C. BouGLÉ : Les idées égalitaires, p
honorables » ; et parce que « laissant courir la plume sur des fondements puérils et sur la surface des choses, ils représentent d'une manière très différente de la réalité l'état de la province, le mode de penser des familles distinguées et de sang pur, leur séparation totale des mulâtres ou métis avec lesquels elles ne veulent avoir aucune relation, oublieux que sont ces magistrats de la gravité da l'injure que conçoit une personne blanche à la seule idée qu'on puisse dire qu'elle fréquente ces métis, et de l'impossibilité que ces sentiments soient effacés, même si intervenaient la loi, le privilège ou la grâ'ce royale. »
Ces nobles vassaux de Caracas qui, jusqu'en 1801, protestent contre les « grâces » accordées par le monarque à la nombreuse classe de métis, quinterons, quarterons et « blancs de rivage » constituant la grande masse de la population des "ailles, et qui considèrent comme un grand outrage le fait de « faciliter aux métis, au moyen de l'exemption des règlements auxquels est soumise leur basse classe, l'instruction dont ils ont été privés jusqu'à maintenant et doivent être privés toujours », — ces fidèles vassaux, entre lesquels figurent beaucoup de ceux qui, peu d'années après, vont être des facteurs ou principaux promoteurs de la Révolution et des apôtres fervents de la démocratie, ne peuvent supporter en aucune façon que le roi d'Espagne, suivant les propositions do ses agents à Caracas, élève les « classes viles » jusqu'à eux pour le prix de quelques milliers de réaux dont le Trésor royal avait besoin.
Ce sont eux, ou leurs descendants immédiats qui, possédés d'un pur idéalisme démocratique né
à la chaleur des principes abstraits préconisés par les philosophes français, vont laisser de côté, pour un moment, dans les juntes patriotiques ou au Congrès, leurs préoccupations enracinées de caste et, effaçant d'un trait de plume les « odieuses distinctions », appelleront ces mêmes « classes viles » à partager avec eux les honneurs et prééminences de la République démocratico-tedérative rêvée.
Les hommes des « classes basses avilies par toute sorte de bâtardises et de turpitudes » qui, en 1796, « ont l'effronterie d'aller par les rues vêtus contre les prescriptions de la loi, au grand scandale des personnes distinguées », pourront, en 1810, se confondre avec celles-ci en vertu d'une simple déclaration. La « terrible égalité » décrétée par le monarque concédant des grâces et des prérogatives à la plèbe et que les nobles avaient considérée comme la cause certaine « d'un désordre social qui convertira cette magnifique partie de l'univers en une masse dégoûtante et fétide de péchés, délits et scélératesses de tout genre » sera, quand éclatera la rébellion, « une revendication des fors sacrés de la nature outragés par le despotisme de l'Espagne ». Un décret, un seul décret, quelques traits de plume d'oie opéreront le prodige.
La « Junte suprême » de Caracas décrète « l'égalité de tous les hommes libres »; et le Congrès Constituant « confère au noble et vertueux peuple du Venezuela la digne et honorable investiture de citoyens libres, le véritable titre de l'homme rationnel », et « proscrit les préoccupations insensées, les haines et les personnalités qui détestent tant les sages maximes naturelles, politiques et religieuses ».
Les dispositions de la cédule royale qui, en 1796 et en 1801, constituaient, d'après les nobles du Venezuela, un péril pour la société et qui émurent si profondément la municipalité de Caracas, seront pâles à côté de la large Déclaration de droits formulée par la même municipalité transformée en Junte suprême et en Congrès. La menace que « les métis, quinterons, « blancs de rivage », guérisseurs, commerçants, etc., dispensés de leur basse qualité » pourraient être déclarés aptes aux professions et dignités qui étaient le privilège des personnes blanches, n'existera plus neuf ans après, quand la République et l'Indépendance auront été proclamées ; « l'immense distance qui, pendant des siècles, avait séparé les classes sociales de la colonie, l'avantage et la supériorité des blancs, la bassesse et la subordination des mulâtres auront disparu pour toujours. »
On ne peut observer qu'une différence entre les deux dispositions. Le roi d'Espagne élevait les métis à la dignité de blancs moyennant quelques milliers de réaux; la révolution qui a les nobles à sa tête, nivelle toutes les classes libres et les confond sous la dénomination de citoyens, en vertu des principes abstraits qui avaient ébranlé les trônes et qui, par un enchaînement logique des événements, mirent entre les mains d'un plébéien consacré par son génie « Roi des rois » les destins du monde ; le seigneur et maître de ces possessions se traîna à ses pieds comme un vassal et y déposa son sceptre.
Lorsque le roi ordonnait que cette dignité fût accordée, c'était un sujet d'effroi pour les blancs natifs et habitants de l'Amérique. Comment est-ce
possible, demandaient les nobles, que Sa Majesté confonde les vassaux de sang pur, distingués et honorables avec des hommes de lignée vile et détestable ? Si Sa Majesté obéissant aux rapports passionnés des employés espagnols, persistait dans son projet de concéder « la grâce », eux, les nobles, dans leur désolation, renonceraient à leurs offices et abandonneraient la salle capitulaire pour qu'elle fût occupée par des boutiquiers et autres gens de vile extraction.
De quelle manière s'était réalisée cette rapide et profonde transition dans l'esprit de notre noblesse créole ?
La Révolution qui renversa le capitaine-général Emparan, convertissant les nobles en démocrates et républicains, avait fait des « hommes avilis par un enchaînement de bâtardises et de turpitudes » un peuple vertueux, noble, intelligent, capable de s'élever à la dignité de citoyen. Oubliées, éteintes à jamais étaient les haines, les dissensions et les tracasseries qui jusqu'alors avaient causé entre les nobles eux-mêmes ces procès interminables sur la pureté de sang qui occupèrent presque entièrement les tribunaux durant deux cents ans. Désormais on n'emploierait plus dans les églises paroissiales les registres dénommés « de métis » qui perpétuaient les odieuses distinctions de caste à l'instant où l'enfant recevait le saint sacrement du baptême et qui, comme une tache d'opprobre, flétrissait sa
descendance dans de nombreuses générations. On ne se livrerait plus à ces terribles et prolixes inquisitions généalogiques indispensables non seulement pour contracter mariage et recevoir le sacrement de l'ordre, mais aussi pour pouvoir occuper des postes dans les municipalités, les tribunaux, les chapitres ecclésiastiques, le Collège Royal des Avocats, le Consulat, l'Université, dans toutes les institutions réservées uniquement aux classes élevées.
« Nous instituons et mandons — dit la Cédule Royale qui crée le Collège Royal des Avocats de Caracas — que, pour être reçu en notre Collège, tout avocat doit être de bonnes vie et mœurs, apte à exercer sa profession, fils de parents connus et non bâtard, ni illégitime; que, comme les candidats, leurs parents et aïeux paternels et maternels aient été de vieux chrétiens, purs de tout mélange de sang de mauvaises races de nègres, mulâtres ou autres semblables, sans tache de Mores, de juifs ou de gens nouvellement convertis à notre Sainte Foi Catholique, ou d'autre qui soit marquée d'infamie; et que tout candidat qui ne réunira pas ces conditions ne sera pas admis. »
Le candidat était obligé de présenter « un mémoire de ses origines, de celles de ses pères et ancêtres, avec mention individuelle de leurs noms et prénoms, trois copies de l'acte de baptême ; si, après examen de ces pièces, le secrétaire reconnaît qu'elles sont en règle, il en rendra compte au doyen pour que celui-ci, avant de procéder à une enquête secrète sur la qualité et la conduite du candidat, lui désigne deux informants qui, s'ils apprennent auparavant que le candidat a une
note ou un défaut qui soit un obstacle, tâcheront de le dissuader de poursuivre ses démarches ».
On ne s'en tenait pas aux recherches généalogiques car le candidat qui se tirait à son avantage des premières inquisitions, étaient ensuite soumis à un interrogatoire dans lequel il devait faire justifier « ses qualités par sept témoins munis de leurs actes de baptême et de ceux de leurs pères, légalisés en due forme ». De toutes ces preuves on composait enfin un dossier dans lequel, souvent, étant donné les préoccupations exagérées de l'époque, étaient outragés beaucoup de candidats, hommes de qualités supérieures, qui, plus tard, prendront parti pour la cause royaliste par haine contre la noblesse, et se distingueront par leurs cruautés, comme nous le verrons.
Ce Collège fut institué en 1792, dix-huit ans avant la Révolution ; ses statuts furent rédigés par les avocats créoles et approuvés par le roi.
Dans cette corporation, comme dans toutes les autres, régnait le même esprit d'exclusivisme ; on ne tenait aucun compte des conditions intellectuelles, de la vertu, du caractère, des aptitudes, ni de ces hautes qualités morales qui, plus tard, ont servi de piédestal à beaucoup d'hommes éminents, honneur et gloire de la République dans toutes les sphères de l'activité sociale.
Au commencement du xix" siècle, les préoccupations aristocratiques n'avaient souffert aucune altération car, pour occuper le plus humble emploi, celui de portier par exemple, dans ces corpora-
lions, il fallait encore être « homme blanc et honorable ».
Dans la requête de la municipalité que nous avons analysée, les nobles sollicitent du roi la suppression des milices de métis « parce qu'elles ne servent qu'à fomenter leur orgueil et causent des confusions de personnes, car souvent un officier, paré de son uniforme, des aiguillettes et de l'épée, usurpe des hommages qui élèvent ses pensées vers des objets plus hauts ».
Caracas n'était pas le seul siège de cette caste aristocratique, hermétique et intransigeante. Dans chacune des capitales de province et des cités capitulaires comme Barcelone, Barquisimeto, Coro, San Carlos, San Felipe, Guanare, Mérida, Trujillo, Valencia, Carora, Tocuyo, etc., et jusque dans quelques villes importantes, il existait des groupes de nobles qui professaient des exclusivisismes semblables ou pires et formaient une oligarchie oppressive et tyrannique toujours en conflit avec les fonctionnaires envoyés d'Espagne. Ils destituent souvent les gouverneurs et les capitaines généraux ; ils résistent à la mise en vigueur des Cédules Royales qui pouvaient restreindre leurs prérogatives ou blesser leurs susceptibilités de classe ; ils s'élèvent contre les décisions émanant des Audiences ; ils forment des corps de milice exclusifs pour être séparés non seulement des métis mais des blancs même qui ne peuvent faire ostentatation d'un « lignage pur » ou exercent des « offices et professions non nobles » ; ils poursuivent d'insultes, de plaisanteries et de calomnies qui envahissent jusqu'au plus sacré du foyer, les plébéiens qui osent porter l'uniforme milicien ; ils
obtiennent de la Cour la dérogation des dispositions qui, un certain temps, permirent le mariage entre personnes blanches et métisses et l'entrée de celles-ci dans les communautés religieuses ; ils veillent à la stricte observation des règlements somptuaires qui interdisent aux femmes de couleur de se parer « d'or, de soie, de châles et de diamants » et les privent même du droit de « se servir de tapis pour s'agenouiller ou s'asseoir dans les temples » ; et enfin, ils occupent les tribunaux et dépensent une partie de leurs rentes à faire des procès sur des questions de pureté de sang afin de purifier leur lignage et, pour consolider leur prépondérance, d'exclure de leur cercle en rendant publiques des fautes anciennes et oubliées, des familles illustres par la vertu, le travail et l'intelligence d'où sortiront de nombreux personnages remarquables dont l'un, Francisco de Miranda, remplira de son nom des pages de gloire dans l'Histoire des deux continents.
Qu'on se rappelle ce qui arriva à Sébastian de Miranda, père du généralissime. Lorsque, en 1764, on organisa les milices et que Miranda fut nommé capitaine de la compagnie des Blancs canariens de Caracas, un grand scandale se produisit parmi les nobles par le seul fait que Sébastian, comme commerçant, « métier bas et impropre de personnes blanches », pourrait « se parer dans les rues du même uniforme que les hommes de qualité supérieure et de sang pur ».
Miranda fut qualifié dans les cercles et dans la rue de mulâtre, d'inculpé, d'aventurier, d'homme indigne, moqué sans cesse par les nobles en public. Enfin, il y eut un procès d'où il sortit triomphant
parce que les autorités espagnoles furent de son côté, mais, ne pouvant supporter les affronts dont ses ennemis l'accablaient, il donna sa démission de capitaine de la milice.
Dans tout ce procès la municipalité fut, comme toujours, le boulevard puissant des préoccupations et des manigances de la noblesse créole ; c'est elle qui, passant par-dessus le gouvernement et les tribunaux, interdit à Sébastian de Miranda « l'usage de l'uniforme et du bâton de comma-ndement, en l'avertissant que, s'il les portait, il serait incarcéré dans la prison publique pour deux mois, son bâton et son uniforme seraient saisis et le produit de la vente réparti entre les prisonniers ».
José Solano, alors gouverneur de la province de Venezuela, qui avait conseillé à Miranda d'accepter sa nomination de capitaine, l'appuya ouvertement; il obtint que le roi désapprouvât tous les actes de la municipalité et accordât à Miranda « avec la jouissance de toutes les prééminences, fors et prérogatives militaires, le droit au bâton et à l'uniforme de capitaine de milices », et, en outre, que le roi ordonnât « un perpétuel silence sur l'enquête au sujet de sa qualité et origine », et déclarât passible de révocation et autres peines sévères tout militaire ou membre de la municipalité qui, par écrit ou verbalement, se raillerait de lui ou le traiterait comme on avait fait antérieurement. Mais il ne put mettre fin aux tracasseries et aux humiliations ni suffoquer la calomnie qui, pour le souiller, allait jusqu'à attaquer l'honneur de la mère du futur généralissime.
En relatant ces faits, en essayant de pénétrer dans l'état mental de ces générations, nous nous
confirmons dans la croyance que c'est à ces rivalités qu'est dû en grande partie le triste sort qui échut au général Miranda au Venezuela. On n'a qu'à se rappeler qu'en 1800, la noblesse de Caracas protesta contre les expéditions de Miranda et appuya le capitaine général aussi résolument qu'elle l'avait fait contre la révolution de Gual et Espaiia ; et qu'en 1813 la « Suprême Junte de Venezuela » dans son « Allocution aux habitants des districts voisins de la cité de Coro », dit : « Le gouvernement a appris avec la plus vive douleur qu'en comparant la conduite actuelle de quelquesuns des notables de la cité de Coro à celle qu'ils tinrent en 1806, on leur attribue le délit d'avoir abandonné alors leurs foyers à une poignée de bandits qui insultaient les droits de la Couronne. » (1). On n'a qu'à se rappeler que cette même Junte interdit à Miranda l'entrée du Venezuela non par peur de ses idées radicales au sujet de l'Indépendance — car on sait que les directeurs du mouvement étaient bien décidés à la réaliser — mais parce que cet hommes, malgré la célébrité qu'il avait conquise en Europe par ses qualités éminentes continuait d'être, pour les nobles de Caracas, le même plébéien, le fils du commerçant canarien, qui portait l'uniforme de général français alors qu'on avait interdit à son père de revêtir celui de capi-
(1) Blanco y Azpurûa : Ouv. cité, t. II.
M. Carlos B. Figueredo, qui possède une précieuse collection de documents copiés dans les archives d'Espagne, a publié dans El Cajo ihistrado du 1" décembre 1911, une longue liste des personnes qui, en 1807, contribuèrent à la mise à prix de la tête du traître Miranda. Il est curieux de remarquer que le seul nom noble qui n'apparaît pas sur cette liste est celui de Bolivar.
taine de milices urbaines. D'où la froideur avec laquelle il fut accueilli à son arrivée à Caracas et il n'est pas aventuré de supposer que dans l'hostilité des nobles contre le fils de Sébastian Miranda se trouve la clef de quelques faits inexplicables qui eurent pour conséquence la perte de la République en 1812.
Et remarquez bien que dans ce procès où les préoccupations nobiliaires des créoles s'exaltèrent tellement, il s'agissait d'exclure non un métis, mais un commerçant canarien, honorable à tous les points de vue, établi dans le pays, propriétaire d'une maison et en relations intimes avec les hauts fonctionnaires espagnols.
Les obstacles et les oppositions ne concernaient pas seulement, comme on le voit, les « gens de couleur ». La ville, avec ses 18.669 habitants, d'après le recensement de l'évêque Marti, n'était pas seulement divisée en esclaves, quinterons, quarterons et métis, mais la classe même des blancs se divisait aussi en groupes désignés, en signe de mépris, par le nom du quartier où ils étaient domiciliés ; le qualificatif général était celui de « blancs de rivage » ; tous étaient séparés profondément. « Leurs dissidences constantes incendiaient la population de brocarts, d'intrigues et de calomnies. La principale occupation des juges était de décider de la qualité des personnes ; on voyait à Caracas, comme dans la majeure partie des autres villes, un nombre considérable d'hommes secouer les
poussières des archives et chercher des documents à l'appui de leurs requêtes, tandis que d'autres fomentaient la brouille entre familles..., véritable ver rongeur de la société, plus préjudiciable que la famine et que la peste. » (1).
Lorsque la société sera ébranlée, lorsque les entraves sociales et politiques qui retenaient jusqu'à un certain point ces haines disparaîtront, alors on verra surgir les instincts impitoyables et la guerre éclatera entre ces classes comme entre des hordes sauvages.
Devant ces détails qui constituent la vie intime de la colonie, inconnus ou dédaignés de presque tous nos historiens, il convient de se demander : Quels étaient au Venezuela, par une loi sociologique parfaitement définie, les véritables oppresseurs des classes populaires ? Seraient-ce, par hasard, les agents venus de la métropole qui, d'après la propre expression des nobles, « considéraient la province comme une auberge et se résignaient à supporter ses désagréments pendant le peu de temps que devait durer leur séjour » ; ou bien ceux qui, attachés au terroir, jaloux de leur haute situation, dominant toutes les corporations, occupant tous les emplois par eux-mêmes ou par l'intermédiaire d'hommes de leur clientèle, gouvernaient les populations et les tyrannisaient, étaient les seuls à exercer les fonctions d'alcades, de corregidors, de syndics, de magistrats, de lieutenants de justice, d'officiers de milices, de percepteurs d'impôts, d'agents du fisc, etc., et composaient la troupe entière des
(1) Baralt : Hist. Aut., p. 302.
employés municipaux perpétuels ou électifs qu'exigeait l'organisme administratif compliqué de la colonie ?
Lorsque la Révolution éclatera la majeure partie de ces agents subalternes, espagnols ou créoles, entreront dans l'un ou l'autre parti. Lorsque la République s'organisera, ceux qui se seront sauvés du grand naufrage, reprendront leurs anciens emplois. C'est, à peu de choses près, le même processus de nos révolutions civiles postérieures.
Les annales de toutes les villes coloniales de l'Amérique espagnole sont pleines des luttes entre Espagnols et créoles et de celles de ces derniers entre eux. Les illustres voyageurs Jorge Juan et Antonio de Ulloa qui parcoururent, en mission scientifique, une grande partie de l'Amérique du Sud, nous ont laissé, dans leurs Notices secrètes d'Amérique une relation circonstanciée de cette anarchie que rien ne put modifier et dont les nouvelles nationalités devaient recueillir les funestes conséquences.
« Ce mal est si général, disent ces auteurs, que les premières têtes des peuples, les dignités les plus respectables et les ordres religieux ne peuvent s'en délivrer, car il attaque les plus cultivées, les plus honnêtes, les plus sages. Les populations sont le théâtre public des deux partis opposés ; ainsi que les cabildos où l'inimitié la plus acharnée éjacule son venin, et les communautés, où continuellement s'enflamment les esprits, qui deviennent un enfer pour leurs membres, lesquels perdent toute tranquillité et sont tenus en une perpétuelle inquiétude par les batailles que suscitent les divers motifs de discorde qui servent d'aliment au feu de la haine. »
Les mêmes auteurs font remarquer que « les villes et villages où ces motifs de discorde provoquent le plus de scandales sont ceux des montagnes ; ce qui provient sans doute de leur manque de relations avec les étrangers ». De sorte que si l'on considère la pauvreté et l'isolement où vécurent pendant plus de deux siècles les précaires établissements coloniaux de la Côte-Ferme, on peut calculer jusqu'à quel point montaient la haine de nos créoles contre les Espagnols et leurs préoccupations aristocratiques. ;
« Quoique la mésentente entre Européens et Créoles, disent-ils encore, puisse avoir plusieulrs causes, il en est deux qui paraissent essentielles : ce sont l'excessive vanité et la présomption qui régnent chez les Créoles et l'état de pauvreté des Européens qui viennent d'Espagne en Amérique... La vanité et la présomption des Créoles s'élèvent à un tel degré qu'ils croient n'avoir rien à envier en fait de noblesse et d'ancienneté aux premières maisons d'Espagne. Ils en sont tellement entichés que, dès leur premier entretien avec des étrangers récemment arrivés, chacun se met à les instruire de la noblesse de sa maison. Mais si on fait quelque investigation impartiale, on finit par savoir que rares sont les familles où il n'y ait pas eu de mélange de sang. Ce qui est très divertissant, c'est qu'euxmêmes dévoilent ces taches, de sorte qu'on n'a pas besoin de faire d'enquête sur ce sujet, car en même temps qu'il se vante de la noblesse illustre de sa famille, chacun vous met en garde contre celle des autres de la même ville, étale bien clairement leurs faiblesses, les flétrissures et les taches qui obscurcissent leur pureté, de sorte que tout finit par se
savoir et qu'en peu de temps on sait à quoi s'en tenir sur toutes ces familles. Les Européens qui épousent des femmes de cette aristocratie n'ignorent rien de ce que leurs familles laissent à désirer au point de vue généalogique ; aussi lorsqu'on veut leur faire honte de la pauvreté dont ils souffraient à leur arrivée, ils se vengent en jetant à la figure de ceux qui les méprisent la vérité sur cette noblesse dont on fait parade ; et cela donne assez de matière à chacun pour ne jamais oublier les affronts qu'il reçoit du parti contraire. »
Si de pareilles choses se passaient dans les opulentes colonies du Pérou qui sont celles auxquelles se réfèrent les deux voyageurs, et où affluaient, attirés par la richesse de leurs mines, une multitude d'Espagnols de toute condition, quels excès ne devaient pas amener ces dissidences, cette guerre sourde et terrible dans les villes ignorées du pauvre Venezuela où, en outre, les gens de couleur étaient si nombreux ?
Les renseignements que nous avons sur ce sujet sont extrêmement curieux. Le licencié Sanz, qui appartenait à la noblesse créole, fut un des auteurs des statuts du Collège des Avocats et, plus tard, l'un des premiers et plus importants promoteurs de la Révolution, nous a laissé le témoignage de ce qu'étaient alors les préjugés aristocratiques dans la classe élevée du Venezuela. ■
Toute la génération qui proclama l'Indépendance avait été éduquée dans ces pratiques « bonnes seulement à former des hommes faux et hypocrites », capables de donner à ce mouvement, dès les premiers jours, tous les caractères de la politique italienne aux xv* et xvi* siècles ; politique
d'astuce, de dissimulation, de sourdes intrigues, de procédés ambigus, qui avait pour objet la domination absolue du pays, l'exercice de ce que le Libérateur devait appeler plus tard « la tyrannie active dominante ».
« Sous forme de préceptes, dit le licencié Sanz, on inculque à l'enfant des maximes d'orgueil et de vanité qui, plus tard, l'inclinent à abuser des prérogatives de la naissance ou de la fortune dont il ignore l'objet et la fin. Il y a peu d'enfants à Caracas qui ne grandissent imbus de la niaise persuasion qu'ils sont plus nobles que les autres et qui ne soient infatués de l'idée qu'ils ont eu un ancêtre porte-étendard, un oncle alcade, un frère moine. Et qu'entendent-ils au foyer paternel pour corriger cette odieuse éducation ? Que Pedro n'était pas d'un sang aussi bleu qu'Antonio, lequel pouvait, avec raison, se flatter d'être très noble, bien apparenté, et parfait caballero ; que la famille de Juan avait telle ou telle tache et que lorsque la famille de Francisco s'unit par une mésalliance à celle de Diego, celle-ci prit le deuil. Ces puérilités et ces misères qui pervertissent l'âme, influent puissamment sur les mœurs, divisent les familles, rendent les alliances difîîciles, maintiennent entre elles la méfiance et rompent les liens de la charité qui est à la fois le motif, l'occasion et le fondement de la société. » I
Il faut remarquer que ces observations de Sanz se référaient exclusivement aux classes élevées, aux descendants plus ou moins purs des conquistadors qui, lorsque la guerre éclatera, porteront dans le domaine de la politique les divisions nées et fomentées au foyer, soutiendront ardemment la lutte
entre patriotes et royalistes et, lorsque la République sera définitivement constituée, continueront d'être divisés, puis leurs descendants aussi le seront, et ils fomenteront tous les révolutions intestines, préchant les principes politiques les plus avancés, se groupant autour de toutes les bannières ; et, devant la nécessité de vivre, ils feront taire les exclusivismes de classe pour se soumettre à des caudillos tirés des couches inférieures de la société par l'ouragan des révolutions. Mais n'anticipons pas.
Arrêtons-nous sur quelques autres détails qui mettront mieux en relief ces germes anarchiques qui pousseront vigoureusement avec la Révolution et nous donneront la clef de quelques événements dont les causes profondes restent encore dans la plus complète obscurité.
Les Espagnols qui arrivaient au Venezuela n'étaient pas de très bonnes familles. Ceux, peu nombreux, qui venaient pour leur compte fuyaient la misère qui, dans la péninsule, les accablait, et cherchaient une fortune qu'ils imaginaient facile ; quant aux employés, le gouvernement ne fut jamais scrupuleux dans leur choix. Il n'y a qu'à lire de nombreux romans et drames des siècles passés pour se rendre compte de la véritable qualité des aventuriers qu'en Espagne on appelle encore Indiens, représentés régulièrement par des personnages qui retournaient d'Amérique enrichis, mais sordides et brutaux à l'extrême.
Déjà étaient passés les temps de l'immigration des hidalgos, cadets de maisons nobles, soldats qui s'étaient distingués dans les guerres d'Italie et de Flandres, et qui, comme Damiân del Barrio, Garcia de Paredes, Garci-Gonzâlez de Silva, Fernândez de Zerpa, Villegas, etc., réalisèrent les miraclesi de la conquête. La légende du Dorado s'était évanouie de l'imagination populaire depuis deux siècles, et ce n'étaient pas les produits de la terre arrachés par un incessant labeur sous nos climats brûlants qui pouvaient attirer la cupidité espagnole, même aux temps où le soleil des Carlos et des Philippe descendait au couchant.
C'est seulement dans les vice-royaumes du Mexique, du Pérou et, peut-être, de la Nouvelle-Grenade qu'émigrait de temps en temps quelque noble ruiné, nommé par faveur gouverneur d'une province ou pourvu d'un autre emploi lucratif aux colonies. Ceux qui vinrent au Venezuela dans les derniers temps de la domination « devaient leurs emplois à quelque favori de la cour corrompue » et comme, en général, ils n'étaient pas de basse extraction, ils devaient voir de mauvais œil la vaniteuse noblesse créole toujours prête à leur fermer les portes et à discuter leur prépondérance olRcielle.
Les Espagnols, de leur côté, devaient s'appuyer sur les classes basses et les favoriser de leur influence. D'où ces rapports envoyés à la Cour pour solliciter des prérogatives en faveur des blancs et des métis du tiers-état qui soulevèrent un si grand scandale au sein de la municipalité, et les « procès entamés par des métis qui prétendent faire croire qu'ils sont blancs » et que la Cour a terminés, en dernière instance, par une sentence en leur faveur.
A partir de 1790, les métis furent favorisés à Caracas par l'auditeur Francisco Ignacio Cortines « qui, disent les nobles, bien qu'ayant des motifs particuliers de les détester à cause de leur audace, se déclara leur protecteur avec tant d'ardeur et d'efficacité qu'il fit partager ses idées par Rafaël Alcalde, lieutenant du gouverneur de cette province, lequel se conforma à ses modes de penser et d'agir en cette matière, et séduisit les autres magistrats de l'Audience pour qu'ils fissent de même ; il les persuade, à l'aide d'informations calomnieuses dont il garantit la vérité en se prévalant de l'expérience acquise par un long séjour qui lui a inspiré du mépris pour les habitants de pur sang et honorables, qu'ils doivent rendre des décrets et des sentences en faveur des métis. Aussi, c'est une véritable honte que de voir déclarés Blancs des hommes qui sont tenus et réputés pour métis, en dépit des protestations de la municipalité de la capitale et de celles des autres villes de la province, A cause de ces faits, on perd tout respect de l'autorité publique, les motifs indécents d'une pareille protection se propagent par les rues et les places publiques, et ledit Cortines est considéré comme l'auteur de prétentions aussi répugnantes et de la ruine de l'ordre des familles... » (1).
Comme on le voit, les employés espagnols travaillent indirectement à l'évolution démocratique, par l'égalisation des castes, tandis que les nobles, qui vont proclamer en 1810 les Droits de l'Homme, clameront contre le despotisme de l'Espagne, et
(1) Blanco y Azpurûa : Ouv. cité, t. I, pp. 294, 295, 311 à 319.
lutteront, jusqu'à la veille même de la Révolution, pour conserver les profondes inégalités sociales. C'est pourquoi, en 179G et en 1801, « la lutte entre les habitants (nobles) et les employés n'est plus secrète, mais publique ; ceux-ci croient tout le mal qu'on leur a dit ou qu'ils se sont imaginés, ceux-là sont persuadés que si leurs droits sont méconnus par des juges prévenus, ils ne peuvent espérer aucun bien » (2). Ainsi se justifie ce fait singulier que, dans le parti royaliste ou goth, figure la grande majorité des plébéiens et gens de couleur.
C'est en vain que nous avons cherché des documents sur le despotisme des employés espagnols au Venezuela dont on a tant parlé. La révolution de Gual et Espaîla, dont quelques-uns de ceux qui y prirent part furent pendus et beaucoup emprisonnés ou expulsés, trouva la noblesse de Caracas à côté des Espagnols, et sa décision en faveur de l'Espagne fut telle que le rapport adressé par le capitaine général Carbonell au prince de la Paix exalte le zèle de la noblesse et demande des récompenses au roi, entre autres pour le marquis del Toro, pour Francisco Espejo et Rafaël Diego Mérida, alors secrétaire de chambre de l'Audience Royale, qui signa les sentences contre les conspirateurs. Plus tard, le même homme, accusé de s'être enrichi des biens des victimes de la Révolution de Gual et Espana, sera ministre de Bolivar, patriote exalté et révolutionnaire turbulent.
C'est que dans cette révolution avortée ne figurèrent qu'un petit nombre de personnes apparte-
(2) Ibid. : id.
nant à la classe moyenne ; les autres étaient de petits commerçants, des laboureurs, des cordonniers, des forgerons, des barbiers, des soldats, des sergents, des caporaux de milice, etc., et il est facile de découvrir la bénignité avec laquelle procédaient les autorités, car il serait ridicule de juger avec le critère d'aujourd'hui les lois terribles qui frappaient alors les criminels d'Etat. Ni Carbonell, ni Guevara Vasconcellos ne méritent le qualificatif de despote et de cruel. Quant à Emparan, voué à l'exécration par les déclamations patriotiques exaltées qui eurent leur raison d'être à cette époque, ses égaids pour les nobles conspirateurs, avant le 19 avril, et sa chute facile, prouvent plutôt qu'il fut un homme faible et un gouvernant inepte.
En somme, dans tout le procès justificatif de la Révolution, on ne doit voir que la lutte des nobles contre les autorités espagnoles, la lutte des propriétaires terriens contre le monopole commercial, la querelle pour la domination absolue entreprise longtemps auparavant par la classe sociale puissante et absorbante qui, avec raison, se croyait maîtresse exclusive de cette terre découverte, conquise, colonisée, cultivée par ses ancêtres. C'est sur toutes ces causes que se fondait le pouvoir et l'influence dont elle jouissait, et non sur une problématique pureté de sang qui, là comme partout, n'était qu'un préjugé.