A CLIGNE-MUSETTE
oiun, maintenant, ne s'occupait plus de la pastoure. L'été commençant, il avait d'autre besogne sur les bras et plus importante.
On ne s'amuse pas à la moisson.
Sitôt levés, faucille au poing et allez! A la rage du midi, à la fraîcheur du soir, on travaillait aussi longtemps qu'il restait une goutte de lumière au bord du ciel. Des journées pleines à n'y pas loger un geste de plus, et chaudes! Bon pour les cigales de bavarder avec ce soleil;
54 CÉSETTE.
ces bestioles, plus tout se tait, plus ça chante. Mais moissonneurs et moissonneuses, aucun n'avait le courage de souffler mot. Enfermésous l'ombre courte du chapeau de paille, Jordi besognait sans prendre garde à sa voisine, et il n'apercevait autre chose d'elle qu'un peu d'épaule, une manche de chemise qui allait et venait, blanche, sur le roux des épis ou le bleu du ciel.
Or, environ ce temps, le fabricant de jougs, qu'on appelle le joûtier, était venu travailler de son état au Ramaïrel : un homme très laid, un peu bigle, chauve aux trois quarts, bon ouvrier d'ailleurs, et tel quel, grand coureur de cotillons. A table, allumé par deux ou trois coups de pur, il en débitait de toutes les couleurs, hardi comme un soldat, interpellant l'une, apostrophant l'autre, faisant épanouir la rate aux hommes et baisser le nez aux femmes — à Césettc en particulier, qu'il prenait plaisir à jeter en confusion. Histoire de s'amuser sans doute ou
CESETTE. 55
bien... Eh! qui sait? on ne pouvait pas trop s'y fier à ce pince-sans-rire de Ségol.
Jordi s'offusquait de le voir, s'indignait de l'entendre. Salir les oreilles de cette innocente, lui, un veuf, presque un ancien! Quelle honte! Volontiers, n'étant pas de force à battre le galant au jeu des paroles, le bouvier eût scellé ses lèvres d'un bon revers de main.
En attendant il avait l'œil sur lui; et bien en prit à la pastoure.
Un soir qu'ayant quitté les moissonneurs aux champs, elle rentrait seule au Ramaïrel pour sortir le troupeau :
« Eh! petite? l'appela le joûtier, en train de planer à petits coups les orillons du joug, quand nous mettrons-nous d'accord ensemble? A vingt écus de gages, je t'emmène à la Marniasse. Ça te va-t-il? Moi, quand quelqu'un me plaît, je ne regrette pas l'argent. Et tu me plais. Réfléchis un peu. Chez nous, le maître étant souvent dehors, les servantes ne s'échauffent pas le sang
56 GÉSETTE.
à travailler; et puis, toujours quelque foulard neuf ou bien un jupon de sergette, de quoi fignoler le dimanche. Eh bien, qu'en dis-tu? Parti, tu me regretteras bien sûr. Réponds au moins, qu'on voie la couleur de tes paroles. Deux écus de plus, trois, est-ce assez pour te décider ?
— La journée avance, et ce soir même tu dois livrer ton joug à Guiral. Ainsi, tiens ta langue en repos et donne de l'ouvrage à tes mains. Bonsoir, Ségol.
— Eh là! doucement; attends un peu, charmante. Ecoute : si tu ne me veux pas pour maître, alors prends-moi pour galant.
— Quand j'en prendrai un, je le choisirai neuf et non pas veuf.
— Voyez, la dégourdie! reprit le pèlerin, qui l'avait suivie jusque dans l'étable; un veuf en vaut bien un autre, » ajouta-t-il, et en même temps, comme s'il voulait jouer avec elle, il essayait de la saisir.
CESETTE.
Mais elle glissa de ses mains et se mit à courir droit devant elle.
« Oh! tu as beau jouer des jambes et regarder si quelqu'un vient, lui disait-il; nous ne sommes que deux, bergère.
— Et moi? tu m'oublies, joûtier, » cria Jordi, qui franchissait au même instant le seuil de la cour.
Le joûtier s'arrêta net, tandis que Césette un peu confuse, mais bien contente de l'air jaloux et fâché de Jordi, ralliait son troupeau.
« Eh l'ami! continua le bouvier, tu n'y penses pas, à ton âge, de courir après les filles. Elle t'aurait fait voir du chemin, celle-là.
— Fille qui fuit ne demande qu'à se laisser prendre. Mets-toi ça derrière l'oreille, mon fils, et attends pour plaisanter un ancien que le poil follet te soit tombé du menton. »
Ennuyé d'être ainsi bec cloué en présence de la pastoure, Jordi, debout devant le billot du joûtier, serrait dans ses mains et soulevait le
58 CESETTE.
joug neuf, prêt à en assommer l'insolent, et, tout en le maniant, il considérait l'outil.
Un curieux travail on ne pouvait pas dire le contraire; les arcades belles, les orillons bien en l'air, pas trop ni trop peu de matière et le tout arrondi, évidé, doux à la main : un chefd'œuvre; et le bois était digne de l'ouvrier; un bois fin de nervure avec des veines jaunes fraîches coupées, qui gardaient encore le luisant de l'acier.
Admirant le joug, Jordi oublia de se courroucer contre le joûtier. Celui-ci, qui ne perdait pas de vue les mouvements du garçon, le voyant rapaisé et ne se souciant pas de pousser plus loin la querelle avec un gaillard de cette encolure, s'était rapproché peu à peu.
« Un fameux joug, dit-il entrant dans les pensées de Jordi, et qui va parer joliment tes bœufs. Pèse comme c'est léger; tourne et retourne; tu le peux. Bonne coupe et justes proportions; la pièce est belle à voir de tous les
CESETTE. 69
côtés, et solide! On connaît son métier. Aux foires de Montauban-en-Quercy où l'on mène du bétail de tous les pays du monde, j'ai vu les jougs de Gascogne plus légers que les nôtres et ceux du Languedoc, qui portent au milieu un clocher de bois ajouré peint en jaune, en bleu et habité par un carillon de sonnettes qui chantent du matin au soir. C'est pas mal si l'on veut, mais je préfère la mode de chez nous. »
Le joûtier parlait encore, Jordi ne l'écoutait plus. Impatient d'essayer le joug neuf, il était allé chercher les bœufs à l'étable.
Tandis qu'aidé du camarade, il les attelait à la charrette, la pastoure ayant rassemblé ses ouailles passait devant eux. Et Ségol, clignant de l'œil au bouvier :
<( Que ne disais-tu, sournois, que le morceau était de ton goût? on n'aurait pas risqué de te l'ôter de la bouche.
— Tu te trompes, l'ami, tu erres; de ma vie je n'ai eu d'idée sur la petite.
60 CESETTE.
— Tu faisais pourtant tout à l'heure la mine d'un jaloux. Au reste, tu n'es pas obligé de me trahir tes secrets. Mais si la honte seule te fait renier Césette, tu as tort. Si menue qu'elle soit, sa figure en vaut bien une autre, et, pour la gentillesse de l'esprit et du corps, on irait bien loin dans le pays sans rencontrer qui la vaille. Il est vrai que se trouvant très largement pourvue de frères et de sœurs, on ne peut la prendre pour une héritière, mais d'autres avant elle ont eu le même défaut, qui ont trouvé galant à leur goût. Ah! si j'avais dix ans de moins! »
Ce qu'en disait le joûtier n'était que pour colorer son mauvais cas. Mais ses paroles sonnaient aussi doux à l'oreille de Jordi que chansons de merles ou de rossignols. Il lui semblait qu'elles exprimaient ses propres idées comme il n'aurait su le faire et qu'elles lui marquaient un chemin où il n'avait pas encore risqué le premier pas.
Ainsi babillant tous les deux, ils arrivèrent
CÉSETTE. ÔE
jusqu'à Ginibrède, où Rouzil et Guiral finissaient de lier les gerbes.
Bon Dieu ! que le loucheur de bœufs la trouvait peu à sa fantaisie ce soir-là, cette grande Rouzil! Le fichu d'indienne de travers, le chapeau pendant sur l'épaule, les cheveux au soleil, retroussée, débraillée, l'air garçon, qu'elle ressemblait peu à l'autre, à Gésctte!
Fâchée de son aventure, celle-ci n'osa lever ni la langue ni les yeux tant que dura le souper.
Tout entrepris et inquiet, la tête pleine de fumées et de songes, Jordi ne bavarda guère, lui non plus, et le repas fini, au lieu de faire la causette avec les autres, il se retira bien vite en l'étable où son lit était dressé contre la loge du jeune bétail.
Là se trouvant seul et sans aucune envie de dormir, le garçon se mit à ruminer sa journée et il la digérait mal. Césette lui trottait encore dans la cervelle. Quel dommage qu'elle soit pauvre, pensait-il. Avec quelque chose que
02 CÉSETTE.
j'aurai de chez moi, si elle en avait porté un tant soit peu de chez elle, peut-être on aurait pu s'arranger. Rien, ce n'est pas assez vraiment. Jamais on ne la voudra chez mes parents; jamais! Allons! que le joûtier qui est riche en prenne la charge s'il en souhaite le plaisir. Tant mieux pour lui!
Très agité, Jordi se tournait à gauche, se retournait à droite. Césette au joûtier! grommelait-il encore^ cette charmante à ce laid! Quel péché! Non, non! je ne veux pas. Qu'il essaie seulement une autre fois de tourner autour d'elle... Non, Césette sera mienne. Dès demain j'irai lui parler, et si elle y consent...
Tantôt décidé, tantôt pas, Jordi changeait et rechangeait d'idée et ne s'arrêtait à rien. Le Lugar, autrement dit l'étoile du berger, palpitait doucement dans la fenêtre ouverte de l'étable, marquant trois heures, que le pauvre garçon n'avait pas réussi à fermer l'œil.
Il l'ouvrit en revanche une bonne demi-heure
CÉSETTE. 63
plus tard que d'habitude, si bien, qu'ayant couru à l'écurie des ouailles où il comptait voir Césette, il trouva le local vide et la pastoure envolée. Petit retard, pensa-t-il; ce soir, quand elle ira remplir les seaux à la fontaine, je trouverai bien le moment de lui parler.
Mais le galant comptait sans Rouzil, qui, se méfiant de quelque chose, tomba sur nos amoureux à l'improviste avant qu'ils eussent échangé deux mots.
(( Toi, dit-elle à Césette, tu t'es assez amusée. Vivement, fainéante, monte-moi les seaux à la maison et mets l'eau sur le feu pour les soupes. »
Et comme le toucheur de bœufs emboîtait le pas à la servante :
« Par ici, Jordi, commanda-t-eile. Descends avec moi à Valzergues. Le père a besoin de toi pour répandre le fumier. »
Très ennuyé, Jordi suivit la ménagère. Le chemin très étroit, rocailleux, tournait entre
64 CESETTE.
les chênes, et Rouzil, en avant, se cambrait, faisait la leste, sautait d'une pierre à l'autre avec des tours de cou, des œillades à l'adresse du bouvier qui marchait bouche cousue, tête basse, sur ses talons. Pour le dérider, quelquefois, elle retenait une jeune branche et la lui lâchait au visage avec un bel éclat de rire. Peine perdue, Jordi ne la regardait pas.
« Eh bien! tu n'es guère bavard, l'ami, fit-elle au bout d'un moment. Si prodigue de paroles tout à l'heure et maintenant si avare. Tu n'es pas honnête avec tout le monde, bouvier!
— Quand le meunier n'a plus d'eau pour moudre, il arrête sa meule, n'est-il pas vrai, Rouzil?
— Et si la cliente lui plaît, il lui prend un baiser en sus de la mouture, est-il pas vrai, Jordi? Confesse-le, que je vous ai mal à propos interrompus tout à l'heure. Ah! ah! tu la serrais de près, ta blonde. Quel dommage que je t'aie coupé le fil. Allons, ce sera pour une autre fois.
Et quand épousez-vous? Heureux garçon. Les
terres que la mariée héritera ne craindront rien
ni du collecteur ni de la gelée. »
Rouzil ricanait; puis d'un air de compassion: « Elle te tient donc bien à cœur, ce morceau
de pastoure?
— Non, pas à moi, mais à toi plutôt, qui as toujours son nom à la bouche.
— Oui, pour en rire.
— Méprise-la si tu veux et laisse-la tranquille. De t'échauffer à propos d'elle, ça te fait monter l'écarlate à la figure.
— Vilaine couleur pour toi qui préfères les joues blêmes. Chacun son idée; la tienne, heureusement ne va pas à tout le monde. Et à présent, bonsoir, conclut-elle; voici le père qui t'attend. Moi je vais du côté de Frégines faire de l'herbe pour les oisons. »
Très résolue, l'air impertinent, elle quitta le bouvier et s'en alla tête haute, aussi longtemps qu'elle put se croire en vue. Mais aussitôt à
66 CKSETTE.
couvert du bois, elle s'assit à terre, suffoquant de dépit.
(( Oh! l'innocent! soupira-t-elle. Il ne voit rien, il ne comprend rien. Autant faire luire les yeux à ce chêne ou caresser l'échiné à ce rocher. Long de jambes, court d'esprit! En plein midi, il n'y voit pas clair. Hélas! je ne
peux pourtant pas lui dire Âh! bête que je
suis! la jalousie m'a mordue. Moi jalouse? Et de qui, bon Dieu! Rouzil jalouse de Césettè! Non, c'est fini; qu'il l'aime, qu'il la prenne, qu'il l'épouse, qu'ils s'en aillent au diable tous les deux! Je trouverai bien avec qui me consoler. »
Ayant pris ce parti, la ménagère essuya ses yeux et tranquillement se mit à couper les jeunes orties le long des bordures. Mais, le lendemain, ayant aperçu le bouvier qui accostait Césette, son indifférence ne tint pas, et elle eut vite fait de les envoyer l'un à hue, l'autre à dia, d'un ton qui n'invitait pas à répliquer.
CESETTE. 67
Hardie, dure au mal, elle s'imposa cette tâche de désunir nos galants, tâche ingrate, humiliante, et qui pis est, inutile, car à ce jeu de cligne-musette, un peu plus tôt, un peu plus tard Césette et Jordi ne pouvaient pas manquer de lui échapper.
Ce qu'elle redoutait arriva une après-midi de dimanche où le jeune homme avait obtenu de Guiral la permission de visiter ses parents qu'il n'avait pas revus depuis les fauchaisons. De fait, il courut d'abord tout d'une traite à la Colombarié, où il trouva sa mère la Fabianne avec sa petite sœur Judille, occupées à tresser en croix une poignée d'épis pour la clouer, ainsi qu'il est d'usage après chaque récolte, sur le portail de la maison. Les épis, très longs et très pleins, donnaient une bonne idée de la moisson, assez copieuse en effet cette année-là.
« Aux Abriols, dit la mère, les gerbes foisonnent; le monde s'arrête pour les regarder. Et toi, n'iras-tu pas admirer aussi? Mais non, ce
68 CESETTE.
qui se fait ici n'a plus l'air de t'intéresser. J'ai vu le temps où tu ne manquais pas de jambes quand il s'agissait de nous venir voir; et maintenant ! deux fois, je ne t'ai pas vu deux fois depuis qu'on a mis la faucille aux blés. Ah ça ! quand seras-tu fatigué de rester là debout sur la porte, comme prêt à t'envoler? Arrives-tu de la lune ou bien y vas-tu I Assiedstoi donc. Zap! ôte un peu ton chapeau qu'on voie ta figure. Eh bien ! que deviens-tu ? Que fait-on au Ramaïrel? Etes-vous riches pour la récolte? Rouzil, Guiral, qu'est-ce qu'ils disent? Et cette petite nouvelle, comment l'appelles-tu? Césette? Une du Ségala, je crois. Mauvaise race. Elle a l'air bien chétif pour le travail. »
Jordi répondait court; il se levait, s'asseyait, se relevait, tournaillait dans la salle, les yeux cloués aux aiguilles de la pendule et les pensées en route vers la pastoure.
Quatre heures, songeait-il; elle rentre des vêpres; elle donne la pâtée aux cochons. Cinq
GÉSETTE. 69
heures, la voilà qui déverrouille l'étable des brebis. Elle sort...
Et sans plus écouter la Fabianne ni la petite Judille, qui le tirait par la veste pour le mener voir le jeune bétail, Jordi leur donna le bonsoir et s'en fut.
Il lui tardait d'arriver au haut de Jamblusse. De là, on voit clair et on entend de loin. Au levant, au couchant pendent en rond les collines osseuses, portant des chaumes roux en gradins des pierrailles grises, des vignes closes de murs. Une raie noire partageait en deux la combe, étincelante, embrasée du faîte et déclinant en bas dans la douceur de l'ombre qui croissait lentement.
Debout sur l'échalier d'un mur, la main droite parant ses yeux du soleil, Jordit cherchait la pastoure. Il la découvrit au fond avec son troupeau qui paissait l'herbe du Pré-Raïnal, et tout de suite, comme s'il n'avait pas une minute à perdre, il se mit à descendre le sentier.
CESETTE.
Mais en approchant, sa grande hâte s'en allait; il accourcissait le pas et jetait des soupirs en l'air. Finalement, qu'allait-il lui dire à cette fille?
Déjà il touchait à la bordure d'arbres qui enclôt la prairie. Écartant les branches d'une sanguine en fleurs, il aperçut Césette à genoux dans l'herbe, renversée en arrière à la façon des bergères et assise à demi sur ses talons. Elle se tenait là immobile, les yeux au ciel et, laissant voir ses dents, quelquefois elle bâillait.
(( Bonjour Césette.
— Toi, Jordi! fit-elle, surprise; et se mettant sur pied aussitôt : d'où viens-tu? interrogeat-elle.
— De la Colombarié, en droite ligne.
— Et, sans doute, tu vas en visiter quelqu'une là-haut, du côté de Ginibrède; on le dirait à ton air.
— Tu ne te trompes qu'à moitié, pastoure; seulement mon voyage ne me mènera pas si loin.
CESETTE. 71
— Celle de la Viguairie t'altend peut-être sous le taillis de Frégines. Je la vis naguère, au sortir des vêpres, cheminer de ce côté.
— La mienne amie habite plus près d'ici.
— Plus près, je n'en sais aucune, à moins que tu n'aies assigné rendez-vous à quelque fade de la Joncière. Et justement, entends-tu les grenouilles qui te donnent l'aubade! Oh! la jolie musique! »
Un coassement prolongé venait d'un étang à demi desséché, voilé d'herbages, qui croupissait, pas loin du Pré-Raïnal au fond de Combescure.
Césette et Jordi se taisaient.
On entendait le bruit régulier que font les brebis en tondant l'herbe. Elles marchaient en broutant et la pastoure les suivait, accompagnée du bouvier qui faisait autant de pas qu'elle, lui d'un côté, elle de l'autre de la bordure; une bordure très haute, très épaisse où le troène, le cornouiller, l'épine blanche se me-
CESETTE.
laient si bien ensemble que nos jeunes gens ne se voyaient au travers que par morceaux. Tantôt un bout de coiffe s'encadrait dans une maille verte, tantôt la figure pâlotte de Césette et ses yeux aussi vifs que ceux d'un roitelet de muraille ou d'une murguette qui est une souris des champs.
Arrivés à la claie qui donne accès dans la prairie, la pastoure allait passer outre, mais Jordi se planta résolument devant elle, le coude allongé sur la barre du frêne, de telle façon qu'elle fut obligée de lever les yeux vers lui.
(( Eh bien, dit-il, si tu ne réussis pas à le deviner, il faudra donc que je t'enseigne le nom de ma bonne amie? Mais peut-être que tu ne te soucies pas beaucoup de le savoir, soupira le garçon, qui ne se trouvait pas suffisamment encouragé par Césette. Je vois bien, ajouta-t-il, que mon secret et moi nous pouvons nous retirer sans te manquer. Seule, tu te trouveras plus à l'aise pour suivre tes idées et penser à ton galant.
CESETTE. 73
— Un galant, moi? et lequel?
— Le joûtier, pardi !
— Un veuf! Je n'ai pas envie d'épouser en musique.
— Allons! la musique des écus t'empêchera d'entendre le charivari des chaudrons. Le joûtier est riche.
— Trop fourni d'années à mon goût et pauvre de bonne mine.
— Alors, tu en regrettes un de là-bas, fît Jordi, indiquant du doigt la montagne du Ségala qui bleuissait tout en haut entre deux chênes. Quelque poil roux, blanc de visage et mielleux de paroles, a su t'emboiser, petite!
— Pourquoi te moquer, Jordi? blonds ou bruns, les galants ne me tracassent guère.
— Et si quelque garçon de par ici, pas plus laid à voir qu'un autre, et à qui doit revenir, quand ses anciens auront trépassé, un joli morceau de terre avec un peu d'argent, te proposait de s'accorder avec toi, tu ne le renverrais pas?
74 CESETTE.
— Ni curé, ni fille, ne savent où ils mangeront leur pain. Ici ou ailleurs, peu m'importe, pourvu que le garçon m'agrée* » ajouta-t-elle, baissant le front sous le regard de Jordi.
Ils n'eurent pas le temps d'en dire davantage. Rouzil, au même instant, apparaissait sur le chemin de la fontaine, les seaux de cuivre à la main.
« Holà, pastoure! gare à tes ouailles! » criat-elle tout encolérée.
Césette prit sa course et elle eut bientôt fait de tirer les brebis du champ de trèfle dont elles écornaient la lisière.
Presque aussi craintif qu'elle et ne se souciant pas d'affronter la fille de Gui rai, Jordi fit celui qui continue sa route et monta vers la Viguairie par les taillis de Frégines.
Il avait les esprits troublés, l'enfant, et les jarrets quelque peu incertains. C'est pourquoi il s'assit, jambes pendantes, au bord d'une carrière de pierres d'où la vue, franchissant la tête
CESETTE. 75
des jeunes rouvres frôlés de lumière, cheminait aisément vers le profond de la combe et les herbages du Pré-Raïnal déjà moites de la rosée du soir.
Que faisait maintenant la pastoure?
Trop éloigné pour déchiffrer son visage, mais à portée de saisir ses moindres gestes, Jordi ne la quittait pas des yeux.
Debout, adossée à l'écorce blanche d'un noyer, elle musait le nez en l'air. Fatiguée sans doute, elle se laissa bientôt couler à terre et s'accroupit, le front sur les genoux, les mains abandonnées dans l'herbe. Dormait-elle? Elle se redressa lentement et observa le ciel.
Des nuées roses y planaient, et très haut dans l'air limpide une pie, avec une goutte de lumière sous son aile blanche, voyageait en quête de son gîte du soir.
Le ciel avertissait Gésette de partir.
Commandée par la bergère, Charmante, avec des jappements aigus répétés longuement dans
"6 CESETTE.
les bois, poussa les ouailles hors du pré. Césette sortit la dernière; Jordi la vit fixer la claie dans le lien d'osier; puis au bout de quelques pas sa coiffe blanche se perdit dans les verdures.
La bergère avait disparu, et cependant Jordi demeurait encore à son poste, écoutant s'en aller les sonnailles du troupeau qu'on ne voyait plus. Le jour s'en allait aussi. L'ombre insensiblement gagnait, submergeait la combe tout entière, la remplissait jusqu'au bord. Les bruits mouraient en même temps, tombaient l'un après l'autre, évanouis dans le silence. Encore un cri de geai brusquement interrompu; encore la chanson d'un merle vacillante à la cime des branches, haletante, effarée d'ombre et comme pressée de tout dire avant le : chut! inquiétant de la nuit. Rien après; pas d'autre rumeur vivante que la plainte d'une source perdue dans l'obscurité des bois.
Mais était-ce bien la source? n'était-ce pas un soupir que le bouvier venait d'entendre? Quel-
CESETTE. 77
qu'un, oui, quelqu'un sanglotait en bas vers Frégines.
Un peu troublé, mais curieux quand même, le bouvier descendit.
Il fut grandement surpris, s'étant glissé jusqu'à la fontaine, de trouver deux seaux de cuivre posés sur la margelle, et tout près, dans le fourré, une femme allongée, le visage dans l'herbe, étouffant ses sanglots.
« Qui es-tu, toi qui pleures? interrogea le bouvier.
— Une personne à bout de forces qui s'est battue avec le chagrin et que le chagrin a jetée à terre.
— Rouzil? et que t'a-t-on fait? dit le secourable bouvier. Pardi, ça se devine; quelque tour de ton galant. Blat, ton bon ami Jean Blat t'a quittée, je parie. Je voyais venir ça depuis quelques jours. Ce matin même je les ai trouvés qui se parlaient avec la fille d'Alari. M'apercevant, ils ont détalé comme des lièvres, mais j'ai bien
CESETTE.
reconnu la Bièbe qui faisait crouler les murs de pierre en sautant. Un singulier goût qu'il a, ce garçon. A mon idée, elle est trop forte, cette Bièbe, les yeux trop longs, les cheveux trop noirs; elle a vraiment trop de tout, cette fille. Et ça t'ennuie qu'ils se soient mis ensemble. Tu as bien tort. Pour un galant perdu! Avec ta figure et ce qui te revient de ta mère, tu n'auras pas besoin d'écriteau pour attirer les chalands. Console-toi donc s'il te plaît. Et promptement. Sais-tu que tu vas nous faire manger les soupes bien tard, ménagère! »
Rouzil s'était relevée se raidissant, elle empoigna les seaux et fit trois pas en avant; mais les jambes lui manquaient; elle fut contrainte de s'appuyer à un chêne, prête à tomber en pâmoison.
« Àh çà! tu es donc malade, toi, s'écria Jordi, faisant le geste de la soutenir. Le chagrin t'étouffe. Pleure si tu en as envie; laisse s'en aller ta peine par tes yeux.
CESETTE. 79
— Pourquoi déclarer mon mal à qui ne peut le guérir? Hélas! De vouloir du bien à quelqu'un et que ce quelqu'un vous méprise, oh! quel chagrin!
— Peut-être que tu te trompes et que j'ai mal vu ce matin. Jean Blat ne te quittera pas.
— Et qu'il reste ou qu'il s'en aille, je m'en moque!
— De qui te piains-tu, alors?
— D'un qui aime les blondes. Y es-tu maintenant! »
Mais Jordi n'osait pas comprendre.
« Et tu dis qu'il te méprise, celui-là, répondit-il très prudemment. Oh! que non. La honte peut-être l'empêche de rechercher une fille plus riche que lui et dont il ne devine pas les intentions.
— Je ne peux pourtant pas me dénoncer moimême et me mettre à sa merci! » riposta Rouzil avec un battement de prunelle qui, même pour cet innocent de Jordi, suffisait à la trahir.
8o CESETTE.
Parlant bas, ils s'étaient rapprochés; la fille plus hardie à mesure que montait l'obscurité de la nuit, le garçon plus timide. Les cheveux du bouvier frôlèrent un moment la joue de la brune, et elle, n'y tenant plus, se laissa couler vers lui.
« Oh! Jordiî criait-elle en étreignant le bouvier. Oh! mon galant! »
Et comme Jordi, étonné, se taisait :
« Il est temps de rentrer, décida-t-elle. Toi, coupe par Ginibrède; moi, je monte par Frégines. »
Avant qu'il eût pensé à lui répondre, Rouzil avait disparu.
Il quitta la place à son tour.
Moitié content, moitié fâché, très ahuri surtout, il s'en allait tête basse sous les arbres, et les branches qui le fouettaient au passage le tiraient à tout moment d'un rêve étrange qu'il reprenait tout éveillé en marchant.