comme vous le voyez, et d'une manière telle que les troupes de Colombie ont perdu le respect qu'elles avaient pour moi, comme l'ont montré ces soldats de Valence sur le simple soupçon qu'on voulait les embarquer. » '
Et c'était contre ces hommes, dangereux par leur audace, leur valeur et leurs tendances qu'on donnait des ordres de fusillement sans jugement. Fatale nécessité, aussi fatale que le résultat qu'elle devait produire.
Convaincu qu'il était nécessaire de déployer « une énergie cruelle pour fortifier le gouvernement » (1), Bolivar ne s'arrêtait pas aux mesures de répression et de châtiment si dures qu'elles fussent:
« J'ai donné l'ordre de fusiller tous les rebelles et quatre qui sont venus ici seront fusillés aujourd'hui... Je me suis montré inexorable en cette circonstance. J'ai fait frapper de la peine de mort tous les criminels et mettre en prison les débiteurs de l'Etat. » (2).
« Je suis résolu à tout: pour délivrer ma patrie je déclarai la guerre à mort, me soumettant, par conséquent, à toute sa rigueur; pour sauver ce même pays, je suis prêt à faire la guerre aux rebelles, dussé-je tomber sous leurs coups de poignard. Je ne puis abandonner le Venezuela au couteau de l'anarchie ; je dois me sacrifier pour empêcher sa ruine. » (3).
(1) OLeary : Oiw. cité, t. XXXI, p. 371-372.
(2) iBiD., Id.,p. 373.
(3) O'Leary : Ouv. cité, t. XXXI, p. 365.
Les conséquences de ce rigorisme sont faciles à déduire chez un peuple où la cause de l'indépendance n'avait eu aucun prestige, où la grande majorité était non seulement illettrée, mais barbare, concevait à peine une autre patrie que le lambeau de terre où elle était née, et ne pouvait avoir d'autre idée de la liberté que celle d'une licence absolue, limitée uniquement par la crainte d'un chef. De tous côtés, circulaient les bruits les plus étranges, surtout dans les llanos où était générale la croyance que Bolivar « embarquait les hommes de couleur pour payer aux Anglais la dette de la République, et l'on ajoutait que les jeunes aussi devaient être saisis pour cette remise. » (1).
Le péril était immense parce que ce peuple ne ressemblait en rien aux tribus d'Indiens soumis de la Nouvelle-Grenade, de l'Equateur et de la Bolivie (2).
« Gens féroces et paresseux, dit Morillo, qui, même dans les temps de paix, avaient erré en caravanes par l'immense étendue des plaines, volant et saccageant les bergeries et les villages
(1) Ibid., Id. t. II, p. 87. Pâez au Libérateur, Achaguas, 31 mars 1827.
II est curieux de voir surgir cette fable à chaque commotion, même après l'abolition de l'esclavage. En 1859, la croyance était générale qu'on allait rétablir l'esclavage; « les pauvres croyaient qu'on voulait les vendre aux Anglais pour faire du savon avec leur chair, et des manches de couteau, de canne et d'ombrelle avec leurs os. V. Laureano Villanueva : Biografia de Zamora, p. 291. — Gil F'oRTOUL : Historia constitncional de Venezuela, t. II, p. 389. — Lisandro Alvarado : Historia de la Revoluciôn fédéral en Venezuela, p. 48. — On voit comment à travers toutes les pseudo-transformations constitutionnelles le milieu social restait le même. Pourquoi ses produits auraient-ils changé?
(2) La différence d'évolution entre ces paj's et le nôtre est une « question de caste », disait Rafaël Nûnez — et de race, en outre, comme nous le verrons.
voisins », ils étaient parvenus au développement complet de leurs instinct régressifs en quatorze ans d'anarchie.
Le général espagnol faisait particulièrement allusion aux llaneros; il faut considérer aussi que, dans la masse de la population urbaine, ce n'est pas l'Indien réduit qui prédominait, ni le métis « au caractère doux et bon », mais le mulâtre à l'imagination ardente, individualiste, niveleur, astucieux et anarchiste, « race servile et astucieuse », comme la qualifia l'Argentin Sarmiento, dans laquelle il semble que la désagrégation des caractères somatiques des races mères correspondrait, comme une conséquence nécessaire, à la désagrégation des caractères psychologiques, relâchant les liens qui doivent les unir l'une à l'autre pour produire un type isolé, sans idées ni sentiments collectivistes, sans esprit de sociabilité, confiant toujours dans ses propres forces pour aplanir les obstacles qui s'opposent à son élévation. Terrain admirablement préparé pour recevoir et faire fructifier violemment les principes démolisseurs et niveleurs du jacobinisme dominateur.
Il n'y avait plus d'esclaves. Dès 1812, patriotes et royalistes avaient, de fait et de droit, réalisé l'émancipation et tout retour à l'ancienne discipline aurait constitué un grave péril pour le parti qui l'aurait entrepris. « Ils les mettent en liberté complète, écrivait le général Morillo critiquant les patriotes, ils les appellent citoyens et en font des capitaines.
des colonels et des généraux ; ...et quoique le pays où ils se trouvent soit de nouveau occupé par les armes du loi, ces anciens esclaves sont réclamés par leurs maîtres, ou bien ils se dispersent par les champs où ils augmentent le nombre des bandits.
« Il n'y a pas moyen de ramener au travail des hommes qui ont pris goût à la vie militaire » parce qu'il est « moralement impossible qu'un homme qui a joui de la liberté vive tranquille dans la servitude ; son calme est celui des volcans qui restent inactifs pendant que se réunissent les matériaux qui, quelque jour, doivent causer l'explosion la plus terrifiante. » (1).
Poursuivis par les autorités royalistes, soumis par la force au travail des haciendas ou à la dure discipline de l'armée métropolitaine, ils se joignaient aux hommes libres et s'enfuyaient dans les llanos « où ils se réunissaient en petites bandes, et proclamaient l'Indépendance qui était le mot au nom duquel ils pouvaient continuer de voler après avoir commencé leur œuvre de ravage en acclamant le roi d'Espagne.
Les patriotes, de leur côté, étaient dans l'impérieuse nécessité de les accueillir dans leurs rangs et de récompenser leurs services, sans même penser aux conséquences, car pour eux il n'y avait et il ne pouvait y avoir alors d'autres propos que celui de vaincre l'ennemi, de réaliser l'indépendance, de créer la Patrie, et ces hommes étaient Vénézuéliens comme les autres. Il y avait pour les patriotes un autre avantage de caractère social à
(1) Rodriguez Villa : Oiiv. cité, t. III.
convertir les esclaves en soldats. En 1819, le Libérateur ordonne l'enrôlement de cinq mille esclaves jeunes et robustes pour accroître l'armée. Le viceprésident Santander fit des observations légales sur cette mesure qui arrachait une multitude de bras utiles à l'agriculture ; mais le Libérateur la fît exécuter « alléguant qu'elle était hautement propice au rétablissement de l'égalité civile et politique, car elle maintiendrait l'équilibre entre les diverses races de la population. La race blanche était celle qui avait supporté le poids de la guerre » (1).
L'Indépendance étant réalisée, surgit, avec les préjugés de classe et la nécessité de la conservation sociale, le puissant mobile des intérêts matériels ; et, en même temps que le Congrès rétablit en une certaine manière l'esclavage par la loi de manumission, j^es opinions des royalistes concordent absolument avec celles des patriotes clamant contre le péril que représentait la liberté des noirs.
« Bolivar, écrivait le royaliste furibond José Domingo Diaz, Bolivar dispose de vos propriétés avec la libération de vos esclaves ; il vous condamne à la misère en vous dépouillant de votre pi-incipale richesse et il vous prépare des maux dont il faut envisager silencieusement la perspective. » (2).
Et le général Briceiio Méndez disait au Libérateur en 1828 : « Les esclaves sont perdus. Ils ne parlent que de droits et ils ont totalement oublié leurs devoirs. » Et il opinait pour le rétablissement de l'ancienne discipline afin de ne pas favoriser
(1) Restrepo : Oiw. cité, t. III, p. 19.
(2) Recuerda de la rebeliôn de Caracas, p. 317.
« la paresse, les vices et l'insubordination de cette classe sordide et brutale qui peut devenir dangereuse peur nous » (3).
Si jusqu'en 1824 il n'exista pour Bolivar pas d'autre nécessité primordiale que celle de l'Indépendance, la pensée qui allait prévaloir, à partir de cette date, dans l'esprit du grand homme fut celle de la réorganisation sociale. Son honnêteté que ses ennemis même n'ont jamais mise en doute, son éducation, sa race, qui l'éloignaient d'une égalité qui, pendant de longues années encore, ne serait qu'une pure abstraction, — tout contribuait à mettre le Libérateur en choc ouvert avec les faits émanés du déterminisme historique, et devait le condamner nécessairement à la plus complète impopularité.
Alors, on ne se souvint plus de sa gloire ; ses ennemis, anciens royalistes en majorité, en vinrent à discuter publiquement les grands bénéfices de l'Indépendance et les faits sanglants de 1814 furent rappelés à la mémoire du peuple sans une seule atténuation. En même temps que son prestige s'écroulait, de tous côtés les éléments réactionnaires qui devaient produire la dissolution de la Grande Colombie se regroupaient et exhibaient, peutêtre malicieusement, le général Pâez comme le représentant légitime du peuple vénézuélien, comme
(3) O'Leary : Ouu. cité, t. VII, p. 274.
le Chef-né des grandes majorités populaires — pour employer le jargon de nos jacobins — , comme l'homme représentatif de son peuple, comme 'la pure émanation du milieu social profondément transformé par la révolution.
De sa seigneurie d'Apuré, il écrivait à Bolivar en 1827 : « Ici, on ne m'a même pas fait reconnaître comme commandant général, et si je suis obéi c'est beaucoup plus par habitude que pour le commandement dont je suis investi. C'est que les habitants me consultent comme protecteur de la religion et me demandent des curés et des réparations des églises ; comme avocat pour résoudre leurs procès ; comme militaire pour réclamer leur dû, soldes et grades ; comme chef pour que j'administre la justice ; comme ami pour que je les secoure dans leurs besoins ; les esclaves même qui jadis ont été émancipés et que des maîtres imprudents réclament, se plaignent à moi et n'attendent que ma décision pour rester dans l'esclavage ou s'appeler libres. » (1).
De quelle Constitution républicaine et démocratique pouvaient émaner de si amples attributions ?
Le voyageur qui compara Pâez à un khan de Tartares ou à un cheick arabe était dans le vrai. Et, en le comparant à Artigas, il établit un parallèle entre les peuples de plaines qui produisirent les deux grands caudillos (2).
(1) O'Leary : Ouv. cité, t. II. Lettre de Pâez au Libérateur, Achaguas, 31 mars 1827. En 1822, Pâez avait écrit à Saiitander : « J'ai été un des liants représentants accoutumés à œuvrer par eux-mêmes... j'ai commandé un corps d'armée sans autre loi que ma volonté, j'ai frappé de la monnaie et j'ai fait tout ce qu'un seigneur absolu peut faire dans ses Etats ».
(2) « Cet lionime qui pouvait jouer sur les rives de l'Orénoque
A la haute structure morale de don Simon Bolivar, cette investiture demi-barbare ne pouvait s'adapter.
Mais, heureusement pour le Venezuela, le général Pâez parvint à devenir un véritable homme d'Etat, Concept que trouveront étrange ceux qui se figurent encore que la science de gouverner s'apprend dans les livres et ne se rendent pas compte des enseignement positifs de l'histoire. On naît homme de gouvernement comme on naît poète. Lorsqu'on lit sans prévention la vie de Pâez, qu'on se rappelle son humble origine, son manque absolu d'instruction, le genre de guerre qu'il eut à faire et où il se détache plus comme un chef de horde ou un capitaine de bandouliers que comme un militaire dans le sens habituel du mot, son rôle dans le gouvernement régulier du pays, au milieu de ce désordre organique, de cette épouvantable anarchie créée par la guerre et accentuée par le désordre politique et administratif de la Grande Colombie, est digne des plus grandes louanges et paraîtrait un fait singulier si l'histoire ne présentait pas de nombreux exemples semblables.
Lorsque les fils de Tancrède de Hauteville envahissent l'Italie méridionale en véritables voleurs
le rôle d'Artigas sur celles de la Plata, resta fidèle à Bolivar dont les manières affables et généreuses l'ont gagné. »
MoLLiEN : Voyage dans la République de Colombie, t. II, pp. 202-207.
de grands chemins et que Robert Guiscar, le plus vaillant et le plus audacieux de tous, se conduit en véritable larron, comme dit la Chronique d'Amatus citée par Demolins (1), il est admirable de voir comment, après avoir établi définitivement leur domination, ils se transforment en hommes de gouvernement, font renaître le travail, développent la culture, protègent la propriété, constituent la hiérarchie sociale et substituent enfin l'ordre à l'anarchie. Ces rudes batailleurs, dit Lenormant, qui à leurs débuts ne rougissaient pas d'exercer un métier de véritables voleurs de grands chemins et étaient complètement illettrés, furent ensuite d'admirables promoteurs du progrès et des lumières. Ils favorisèrent avec amour dans leur cour et leurs Etats les arts et les sciences sans faire de distinction entre catholiques, grecs et musulmans, et se convertirent eux-mêmes en hommes cultivés, recherchant le talent, récompensant le mérite et la capacité dans tous les milieux, dans toutes les races, dans toutes les religions où ils se manifestaient. » (2).
Dans notre Amérique, l'éminent publiciste argentin Alberdi écrivait, en 1852, au sujet de son pays, dans ses célèbres Bases de la Constitution : « Ceux qui, auparavant, étaient repoussés avec le surnom de caciques sont aujourd'hui acceptés au sein de la société dont ils se sont rendus dignes en acquérant les habitudes les plus polies, les sentiments les plus civilisés. Ces chefs, jadis rudes et sauvages.
(1) Les grandes routes des peuples, t. II, p. 321 ,
(2) La Grande Grèce, t. II.
ont cultivé leur esprit et leur caractère à l'école du commandement où, souvent, les hommes inférieurs s'ennoblissent et s'illustrent. Gouverner dix ans, c'est faire un cours de politique et d'administration. »
Rien de plus juste, dit Proal, que le régime dans lequel tous les citoyens peuvent, par le mérite, le travail et le patriotisme, parvenir aux plus hautes situations. Mais il est certain que les meilleurs ministres et les meilleurs présidents n'ont pas toujours été des lettrés et encore moins des orateurs. Aux Etats-Unis on a vu ce phénomène que des anciens ouvriers sont devenus des hommes d'Etat éminents. Franklin avait été imprimeur, Lincoln, boucher, Horace Mann, laboureur, Johnson, tailleur et Grant, tanneur, comme Félix Faure. Les peuples de race latine qui aiment si passionnément l'éloquence se figurent que, seul, le don de la parole confère toutes les compétences et particulièrement le don de gouverner. D'où le nombre toujours croissant des orateurs de profession, des avocats et des professeurs qui remplissent les assemblées, bien que l'histoire de tous les peuples civilisés montre que ce sont les industriels et les commerçants, les ingénieurs, les agriculteurs, les anciens administrateurs qui, plus que les brillants orateurs, ont produit les politiques les plus avisés, les gouvernants les plus aptes ; car, en règle générale, les orateurs ne sont que des artistes dont on peut dire : verba et voces, prœtereaque nihil. Beaucoup d'orateurs éprouvent le besoin de parler comme les chanteurs celui de chanter et les musiciens celui de jouer de leur instrument, sans prendre garde aux conséquences de leurs paroles, ni à
la précision de leurs idées, ni à l'exactitude de leurs affirmations. Virtuoses de la parole, ils aiment la tribune comme un musicien aime son violon pour le seul plaisir de lui arracher de beaux accords. Le don de la parole ne peut être considéré comme un signe inéquivoque de mérite ; il ^'implique pas ce qui importe le plus en un homme de gouvernement : un jugement droit et l'expérience des hommes et des choses ; on peut très bien parler de tout, soutenir avec succès les thèses les plus contradictoires, et manquer en même temps des qualités les plus élémentaires d'un bon gouvernant (1).
Le général José Antonio Pâez qui savait à peine lire en 1818 et « jusqu'à l'arrivée des Anglais dans les llanos, ne connaissait pas l'usage de la fourchette et du couteau tant son éducation antérieure avait été grossière et inculte », à peine eut-il commencé de fréquenter les officiers de la Légion britannique qu'il les imita dans leurs façons d'agir, leurs habitudes, leurs vêtements et se conduisit en tout comme eux autant que les coutumes de sa première éducation le lui permettaient (2). Et ce rude îlanero, placé à la tête du mouvement séparatiste du Venezuela, avec les faibles éléments de culture sauvés de la guerre, et ceux, peu nombreux, qui revenaient de l'émigration, eut le talent, le patriotisme et l'élévation de caractère suffisants non pour « se soumettre à la Constitution », comme ont dit ses idolâtres, car son pouvoir fut toujours le même.
d) Proal : La criminalité politique.
(2) Citation que Pâez lui-même fait dans son Autobiographie d'un livre écrit par un officier de la Légion britannique.
mais pour favoriser par son autorité absolue l'établissement d'un gouvernement régulier qui fut, pour cette époque, le plus ordonné, le plus civilisateur et celui qui jouit du plus grand crédit dans l'Amérique récemment émancipée. Et, instinctivement, donnant ainsi les plus solides fondements à sa prépondérance politique, il parvint à être le plus riche propriétaire foncier du pays, comme s'il eût deviné ce célèbre aphorisme de John Adams, un des fondateurs des Etats-Unis, dont la vérité est prouvée jusqu'à la satiété par l'histoire de tous les peuples : « Ceux qui possèdent la terre tiennent en main les destinées des nations. » (1).
Il faut, en outre, tenir compte de ce que l'influence de Bolivar dut être puissante sur la mentalité des caudillos. Le respectant, l'admirant ou, plutôt, éblouis par son génie et par l'idéal grandiose de l'Indépendance, ils s'accoutumèrent de bonne heure à regarder avec une certaine considération les hommes qui leur étaient intellectuellement supérieurs. O'Leary observa ce trait caractéristique chez le général Pâez : « En présence de
(1) Cité par Loria : Les bases économiques de la Constitution sociale, p. 370, où le célèbre sociologue étudie longuement les relations de la propriété avec la constitution politique des peuples. « Un fait véritablement caractéristique, dit-il, c'est que ces vérités évidentes, ignorées des économistes modernes, furent parfaitement comprises par plusieurs écrivains des siècles passés. C'est, en effet, en 1656 que l'Anglais James Harrington expose, pour la première fois, la théorie qui représente la constitution politique comme un produit des rapports économiques... « La propriété monétaire, aCRrma-t-il, n'a pas d'importance relativement à la constitution politique, excepté dans les villes qui n'ont point ou qui n'ont que peu de territoire. Mais la propriété foncière, suivant le mode de sa répartition, détermine l'équilibre politique et produit un gouvernement de nature analogue. » P, 367.
personnes qu'il supposait instruites, il était silencieux et même timide, il s'abstenait de prendre part aux conversations ou de faire des observations. » (1).
On ne peut dire, par conséquent, de nos caudillos, ce qu'Ayarragaray fait remarquer des Argentins « plus disposés à l'émeute qu'aux occupations sédentaires et techniques que réclame un gouvernement régulier ; toute initiative ou personnalisme intellectuel disparaît sous le cacique politique qui «xerce un pouvoir indisputé ». L'organisation de la République du Venezuela en 1830 est la preuve la plus éloquente de ce que, sous l'autorité du général Pâez, les hommes intellectuels de l'époque, quelles qu'eussent été leurs opinions antérieures, eurent la liberté absolue de prendre des initiatives : « Par instinct plus que par réflexion, comme l'observe très justement Gil Fortoul, il tendait à jouer le rôle de certains rois constitutionnels, préférant seulement les fonctions d'apparat, tant que ne surgissait pas quelque grand conflit national, et laissait à ses ministres la tâ'che quotidienne de gouverner. »
Si le progrès ne fut pas plus grand, si, dès cette époque, on ne jeta pas les bases d'un développement économique qui eût réparé, en quelques années, les ravages affreux de la guerre et préparé le pays pour l'immigration européenne, comme l'avait pensé le Libérateur, ce ne fut pas la faute du Caudillo qui eut toujours le mérite de laisser faire les classes dirigeantes ; la cause en est le man-
(1) Ouv. cité. t. I, p. 441.
que de vraie culture, de sens pratique et de sens historique qui caractérisa tous les hommes de ce temps, et la croyance qui, malheureusement, persiste encore dans les milieux intellectuels, que la solution de tous les problèmes sociaux, politiques et économiques consistait dans la pratique de principes abstraits que la plupart de ces hommes connaissaient par les doctrines fragmentaires des encyclopédistes et des jacobins français. Tous, goths et libéraux, cherchaient le remède de nos maux profonds dans la liberté du suffrage, dans la liberté de la presse et surtout dans l'alternance du pouvoir suprême sans s'arrêter à cette pensée que le pouvoir exercé alors par le général Pâez dans la République, comme celui des caudillos régionaux, était intransmissible parce qu'il était essentiellement personnel ; il n'émanait d'aucune doctrine politique et d'aucun principe constitutionnel, parce que ses racines s'enfonçaient dans les instincts politiques les plus profonds de nos masses colonisatrices, engendrés par l'hérédité et par le milieu et amalgamés dans le creuset brûlant de la Révolution.