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DE LA RÉVOLUTION

Lorsqu'on étudie l'histoire de notre indépendance on constate, dès le premier abord, que non seulement les classes élevées de la Colonie furent celles qui déclanchèrent la Révolution, mais aussi qu'en même temps elles proclamèrent les Droits de l'Homme et prétendirent fonder la République de 1811 sur les bases de la démocratie et du fédéralisme.

Quelle était l'origine de ces idées ? Comment pouvait-on proclamer des principes si avancés dans la capitale d'une province obscure et oubliée, la plus ignorée de toutes celles qui composaient les vastes possessions de l'Espagne en Amérique ?

Débarrassons notre esprit des préjugés, et guidés par la tendance analytique de notre époque, cherchons les origines, les antécédents historiques de ce phénomène attribué, d'après les vieilles théories, à une espèce de fiat biblique ou à l'accident et au cas des rationalistes.

Les premiers législateurs de la République, les révolutionnaires du 19 avril et les constituants de

CÉSARISMB DÉMOCBATIQUE EN AMÉRIQUE. 6.

1811 sortis de la plus vieille aristocratie coloniale, « créoles indolents et orgueilleux », qui « jouissaient auprès de la populace d'une considération telle que jamais les grands d'Espagne ne bénéficièrent d'une pareille dans la capitale du royaume »» proclamèrent pourtant le dogme de la souveraineté populaire et appelèrent à l'exercice des droits du citoyen le même peuple méprisé par eux. Sur l'inégalité sociale qui était le fondement de leur puissance, sur l'hétérogénéité de race qui alimentait leurs préoccupations, ils dressèrent l'édifice de la République démocratique.

D'après ces principes, la tradition coloniale disparut pour toujours le jour même où furent proclamés les droits des Vénézuéliens. De sorte que, politiquement et socialement, les hommes de l'Indépendance naissaient à la vie à l'âge qu'ils comptaient à la date de ce jour, puisque, au coup magique de la Révolution, ils avaient laissé entre les ruines du « régime d'opprobre « tout le legs héréditaire de trois siècles de colonie et de milliers d'années antérieures à la Conquête.

L'hérédité psj'chologique formée par les instincts et les préjugés inconscients, les opinions, les goûts, les inclinations naturelles, les sentiments, les préoccupations religieuses et sociales, le mépris du blanc créole pour l'homme de couleur, la haine de celui-ci pour le créole, les rivalités et intransigeances de chaque groupe social, — tous les mobiles enfin qui déterminent la cruelle et éternelle lutte de l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, disparurent pour toujours au seul énoncé des Droits du Citoyen.

Une fois supprimées les profondes inégalités

qui, durant des siècles, avaient caractérisé l'organisme social de la colonie, il ne restait plus que l'homme abstrait. Ne pas être esclave, avoir vingt et un ans accomplis et mener une vie honnête, voilà ce qu'on exigeait d'un homme, quelle que fût la couleur de sa peau, pour pouvoir exercer des droits et aspirer aux dignités les plus élevées de la naissante République.

Ces nouvelles théories, prédominantes dans le monde civilisé et illuminées de l'incendie de la Révolution française, s'étaient introduites peu à peu clandestinement avec les marchandises venues des Antilles en contrebande grâlce à la complicité des agents infidèles du gouvernement espagnol. Théories que les créoles adoptaient sans examen et professaient avec enthousiasme ; principes abstraits qui avaient pour eux l'attrait piquant et stimulant du fruit défendu, ingurgités comme un nectar savoureux à la clarté d'une bougie, dans le silence profond de la nuit, en une ville qui s'abandonne au sommeil au son des oraisons.

L'apparition de ces mêmes théories avait été en France le produit d'un long travail d'élaboration; pourtant, Taine montre que, chez les aristocrates, les principes démocratiques restaient à l'étage supérieur de l'esprit, et que lorsqu'ils proclamaient l'égalité au Parlement et accueillaient dans leurs salons les plébéiens illustres par le talent, les préjugés de classe réapparaissaient au moindre raisonnement ou éclataient, indignés, dans la sincérité de l'alcôve.

« Entre les deux étages de l'esprit humain, le supérieur où se tissent les raisonnements purs et l'intérieur où siègent les croyances actives, la

communication n'est ni complète, ni prompte. Nombre de principes ne sortent pas de l'étage supérieur; ils y demeurent à l'état de curiosités; ce sont des mécaniques délicates, ingénieuses, dont volontiers on fait parade, mais dont presque jamais on ne fait emploi. Si parfois le propriétaire les transporte à l'étage inférieur, il ne s'en sert qu'à demi; des habitudes établies, des intérêts ou des instincts antérieurs et plus forts en restreignent l'usage. En cela il n'est pas de mauvaise foi, il est homme ; chacun de nous professe des vérités qu'il ne pratique pas. Un soir, le lourd avocat Target ayant pris du tabac dans la tabatière de la maréchale de Beauvan, celle-ci, dont le salon est un petit club démocratique, reste suffoquée d'une familiarité si monstrueuse. Plus tard, Mirabeau, qui rentre chez lui ayant voté l'abolition des titres de noblesse, saisit son valet de chambre par l'oreille et lui crie en riant de sa voix tonnante : « Ah ça ! drôle, j'espère bien que pour toi je suis toujours Monsieur le Comte. » Cela montre jusqu'à quel point, dans une tête aristocratique, les nouvelles théories sont admises. » (1).

En France, les idées démocratiques avaient envahi peu à peu toutes les classes sociales. La philosophie, les sciences naturelles et exactes, la littérature, la politique, l'économie politique, l'ensemble harmonieux de toutes les branches de l'intelligence humaine, avaient pris lentement une nouvelle direction, s'étaient introduits par tous les interstices de l'édifice social et avaient fini par

(1) H. Taine : Les origines de la France contemporaine. L Ancien régime, p. 376.

envahir les hautes classes et s'emparer des cerveaux démocratiques. Les philosophes, les littérateurs, les hommes de science coudoyaient la noblesse depuis longtemps ; le savoir était un titre légitime pour conquérir les plus grandes distinctions ; les personnes envahissaient en même temps que les idées. Et pourtant nous avons vu quelle puissance gardaient encore les préoccupations nobiliaires (1).

Dans l'évolution du Venezuela, la marche est beaucoup plus rapide. La noblesse coloniale passe d'un extrême à l'autre, sans aucune préparation; et comme ces nobles sont presque les seuls en possession d'une culture, les seuls qui ont le rare privilège de s'instruire, l'évolution prend un caractère complètement distinct.

En 1796, les nobles de Caracas — cette forte et puissante oligarchie constituée en municipalité — accusent, devant le roi d'Espagne, les magistrats qui venaient de la métropole, à cause de « la protection ouverte qu'ils accordent scandaleusement aux métis et à tous gens vils pour rabaisser le prestige des familles anciennes, distinguées et

(1) « Les salons du xviii« siècle ne préparent pas seulement l'égalité des hommes parce qu'ils réunissent et confondent seigneurs et hommes de lettres, mais parce que, prisant l'esprit par-dessus tout, ils fournissent aux roturiers l'occasion de racheter par la supériorité du talent, l'infériorité de la naissance : dans le ro3'^aume de l'esprit un enfant trouvé peut être roi. »

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