C. BouGLÉ : Essais sur le régime des castes, p
intolérante que dans les Etats où il n'y avait jamais eu d'esclaves. Là où l'esclavage avait été aboli, la loi accordait aux nègres des droits électoraux et leur ouvrait le banc du jury ; mais, de tous côtés, ils étaient repoussés par les blancs. Les préoccupations augmentaient proportionnellement au nombre des nègres qui cessaient d'être esclaves, et l'inégalité s'accentuait dans les mœurs à mesure qu'elle s'effaçait des lois (1).
C'était précisément contre ceux dont la ressemblance avec les blancs criait à l'injustice des préjugés de race que s'exaspérait le plus l'intransigeance des mantouans, car il n'était déjà plus possible d'alléguer les différences de couleurs comme fondement des inégalités sociales. Le progrès de la nature, qui se réalisait fatalement depuis les premiers temps de la colonie, ouvrant le chemin de l'ascension sociale aux descendants d'Africains qui amélioraient leurs caractères somatiques par leurs alliances successives avec les blancs jusqu'à se confondre avec ceux-ci, — devait continuer imperturbablement en dépit des entraves sociales.
Ceux qui, imbus encore des vieux préjugés et peu au courant des conclusions de la science, éprouvent quelque désagrément à lire ces lignes, doivent se consoler en se disant que jamais, du moins à l'époque historique, il n'a existé de races pures dans le monde. Le comte de Gobineau, précurseur d'une science en déroute nommée anthroposociologie, se lamentait de la croissante promiscuité européenne, la <( chimie des races » qui, selon lui, produirait
(1) La Démocratie en Amérique, pp. 264-265.
la complète décadence des peuples civilisés, et il criait aux nations européennes : « Métis, cent fois métis ! >> (1).
L'assimilation des groupes sociaux aux espèces ethniques « a pu servir certains intérêts ou certaines passions politiques ; mais la science proprement dite paraît y renoncer définitivement » (2). Entre race et nation, il n'existe aujourd'hui aucune relation. « Les races sont des conceptions », a dit Topinard (3). Seuls, les peuples sont des réalités. L'impureté des nations augmente en même temps que leur civilisation (4). Dans tous les pays et dans tous les temps on a vu, comme chez nous, des races différentes en opposition. Qu'est-ce que l'Histoire, d'après de nombreux sociologues, sinon « une lutte de races ? » Mais chez tous les peuples, même chez ceux de l'Inde qui a été le pays classique du régime des castes, les plus fortes oppositions finissent par céder. L'amour est plus puissant que tous les préjugés. Dans les histoires sanglantes, comme dans les comédies, tout finit par le mariage (5).
La prépondérance que la noblesse créole eut au Venezuela s'appuyait, nous le répétons, sur des fondements plus solides que sa problématique pureté de sang ; fondements historiques, sociaux et économiques qui donnèrent à cette caste dominante le droit de secouer le joug qui la maintenait en un degré humiliant d'infériorité politique dans sa pro-
(1) Essai sur l'inégalité des races humaines (2« édition), t. I. p. 219.
(2) Seignobos : Introduction aux études historiques, p. 208.
(3) L'Homme dans la nature, pp. 37-39.
(4) BouGLÉ : Ouv. cité, p. 152.
(5) Ibid., p. 123.
pre patrie. Voilà l'argument primordial de l'indépendance, — ou de l'émancipation, qui est le terme le plus précis.
Il faut avoir présentes à l'esprit toutes les circonstances que nous avons notées pour comprendre les profondes répercussions que devait avoir la Révolution dans cette société « affectée par une anarchie latente » et dont l'histoire intime n'est autre chose que la lutte constante, le choc quotidien, le combat séculaire des castes ; la répulsion, d'une part, la haine profonde et implacable, de l'autre, qui éclata avec toute sa violence lorsque le mouvement révolutionnaire vint rompre l'équilibre, détruire l'immobilisme et le misonéisme que maintenait la hiérarchisation sociale. « Le repos, dit Humboldt parlant de notre société coloniale, a été le résultat de l'habitude de la prépondérance de quelques familles puissantes et surtout de l'équilibre qui se trouve établi entre des forces ennemies. » (1). « L'immobilisme ou misonéisme est l'unique loi de conservation dans les sociétés composées d'éléments hétérogènes et affectées d'hostilités latentes ou déclarées, et dans lesquelles toute secousse, d'où qu'elle vienne, constitue un péril ; et même les mesures les plus utiles doivent être évitées, s'il doit en résulter une secousse quelconque. » (1). Il faut tenir compte aussi de ce que « l'idée de l'égalité théorique a été suggérée à l'homme par la nécessité pratique. Contrariée par des mobiles politiques et économiques, retardée par des événemenst tels que la guerre, l'esclavage ou l'usurpation du sol, la tendance éga-
(1) Palantes : Précis de sociologie, p. 88.
litaire, la démocratie, pour la nommer d'un seul mot, profite de tout ce qui bouleverse l'ordre dans une société à castes et à classes. Dès qu'un événement quelconque vient à briser un groupe, à le dissoudre en poussière individuelle, l'égalité s'étend ù la place, comme l'eau s'étendrait dans un vase à compartiments, si on les brisait ». (1). Le caractère féroce que prit la révolution au Venezuela, ainsi que notre rapide évolution égalitaire, faits dont il n'y a pas d'exemple chez aucun autre peuple de l'Amérique espagnole, se trouve expliqué en partie par l'hétérogénéité même de la société coloniale.
(1) Paul Lacombe : De l'Histoire considérée comme une science, p. 95.