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LES PRÉJUGES DE CASTE

Hétérogénéité et Démocratie

Ayons présent à l'esprit que notre peuple n'est pas l'Européen, ni l'Américain du Nord, que c'est plutôt un composé d'Afrique et d'Amérique qu'une émanation de l'Europe, car l'Espagne même cesse d'être européenne par son sang africain, par ses institutions et par son caractère.

Le Libérateur Simon Bolivar : Discours d'Angostura.

Il serait aussi aventuré d'affirmer que la noblesse coloniale de l'Amérique espagnole, qui au Venezuela portait le nom de mantouanisme, n'avait pas dans les veines une grande quantité de sang indien et noir, que de prétendre que les Espagnols mêmes n'avaient pas été mélangés de Mores et de Juifs, — en comprenant dans la dénomination de more, non seulement les Arabes asiatiques qui implantèrent leur domination dans presque toute la péninsule, mais aussi les Barbaresques et les noirs purs provenant d'Afrique qui fournirent les plus forts contingents de l'invasion car « il leur suflBsait de

traverser le détroit de Gibraltar pour aller chercher fortune en Espagne ».

Presque dans toute l'Amérique espagnole a persisté longtemps le préjugé de considérer les Espagnols comme une race pure, sans tenir compte des divers mélanges qui, durant de longs siècles, se réalisèrent entre les populations autochtones et les peuples envahisseurs.

Après les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois et les Romains qui dominèrent en Espagne et se mêlèrent à ses peuples autochtones, « les Arabes se ser\irent de femmes chrétiennes pour peupler leuris harems et perpétuer leur race ». Les chroniqueurs racontent que dans les premières expéditions, trente mille femmes espagnoles furent destinées à ce service, et il existe encore aujourd'hui, à l'alcazar de Séville, une cour nommée Patio de las Doncellas ; ce nom provient du tribut annuel de cent jeunes filles que les chrétiens étaient obligés de payer à un souverain arabe. Si l'on considère que ces jeunes filles étaient d'origines diverses et que courait dans leur veine du sang ibère, latin, grec et visigoth, on reconnaîtra facilement que le mélange de chrétiens, barbaresques et arabes, répété « durant huit siècles » (1) devait produire une race complètement métisse dans laquelle étaient comprises toutes les classes sociales. « Les Arabes pouvant se marier avec des chrétiennes et des juives s^ns que celles-ci fussent tenues d'abjurer leur religion, il arriva très fréquemment que des rois et des chefs arabes se marièrent avec des chrétien-

Ci) Gustave Le Bon : La Civilisation des Arabes.

nés. » Altamira fait remarquer que l'opposition des intérêts politiques et la lutte constante entre les centres chrétiens péninsulaires et les envahisseurs ne doit pas induire en erreur pour ce qui touche aux relations ordinaires entre les deux éléments. Hors des champs de bataille, les deux peuples se traitaient mutuellement d'une manière cordiale et intime. Cela s'explique par les exigences naturelles de la fréquentation et du voisinage, par la manière, très différente de celle de notre époque, qu'on avait alors d'apprécier cette même opposition entre chrétiens et musulmans, par la communauté d'intérêts ou la nécessité de s'aider les uns les autres qui les liaient parfois. Il ne faut donc pas s'étonner qu'ils se visitassent fréquemment, qu'ils se vinssent en aide dans les guerres civiles, commerçassent entre eux et même que des personnes d'un peuple contractassent mariage avec celles de l'autre ; et cela, non seulement dans les classes basses et les moins cultivées, mais aussi dans les plus hautes et les plus puissantes. Ainsi, Muza, prince musulman d'Aragon, marie une de ses filles au comte Garcia ; doiïa Sancha, fille du comte aragonais Asnar Galindo, épouse Mahommad Altawil, roi more de Huesca ; leur fils, Muza, fut le mari de dona Dodilde, fiJle du roi navarrais Jimén Garces ; une petite-fille d'Iiïigo Arista, nommée dona Onneca, épousa en secondes noces le prince cordouan Abdal ; leur j>etit-fils fut Abderrahaman III ; enfin, Almanzor même prend pour femme Teresa, fille de Bermudo II, puis une autre princesse dont on ne sait si elle était fille du comte Sancho de Castille ou du roi de Navarre. Le plus extraordinaire est que, quoique la loi musulmane n'exigeât pas la conver-

sion de la femme, il y eut des chrétiennes sans scrupule qui se convertirent avec le consentement de leur famille, comme la seconde femme d'Almanzor. Les croisements durent être très nombreux dans toutes les classes sociales, d'autant plus que les guerriers envahisseurs manquaient de femmes, différents en cela des Germains dont les immigrations se faisaient en masse de la population entière (1).

Mais ce ne furent pas seulement les Arabes asiatiques et les Barbaresques qui se mêlèrent à la population espagnole. Dès les commencements de la domination romaine, il y eut, dans la péninsule, des nègres africains en qualité d'esclaves, confondus avec des gens d'autres races, tombés en esclavage comme prisonniers de guerre ou étrangers vendus (2). Il est naturel de supposer que ces esclaves se croisèrent entre eux, sans difficultés, puisqu'ils étaient de la même condition sociale.

Un autre grand apport de sang nègre pur fut amené par les Portugais lorsque, après s'être établis sur les côtes occidentales d'Afrique, ils commencèrent à s'adonner au commerce des esclaves. Vers le milieu du xvi* siècle, Damiân de Goes évaluait à dix ou douze mille le nombre des esclaves qu'on transportait annuellement du pays des noirs à Lisbonne, sans compter ceux qui provenaient du Maroc. De Lisbonne, les uns passaient à Séville pour être transportés en Amérique, d'autres en Espagne où

(1) R. Altamira : Historia de Espana y de la civilizaciôn espanola, t. I, pp. 249-250.

(2) Ibid, ; id., p. 117.

ils trouvaient une condition moins dure que les premiers (1).

Que ces nègres se soient mêlés immédiatement avec les Espagnols dans la péninsule même, on ne peut en douter, étant donné le peu de scrupule des méridionaux d'Europe à se mêler à des races anthropologiquement distinctes (2). En Amérique, ils furent si peu délicats en cette matière, que fray Antonio de Zuniga, parlant du royaume de Quito, dit au roi Philippe II en un mémoire du 15 juin 3579 : « L'Espagnol a pour maîtresse une métisse ou une négresse, et celle-ci a pour esclave une Indienne » (3).

Les négresses furent en Espagne régal même de rois. François I", prisonnier de Charles-Quint, « ne put se procurer alors qu'une seule négresse, obtenue à grand'peine par sa sœur Marguerite qui demanda

(1) J.-M. GocNON-LouBENS : Essais sur l'administration de la Castille au XVI« siècle. Paris, 1760, p. 92.

(2) Dans ce sens les Espagnols se différencièrent profondément des Anglais, ce qui devait influer sur le développement des colonies fondées par l'un et l'autre peuple comme dans l'évolution politique et sociale de chacune des métropoles. Les colons anglais de l'Amérique du Nord ne se mêlèrent pas aux nègres. « En 1620, les colons sentant la nécessité du peuplement recrutèrent en Angleterre un chargement de femmes, reconnues pures et sans taches, qui furent vendues soixante-quinze livres de tabac chacune. Je dois dire à l'honneur de la justice que le chargement fut reconnu de si bonne qualité que les prix de l'article doublèrent l'année suivante. »

E. Laboulaye : Oiiv. cité, p. 58.

Tocqueville établit la différence entre les Anglais et les Français qui colonisèi'ent l'Amérique du Nord. Tandis que ceux-ci se mêlèrent immédiatement aux Indiens, l'Anglais, au contraire, restant obstinément attaché aux opinions, usages et coutumes de ses pères est, au milieu des solitudes américaines, ce qu'il était au milieu des villes d'Europe, il n'a voulu établir aucun contact avec les sauvages qu'il méprisait et il a évité soigneusement de mêler son sang à celui des barbares.

(3) Documentas inéditos de Indias, t. XXVI.

de ses nouvelles après son retour en France : « Le roi, écrit-on à la princesse, a toujours bon appétit ; votre négresse passe avec lui une heure chaque matin » (2).

Lorsque l'Inquisition, exerçant une influence puissante sur les coutumes du peuple espagnol, suscita une forte répulsion religieuse contre les incrédules, toutes les petites sociétés qui pouvaient se donner des lois particulières exigèrent de celles qui voulaient entrer en elles des preuves plus ou moins rigoureuses de leur pureté de race et repoussaient tous les prétendants qui ne pouvaient les fournir. Ce fut l'origine des statuts de pureté de sang qui, au Venezuela, furent tant en vogue jusqu'à la veille de la Révolution et même à l'époque où Caracas retomba sous la domination espagnole (1814 à 1821). Les corporations scientifiques, les ordres militaires, quelques communautés religieuses, l'église de Tolède et plusieurs autres à leur exemple, les confréries, les municipalités et une multitude d'autres corporations décrétèrent des statuts semblables en vertu desquels une exclusion absolue était prononcée contre toute personne qui tomberait dans la disgrâce que la preuve serait faite qu'elle descendrait d'un juif, d'un musulman ou d'un condamné du Saint-Office, quels que fussent son mérite, sa noblesse ou la pureté de sa

(1) FoRNEROu : Histoire de Philippe II, p. 53. — Champollion : Captivité de François I".

foi (1). Les familles ne pouvaient être moins scrupuleuses que les corporations; elles devaient l'être d'autant plus que toute mésalliance était suffisante pour priver à jamais tous les descendants des honneurs et bénéfices placés sous l'empire des statuts, et les faisait déchoir dans une classe entachée d'infamie comme, dans nos provinces, celle des mulâtres. Les mariages ne pouvaient être célébrés qu'après les plus laborieuses investigations pour lesquelles on n'hésitait pas à entreprendre des voyages lointains et coûteux; au moindre doute, au plus léger soupçon de mélange avec les races infidèles ou avec les condamnés de l'Inquisition, on renonçait à des projets avantageux de mariage.

Mais il ne faut pas prendre les choses d'une manière si absolue. L'humanité ne s'enferme jamais dans des moules inflexibles et si étroits. De nombreuses familles chrétiennes vieilles, comme on disait dans le langage de l'époque, dont le patrimoine avait été dissipé dans le faste ou par opérations désordonnées, usaient de stratagèmes et d'influences pour s'unir avec des morisques et des juifs convertis afin de rétablir leur fortune et conserver leur rang ; car les juifs enrichis par l'usure et les Mores, laborieux et économes, avaient gardé, en se convertissant, leurs qualités et leur fortune (2). Les chrétiens vieux ne faisaient, d'autre

(1) Les tailleurs de pierre même décrétèrent leurs statuts, ce qui fit rire l'auteur des Claros varones de Castilla ; mais il fut indigné par l'ordonnance des autorités de Guipuzcoa qui déclarait suspects d'alliance avec les infidèles tous les habitants du Midi et prohibait par conséquent de contracter mariage avec eux et même de se fixer dans ces provinces.

(2) Au Venezuela, où n'existaient ni Mores, ni juifs, ni nouveaux convertis, les scrupules se réduisirent à n'avoir pas de niélanges de noirs ni de mulâtres, car la descendance d'indigènes n'était pas considérée comme une tache.

part, que suivre l'exemple du prince qui acceptait et récompensait les services de tous, sans distinction d'origine, et l'exemple de l'Eglise même qui conférait ses bénéfices et ses dignités sans exiger d'autre condition que de professer ouvertement son credo (1).

Durant le règne de Charles-Quint, les statuts de pureté de sang furent appliqués avec une certaine modération ; mais sous le rigorisme de Philippe II on en vint à une telle extrémité que le roi même, — bien que, par une inclination naturelle de son caractère, il approuvât les statuts par cela seul qu'ils étaient en vigueur, — reconnut les troubles de toute sorte qu'ils produisaient et, admettant l'opportunité d'une réforme, nomma une commission spéciale qui proposa de réduire le champ des investigations à un espace de cent ans pour les ordres militaires, les églises et les collèges. Mais sous le règne de Philippe II, une réforme aurait été un contresens et les choses restèrent dans le même état.

Pendant le règne suivant, on discuta de nouveau la nécessité de limiter par une loi les exclusions prononcées par les statuts, et, à cette occasion, une multitude d'écrits d'un grand intérêt historique et social furent produits, parmi lesquels on remarque l'œuvre de fray Agustin Salucio, théologien de l'ordre de Saint-Dominique. Le moine résume dans

(1) GouNON-LouBENS : Ouv. cité. Fernan Ferez de Guzman : Generaciones y semblanzas, ch. 26 : « Vie de don Pablo, grand savant et homme notable ». Ce juif, après sa conversion, fut nommé évêque de Carthagène et de Burgos, et plus tard Grand Chancelier de Castille sous Henri III qui le mit, en outre, au nombre de ses exécuteurs testamentaires.

ce livre, avec autant de force que de modération, les arguments contraires aux statuts. A l'aide d'un calcul très simple, il démontrait que chacun des Espagnols, même de la plus illustre famille, pouvait être convaincu, sans l'ombre d'un doute, de descendre d'un More ou d'un juif et de tirer son origine de ce qu'il y a de plus vil au monde ; affirmation dont doivent tenir compte les généalogistes qui ne craignent pas de rencontrer soudain dans leurs recherches le nègre ou l'Indien ancestral.

Considérant les ascendants de n'importe lequel de ses contemporains, il montrait que leur nombre, dans chaque génération s'accroissait, dans l'ordre rétrograde, selon une progression géométrique dont la raison est 2, de sorte que chacun d'eux descendait de 1.048.576 personnes qui avaient vécu dans l'espace de six siècles. Et il serait insensé de prétendre que dans cette multitude on ne trouverait pas quelques individus entachés par les statuts. Si on embrasse seulement une période de deux cents ans, chaque individu comptait 250 ascendants, nombre suffisant pour jeter une obscurité absolue sur l'origine des plus nobles familles. Par conséquent, concluait le dominicain, il est odieux et ridicule de se livrer à ces inquisitions, qui, nécessairement, doivent s'égarer dans la plus impure promiscuité de l'espèce (1).

(1) GouNON-LouBENS : Ouv. cité, cli. III : « Division des personnes ». Le savant biologiste français, Félix Le Dantec, dans l'introduction de son admirable ouvrage. Les influences ancestraîes, p. 15, fait le même calcul que le P. Salucio : « La lignée d'un homme ou d'un animal supérieur n'est pas simple ; un homme provient de deux parents qui, chacun pour son compte, avaient également deux parents, et ainsi de suite ; notre lignée ascendante est infiniment dichotome ; au tarif de quatre gêné-

Mais, en Espagne, le nombre plus grand d'indhddus de race indo-européenne absorba presque complètement les éléments asiatiques et africains, surtout dans les régions froides où le climat aidait à leur prompte élimination.

Dans tout le midi non seulement de l'Espagne, mais de l'Europe entière où le nombre d'éléments africains fut plus grand et domina plus longtemps, prévalent encore, quoique très atténués, leurs caractères somatiques et peut-être bien aussi leurs caractères moraux.

En Espagne, comme en France, le préjugé religieux prévalut sur le préjugé de race : phénomène exactement pareil à celui qu'on observe chez les musulmans qui ne sont pas choqués par l'hétérogénéité de races, mais ne peuvent supporter l'hétérogénéité de religions ; leurs armées se composent d'Arabes, de Kurdes, de Barbaresques, de Circassiens, mais ils ne pourraient y supporter un chrétien.

Au Venezuela, au contraire, la grande quantité d'éléments hétérogènes fit que les distinctions sociales se fondèrent sur la couleur de la peau. Comme dans l'Inde, a différence de castes signifia originairement différence de couleur (varna) » (1) et la hiérarchisation des classes fut « la consécration sociale de l'échelle ethnographique » (2).

rations par siècle, cela fait, pour chacun de nous, il 3' a huit siècles, plusieurs centaines de millions d'ancêtres directs dont l'étude, ainsi que celle des générations intermédiaires, serait indispensable ?i l'établissement de toutes les influences ancestrales possibles ».

(1) Senart : Les castes dans l'Inde. Revue des Deux-Mondes, 1894, I, p. 110.

(2) RisLEY. Résumé de Senart.

L'Espagnol et son descendant plus ou moins pur, le blanc, au sommet de la société coloniale, jouissant de tous les droits et prérogatives, c'était naturel que les hommes des autres classes missent tous leurs efforts à prouver leur pureté de sang pour obtenir les mêmes privilèges politiques et sociaux que la Couronne concéda, dès les premiers temps, aux descendants des conquérants, des fondateurs et premiers habitants des villes, lesquels, à l'organisation du régime colonial, constituèrent la classe élevée, le mantouanisme.

Mais ces investigations de pureté de sang devaient être là aussi arbitraires qu'en Espagne même, et comme le nombre de femmes que les conquistadors et fondateurs amenèrent de la péninsule n'était pas très grand, un calcul aussi simple que eelui de fray Agustin Salucio suffisait pour déclarer de mauvaise race ceux qui se vantaient le plus de leur pureté. Et il arrivait que plus la famille était ancienne, plus il y avait de probabilités de trouver entre ses ascendants quelque élément pur africain.

Nous avons vu que la couleur de la peau, c'est-àdire les caractères somatiques, après la réalisation de l'évolution ethnique dans le sens du blanc, pouvaient d'autant moins constituer une preuve que n'importe quel quinteron pouvait être de la même couleur et même plus blanc qu'un Andalou récemment débarqué,

Booker Washington, l'éminent nègre nord-américain, parle plaisamment des difficultés où se trou-

vent fréquemment les chefs de train aux Etats-Unis où les préjugés de race l'emportent sur les plus rudimentaires notions d'humanité. « Tel voyageur est-il nègre ou ne l'est-il pas ? se demandent les employés perplexes. Dans le premier cas, il faut le faire entrer dans les wagons destinés aux gens de couleur. Mais... s'il n'est pas nègre et qu'on lui assigne une place considérée comme humiliante pour les blancs, quelle responsabilité ! » Les tribunaux américains — ajoute Jean Finot dans l'ouvrage de qui je prends cette citation — ont eu à juger souvent des cas où des Méridionales d'Europe, « prises par erreur pour des femmes de couleur et introduites par force dans les wagons destinés aux nègres, ont demandé et obtenu de fortes indemnités » (1).

En se référant aux inquisitions de pureté de sang, le docteur Gil Fortoul dit très justement que « la couleur plus ou moins claire ou obscure de la peau ne pouvait guère servir de critère à la recherche des origines parce que beaucoup d'Espagnols mêlés de sang arabe étaient plus noirs que les métis » (2).

Nous nous rappelons à ce propos que lorsque, en 1834, on fonda à Caracas la Société des Amis du Pays, quelques personnages appartenant à l'ancien mant onanisme, qui gardaient encore les préjugés coloniaux dans toute leur force, malgré le mouvement égalitaire qui avait été réalisé sous les drapeaux de l'Indépendance, publièrent un manifeste proposant d'exclure les métis de cette société : « Au Venezuela, disaient-ils, on n'arrivera jamais à réveiller l'esprit d'association si nous continuons à vou-

(1) Jean Finot : Le préjugé des races, p. 452.

(2) Historia constitucional de Venezuela, t. I, p. 58.

loir que dans chaque association entrent des individus des diverses classes qui, malheureusement, composent notre République, mais nous serions parfaitement d'accord si chacune restant dans son orbite naturel, toutes contribuaient à la fin louable que nous nous proposons ». Et ils ajoutaient en une note : « Nous ne voulons pas offenser les personnes dignes qui, par leur bonne réputation, ont été admises comme membres, bien qu'elles n'appartiennent pas à la même classe que les autres. Enfin elles sont riches (sic) et c'est déjà quelque chose ; mais nous sommes obligés d'émettre franchement nos idées sur des questions d'un si grand intérêt ». Peu de jours après, le journal El Nacional, rédigé par le notable écrivain Domingo Briceiio y Briceiio, soutint les mêmes idées, à quoi les métis répondirent par une autre feuille signée Quelques hommes: « Au scandale des vrais républicains, circule aujourd'hui entre nous le numéro 26 du Nacional qui, dans son dernier paragraphe, prétend qu'il faut conserver les anciennes classifications et nommer métis une majorité de Vénézuéliens à qui, pour la première fois depuis le 10 avril 1810, on fait entendre que leurs sacrifices faits sur l'autel de la patrie ont été infructueux. Leur sang versé dans les combats pour l'Indépendance, des milliers de victimes sacrifiées sur les autels de VEgalité, leurs droits politiques garantis par la Constitution, tout cela ne vaut rien parce qu'ainsi le veulent le rédacteur du Nacional et quelques autres patriotes de nouvelle couche. Quels sont ces métis que la philosophie ne connaît point, que le Venezuela refondit dans la grande masse de ses fils par sa régénération politique et qui, enfin, ne peuvent exister que dans la

fantasmagorie nobiliaire ou dans la pauvre imagination de quelque aspirant visionnaire ? Si les hommes d'une certaine couleur brune sont métis, certainement nous devrions placer à leur avant-garde notre Briceiio y Briceiïo. «

Au Venezuela, les préjugés de race persistèrent plus longtemps que dans d'autres pays précisément à cause de la grande quantité de gens de couleur qui résulta de l'union des Espagnols avec les nègres. A la fin du xviii" siècle, on évaluait à 406.000 le nombre de « gens de races mixtes ou de couleur », et le nombre considérable d'esclaves, surtout dans l'ancienne province de Venezuela, était une source inépuisable de mulâtres qui alarmait les blancs.

En 1817, en pleine évolution égalitaire, déjà le sj'ndic procureur général de la municipalité de la cité de Goro, Mariano de Arcaya y Chirinos, manifeste l'alarme que lui causent « les soucis et sursauts qui inquiètent les familles nobles et blanches de cette cité et de son district à cause de la facilité avec laquelle on voit actuellement se célébrer des mariages entre des personnes notoirement inégales », et il croit « qu'il manquerait à son devoir s'il ne présentait pas le fait comme un mal public qui est tombé sur les habitants et les menace d'une confusion des classes, renversant l'ordre des hiérarchies ci\iles, base fondamentale de notre système politique... Le peuple, messieurs, réclame hautement la répression de tels abus que les uns pleurent et que

les autres craignent. Les familles d'une noblesse notoire et d'une pureté de sang reconnue vivent dans l'eiïroi et l'attente du moment où elles verront un de leurs membres marié, à l'improviste, avec un coyote ou un zambo... Si cela continue, bientôt disparaîtront à Coro les maisons d'une antique noblesse réputée tant ici que dans leurs lieux d'origine, et cette qualité qui a tant coûté à leurs ascendants pour l'acquérir à la pointe de leur lance, et tant de fatigues et de travaux aux descendants pour la conserver, s'effacera pour toujours ». Ce curieux document, avec beaucoup d'autres de la même espèce, se trouve dans les Archives nationales. Notons en passant que l'éminent docteur P. - M. Arcaya nie l'existence de ces aristocraties municipales, de ces oligarchies oppressives et tyranniques dans les villes du Venezuela qui constituaient non pas une classe, mais une caste avec tous les caractères typiques de cette institution (1). Celle de Coro fut non seulement une des plus intransigeantes de la colonie, mais aussi la plus conséquente avec ses principes, puisque, comme nous le verrons, elle combattit, jusqu'à la dernière heure, la Révolution de l'Indépendance.

Tocqueville observe que la préoccupation de race était plus grande dans ceux des Etats-Unis qui avaient aboli l'esclavage que dans ceux qui l'avaient conservé, et qu'elle ne se montrait nulle part aussi

(1) « Horreur des mésalliances, crainte des contacts impurs, répulsion à l'égard de tous ceux dont on n'est pas parent, tels nous paraissent être les signes caractéristiques de l'esprit de caste... Répulsion, hiérarchie, spécialisation héréditaire, l'esprit de caste réunit ces trois tendances. »

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