EN RASE LANDE
u bien, menue, te voilà contente!
disait Guiral à Césette. Demain la foire; demain nous allons retrouver ceux des Amarines.
Demain! Tu vas pleurer de joie, j'espère, et sauter comme les agneaux de lait dans leur étable, quand les mères reviennent du pâturage. Et toi, bouvier, je sais bien où je te trouverai si j'ai besoin de tes services. Nous allons en danser quelqu'une, eh mon garçon? Joseppou, tout à l'heure m'a promis de panser les bœufs; nous
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mettons la clef sous la porte, et en route, tous! » On partait le lendemain à pointe d'aube. Rien de blanc ne se voyait encore que le sentier et làhaut, parmi les constellations en déroute, un restant de lune qui pâlissait. Le jour à fraîches baleinées souillait sur les étoiles, et en avant, les pays sommeillaient immobiles, effleurés de rose par le soleil naissant. Quoique en semaine, la campagne avait ce jour-là son air des dimanches; les cultures désertes, les maisons fermées, tout semblait à l'abandon; quelquefois seulement un ancien, un cheveux-blancs filait sa quenouille au seuil d'une porte ou bien sous l'auvent une vieille, la figure mangée de rides, tout en chantonnant, faisait aller du pied le berceau d'un nourrisson.
Bientôt le chemin débouchait sur la grand'route de Rodez, une route très large, toute unie, qui coupait droit comme un coup de sabre la vaste étendue des plateaux.
On ne s'y ennuyait pas, sur cette route! Gha-
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que sentier, chaque chemin de traverse y jetait des pelletées de piétons. Hameaux, bourgades, villages, les pays entiers se vidaient, s'écoulaient par ce pertuis. Ah! quelle tombée de monde! En avant, en arrière, à perte de vue, la route en était noire : des bêtes, des gens tout ensemble, et, dominant le tas, un médecin solidement assis sur son bidet ou bien un meunier et sa meunière, jambes de ci, jambes de là, sur la mule pomponnée de rouge, toute bruissante et sonnante de grelots.
« Est-ce loin, Anglar? interrogeait timidement Césette.
— Tu es bien pressée, petite^ est-ce ta mère ou ton galant qu'il te tarde de retrouver? » goguenardait Guiral.
Et, tout à coup, au haut d'une montée :
(( Regarde I » faisait l'ancien.
Le plateau sur lequel cheminaient nos gens, brusquement étréci, finissait quelques centaines de pas plus loin en arête vive, portant à sa
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pointe les toits, les pignons et les tours de la ville d'Angiar. Gomme un troupeau d'ouailles blanches ou noires, les maisons par grappes s'accrochaient aux pentes, jetées en surplomb sur le précipice qui s'ouvrait à droite comme à gauche, très sombre, avec des tronçons de rivière, frétillant au fond entre les peupliers.
« Oï! tant ce maisons! Jésus! quel peuple! s'extasiait Césette, qui de sa vie n'avait pratiqué d'autre capitale que San-Vensa, où l'on compte en tout sept ou huit feux, et, un peu inquiète, elle ajoutait : « Si saint Antoine Padouan ne m'assiste, comment retrouverai-je ma mère làdedans? »
Ils débouchaient déjà sur la place du Marché, pleine jusqu'au bord, bondée de chrétiens et d'animaux, et hérissée, comme d'une forêt mouvante, d'aiguillons tenus en mains par les toucheurs de bœufs. Quelle cohue! quels gestes! quel tapage! jurons et cris pétillaient et fusaient en l'air mêlés aux glapissements des marchands
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de complaintes, aux beuglements des troupeaux, au charivari des orchestres en plein vent. Jeanti! Pierril! Francés? eh! hep! holà! D'un bout à l'autre du foirail, on s'appelait, on se répondait, et autour des animaux très calmes, acheteurs et vendeurs gesticulaient et marchandaient en se tapant dans les mains.
Césette admirait. Une bousculade la déracina du sol et la jeta en avant.
« Attention! vous autres, suivez-moi! » criait Guiral.
Un passage unique, un étroit escalier conduit de la ville au marché; montants et descendants, on s'y foulait. Allumés par le tapage, la bonne humeur de la foire et du vin bleu, les jeunes gens allaient là comme à la bataille, crête rouge, serrant leurs bâtons de néflier, et dans le choc, entre gens du Causse et du Ségala, une querelle éclatait, les langues partaient débridées; les poings entraient en danse au milieu des trépignements et des Jésus! des
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femmes effarées élevant des enfants dans leurs i>ras.
Ce cap doublé, la foule débandée tourbillonnait en remous, et Césette, séparée de ceux du Ramaïrel, naufragée, perdue, se trouvait portée devant l'étalage d'un marchand drapier. Adossée à la boutique, avec le bruit du marchandage, le sifflement des indiennes déchirées et le tintement des écus sonnant à son oreille, elle déchiffrait les passants.
Attentive, elle regardait venir de loin, et discernait parmi les coiffes multicolores le chapeau de paille noire des femmes du Ségala, le chapeau maternel.
« La voilà! c'est elle! » Des ressemblances promptement démenties la faisaient courir avec un cri aussitôt étouffé au-devant de passantes inconnues, qui, curieusement, l'examinaient à leur tour. Après celles-là, d'autres sortaient du flot, puis d'autres, toutes habillées, chaussées, coiffées de même, le tablier, la jupe, le
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bavolet, tout pareil. Et il en venait! De les fixer trop longtemps, le cœur en soulevait à Césette comme à celui qui regarde couler l'eau.
Elle partait. Tantôt musant, flânant aux étalages; tantôt pressant le pas, elle continuait sa chasse aux figures. Inutilement.
D'alerte en méprise, le temps avait marché et bientôt, voyant qu'elle ne rencontrait personne de sa parenté ni de son endroit, elle commença, la pauvrette, de se faire du chagrin.
Vraiment, elle jouait de malheur! Sa mère, sans doute, battait en même temps qu'elle le pavé d'Anglar; mort ou vif, son frère, le bouvier des Ois était venu à la foire accompagner le jeune bétail. Tant d'autres de San-Vensa : les Ittié, les Vignal, les Ardourel couraient certainement les rues à côté d'elle, et elle avait beau s'user les yeux à les deviner, pas un ne se trouvait en son chemin.
Peut-être aux auberges ? songeait-elle. Estienné, mon frère, a du descendre au Radis- Blanc.
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A travers ie chapelet de volailles nues qui se balançaient à ia croisée, Gésette apercevait des enfilades de dîneurs et dîneuses, tous et toutes le chapeau chaviré en arrière, levant le coude, tambourinant des fourchettes, travaillant à qui mieux mieux.
« Estienné? Estienné? » appelait à tout hasard la pastoure.
Nul ne répondit. Ils étaient trop occupés, ces braves gens; les uns sérieux, sans paroles, tout entiers au jeu des mâchoires; les autres repus, battant leur plein et beuglant, le menton dans leur main, le coude appuyé à la table, les chansons tristes de leur pays.
Franchir le seuil, aller quêter son frère à travers ces tablées d'ivrognes, Césette n'osait pas. Elle ne se souciait pas davantage d'aborder ceux qui sortaient deux par deux, trois par trois, très contents tous, l'œil petit, la figure luisante, épanouis et goguenards.
Très affairée, rouge autant que ses casseroles,
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l'hôtesse en personne parut un moment sur le seuil.
« L'Estienné des Amarines, le bouvier des Ois, l'avez-vous pas vu? » interrogea la pastoure.
L'hôtesse l'avait vu. Tout à l'heure il avait bu une bouteille à cette table avec un marchand de bœufs de Rodez. Tous deux ensemble ils étaient, sans aucun doute, revenus au foirail.
Sur cette indication, Gésette ayant fait merci, repartit.
On n'y voyait pas à deux pas dans ce foirail. Soulevée par le piétinement de la foule, la poussière en nuage voilait, embrumait le soleil.
« Eslienné? Estienné? »
Elle avait, la petite, une envie de parler rentrée qui l' étouffait, et des baisers à donner qui montaient à ses lèvres et ne sachant où se placer lui retombaient sur le cœur.
« Estienné? Estienné? »
Oh! si elle pouvait mettre la main sur lui ou
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sur sa mère, ou sur quelqu'un de San-Vensa — on en dirait ce qu'on voudrait, tant pis! elle ne les quitterait plus. Où ils iraient, elle irait. Aux Amarines, à Ois, au bout du monde. Tout lui était égal, elle s'accommoderait de tout, plutôt que de rentrer au Ramaïrel, de subir encore le mauvais vouloir de Rouzii et les repentirs du bouvier.
« Estienné? Estienné? »
Bien lasse, bien triste, Césette s'était assise sur un tas de pierres, à l'entrée de la route de Rodez, regardant venir ceux qui partaient.
Et dans la foule, sous sa jupe trop courte et son chapeau trop large, elle reconnaissait, courant vers elle, Toinon l'innocente, une paroissienne de là-bas.
Toinon? Une enfant. A vingt ans, elle n'en savait pas plus qu'à vingt mois; elle biaisait, elle riait aux anges. Très vaillante avec cela, laborieuse autant que pas une, mais chose grave, ne distinguant pas un liard d'un écu de cent ccus.
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Pauvre Toi non!
Les yeux collés à la route, comme un chien suivant une piste, elle filait droit devant elle, sans rien voir.
« Toinon?
— Césette?
— Où vas-tu?
— A San-Vensa.
— Seule?
— Seule.
— Ils t'ont perdue?
— Perdue.
- — Et tu sauras revenir?
— Oh! oui; vite, vite... »
Une inquiétude en même temps troublait les yeux de l'innocente. Peur de la longue route à faire... peur de la nuit... qui sait?
« Toinon, quand tu passeras devant les Amarines, tu diras à ma mère... écoute! »
Mais Toinon ne tenait pas en place.
<( Laisse! il faut que je m'en aille... »
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Et au moment où Césette, impatientée- allongeait la main pour la retenir, zap! d'un élan elle s'échappait sauvage et prompte comme un oiseau.
Une fois hors d'atteinte, elle retournait la tête, et d'un geste d'enfant, narguant sa payse :
« Css! css! Attrape-moi, Césette! Css! css! »
Là-bas, cependant, vers les auberges, un appel de galoubet cabriolait en l'air, aussitôt accompagné d'un grincement de vielle.
« À la danse! à la danse! Un sou le branle quercinois! Un sou la bourrée rouergate. Y êtes- vous, monde? Un, deux, trois, quatre, allez! »
Pipés par la musique, filles et garçons se précipitaient au Radis-Blanc avec des risées et de grands cris. Tous, jusqu'aux anciens, jusqu'aux anciennes, jusqu'à Césette enfin, laquelle, ennuyée d'attendre au bord de la route, vint voir, elle aussi, comment ça se passait. Justement, comme elle touchait le seuil de l'auberge, un
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écroulement se fit dans le public tassé sur les marches. Des vieux s'en allaient, en ayant assez de regarder, et la pastoure, poussée par ceux qui venaient après elle, se trouvait tout de suite au premier rang, nez à nez avec les danseurs.
Une bourrée finissait; une autre commençait aussitôt, et à deux pas de Césette, vis-à-vis l'un de l'autre, tels qu'elle les avait vus le dimanche de la Saint-Jean, se plaçaient les deux inévitables, Rouzil et Jordi.
Pas de chance. Volontiers, si elle avait eu ses mouvements libres, la bergère aurait quitté l'endroit, d'autant que le bouvier la dévisageait d'une façon! Il n'était pas tout à fait dans son aplomb, le susdit. Du blanc ou du rouge, il en avait pris plus que sa charge, ça n'était pas difficile à voir.
« Tiens-toi! tiens-toi droit! » lui criaient les voisins en pouffant de rire.
Il se tenait droit le jeune homme; plus que droit, un peu raide, et par prudence il écourtait
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un peu ses ronds de jambes. Très tendre d'ailleurs et plus amoureux que jamais, il n'ôtait pas ses yeux de sur Césette, et, chaque fois qu'il passait près d'elle, il lui envoyait son coude dans les côtes avec un : « Tu me plais! » qu'il lui soufflait au visage. « Pourvu qu'on ne l'entende pas! » frémissait la pauvrette.
Mais l'ivrogne se moquait bien du qu'en dirat-on. Manœuvrant de manière à serrer de près la petite, il ne dansait plus que pour la forme et d'une si incorrecte façon que les camarades le huaient et que Rouzil pour le réveiller le pinçait en pleine chair. Attrape ça, Jordi.
Lui cependant, à demi pâmé, ne regardait plus, ne visait plus que la figure de Césette,. cette peau blonde qui l'attirait.
« Tu me plais! je te veux! » balbutiait-il.
La petite effarée, se reculait d'un pas, et lesgens à côté, pensant que le bouvier s'amusait de la pastoure, riaient de bon cœur à la comédie.
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Seul, Jordi ne riait pas. Ses désirs rentrés, ses envies matées depuis un mois, lâchées maintenant dans la folie du vin, lui crevaient le cœur et le poussait en avant.
Ne sachant plus ce qu'il faisait, il se jeta tout d'un coup sur Césette et, l'embrassant à pleine bouche, il l'emporta dans ses bras, tournant et sautant comme un fou jusqu'à ce que, ayant trébuché, il allât rouler avec elle sur les carreaux.
Elle, toute confuse, lui, un peu ennuyé, ils se relevèrent dans les volées d'injures dont les lapidaient les danseurs.
« Hou, l'ivrogne!
— Dehors, l'effrontée!
— Ne vous gênez pas, les galants!
— Une potée d'eau à ce pris de vin.
— Il est plus malade que vous ne croyez, intervint, pâle de dépit, la fille de Guiral. Cette pastoure l'a charmé. Elle lui ôtera l'esprit de la cervelle et le sang du corps. Moi, crainte que ça ne se gagne, je le laisse. »
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Occupée à rajuster ses nippes et à se sauver à travers le populaire. Césette n'avait rien entendu. Déjà elle touchait la porte; le vieux Guiral l'arrêta.
<( Où vas-tu, toiP Hé! Rouzil! hé Jordi! Ceux de la Viguairie s'en vont. En route, nous aussi. Il se fait tard et le Ramaïrel est loin. »
On sortait; on remontait la côte d'Anglar. Les jambes molles, la tête lourde, Jordi s'en allait seul, ruminant la scène de l'auberge et cette accusation de sorcellerie que Rouzil avait jetée à la pastoure. Si c'était vrai, pourtant, si Césette l'avait charmé!
Jordi réfléchissait, et derrière lui la ville noire s'abîmait dans une auréole de poussière; une poussière épaisse, pesante, qui depuis les faubourgs rampant au bord des routes marquait le passage des foules regagnant leurs pays. Et en même temps que la poussière, des chansons se levaient, voyageaient avec les caravanes dans la limpidité du soir. Ici, le branle quercinois, vif,
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sautillant, alerte; là-bas, la complainte des forestiers de Grésine, vague et tremblante en l'air comme la fumée bleue d'un charbonnage; plus près de nos gens, sonnant aux échos des châtaigneraies rouergates, le cantique des fromagers du Larzac, un air très lent, très primitif, et des couplets jusqu'à demain.
(( Ah çà, quand finiront-ils de pleurnicher leur chanson, ces trayeurs de vaches ! faisait Guiral impatienté. A les entendre, on comprend bien que les fromages se vendaient mal aujourd'hui et que le vin blanc ne se donnait pas pour rien. Toi, Jordi, tu pourrais peut-être nous dire à combien le litre. Eh! eh! il paraît qu'on l'aime, ce blanc, et qu'on ne le lui envoie pas dire. C'est qu'il n'est pas pour les enfants, le vin d'Anglar. Il vous allume des incendies dans les intérieurs; Écoute, petit : en bouteilles comme en femmes, méfie-toi des blondes. »
Tout soucieux, Jordi ne pensait pas à répliquer. Et Alari :
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<( N'aie pas de honte, bouvier; on a été jeune aussi, pardi î et on sait ce que c'est que de boire un coup de trop. Le vin blanc de l'an dernier est doux, mais il a bientôt fait de vous cercler la tête.
A cause de la vendange mûre et recuite à souhait aux soleiilées de septembre, expliqua Guiral. Une fameuse année! De longtemps nou» ne reverrons pas la pareille! Si peu que la sécheresse dure, les ivrognes marcheront droit l'hiver prochain. Les raisins ont perdu depuis huit jours : une peau épaisse et rien dedans.
— La même histoire que pour le blé, beaucoup de paille et peu de grain. Oh! ça va mal, très mal! On dirait que nos terres sont ensorcelées. )>
Ensorcelées! Encore! Jordi n'en écouta pas davantage. Ennuyé, il laissa les deux voisins se conter leurs misères et se rapprocha de Bièbe et de Rouzil qui, depuis Anglar, ne s'étaient pas arrêtées de bavarder. De quoi, de qui parlaient-
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elles ? Le galant aurait bien souhaité l'entendre^ mais il eut beau ouvrir l'oreille et quêter un signe de sa bonne amie qui l'invitât à faire route avec elle, cette superbe ne l'aumôna ni d'un geste ni d'un regard.
Il lui fallut se contenter de la compagnie deson ombre. Encore s'effaça-t-elle bientôt dans les fumées du crépuscule.
La bande quittait alors le bord des plateaux, laissant à gauche la vallée profonde et la rivière où le jour mourait dans un reflet d'argent. L'obscurité gagnait et l'immensité des landes rases s'aplatissait en avant. Un clocher montait au fond, tout noir sur le clair du ciel, et, portée à travers la nudité de l'espace, une sonnerie lente venait vers eux, puis, comme éparpillée en l'air, retombait en bruine, doucement.
Jordi s'assombrissait. L'endroit était peureux, l'heure était triste. Le silence du soir s'accroissait, eût-on dit, de tout le tapage de la foire, de cette tempête de bruits tintants encore à
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l'oreille, et la joie du vin, le soleil fracassant de la chaude journée faisaient la nuit plus noire, plus effrayante. Noir sur noir; la peur s'ajoutait à la nuit.
Ensorcelé ! Cela n'avait eu l'air de rien d'abord : un mot en l'air, un bavardage de femme. Puis, chemin faisant, dans cette lassitude navrée qui accompagne les retours de fête, l'idée avait pris corps. Rêve ou fantôme, fête, l'idée avait pris corps. Rêve ou fantôme,
Ensorcelé ! ce n'est pas un conte pour rire, une histoire bonne à épouvanter les enfants.
Demandez, écoutez! rien de plus commun dans les campagnes, ici surtout, en ces landes maudites, en ces déserts de pierres où végètent uniquement ces fleurs du diable : l'euphorbe, couleur de soufre, la jusquiame aux fruits noirs.
Ensorcelé ! Jordi se rappelait maintenant des aventures de gens touchés du mauvais œil, le Cadet de Lentis, entre autres, un beau drôle,
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large d'épaules, solide et carré. Dans l'espace de quelques mois, il avait été vanné, fondu, mis à rien. Pauvre Cadet!
De penser seulement à ces choses, Jordi commençait à trembler; des frissons le secouaient comme à l'approche d'une mauvaise fièvre : il sentait le charme opérer, couler dans ses veines et les reins lui cuisaient, transpercés, croyaitil, par les regards de la pastoure dardés sur lui dans l'ombre et qu'il n'osait pas affronter.
Ainsi hanté, l'homme cheminait, ne faisant ni oh! ni ah! aussi muet que les pierres du sentier.
« Eh bien, bouvier, à quoi penses-tu? l'apostropha le vieil Alari.
— Laisse-le, répondit Guiral; ne vois-tu pas qu'il appelle la sorcière de Nantuech?
— Et, en effet, voici le Moulin-Rompu, » reprit Alari. Jordi tressaillit. On touchait au point culminant des plateaux; à quelques pas d'eux, sur la droite, la ruine sortait confusément de la
tlxl CÉSETTE.
nuit; les murailles lézardées bâillaient, et l'aile cassée, perchoir d'orfraies et de hiboux, envoyait son geste mutilé vers la pâleur de l'horizon.
Les anciens causaient :
« Elle ne mourra donc jamais, la sorcière de Nantuech?
— Jamais. Tout petit, du temps que je gardais dans la lande, je la vis, la laide, tout aussi cassée, édentée que maintenant.
— Je ne l'ai rencontrée qu'une fois dans ma vie, raconta Guiral. Quel orage, ce jour-là! Les «clairs dansaient là-haut et la pluie coulait comme un Aveyron! Je m'étais jeté dans la cabane, au bord de notre vigne de la Jouâte. Elle passa près de moi au plus fort de l'averse. Eh bien, ce que j'ai vu, je le dis; rien de plus, rien de moins; ses habits, son visage étaient aussi secs que s'il eût plu du soleil.
— L'eau du ciel glissait sur sa carcasse comme des coups de fusil sur la peau d'un re-
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venant, expliqua Àlari. Sorciers et sorcières ont la vie dure. Pour les aider à rendre l'âme, il faut, à ce qu'on dit, qu'un chrétien charitable consente à leur donner la main.
— Pas même le bout du doigt, intervint Bièbe.Ils n'auraient qu'à m'emmener avec eux. Il fait trop chaud là-bas; merci.
— On peut tricher cependant et enfoncer le Drapet, continua le maître de la Viguairie. îl suffit de tenir un bâton par un bout et de donner l'autre au trépassant. Quittant l'âme du sorcier, le diable, paraît-il, va se loger entre le bois et l'écorce. Le tour est joué; vous n'avez plus qu'à brûler le bâton. Surtout n'allez pas laver du linge avec les cendres. Toute chemise passée à cette lessive induirait en péché mortel l'homme ou la femme assez imprudents pour la coller sur sa peau.
— C'est vrai?
— On le dit.
— On dit tant de choses! N'as-tu pas entendu
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conter aussi que le meunier de Querbes-Longues revient et qu'il s'amuse à renvoyer aux gens les propos qu'ils tiennent de nuit aux abords de son moulin...
— Et à jeter des risées et des soupirs en l'air. Rien de plus sûr. Passant par là une nuit de l'hiver dernier pour aller chercher le médecin de Bramarigues, le Rumat l'entendit, et prudemment il fit volte-face et reprit le chemin de sa maison.
— Chut! écoutez! » commanda Jordi.
Un soupir longuement modulé — un miaulement de chat-huant, sans doute, — montait des ruines et se perdait dans le silence.
La bande subitement affolée se mettait à fuir.
A vingt pas, cependant, rassurés par leur nombre, ils s'arrêtèrent et se retournèrent pour voir.
Césette avait disparu.
Tombée en se sauvant, elle se releva aussitôt et surgit à côté d'eux.
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Et Rouzil, que la peur avait rapprochée de Jordi, lui montrant du doigt la pastoure miraculeusement évanouie et retrouvée :
« Regarde, lui dit-elle, la jeteuse de sorts! »