‹ Césarisme démocratique en Amérique;Chapitre 7 sur 11 · L'INSURRECTION POPULAIRE · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION POPULAIRE

C'est au nom de l'Encyclopédie, au nom de la philosophie rationaliste, au nom de l'optimiste humanitaire de Condorcet et de Rousseau que les révolutionnaires de 1910 et les constituants de 1811 surgis, en leur totalité, des hautes classes, décrètent l'égalité politique et civile de tous les hommes libres.

Dans ce sens, notre Révolution fut aussi une « erreur de psychologie ». Considérant l'homme à l'état de nature comme un être essentiellement raisonnable et bon, dépravé accidentellement par une organisation sociale défectueuse, ils crurent, comme les précurseurs et les théoriciens de la Révolution française, qu'une simple Déclaration des Droits suffisait pour* que ceux mêmes « que le barbare système colonial condamnait à l'abject état de demi-hommes ou demi-bêtes », se transformassent avec une incroyable rapidité en « un peuple noble et vertueux, conscient de sa mission et arbitre de ses droits » (1).

(1) Blanco y Azpurûa : Documentos..., t. II et III.

Mais lorsque le peuple vertueux se révolte ; que l'autorité étant destituée, et brisées les disciplines qui contenaient les passions brutales, celles-ci se déchaînent, que la société se dissout, et les contremaîtres, les contrebandiers, les épiciers apparaissent à la tête des foules soulevées ; lorsque des provinces entières poussées par leurs patriciens se soulèvent pour venger de vieilles rancunes ; lorsque, au fond de chaque cité, de chaque village, de chaque bourgade éclatent les haines et les rivalités héréditaires ; lorsque les esclaves se lèvent contre les maîtres, les ouvriers agricoles contre les propriétaires, les plébéiens contre les nobles, les contrebandiers contre les agents du fisc, et que le pays entier se convertit en « un vaste et horrible champ de carnage » ; lorsqu'on voit surgir du fond de nos plaines des hordes barbares sans sujétion à aucune autorité ni à aucune loi humaine, — alors, ah ! alors, le réveil est épouvantable. Aux rêves souriants de régénération sociale, à la conception idéale du monde abstrait, à la foi utopique en l'influence puissante des principes et des déclamations constitutionnalistes, succédera la réalité des faits, surgira tout-puissant l'instinct de conservation et une vague de sang et d'extermination engloutira les belles illusions de ces nobles et généreux patriciens qui, imbus des théories politiques de l'époque, en étaient arrivés jusqu'à oublier leurs propres convictions et les caractères innés de ces « hommes de lignage infâme, sans éducation, prompts à se porter aux pires excès, et de la férocité des principes desquels on ne pouvait attendre que des mouve-

ments subversifs de l'ordre établi par les sages lois » qui régissaient alors la société ; ils oublièrent, en un moment d'ambition et d'idéalisme politique, le portrait qu'ils avaient tracé des plébéiens, pour le présenter au monarque lorsqu'ils prévoyaient, cinq ans auparavant, qu'il suffirait de leur accorder quelques prérogatives pour « qu'ils ouvrissent passage par la violence à toutes leurs prétentions, et que, pour les contenir, il faudrait des châtiments, des souffrances et des désastres » (1).

ils ne pensèrent ni ne virent qu'en altérant l'ordre, en brisant le misonéisme colonial, en élevant tous les hommes libres à la dignité de citoyens.

(1) Représentation des nobles de Caracas au roi d'Espagne en 1796. Blanco y Azpurla : Ouv. cité, t. I, pp. 267 et suiv.

Très tN'pique, entre autres, est la protestation de Juan Rodriguez del Toro, qui avait été rien moins que président du Congrès Constituant de 1811, et dans laquelle non seulement il jure fidélité au roi en son nom et en celui de ses frères, le marquis et don Fernando, mais encore condamne l'indépendance et l'esprit démocratique de la Révolution « qui, pour des raisons pli^'siques et morales, ne peut s'adapter qu'à une société de meilleur rang ». Malgré toutes les emphatiques déclarations de droit des premiers jours, un des membres de la Sociélé patriotique, qui était une espèce de club révolutionnaire, prévoj^ant que « la mauvaise intelligence des mots Liberté et Egalité peut introduire chez nous la désunion, et celle-ci la discorde, l'émulation, les prétentions ambitieuses des uns sur les autres, origine des guerres intestines », dit aux cito3'ens que la Révolution vient de créer : « Convenons que les hommes sont sortis de la Nature, œuvre du Créateur Suprême, de distinctes couleurs, distinction que ne peut réformer la Constitution civile qui n'a aucun pouvoir sur ces accidents ; mais elle égalisera tous les cito3'ens dans leurs droits et ouvrira aux mulâtres honorables le chemin pour que grâce au progrès de certaines générations, celles qui seront indispensables pour améliorer l'éducation qu'ils ont reçue jusqu'à maintenant et tempérer leur superficie (sic), ils entrent dans le cercle des citoN'ens blancs, sans qu'il y ait d'autre différence que celle de la couleur que leur a donnée la Nature et qu'elle seule, à l'aide des générations, peut altérer. » Et rappelant qu'Emparan, lorsqu'il eut été destitué, avait prévu que la guerre civile éclaterait entre blancs et mulâtres, il ajoute : i,( Et nous verrons s'accomplir le fatal pronostic qu'avec un regard d'indignation

ils détruisaient la hiérarchie sociale, fondement de leur prépondérance ; et, devant cette tempête déchaînée, les uns, poussant un cri de repentir, reconnurent de nouveau l'autorité du monarque (1), d'autres prirent la fuite, se réfugièrent dans des pays étrangers pour attendre le résultat final de la lutte, les plus vaillants, les plus convaincus, les plus possédés de l'idéal d'une Patrie libre et indépendante, tinrent tête aux bandes de délinquants.

La plus épouvantable anarchie se déchaîne alors avec tous les caractères des grandes catastrophes de la nature et comme conséquence nécessaire et fatale du déséquilibre produit par la révolution dans cette société « affectée par une lutte latente produite par sa composition hétérogène » en même temps que de la constitution géographique du paysi qui la condamnait aux périls que cause le voisinage des peuples nomades toujours disposés à commettre sur les populations urbaines et sédentaires les plus horribles déprédations lorsqu'elles sont poussées par leurs instincts caractéristiques. Le Venezuela présenta, dans cette période, le même aspect que le monde romain à l'invasion des barbares.

Les bandits ne peuvent se soumettre qu'à la force brute ; du sein de cette immense anarchie surgira pour la première fois la classe des dominateurs : les caudillos, les caciques, les chefs de parti.

firent les despotes en lâchant leur proie, dont il y a de nombreux témoins dans cette respectable société, la guerre intestine dévorera ce pays et Caracas se repentira de son procédé ». Le citoyen Pablo Garrido à la Société patriotique du Venezuela, 22 février de l'an premier de sa liberté. Document publié par le général P. Arismendi Brito dans El Tiempo, de Caracas, le 30 avril 1910.

(1) Baralt : Resumen de la Historia de Venezuela, t. I, p. 110.

C'est alors qu'apparût à la tête de dix ou douze mille llaneros l'homme qui devait remplir avec sa figure héroïque et cruelle les plus sanglantes pages de la grande guerre.

« On ne peut encore — dit l'historien O'Leary en parlant du tremblement de terre de 1812 et de la guerre à mort — résoudre quelle est de ces deux calamités, le fléau de Boves ou celui des tremblements, celle qui produisit les plus grands malheurs et a laissé les plus horribles souvenirs ». A ces concepts, la science moderne, le déterminisme sociologique, répond : toutes deux furent simplement des événements naturels résultant de la coopération de forces aveugles. « L'unique différence entre l'un et l'autre consiste en ce que, dans l'événement politique, nous croyons voir les véliicules du fait, tandis que, dans les tremblements de terre, nous ne les découvrons pas. C'est pourquoi le premier est qualifié de crime par ceux qui en sont victimes, tandis que dans le second, les gens simples voient un châtiment du ciel. » (1).

José Tomâs Rodriguez Boves ne peut être considéré comme Espagnol dans le sens d'étranger sous lequel on a voulu le présenter. Tous les historiens sont d'accord pour dire qu'il arriva au Venezuela très jeune et que, à l'époque où sa figure se détacha sur le tableau effroyable de la guerre à mort, il était un homme d'â'ge mûr : « Pendant peu de temps, affii-me O'Leary, il fut domestique ; puis il se mit à faire la contrebande, et dans cette vile carrière

(1) GuMGLOWic : Sociologie.

propre de son caractère d'aventurier, il acquit une subsistance précaire et s'accoutuma aux périls qui le préparèrent à la vie hasardeuse qu'il devait mener plus tard. » Le général Briceno Méndez dit qu'il était très connu dans les Uanos ; et d'autres qu'il s'appelait Rodriguez et prit le surnom de Boves par corruption du nom de Jove que portait une ancienne et riche famille de Puerto Cabello dans la maison de qui il avait passé ses premières années en qualité de domestique (1).

Des écrivains modernes ont prétendu le faire vénézuélien, mulâtre ou zambo, imbus peut-être de la fausse croyance que ce n'est qu'en participant, pour des raisons ethniques, des caractères psychologiques de nos peuples, qu'il aurait pu être, comme il a été en réalité, le premier de nos caudillos populaires.

D'après les renseignements que nous avons recueillis en Espagne, Tomâs Rodriguez Boves naquit à Oviedo (province des Asturies). Son nom de Bobes et non Boves qui est une mauvaise orthographe, est très courant dans ces régions et s'applique au natif de la Bobia, terme orographique très commun en Asturies. Bobes est aussi le nom d'une paroisse du Concejo de Siero, de sorte que, étant un nom d'origine géographique, on le porte toujours précédé d'un autre patronyme, comme Rodriguez- Bobes, Fernândez-Bobes, Alvarez-Bobes, Garcia- Bobes, etc., noms que portent beaucoup de familles asturiennes (2).

(1) Gil FoRTOUL : Oiiv. cité, t. I ; Baralt : Oitv. cité, t. Il ; Restrepo : Ouv. cité, t. II.

(2) Boves est aussi le nom d'un village de 1.900 habitants dans le département de la Somme (arrondissement d'Amiens).

Dans la liste des soixante premiers élèves qui inaugurèrent, le 7 janvier 1794, l'Institut Royal Asturien (école navale) figure le nom de Tomâs Rodriguez Boves; dans le livre de Jovellanos, Notice sur l'Institut Royal Asturien, il est cité avec cette mention : « Tomâs Rodriguez Boves, natif d'Oviedo, âgé de onze ans «. A l'appendice III, de l'Histoire de l'Institut Jovellanos de Gijôn, de Lama y Lena, il figure comme pilote ayant terminé ses études pour la carrière nautique, commencées en 1796 et terminées en 1798.

Il fut donc pilote à l'âge de quinze ans, et c'est en cette qualité, disent les historiens et la tradition qu'il vint au Venezuela.

« Il avait des cheveux blonds, de grand yeux gris, un teint clair et révélait plutôt un air humain. Il était de haute taille, bien proportionné et capable de supporter les fatigues les plus extraordinaires. » Comme Bermûdez, ses instincts de cruauté furent éveillés par un grand coup moral, et il lava dans le sang l'injure reçue. Conservant, au milieu de son œuvre de dévastation, son caractère indolent et brutal de marin, il tuait et ne s'arrêtait pas pour voir comment expiraient ses victimes. » Il n'avait pas cette né\T0se de la douleur et du sang qui fut une caractéristique de beaucoup d'hommes de son époque dans l'un et l'autre camp. Soldat à toute heure, sans autre excitant que le combat, « méprisant tout ce n'était pas les armes, il laissait à la soldatesque l'infâme profit du butin. Vaillant, impétueux et terrible, il était toujours le premier à affronter le péril. )) (1).

(1) Baralt, O'Leary, Restrepo : Ouv. cités.

Son courage héroïque, disent les mêmes historiens, le porta, en plusieurs occasions, à réaliser des actes de générosité et môme de clémence. Aussi ignorant que presque tous ses adversaires patriotes, « il n'était pas rebelle aux conseils et, par une particularité de son caractère, il écoutait avec plaisir et déférence ceux des honnêtes gens ». Aussi n'est-il pas rare de rencontrer des personnages qui furent ses conseillers et secrétaires intimes et qui, plus tard, servirent dans les armées patriotes et occupèrent des postes délicats dans le gouvernement de la République sans que l'on considérât comme une tâche pour leur honneur le fait d'avoir servi sous les ordres de Boves. « Son ancienne profession et ses malheurs l'avaient mis en relations avec beaucoup de personnes qui le servirent et pour lesquelles il conserva toujours une profonde gratitude. Ainsi les Joves et José Domingo Duarte avaient sur lui un puissant ascendant qui fut très utile aux habitants de Caracas car ils l'employèrent souvent et presque toujours avec succès en faveur du bien public » (1), c'est-à-dire des patriotes persécutés.

Il était soucieux de son prestige, au point de récompenser constamment avec des cadeaux et des secours les parents des officiers et des soldats qui mouraient sous ses drapeaux.

« On a dit qu'il était adonné à la boisson et que c'est à cette cause que ses ennemis attribuaient l'intrépidité qu'il déployait dans les batailles ; mais la valeur qui émane de cette source s'évapore avec la même facilité qu'elle s'acquiert, et Boves ne donna jamais des signes de lâcheté. » (2).

(1) Baralt : Otiv. cité.

(2) O'Leary : Ouv. cité, t. I.

Il émancipa les esclaves et il fut le premier à commencer l'égalisation des classes en élevant les zambos et les mulâtres aux hautes hiérarchies militaires. Sa popularité devint immense et « partout on le recevait respectueusement et avec des acclamations ».

Lorsqu'il l'appela « le premier chef de la Démocratie vénézuélienne », Juan Vicente Gonzalez pénétra très profondément dans les entrailles de notre révolution.

Si nous examinons d'un esprit impartial la personnalité de cet héroïque soldat en le mettant en parallèle avec les chefs purement nationaux nous ne pouvons le considérer que comme un fils légitime du milieu où il devint un homme et dans le sein duquel il agit en chef logique d'une énorme majorité dont il partageait intensément les haines instinctives, les passions plébéiennes, les mobiles inconscients, la valeur héroïque, l'esprit aventurier et la légendaire férocité.

Quelle importance historique peut avoir alors le fait que Boves soit né en Espagne ? Que pouvait signifier, dans l'âme de cet homme, le souvenir de la patrie, l'amour de cette terre lointaine ? Quant au respect envers le roi, il valait autant à ses yeux que le respect envers les autorités coloniales avec lesquelles il fut en lutte constante dans sa vie de contrebandier, et que le respect envers ses supérieurs hiérarchiques durant la guerre qui ne furent pour lui que des objets de raillerie, d'insubordination et de mépris. Il lutta, non en faveur de l'Espagne, mais contre les insurgés, « c'est-à-dire, suivant son opinion, tous les créoles blancs, et ainsi il devint l'idole des gens de couleur qu'il adulait avec

l'espoir de voir détruire la caste dominante » (1). La psychologie de cet « homme effroyable » n'a pas encore été étudiée avec un critère libre de préjugés, soit à cause du soin qu'ont eu nos historiens d'adultérer le véritable caractère de guerre civile qu'eut la révolution, afin de rejeter sur l'Espagne les responsabilités des grands crimes de 1814 ; soit parce que la tradition et la légende, s'emparant de l'imagination nationale, ont fini par donner à l'héroïque soldat des reliefs absolument capricieux et, l'arrachant de la scène où se déroulèrent ses prouesses et celles de l'immense groupe de Vénézuéliens qui partagèrent ses triomphes et ses crimes, accablent son nom et ceux de quelques-uns de ses subordonnés espagnols et canariens de « toute l'exécration du patriotisme blessé ».

L'historien Restrepo, après nous avoir dit que, dans l'armée de Boves, il n'y eut jamais plus de cent soixante Espagnols, oublie bientôt ce fait du plus haut intérêt et, devant les horreurs commises à Valencia, en 1814, par ces mêmes troupes, il s'exclame : « Il semblait que le siège avait été mis non par des soldats d'une nation chrétienne et civilisée, mais par des hordes féroces de barbares. » Et jugeant, plus loin, les caractères sanglants de la lutte, il nous dit : « La postérité impartiale et juste décidera du côté de qui était la raison : de celui

(1) Heredia : Oiw. cité.

des Américains qui se virent obligés d'exécuter des actes de représailles douloureuses en violentant leur sensibilité naturelle et la douceur de leur caractère (sic) ; ou de celui des Espagnols qui, en ce siècle de la culture et de la philosophie, ont renouvelé en Amérique les scènes sanglantes de la première conquête, y.

Si l'histoire de notre émancipation est basée sur un critère si contradictoire, si des écrivains modernes acceptent sans examen des appréciations pareilles, comment est-il possible d'étudier consciencieusement notre évolution historique ?

Considérer comme Espagnols, c'est-à-dire comme représentant du gouvernement espagnol au Venezuela, des hommes obscurs, résidant depuis longtemps dans le pays, identifiés par leur métier avec la classe la plus basse de la population ; qualifier de défenseurs conscients du régime colonial et du monarque les dix ou douze mille zambos, mulâtres, Indiens et nègres qui constituaient les armées de Boves, Yanes, Rosete, etc, et n'établir aucune différence entre ceux-ci et les véritables représentants de l'Espagne qui furent, en général, humains, généreux et justes et, à cause de cela même, victimes de la haine et des persécutions de ces mêmes bandits « qui s'appelaient défenseurs du roi », — équivaut à enlever à notre révolution ses caractères les plus particuliers et les plus typiques.

Francisco Tomâs Morales, le plus distingué des lieutenants de Boves, natif des îles Canaries, qui, comme lui, vint tout jeune dans le paj's où il fut domestique, contrebandier et épicier, nous a laissé le plus précieux témoignage du caractère de notre révolution en ses premières années : « Il est néces-

saire, écrivait-il en 1816 au général Morillo, d'avoir présent à l'esprit l'état des populations à cette époque et de considérer contre qui l'on faisait la guerre. Toutes les provinces étaient en combustion ; les unes proclamaient qu'elles aimaient le roi, les autres qu'elles lui étaient contraires et aspiraient à l'indépendance. La lutte éclata entre les fidèles et les révoltés sans que les uns ni les autres sollicitassent des appuis extérieurs qui les aidassent à faire triompher leur opinion. Les Américains, les créoles étaient agents et exécutants dans les actions : le père contre le fils, le frère contre le frère, et peutêtre les époux l'un contre l'autre. Les cliefs espagnols, qui pouvaient prendre ou tenaient en main les rênes du gouvernement, n'avaient pas la connaissance nécessaire du caractère et des moeurs des habitants, ou bien, voulant faire la guerre d'après les méthodes apprises dans les livres, ils se voyaient enveloppés et pris comme dans un filet par l'agilité des troupes sans pouvoir faire un pas avec succès à moins qu'ils ne fussent suivis des indigènes même.

« José Tomâs Boves eut l'habileté de pénétrer les sentiments de ceux-ci et de gagner du prestige auprès d'eux, par cette sj'^mpathie ou, comme on dit, par ce je ne sais quoi qui excelle dans les actions d'un homme et le fait maître de ses semblables.

« Boves dominait impérieusement les llaneros, gens belliqueux et tels qu'il faut savoir les manier pour pouvoir utiliser leur nombre et leur adresse. Avec eux il vainquit à La Puerta, à Bocachica, à Valencia, dans les llanos, dans la capitale même et. dernièrement, à Urica où il perdit la vie. Les sol-

dats l'adoraient et le craignaient ; et ils allaient au combat avec la foi que sa valeur et son intrépidité les feraient vainqueurs. Il mangeait avec eux, il dormait au milieu d'eux ; ils étaient toute sa joie et son divertissement, car il savait que ce n'était que de cette manière qu'il pouvait les tenir à sa dévotion et compter sur leurs bras pour les combats. Ces vérités étaient rendues plus évidentes encore par le contraste avec les armées ou divisions que commandaient les chefs de la province nommés par le gouvernement. ...Boves mourut aimé de ses soldats et comblé de gloire par ses victoires. » (1).

Par contre, le général Morales confesse toute la haine qu'inspiraient aux hordes royalistes les militaires venus d'Espagne : « N'est-ce pas moi, dit-il, qui sauvai la vie de Juan Manuel Cagigal lorsque d'autres, qui se vantent d'être Espagnols et le sont peut-être de nom, tentèrent de le perdre ? » Et plus loin, il ajoute : « Je savais que les soldats n'aimaient pas Cagigal, qu'ils désiraient même sa mort et que certains pensèrent aller à Puerto- Cabello pour le tuer. «

Heredia raconte que lorsque Monteverde prit la fuite à Puerto-Cabello, en août 1813, devant l'armée

(1) Rodrîguez Villa : Oun. cité, t. III.

Pâez, qui hérita, chez les Uaneros, le prestige de Boves, lui ressemble par beaucoup de traits caractéristiques. « Malgré la vanité naturelle du sauvage, Paez vit dans une égalité parfaite avec ses soldats ; quand il est avec eux, leur table, leurs jeux, leurs exercices sont les siens. C'est ainsi qu'il est parvenu à être tout-puissant au milieu de sa troupe indiciplinée et que, dociles à un chef qui donne l'exemple du courage, les soldats obéissent à ses ordres avec la soumission de la servitude ».

G. MoLLiEN : Voyage dans la République de Colombie en 1823»

victorieuse de Bolivar, « les zambos, réputés fidèles royalistes, couraient, ivres par les riies de Valencia, et l'on craignait à chaque instant qu'ils commençassent leurs prouesses par l'assassinat des blancs et le pillage des maisons ». Et il ajoute : « Dans la maison du capitaine général, je fus menacé par quelques-uns des rares mulâtres de la garde de Monteverde, qui disaient à haute voix qu'avant l'entrée des insurgés à Valencia, quelques têtes de blancs tomberaient et que la mienne serait la première. Pour retourner à ma demeure, qui était à l'extrémité opposée de la ville, je dus traverser ces bandes de furieux, avec la crainte d'être assassiné à chaque pas. » (1).

La profonde différence d'instincts et de mobiles qui exista toujours entre les troupes commandées par Boves et ses semblables et celles qui venaient directement d'Espagne, commandées par des officiers qui foulaient pour la première fois le sol américain, nous la trouvons clairement établie dans des documents qui émanent de nombreux patriotes.

Le gouverneur de Barinas, Manuel Antonio Pulido disait à Bolivar en octobre 1813 : « L'armée de Yaiïes se compose d'Américains (Vénézuéliens) qui sont nos ennemis acharnés et d'Espagnols qui, lésés dans leurs intérêts, ont le plus vif désir de reprendre leurs biens et aussi celui de se venger

(1) Blanco y Azpurua : Doc, t. IV, p. 742.

contre l'héroïsme de nos troupes qui les ont expulsés de notre sol qu'ils considèrent comme leur propriété. Ces barbares ont, chez nous, des agents et des espions habiles qui ne sont autres que leurs femmes, leurs fils, leurs domestiques et même leurs amis. »

Et, se référant aux 1.200 Espagnols qui venaient d'arriver à Puerto-Cabello sous les ordres du colonel José Salomon, il dit : « Ces soldats qui arrivaient d'Espagne ne se battirent que pour gagner leur solde et non pour se venger ni défendre un intérêt personnel comme le font ceux de Yanes qu'il faut ménager et détruire immédiatement », car « cette armée est composée d'hommes connus, de militaires ayant la pratique du terrain, avec des relations et des connaissances dans ces villages où ils comptent trouver et trouveront effectivement des soldats et des complices à l'instant où ils entreprendront leur marche contre nous. Argent, armes, cavalerie, tout sera prêt à l'instant où l'ennemi nous attaquera, tout leur sera fourni par ceux-là même qui, malgré notre vigilance, se réunissent en bandes, par instincts diaboliques, pour ravager notre pays au nom de Ferdinand VII.

« La nature de ces bandes m'épouvante : presque toutes sont stimulées par le même principe, par le désir qu'ont les mulâtres de se mettre en crédit auprès des Espagnols pour que ceux-ci, à leur retour au pouvoir, les récompensent et les élèvent au-dessus des créoles blancs, »

Des mois plus tard, le Caraquenais royaliste José Manuel Oropeza, assesseur de l'Intendance de Venezuela, écrivant à Dionisio Franco, royaliste comme lui, se lamentait amèrement du peu de zèle

de ses compagnons, de leur insubordination et indiscipline ; il disait « que les chefs se voyaient obligés, ne pouvant faire autrement, d'autoriser le désordre, le vol, l'assassinat, le vice, l'insubordination, le scandale et je ne sais quoi encore ; les villages sont dévastés, tous ceux à qui on peut voler quelque chose sont poignardés indistinctement, le vil assassin et l'infâme voleur sont ensuite récompensés. Il n'y a plus de provinces, des populations de milliers d'àmes ont été réduites à quelques centaines, d'autres à des dizaines, et d'autres il ne reste que des vestiges de l'existence, en ces lieux, d'êtres raisonnables. Je n'exagère point, c'est la vérité que j'ai palpée, avec quelle douleur ! J'ai été étonné de voir les chemins et les champs couverts de cadavres sans sépulture, les villages incendiés, des familles entières dont il ne reste que le souvenir, et qui n'ont peut-être commis d'autre délit que celui d'avoir une fortune qui les faisait vivre honorablement. J'ai vu les églises souillées, pleines de sang, leurs tabernacles même étaient saccagés. On ne peut en dire davantage, et je n'ose pas référer ce que j'ai vu encore et sur quoi j'ai pleuré. Le péril que nous courons est imminent. Seule la conviction que nous défendons une cause qui intéresse la religion, le roi et notre propre tranquillité, pourrait nous donner assez de sérénité et de courage pour voir de près, sans fuir, un risque et un péril que va nous apporter une scène plus inhumaine et plus tragique que celle que nous souffrons. Elle va se présenter à visage découvert car elle est déjà à l'exécution sous le voile : c'est nous, les blancs, qui en sommes l'objet ! »

Les royalistes distingués. Espagnols et Véné-

zuéliens, ne crurent jamais que Boves, Morales, Yanes, avec leurs hordes, défendissent honorablement la cause du roi et, dès les premiers jours, ils comprirent, comme le gouverneur patriote de Barinas, les vrais mobiles de cette guerre d'extermination.

« En conviant à toute sorte de désordre, disait Montalvo, Boves est parvenu à réunir dix ou douze mille zambos et nègres, qui combattent maintenant pour détruire les créoles blancs, leurs maîtres, à cause de l'intérêt qu'ils voient dans cet anéantissement ; ensuite ils entreprendront la destruction des blancs européens qui sont aussi leurs maîtres et dont la mort leur procurera le même bénéfice que celle des premiers. »

Restrepo appuie ces affirmations en disant que « les malheurs répétés des patriotes furent dus non point tant aux horreurs et excès qu'ils commirent sans doute ac milieu de l'incendie produit par l'exaltation des passions révolutionnaires, qu'au soulèvement presque général des castes contre les créoles blancs ». Dans des pages antérieures, il avait défini le caractère de notre révolution sous cette forme aussi graphique que significative : « Presque tous les soldats roj^alistes étant des indiens, des zambos, des nègres et des mulâtres, Boves avait déchaîné la plus basse classe de la société contre celle qui possédait la richesse du pays. Les races blanche, noire et bronzée allaient se livrer un combat de destruction et de mort dans les plaines et sur les montagnes du Venezuela. » (1).

(1) Restrepo : Ouv. cité, t. II, pp, 283-208.

Morillo assurait le gouvernement que les classes élevées, attachées à la cause de l'indépendance, « travaillaient aveuglément en faveur des gens de couleur » ; et, en novembre 1816, il insiste pour qu'on lui envoie des troupes de réserve, tant par crainte de l'expédition de Bolivar, des Cayos, que parce qu'il s'agissait maintenant d'une « .guerre de nègres contre blancs » et qu'il craignait, naturellement, qu'un soulèvement eût lieu dans ses propres troupes.

Voici la peinture suggestive que le général espagnol fait de l'état du Venezuela en mai 1817 : « La mortalité et les ravages qu'une guerre aussi cruelle a causés diminuent d'une manière évidente la race des blancs et l'on ne voit presque plus que des gens de couleur, leurs ennemis, qui ont tenté d'en finir avec eux. Piar, qui est mulâtre et le plus important des hommes de caste, est en relations très étroites avec Alexandre Petion, mulâtre rebelle qui s'intitule président d'Haïti, et tous deux se proposent de fonder en Guyane un établissement qui assurerait leur domination en Amérique et où il est à présumer qu'ils voudront renouveler les scènes du Guarico et autres possessions françaises de St-Domingue. »

L'esprit qui animait les mulâtres de son armée inspirait tant de craintes au Pacificateur que, quelques mois après, il résolut d'envoyer en Espagne, pour y être jugé, le capitaine Alejo Mirabal, malgré les grands services que ce vaillant de l'Apure avait rendus à la cause du roi : « D'après les renseignements que je tiens de personnes judicieuses et dignes de foi, écrit Morillo au ministre de la guerre, il est un ennemi acharné de tous les blancs. Il a,

d'ailleurs, commandé des hommes de sa couleur et il a trop d'influence sur eux. » Morillo croit « qu'il serait imprudent et très dangereux de garder dans le pays un ennemi trop connu comme tel, qui pourrait nuire à l'ordre et susciter des troubles », et il opine « que Mirabal ne doit jamais retourner au Venezuela, qu'il doit être retenu loin de tout port de mer, en un lieu où la fuite lui serait le moins possible, sans que, toutefois, cessent d'être dignes de la considération royale les bons services qu'il a rendus à la défense de la cause juste ».

Peu d'années après, ce sont les chefs patriotes qui se voient obligés, pour éviter la guerre de couleur — comme on disait alors — d'envoyer aux armées auxiliaires qui luttaient pour l'Indépendance du Sud, tous les hommes dangereux, qu'ils fussent royalistes ou patriotes. Restrepo, parlant d'une des expéditions qui partirent du Venezuela en 1824, dit que beaucoup d'officiers llaneros qui avaient servi dans l'armée du roi y furent incorporés : « Le général Pâez, ajoute-t-il, connaissait leur nature inquiète et savait combien ils étaient dangereux autant parce qu'ils n'avaient pas d'emploi que parce qu'étant de la caste des hommes de couleur, ils avaient des aspirations qui pouvaient troubler l'ordre public. » (1).

Le même général Pâez se lamente, dans ses lettres de la même époque au Libérateur, de ce que les ordres pour lever des troupes aient été trop hâtifs. « J'aurais pu, dit-il, réunir un nombre plus considérable d'hommes dont la présence au Véné-

(1) Ouv. cité, t. III.

zuéla n'est pas désirable et qui auraient été très utiles sur le théâtre des opérations. Pourtant, je continue à m'occuper de l'affaire et, lorsque j'en aurai les moyens, je ne manquerai pas de vous envoyer des contingents de ces hommes que vous connaissez bien et qui peuvent décider du succès d'une campagne douteuse. » (1).

Nous verrons comment ces hommes se convertissent d' « égorgeurs » en « héros légendaires », et comment, au service des chefs patriotes, déployant les mêmes énergies, la même valeur, la même férocité, les mêmes instincts de sang et de pillage, le même enthousiasme fanatique que lorsqu'ils couraient se grouper autour de la lance invincible de Boves, ils contribueront à la noble entreprise de créer des nations en parcourant triomphalement la moitié d'un continent depuis l'Orénoque jusqu'aux rives même du Rio de la Plata.

Ils trouveront dans les rangs patriotes l'oubli le plus complet de leurs crimes passés. Les grades militaires obtenus aux jours ténébreux de la Guerre à mort par des crimes dont les légendes nationales n'accusent que les Espagnols, étaient reconnus par les indépendants. Et Bolivar, qui n'avait dans son grand esprit d'autre morale que celle qui le conduisait au succès de la noble cause qu'il défendait, était le premier à leur offrir des récompenses et des honneurs (2). Combien de ces insignes bandits —

(1) O'Leary : Ouv. cité, t. II, correspondance du général Pâez.

(2) O'Leary : Ouv. cité, t. X. Indultos.

pour employer le style de la légende — portèrent, plus tard, sur la poitrine la croix des Libérateurs ! Randôn, le héros de Las Queseras et de Pantano de Vargos, n'avait-il pas été un des officiers les plus distingués de Boves ?

Avec ce critère, il n'est pas aventuré d'affilrmer que si Boves lui-même fût resté au service de l'Indépendance ou se fût rallié à ses drapeaux, nul n'aurait eu plus de titres aux grands honneurs par lesquels la patrie stimula le courage et récompensa les prouesses des Libérateurs. Et notre littérature d'épopée aurait des pages chargées de dithyrambes pour exalter la gloire de l'héroïque soldat, de la même manière qu'elle a des anathèmes pour exécrer ses crimes abominables (1).

L'histoire, comme la vie, est très complexe. Non l'histoire inspirée du critère simpliste qui ne voit dans notre grande révolution que la guerre contre l'Espagne et la création de notre nationalité, mais celle qui va jusqu'au plus profond des entrailles de cette effroyable lutte sociale, qui étudie la psychologie de nos masses populaires et analyse tout l'ensemble de désirs vagues, d'aspirations imprécises, d'impulsijons égalitaires, de confuses revendications économiques, qui constituent toute la trame de l'évolution sociale et politique du Venezuela.

(1) M. Ernest Lavisse dit qu'il n'y a pas de panégyriques pour les méchants ; M. Fouillée lui répond que ce n'est pas sûr lorsqu'il s'agit de méchants victorieux.

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