‹ Césarisme démocratique en Amérique;Chapitre 8 sur 11 · PSYCHOLOGIE DE LA MASSE POPULAIRE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE DE LA MASSE POPULAIRE

Afin de justifier en quelque manière l'opposition acharnée que la majorité des Américains fit à la Cause de l'Indépendance, les penseurs patriotes, et, avant tous, le Libérateur Simon Bolivar, l'attribuèrent presque toujours à l'ignorance et au fanatisme des masses populaires. Mais si nous examinons cette raison, tenue jusqu'à maintenant pour bonne, nous découvrons qu'il est absolument impossible d'établir, chez aucun peuple bouleversé par une guerre intestine comme le fut le nôtre, ces grandes classifications : d'un côté, les fanatiques, les ignorants, les serviles, les dégradés par le régime tyrannique de la Colonie, incapables de comprendre et encore moins d'aimer la Liberté ; de l'autre côté les plus intelligents, les plus libres, les plus instruits, les plus capables d'apprécier les immenses bienfaits de la fondation d'une patrie libre, d'une république démocratique (1).

(1) Dans nos luttes civiles postérieures à celle de l'Indépendance, on a établi des divisions semblables : pour les goths le pays se divisa en deux classes d'hommes : les bons, les honnêtes, les amis de l'ordre, les défenseurs de la société, les représentants

Opposons les faits aux paroles. Ils nous disent que tous les chefs qui prirent part à la lutte ayant surgi du même milieu social, la majorité des uns devait être aussi fanatique et ignorante que celle des autres. Quelles différences profondes, en effet, pouvaient exister entre la mentalité de Boves, de Remigio Ramos, de Rafaël Lôpez, et celle de Pâez, Arismendi, Zaraza ou Cedeno ? (1). Lorsqu'elle relate avec épouvante les scènes horribles de la Guerre à mort, l'histoire qualifie les soldats royalistes de « masse fanatisée et stupide, bande de voleurs et d'assassins », Et c'est, néanmoins, de ces troupes de délinquants, de « ces hordes furieuses de barbares » que surgissent, peu après, des guerriers insignes de l'Indépendance, qui, d'abord dans les plaines de l'Apure et du Guàrico, sous les ordres de Pâez, Monagas, Zaraza frapperont de

de la civilisation qui étaient eux-mêmes ; les escrocs, les voleurs, les méchants, les destructeurs de la société, les représentants de l'ochlocratie, etc. qui étaient les libéraux. Pour ceux-ci, à l'inverse, il y avait les magnanimes, les rédempteurs du peuple, les amis de tous les progrès sociaux, politiques et économiques, les régénérateurs moraux et matériels du pajs qui étaient euxmêmes, et, dans le parti opposé les sanguinaires, les fanatiques, les aristocrates, les ennemis jurés de tout progrès et de toute lumière, les goths, les conservateurs enfin. Ces opinions ne supportent pas la plus légère analyse. Elles sont bonnes pour les polémiques de presse et de place publiques et non pour l'Histoire.

(1) La plus grande partie des vrais chefs patriotes étaient illettrés. Beaucoup parvinrent, plus tard, à acquérir une culture supérieure ; mais nous en pourrions citer d'autres qui, même ayant joué un grand rôle politique après la guerre, savaient à peine écrire leur nom. Quant aux royalistes, nous nous rappelons que l'illustre écrivain Pérez Galdôs, dans une visite que nous lui fîmes à Santander en 1908, nous parlant du général Morales et de son rôle important aux Canaries après l'Indépendance, nous dit qu'il était mort sans savoir lire ni écrire.

stupeur les troupes expéditionnaires, « les vainqueurs de Napoléon le Grand en Espagne », et qui ensuite, recrutés par le même Pâez dans leurs llanos comme des fauves et incorporés de vive force dans les corps auxiliaires qui marchaient vers les Républiques du Sud pour achever l'œuvre de l'Indépendance de l'Amérique, « porteront leurs armes triomphantes et rédemptrices jusqu'aux champs lointains d'Ayacucho et contribueront à sceller l'émancipation du Continent sous la direction du Libérateur et les ordres immédiats du général Antonio José de Sucre ».

C'est le même général Pâez qui va nous dire comment ses brillants centaures étaient exactement les mêmes « égorgeurs et assassins » qui, commandés par Boves, Yaiïes et Morales avaient ravagé le Venezuela en 1814.

« Je résolus, dit Pâez, de réaliser le projet que j'avais fait à Mérida d'aller aux llanos de Casanare pour voir si, là, je pouvais entreprendre des opérations contre le Venezuela, en m'emparant du territoire d'Apuré et des mêmes hommes qui avaient anéanti les patriotes sous les ordres de Boves, Ceballos et Yaiïes. Tous ceux à qui je communiquai mon projet crurent, plus ou moins, que c'était une folie, car ils ne voyaient aucune possibilité à ce que les llaneros, qui s'étaient montrés si enthousiastes pour la cause du roi d'Espagne et s'étaient tant compromis dans la lutte contre les patriotes, changeassent d'opinion et se décidassent à défendre la cause de ceux-ci. »

« Je traitai bien les prisonniers, dit-il plus loin, et je laissai assez de liberté à ceux que je n'envoyai pas en Nouvelle-Grenade, pour qu'ils pussent s'en-

fuir, s'ils voulaient, et retourner chez eux ; aussi, j'eus la satisfaction de voir beaucoup d'eux revenir dans nos rangs, car ils étaient tous Vénézuéliens et, à cette époque, il n'j' avait pas de moyen terme entre ami et ennemi. La nouvelle de ma générosité pour les prisonniers et le prestige que donne la victoire se répandirent par tous les villages de Barinas et d'Apuré, et leurs habitants qui, auparavant, avaient une mauvaise opinion des patriotes à cause de la conduite cruelle de quelques-uns de leurs chefs, furent persuadés de la justice de notre cause et, flattés par l'humanité avec laquelle nous traitions les vaincus, ils commencèrent, quoique lentement, à se réunir à nos troupes pour arriver, plus tard, à être le soutien de l'indépendance de la Colombie. » (1).

« Bolivar s'étonnait, continue Pâez, non que j'eusse formé cette armée, mais que je fusse parvenu à la conserver en bon état et discipline, car, en sa majorité, elle se composait des mêmes individus qui, sous les ordres de Yaiïes et de Boves, avaient été le fléau des patriotes. En effet, qui aurait jamais cru que ces hommes, que quelques écrivains ont qualifiés de sauvages, accoutumés à vénérer le nom du roi comme celui d'une divinité, pourraient jamais abandonner la cause qu'ils

(1) Une autre cause, beaucoup plus positive, plus logique, d'une complexité psjchologique moindre et plus conforme aux instincts de pillage qui caractérisent les nomades dans tous les temps et sous toutes les latitudes, produisit cette rapide transformation où n'entrèrent pour rien des idées, des sentiments ou des affections politiques qui n'entrent pas dans la complexion psychologique des masses primitives mues toujours par des appétits matériels. Nous trouvons l'explication dans des documents dont l'autorité ne prête à aucun doute.

appelaient sainte pour défendre celle de la patrie, nom qui, pour eux, n'avait aucune signification ? Qui aurait cru qu'il serait possible de faire comprendre à des hommes qui méprisaient ceux qui ne pouvaient rivaliser avec eux en force brutale qu'il y avait une autre force supérieure à laquelle ils devaient se soumettre ? » (1).

Nous devons écarter, comme pure littérature, l'affirmation que les Uaneros apprirent dans les ^rangs de l'armée indépendante et sous les ordres du général Pâez ce que c'est que la patrie, car celui-ci même, comme tous les autres chefs, ne le savait pas, à cette époque; encore moins avaient-ils acquis l'idée de la justice et respectaient-ils une autre autorité que celle de la force brute.

« Les Uaneros que commandaient Pâez, Zaraza, Monagas et les autres chefs républicains, dit avec raison l'historien Restrepo, étaient en grande partie les mêmes et de la même race que ceux qu'avaient réunis, en 1813 et 1814, Boves, Morales, Yaiies et Rosete ; ils avaient donc les mêmes vices et étaient aussi insubordonnés » (2).

L'opinion du général Morillo sur ce sujet est d'une valeur historique considérable, autant parce qu'elle coïncide parfaitement avec celle des écrivains patriotes que parce qu'elle explique parfaitement en quoi consista l'adhésion des Uaneros à la cause du roi: ,

« Les rebelles d'Apuré et de l'Arauca, gens féroces et paresseux qui, même en temps de paix, ont

(1) PÂEZ : Ouo. cité, pp. 57, 83, 135.

(2) Ouv. cité, t. II, p. 436, note.

erré en caravanes par l'immense étendue des plaines, volant les troupeaux et saccageant les villages voisins, ont trouvé dans la guerre une occasion très favorable pour vivre conformément à leurs désirs et à leurs instincts. Il y eut un homme qui sut les connaître et les grouper, et les faire combattre pour la cause du Roi, avec l'espoir de la rapine et du pillage, seul mobile qui les anime. Ce fut le feu colonel José Tomâs Boves qui, se trouvant dans l'Apure, lorsque Bolivar et les autres chefs rebelles dominaient ces provinces, se mit à la tête de ces mêmes llaneros qui, aujourd'hui, nous font la guerre, et leur montrant les villes opulentes à l'intérieur les y conduisit et en finit avec les traîtres. Mais le gouvernement légitime aj^ant été rétabli, ces hommes, qui ne peuvent vivre qu'à cheval, dans leurs plaines et au milieu des troupeaux, retournèrent chez eux ; peu à peu, ils se réunirent en petits groupes et proclamèrent l'indépendance qui était le mot au nom duquel ils pouvaient continuer de voler.

« Je fis ce que je pus pour les anéantir, et effectivement je parvins à surprendre un grand nombre des plus renommés, à les chasser des Uanos de San Martin et de Casanare en les poursuivant, depuis mon arrivée d'Espagne jusqu'à l'époque de la bataille de Mucuritas, bergerie située dans le banc que forment l'Apure et l'Arauca où tous les lanciers s'étaient réunis sous les ordres de l'audacieux José Antonio Pâez. Ce chef, qui ne manque ni d'intelligence, ni de courage, sut profiter du chemin que le fameux Boves avait laissé ouvert et il fit comme lui avec les lanciers, s'emparant de tous les chevaux et de tous les troupeaux et laissant leurs adversai-

j-es sans moyens de pouvoir leur faire la guerre dans Je désert où ils établissaient leur résidence. » (1).

Le général Pâez va se charger de nous dire ce que furent ces héros dans les rangs patriotes : « Je vous assure, écrit-il au Libérateur en 1818, que les faits dévoilés par l'enquête sur le colonel Nonato Pérez ne sont que peu de chose en comparaison de ce dont j'ai été moi-même témoin. Femmes, vieillards, enfants, tous, tous, crient contre ses méfaits ; l'agent le plus efficace de la tyrannie n'aurait pas mis à exécution des mesures si violentes. Guasdualito et Arauca qui pleurent encore sur ce qu'elles ont enduré, tremblent au seul souvenir de l'auteur de leurs souffrances ; telle a été la conduite de ce chef. Après avoir tyrannisé la population avec son despotisme et son orgueil, il quitta le masque de son ambition, se déclara maître exclusif de tout et commit des vilenies incroyables, extorqua des subsides et se livra à toutes sortes de rapines pour en finir avec les derniers moyens d'existence de ces habitants. » (2).

Le même Pâez, parlant des groupes de cavaliers

(1) Rodriguez Villa : Ouv. cité, t. III, pp. 511-512.

(2) O'Leary : Ouv. cité, t. XVIII.

Notre ami don Carlos Hernâiz nous a raconté qu'un jour il demanda à son grand-père, le général Soublette, pourquoi le colonel Nonato Pérez, qui était grenadier, n'avait pas assisté à la bataille de Boj'acâ, et qu'il répondit malicieusement : «Parce que nous étions en train de le juger pourvoi. » Et aussitôt il ajouta en riant : « Et nous, qui nous jugeait ? » Le général Santander dit dans ses Apuntamientos historicos, en se référant à la campagne des Uanos, de 1816 à 1818 : « On prenait des chevaux et du bétail où on en trouvait, sans compter, comme des biens communs ». Cela fera sourire nos militaires, car en un siècle il n'y a eu aucun changement ; le droit de propriété disparaît au premier cri de guerre. C'est ce que notre auteur d'études de mœurs Francisco de Sales Pérez a S3'^nthétisé dans cette phrase : Vive la liberté ! Meurent les troupeaux !

destinés par lui à harceler l'armée royaliste en 1818, dit : « Quelques-uns de ces groupes, abusant de la liberté qui leur avait été donnée d'agir à leur guise contre l'ennemi et surtout ceux qui parcouraient la province de Barinas et les llanos de San Carlos, commirent des excès contre les citoyens pacifiques, et je me vis obligé de donner l'ordre de les faire revenir à l'Apure. Quelques-uns, qui avaient retiré de bons profits de leurs courses, recommencèrent sans mon consentement et je me vis dans le cas de publier un ordre général menaçant de la peine de mort ceux qui, sans mon autorisation, passeraient sur le territoire ennemi. En vertu de cet ordre, je dus en faire fusiller quatre : le fameux commandant Villasana, un vaillant capitaine de la Garde, nommé Garrido, un sous-lieutenant et un sergent. » (1).

« L'armée républicaine, dit Restrepo, étant divisée en un grand nombre de groupes et de petites divisions, chaque officier disposait arbitrairement des biens de tous ceux qu'il qualifiait lui-même de royalistes, et tuait les Espagnols, les Canariens et même les Vénézuéliens ennemis de notre cause. )) (2).

Mais rien de plus suggestif que le portrait qu'a tracé Bolivar du colonel Leonardo Infante, car, avec de légères modifications, il peut être celui de la majorité des officiers llaneros. A la réception de la nouvelle du fusillement d'Infante et de la protestation contre cet « assassinat juridique » lancée par

(1) PÂEZ : Ouv. cité, t. I, p. 169.

(2) Ouv. cité, t. II, p. 211.

le docteur Miguel Pena, ministre de la Cour de Justice à Bogota, Bolivar écrivit à Fernando de Peiïalver :

« Dites à Peiia que j'ai regretté beaucoup sa dispute sur l'affaire d'Infante ; mais que, maintenant que le malheureux a été exécuté, il n'aille pas soulever des scandales et tuer ceux qui restent vivants. ...Dites-lui que personne ne l'aimait et estimait plus que moi, mais que nul n'était plus féroce que lui ; qu'il avait dit mille fois que son instinct le poussait à tuer les vivants et à détruire ce qui est inanimé ; que s'il voyait un agneau suspendu il lui donnait un coup de lance, et s'il voyait une maison, il la brûlait ; et tout cela en ma présence. Mille fois, il a voulu tuer Rondôn qui valait mille fois plus que lui. Et avec cela j'ai tout dit » (1).

Bolivar avait pénétré si profondément dans l'esprit de ces hommes que, dès 1821, il avait prévu l'impossibilité d'établir au Venezuela une paix solide, à moins de contenir par la force les disciples de Boves, ce qui, toutefois, était extrêmement périlleux.

« Vous ne pouvez vous faire une idée exacte, écrivait-il au docteur Pedro Gual, de l'esprit qui anime nos militaires. Ce ne sont pas ceux que vous connaissez là-bas (en Nouvelle-Grenade), ce sont

(1) O'Leary : Ouv. Q.ité, t. XXX (Cartas del Libertador),

c^ux que vous ne connaissez pas : des hommes qui ont combattu longtemps, se croient des « bienméritants » et se considèrent comme humiliés, misérables et sans espoir de cueillir le fruit des acquisitions de leurs lances. Ce sont des llaneros déterminés et qui ne se croient jamais les égaux des autres hommes, même de ceux qui valent plus qu'eux. Moi-même, qui ai toujours été à leur tête, je ne sais pas encore de quoi ils sont capables. Je les traite avec une particulière considération et elle n'est pas suffî'sante pour leur inspirer la confiance et la franchise qui doit régner entre camarades et concitoyens. Soyez persuadé que nous sommes sur un volcan prêt à faire explosion. Je crains la paix plus que la guerre, et, avec ces mots, je vous donne une idée de tout ce que je ne dis ni ne puis dire. » (1),

Bolivar était si bien convaincu des mobiles qui avaient poussé les llaneros à s'enrôler sous les drapeaux de l'Indépendance après la mort de Boves qu'en 1821, peu de jours après la bataille de Carabobo, il écrivait au ministre des Finances de la Grande Colombie, par l'organe de son secrétaire le général Pedro Bricefio Méndez : « Lorsque le général Pâez occupa l'Apure en 1816, se voyant isolé au milieu d'un pays ennemi, sans appui ni espérance de pouvoir en trouver quelque part, sans pouvoir même compter sur l'opinion générale du territoire, il se vit obligé d'offrir à ses troupes que toutes les propriétés qui appartiendraient au gouvernement dans l'Apure (qui étaient celles qu'on

(1) O'Leary : Ouv. cité, t. XXIX, p. 207.

avait avait confisquées à l'ennemi) seraient distribuées entre elles libéralement: Tel fut le moyen le plus efficace pour retenir ces soldats et augmenter leur nombre parce que tous accoururent pour participer à des avantages égaux.

« Le général Pâez, ajoute le secrétaire, était si persuadé de l'importance de cette promesse et des excellents effets qu'elle avait produits, qu'en se soumettant à l'autorité de S. E. le Président, alors chef suprême, et en la reconnaissant, il n'exigea que la ratification de son offre. S. E. ne put s'y refuser et, la croyant juste dans son objet, il crut convenable de la modifier et de l'étendre à toute l'armée. »

Le Libérateur avait fait promulguer, en octobre 1817, une loi de répartitions qui ne fut pas exécutée. Plus tard, le Congrès, composé d'hommes qui ignoraient complètement l'esprit de nos nomades, adopta le système de distribution de billets ou obligations que les llaneros virent avec la plus grande méfiance « et cela causa toute sorte de plaintes et de récriminations parce qu'ils crurent qu'on donnait des billets pour ne pas donner les propriétés que ces papiers représentaient ». Le ïlanero méfiant, soupçonneux et pour qui un simple papier n'avait aucune valeur, vit avec mépris ces billets, et le secrétaire Briceiio Méndez croyait avec raison que « le discrédit de ces papiers ne cesserait de grandir si on ne suspendait pas leur émission et leur distribution et si on ne rendait pas effective d'une autre manière la distribution des biens dont le Libérateur avait ordonné qu'elle se fît « sur les propriétés mêmes ».

Le Venezuela ayant été définitivement libéré à

Carabobo, les llaneros réclamèrent péremptoirement leur dû. Les billets étaient offerts au dix pour cent, sans qu'il y eût des acheteurs, et le Libérateur demandait que le Congrès s'occupât de préférence d'une affaire « qui, si on en retardait la solution, pouvait causer des troubles graves... Du moins en ce qui concerne la division d'Apuré et les autres du Llano la distribution immédiate des propriétés est d'une nécessité forcée si l'on veut prévenir les désastres que j'ai déjà annoncés. Si on ne la fait pas, vous pouvez dès maintenant avertir le Congrès général que ni le Président ni aucun chef subalterne ne peuvent être rendus responsables des révoltes et des subversions qui troubleront la tranquillité publique ». Le Libérateur « regrettait de se voir obligé de faire une pareille déclaration quand tout le monde croj'ait au patriotisme sentimental et platonique des llaneros qu'ont célébré jusqu'à maintenant les historiens, les romanciers et les poètes. Mais si, en même temps, disait le secrétaire, le Libérateur comprend que la stabilité de la République en dépend de quelque manière, comment pourrait-il s'abstenir de faire cette déclaration ? » On voit par les appréciations suivantes combien Bolivar connaissait profondément la psychologie de nos llaneros et savait de quoi ils étaient capables si on ne tenait pas les promesses de récompenser leurs services : « Avec des hommes habitués à tout obtenir par la force, disait-il dans la même note, habitués à la guerre, peu ou point sensibles aux sentiments de générosité et de désintéressement, et tant de fois trompés par nos ennemis, on ne peut adopter des moyens qui ne soient pas extrêmes ; on ne peut les entretenir de flatteries ni d'espé-

rances et quelle que soit la promesse que leur fasse le Congrès, ils n'y verront qu'un moyen d'éluder ce qu'ils peuvent exiger. «

Trois jours seulement avant la date de cette note, le Libérateur avait écrit dans le même sens au ministre des Finances, ce qui prouve que les Centaures s'impatientaient et réclamaient, avec des menaces, « le fruit des acquisitions de leurs lances ». Dans cette communication il disait : « Il est d'une nécessité absolue que le Congrès prenne des mesures qui donnent à l'armée l'espoir certain que les promesses qu'on lui a faites tant de fois seront tenues. Il serait très dangereux qu'elle arrivât à douter de l'accomplissement de ces promesses sur lesquelles chacun a mis ses espérances. Le jour de la paix s'approche et, avec lui, le moment de licencier l'armée ; et alors, si, en rentrant chez eux, ils n'emportent pas l'assurance d'entrer en jouissance de ce qui leur a été assigné, il n'y aura rien d'étonnant à ce que se renouvellent les mêmes défections que souffrirent les Espagnols lorsqu'ils subjuguèrent le Venezuela en 1814, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le signal de la désastreuse guerre civile qui nous menace au milieu de la déférence apparente de notre population ! » (1).

(1) O'Leary, t. XVIII, pp. 394 et 400. Ces cas ne sont pas rares, dans l'histoire. « Il est bon d'examiner les choses de près pour connaître le véritable motif des actions humaines. Ainsi nous avons tous vécu sur cette idée que la terrible inondation des Arabes au vue siècle était dictée surtout par des mobiles religieux. Les disciples de Mahomet s'élancèrent, disait-on, à la conquête du monde pour le convertir par l'épée. Il n'en a pas été absolument ainsi. Les Arabes avaient en vue la richesse plus que le prosélj'tisme. « Le nombre des partisans de Mahomet, dit M. Wahl (Histoire générale, t. I. p. 452), infime tant qu'il ne s'annonçait que comme un apôtre, avait grandi le jour

Nous avons souligné la dernière phrase parce qu'elle contient des appréciations d'une signification immense. Le Libérateur dit que, comme les Uaneros se firent les ennemis des Espagnols lorsque ceux-ci, après avoir subjugué le Venezuela grâce à eux, ne tinrent pas les promesses faites par Boves et Yanes, de même, maintenant, ils soulèveraient la guerre civile contre le gouvernement s'il ne tenait pas les siennes. Le Congrès suivit les indications du Libérateur, mais l'exécution de la loi ne fut pas aussi équitable qu'on l'avait espéré. Pâez et quelques autres chefs, secondés par des spéculalateurs, commencèrent à acheter les titres des soldats, surtout ceux des Uaneros de l'Apure, à des prix dérisoires, de sorte que les latifundia coloniaux passèrent sans modification aux mains de Pâez, de Monagas et de quelques autres qui, étant entrés en guerre sans aucune fortune, furent, à peine le Venezuela était-il constitué, les plus riches propriétaires du pays. Cette violation de la loi fut suivie de la réaction du parti royaliste qui, maître des Conseils du gouvernement et des tribunaux de justice, commença d'annuler les confiscations des biens des émigrés qu'ils reprirent aux guerriers de

où il offrait à qui voulait le suivre, la guerre, le pillage et la dépouille des infidèles. »

J. Novicow : Conscience et Volonté sociales, p. 261.

C'est exactement le concept des acteurs et témoins de la Révolution au sujet des mobiles qui poussèrent les hordes llaneras à combattre en faveur de la cause royaliste au commencement de la guerre et à s'enrôler ensuite sous les drapeaux de la patrie lorsque le chef de l'armée expéditionnaire voulut les soumettre à la discipline et leur imposer le respect de la propriété. Heredia dit que « Boves se fit l'idole des gens de couleur, de ces hordes de Cosaques qu'on appelait Corps de Cavalerie parce qu'il les animait de l'espoir de détruire la caste dominante et de la liberté du pillage. »

l'Indépendance, auxquels on les avait assignés en récompense de leurs services, pour les rendre à leurs anciens propriétaires ou à leurs descendants qui revenaient au pays. Bien entendu, cette mesure n'atteignit ni ne pouvait atteindre le général Pâez ni aucun des autres magnats qui continuèrent d'accroître leur richesse territoriale.

Alors, il advint ce qu'avait prévu le Libérateur: les llaneros s'adonnèrent de nouveau au vol et au pillage, comme ils avaient coutume de le faire depuis les temps coloniaux, avec cette différence que, maintenant, ils pouvaient déguiser leurs impulsions barbares en proclamant des principes politiques et des « réformes » constitutionnelles.

On a vu comment la guerre qui continua au Sud du Continent fournit à quelques-uns de ces hommes l'occasion d'aller faucher des lauriers avec leur bravoure innée dans les batailles finales de l'Indépendance de l'Amérique. « Le général Pâez, dit Restrepo, voulut les appeler sur le chemin de la gloire, les uns au Pérou, d'autres au Sud de la Colombie...; leurs lances firent trembler plus d'une fois les Espagnols sur le sol des Incas. » (1).

Cependant, non sur le chemin de la gloire, mais au sein de la gloire même, et portant sur leur luxueux uniforme les insignes de leur triomphe, beaucoup de ces hommes en qui la discipline des

(1) Ouv. cité, t. III.

CÉSARISME DÉMOCRATIQUE EN AMÉRIQUE. ll

armées régulières n'avait pas encore eu le temps d'exercer son action éducatrice, ne cessaient de constituer, par l'individualisme barbare qui caractérise les peuples pasteurs, un grand péril pour la tranquillité publique.

C'est que le fait de changer de drapeau ne pou- ^ait correspondre en aucune manière à une modification profonde de l'organisme psychologique de nos llaneros. En passant d'un parti à l'autre, ils ne faisaient que changer de chef ; dans le fond obscur de leur esprit et de leurs affections, le majordome Pâez était l'héritier légitime du papa Boves.

La psychologie reconnaît, chez les individus comme chez les peuples, l'impossibilité de ces modifications brusques et totales (1).

Dans l'évolution historique du Venezuela, on observe clairement comment, à chaque commotion, éclataient les mêmes instincts brutaux, les mêmes haines, les mêmes passions, les mêmes impulsions d'assassinat et de pillage, et comment continuaient à surgir du sein de nos masses populaires les mêmes hordes de Boves et de Yaiîes, prêtes à répéter, au nom des principes républicains, les mêmes crimes qu'elles avaient commis au nom de Ferdinand VIT, également ignorantes de ce que signifiait le gouvernement colonial ou le gouvernement propre. C'est que, malgré toutes nos idéologiques transformations politiques, le fonds intime de notre peuple continua, de longues années, d'être le même

(1) « Lorsqu'on étudie de près tous ces prétendus changements, on s'aperçoit bientôt que les noms seuls des choses varient, tandis que les réalités qui se cachent derrière les mots continuent à vivre et ne se transforment qu'avec une extrême lenteur. »

que durant la Colonie. Les passions, les instincts, les mobiles inconscients, les préjugés héréditaires devaient continuer d'être, dans ce fonds, des éléments de destruction et de ruine, contenus uniquement par les moyens coercitifs dont a disposé si amplement le chef de l'Etat sans sujétion possible aux garanties rêvées écrites dans les constitutions (1). i

Déjà, en pleine République et après avoir cueilli les gloires et les honneurs de la guerre, le général Pâez même qui se vantait tant d'avoir enseigné aux llaneros de l'Apure à aimer la Patrie, la Liberté et la Justice et de leur avoir fait respecter un autre pouvoir que celui qui émane de la force brute, se voit obligé, en présence des faits concrets, de peindre ses compagnons de gloire, comme on le verra plus loin, avec les couleurs les plus vraies et les plus suggestives.

(1) Juan Vincente Gonzalez, le seul des historiens vénézuéliens qui, encore dans la chaleur de la lutte des partis, eut conscience de la continuité historique dans l'évolution sociale et politique du pays, disait en 1846, plein de fraj'eur devant les menaces de soulèvement qui venaient des llanos : « Tout est à craindre des points où existent tant d'éléments de guerre, où se leva la faction de Farfân... d'où sortirent, pour une œuvre de destruction, les hordes de Boves... De toutes parts, les méchants lèvent impunément le front. Des tumultes et des émeutes mettent en alarme les llanos de Galabozo qui suffirent à Boves pour ravager ce pays ; sur plusieurs points bouillonnent des projets de conspirations et d'assassinats... ». Pourtant, Gonzalez attribue à l'influence du rédacteur du Venezolano, Antonio Leocadio Guzmân, cet état d'effervescence : « Que M. Guzmân soit félicité, disait-il, lui qui s'appelle l'ami des institutions et les vilipende, qui se vante d'aimer la paix et allume la guerre la plus cruelle dont la malheureuse Amérique donnera l'exemple (la « guerre de couleurs »), qui se flatte de contenir les masses qui secouent, à sa voix, toute espèce de frein, et assiste en souriant au pillage et à l'assassinat, œuvre exclusive de sa vengeance contre la société. »

Diario de la tarde, juin 1846.

« Les Vénézuéliens accoutumés pendant de longues années à vivre dans des camps au milieu du bruit des armes et sous une discipline qui n'avait pu être sévère en aucune manière, se trouvaient habitués, surtout dans les plaines qu'arrosent l'Apure et ses affluents, à ce que les biens fussent en commun pendant toute la durée de la guerre : c'est-à-dire le bétail bovin et les chevaux qui peuplent ces immenses plaines. La guerre finie, on licencia un grand nombre de llaneros qui, de retour dans leur pays, se trouvèrent sans fojer ni occupation. Ils ne pouvaient se persuader qu'il était interdit de s'emparer des vaches et des veaux qui paissaient dans les prairies et ils voulaient continuer de vivre comme en temps de guerre. Sachant que le cuir et la graisse des animaux trouvaient des acheteurs partout, ils se groupèrent, surtout dans la région de l'Apure, en bandes de voleurs qui tuaient les bêtes éparpillées dans les savanes, sans autre objet que de s'emparer du cuir et de la graisse pour les vendre aux usuriers dont la cupidité les excitait à se livrer à ces excès. Avec de tels appâts de gain les fleuves navigables furent infestés d'embarcations montées par des voleurs de bétail qui transportaient le fruit de leurs rapines pour le vendre dans les villages. Les savanes étaient partout couvertes de squelettes de bêtes et une pareille destruction menaçait d'une extermination prochaine les troupeaux de l'Apure, unique richesse de ces vastes plaines. » (1).

<1) Restrepo : Oiw. cité, t. III, p. 412. L'historien colombien ne se rappelait pas alors que ces bandes de voleurs existaient depuis les temps coloniaux et existent partout oii il y a des plaines et des chevaux.

Alors ne suffisent pas, pour les contenir, les mesures sévères dictées, et parfois exécutées personnellement, par le général Pâez, par Cornelio Muiïoz et par l'ancien colonel royaliste Facundo Mirabâl, ces deux derniers chefs des camps volants, qui appréhendaient les voleurs de bestiaux et les fusillaient sans forme de procès. Cela se passait en 1824. Ceux qui ne succombaient pas aux mains de cette justice expéditive étaient envoyés, comme nous l'avons dit, aux armées auxiliaires du Pérou : « Là-bas, un théâtre de gloires s'ouvrait à eux et on leur donnait une occupation qui convenait à leurs instincts belliqueux et à leurs vieilles habitudes. »

Mais rien ne put réprimer le pillage ni réduire à l'obéissance du gouvernement ces troupes de bandouliers qui se reproduisaient sans cesse comme si elles eussent surgi d'un sol encore trop inculte pour produire d'autres fruits. La situation tardera de longues années à se modifier. « Avec leur foi absolue dans l'influence efficace des lois, les hommes cultivés prétendront changer cet état d'anarchie spontanée sans même soupçonner qu'il était l'expression logique d'un organisme social rudimentaire en plein travail d'intégration, le même qui était en train de se réaliser dans tous les autres pays de l'Amérique espagnole avec des manifestations plus barbares et plus sanglantes dans ceux où prévaut la plaine et où la vie pastorale s'était développée avec tous ses caractères disgrégatifs, constituant des groupes ou clans nomades antagonistes, sans sujétion possible à aucun régime régulier de gouvernement, s'unissant occasionnellement sous l'autorité temporelle d'un chef « pour semer partout sur leur passage, la terreur et la dévastation »,

Le Venezuela, comme l'Argentine et l'Uruguay, souffrit alors les conséquences nécessaires et fatales qui découlaient de sa constitution géographique (1). Les blancs avaient toujours été les maîtres, les propriétaires, les dominateurs, les privilégiés des lois et des mœurs. Exécuteurs de la justice et administrateurs perpétuels des biens de la communauté, une ambition très légitime les avait poussés à proclamer l'indépendance, à ne plus reconnaître le roi d'Espagne, dans l'unique objet, d'après l'opinion des royalistes, de se substituer au monarque pour établir ce que Bolivar appellera « la tyrannie domestique active et dominante ». Or, c'est contre cette caste que devaient se déchaîner, naturellement, les haines des classes populaires. Contre leur vie et contre leurs intérêts. Blanc, propriétaire et patriote étaient synonymes pour les soldats de Boves et de Yanes ; blanc, propriétaire et goth fut

(1) « Là où il 3' a des plaines et des chevaux, existent des bandouliers », dit Helhvald. Et Schweiger. se référant à ce qui se passait, il y a peu d'années, entre les nomades de la Mésopotamie et les autorités turques, explique la situation des Uaneros vénézuéliens à l'époque coloniale et donne la clef des événements postérieurs. « Le gouvernement ottoman, dit-il, manque complètement de la force et de la capacité suffisantes, pour implanter une civilisation acceptable dans l'Irak-Arabi. Harcelés depuis longtemps par les grandes tribus des Chamara, des Montofik, des Béni Lam et autres qui errent par la plaine, les gouverneurs turcs se voient obligés de penser uniquement au mo3'en de conserver la stabilité des conditions existantes ; de sorte que l'histoire de ces dernières décades d'années se réduit à une lutte incessante dans laquelle, plus d'une fois, les adversaires du gouvernement ont été vainqueurs. Si les tribus arabes des plaines de la Mésopotamie pouvaient se mettre d'accord, le gouvernement se verrait dans un grave embarras en face de ces hordes puissantes qui peuvent fréquemment réunir de 10.000 à 20.000 combattants. » Citation de Helhvald : La Terre et l'Homme. y. De.molins : Comment la route crée le type social, t. L Nous insisterons sur ces points lorsque nous étudierons l'influence du milieu dans notre évolution historique.

ensuite le drapeau qu'arborèrent les mêmes bédouins lorsque Morillo, obligé de restaurer l'ancien régime et de soumettre les troupes vénézuéliennes à la même rigoureuse discipline que celle de l'armée métropolitaine, se vit abandonné par eux pour passer dans les troupes de l'Indépendance.

Morillo perdit alors le prestige du gouvernement espagnol pour les mêmes raisons qui produisirent, dès 1827, l'impopularité absolue de Bolivar et, plus tard, celle du général Pâez lui-même. Après la fondation de la seconde République dans la Constitution de laquelle entra comme élément principal du procès justificatif « la réaction contre les lois draconiennes du général Bolivar qui l'avaient rendu si odieux au peuple », ce fut Pâez même qui se vit obligé de réprimer de la manière la plus cruelle ses anciens lieutenants soulevés à chaque instant pour renverser les autorités exécutrices des mêmes lois draconiennes qu'elles avaient tant reprochées au Libérateur.

Le Congrès de 1836, alarmé de la continuation des vols de troupeaux et des soulèvements continuels, vote, malgré les beaux principes sanctionnés par la nouvelle Constitution, la nouvelle loi sur le vol, par laquelle « les capitaines ou chefs de bandes qui infestent les villes et les routes seront condamnés à mort, et leurs complices à cent cinquante coups de verge appliqués en trois fois, de quinze à quinze jours, et à dix ans de prison ». Pour les vols de cent à cinq cents piastres, la peine était de cinquante coups de verge et deux ans de travail forcé dans les entreprises de travaux publics du canton ou de la province. Entre cinq cents et mille piastres, la peine était du même nombre de coups de verge

et de cinq ans de travaux, forcés; au-dessus de raille piastres, les coups de verge s'élevaient à soixantecinq, avec six ans de prison.

Cette loi venait réformer celle de Colombie du 3 mai 1826 dont l'exposé des motifs s'inspire de l'impérieuse nécessité qui l'avait dictée (1). Mais comme c'était précisément sur le principal élément de toute révolution que devait s'appesantir le poids de la loi, celle-ci tomba en désuétude lorsque les adversaires de la Colombie et de Bolivar eurent besoin de flatter les passions populaires et établir l'impunité en système comme l'avaient fait d'abord Boves, puis les patriotes et, dans le cours de notre vie nationale agitée, tous ceux qui, obéissant aux mêmes instincts et aux mêmes passions qui constituent la trame inconsciente de notre évolution nationale, furent entraînés par le torrent de haines et de passions dont les patriciens ingénus du 19 avril 1810 avaient rompu les digues sans se rendre compte des conséquences.

En vertu de la loi sur le vol, « un juge de la paroisse Urbana (province de Guyane), dit un journal de l'époque, fit fixer un boute-hors pour fouetter les voleurs ; quelques habitants l'enlevèrent ; le juge, fort de son autorité, voulut le remettre en place, et les mutins l'assassinèrent lui et deux autres juges. Ce crime commis, ils se convertirent en une faction politique contre le gouvernement et proclamèrent des réformes et autres choses » (2).

(1) « Considérant : que par une conséquence de la longue guerre qu'a soufferte la République, une certaine classe d'hommes s'est démoralisée au point d'attaquer fréquemment de la manière la plus scandaleuse la propriété et la sécurité individuelle du pacifique citoyen, etc., etc. »

(2) Francisco figure comme lieutenant-colonel parmi les Cent Cinquante Héros de las Queseras del Medio ; et Juan Pablo était le fameux llanero qui, à la bataille de Semen, blessa d'un coup de lance au ventre le général Morillo.

Juan Pablo et Francisco Farfân, les chefs de cette faction qui ébranla profondément la République, étaient de ces vaillants officiers llaneros qui, après avoir été de furieux royalistes avec Yailes, se convertirent en « héros légendaires » sous les drapeaux de l'Indépendance. Et, bien qu'ils eussent été du petit nombre des favorisés dans la distribution qu'on fit des bergeries de l'Apure, ils persévèrent dans leur vie de bandits, confirmant ainsi les justes appréciations du Libérateur.

Les Farfân, dit Pâez, « étaient de ceux qui, en plus d'une occasion, m'avaient puissamment aidé à réussir dans mes plus téméraires entreprises. -Véritable type du llanero bédouin : hommes de stature géante, de musculature athlétique, d'une valeur faite de férocité et n'obéissant qu'à la force brute. Ils avaient servi dans les rangs du royaliste Yafies ; mais lorsque j'offris de nommer capitaine tout llanero qui m'amènerait quarante hommes, ils se présentèrent à moi avec quelques-uns et, depuis lors, ils ont fait la guerre avec moi dans l'Apure. Si j'avais été très sévère avec mes troupes, j'aurais eu à châtier rigoureusement les Farfân, car souvent ils désertaient avec leur escadron, et, après avoir commis des actes de violence, ils se présentaient de nouveau à moi et ils essayaient de se disculper de leur absence par des prétextes inadmissibles. La tolérance — ajoute Pâez, contredisant ce qu'il affirme en d'autres pages de ses Mémoires — était, à cette époque, une vertu que recommandait la prudence et qu'exigeait la nécessité de compter avec les vaillants.

« Peu avant la bataille de Mucuritos, conti-

nue-t-il, les Farfân m'en firent une des leurs et je les congédiai en les menaçant de les tuer à coups de lance s'ils ne se retiraient pas immédiatement de ma présence, avec tous leurs gens. C'est pourquoi ils n'assistèrent pas à cette fameuse journée. Plus tard, je consentis à les reprendre, et l'on a vu les services qu'ils me rendirent à la prise de Puerto Cabello en 1823. »

Pâez réussit à les soumettre alors « rien qu'avec ses conseils » et eux, « comme de bons Uaneros, ils firent un faux serment »; et, l'année suivante, ils se soulevèrent de nouveau en proclamant n'importe quoi, la première chose qui vint à l'esprit d'un écrivassier à leur service : la résurrection de la Grande-Colombie, la réforme de la Constitution, le rétablissement du for militaire et ecclésiastique, le jury, etc., toutes choses sur lesquelles ils étaient aussi bien au courant que Cisneros, le guerrillero royaliste des Vallées de Tuy, lorsque, en 1829, il acclamait à la fois le roi d'Espagne et le général Santander et criait : « Mort aux blancs ! » Ils cherchaient en réalité ce qui leur importait le plus, l'impunité absolue pour leurs crimes et l'abolition des impôts qui, sous ui! nom différent, étaient les mêmes qui avaient rendu l'ancien régime si odieux.

Pâez avait manqué réellement à sa parole. Car il leur avait promis, après la mort de Boves, non seulement de partager entre eux les propriétés de l'Apure, mais encore de les exempter de toute espèce d'impôts, et ce sont ces deux promesses qui firent les Uaneros se résoudre à convenir que l'Indépendance ou la diahlocratie, comme ils disaient, « n'était pas une mauvaise chose » et qu'il leur

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était égal de tuer et de voler en criant : vive Ferdinand VII ! ou : vive la Patrie !

Mais le « majordome » Pâez n'était plus le cheik arabe, le Khan de Tartares dont nous parlent ceux qui l'avaient connu en des temps antérieurs, ou le Seigneur absolu décrit par lui-même au général Santander, ni le successeur de Boves, comme l'appelle Morillo, ni le chef de bandouliers dont parlent les royalistes, obligé à exercer « la tolérance de tous les délits comme une vertu que la prudence recommandait ». Pâez était, en 1837, le Fondateur du Pouvoir Civil, le Citoyen illustre du Venezuela, le Restaurateur de la Constitution, le Chef de l'Oligarchie Conservatrice. Ses glorieux services qui l'avaient élevé au premier poste de la République, en avaient fait aussi le plus riche propriétaire. Instinctivement il inclinait vers la vie civilisée, il avait commencé son éducation en imitant les Anglais qui arrivèrent à Apure en 1818; et, en fréquentant constamment depuis lors les hommes les plus notables de l'époque, il avait acquis toutes les idées et tous les usages de l'homme de gouvernement, donnant ainsi une preuve de l'extraordinaire capacité d'adaptation qui caractérise les caudillos vénézuéliens.

Pâez procéda alors conformément à sa nouvelle situation, à son caractère de « représentant de la société », et à ses hautes fonctions de Gendarme Nécessaire qui l'éloignaient complètement de ses anciens lieutenants. S'étant fait nommer Chef suprême de l'armée par le général Carlos Soublette, chargé de la présidence de la République, il tomba violemment sur la faction criminelle des Farfân et, dans un fait d'armes qui lui valut le surnom

de « Lion de Payara », il passa au couteau ses anciens compagnons de gloires et de fatigues. Alors sa popularité commença à décliner, et il souffrit la même loi qui, à toutes les époques d'anarchie, a poussé le peuple à briser ses idoles lorsque celles-ci, guidées par d'autres sentiments et d'autres intérêts plus élevés et plus nobles, cessent de flatter les passions les plus ignobles de la foule et, de complices de ses délits, se convertissent en défenseurs de l'ordre social et en exécuteurs de la justice.

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