LA JETEUSE DE SORTS
jour un ensorcelé, je ne suis pas trop malade, songeait, à quelque temps de là, le bouvier, mordant un chanteau de pain frotté d'ail. Un homme dans le vin, réfléchissait-il encore, ce n'est que la moitié d'un homme; mais un homme dans la peur, ce n'est plus qu'un enfant. Ah! le méchant mal, et que j'en ai souffert! En rira qui voudra, moi qui y suis passé, je le déclare, il n'y fait pas bon.
C'était jour de lessive, et Jordi, porté sur la
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charette, allait chercher le linge à Fontelose, une belle fontaine très loin du côté de Bramarigues, à l'extrémité du pays.
Un long voyage, mais un curieux endroit! Quittant les plateaux maigres, le chemin tombait à pic, dans un trou de verdure, un cirque rocheux et boisé, avec de larges plis d'ombre et des luisants d'herbe, des scintillements d'eau vive à travers les feuilles. Suintant des mousses, jaillissant des rochers, les sources, petites ou grosses, s'épanchaient en une large nappe, un morceau d'étang endormi sous les saules; puis, ayant fait un léger somme, elles allaient butter à l'aube d'un petit moulin, un moulin pour rire, intermittent, irrégulier, moitié ferme, moitié usine, qui mirait ses toitures en échelle et ses blancs appentis mêlés aux arbres dans l'eau tremblante du déversoir.
Jordi arrivait, et, de loin, il regardait faire les laveuses. Elles étaient là toutes : Césette, Bièbe, Rouzil et la compagnie, un tas de jeunes et de
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vieilles, en train, pour le moment, de caqueter en battant le linge à l'ombre mouvante des peupliers.
On riait, et Gésette aussi haut et aussi clair que les autres. Animée par le travail, les manches retroussées, ah! qu'elle était plaisante à voir, la mignonne, avec ses bras frais et sa petite figure aussi nette qu'un napperon blanc!
Et penser qu'il l'avait prise tout un soir pour une jeteuse de sorts! Elle, cette innocente! La peur rend bête, je vous le dis.
Honteux, pour un rien, il lui aurait demandé pardon.
Mais Rouzil s'entêtait dans son dire.
« Et moi, je te promets, affirmait-elle le lendemain au bouvier, qu'il y a quelque chose de plus ou de moins. Je ne la crois pas catholique, ta bergère.
— Allons donc!
— Et je veux l'épier.
— Epie-la, porte-moi des preuves; nous verrons bien. »
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Huit jours passaient.
« Eh bien! commençait Rouzil; que diras-tu de ceci, de ce que j'ai vu aujourd'hui même?
— Tu me fais peur! parle...
— Voici : le long du chemin de Querbes- Longues, trois pies suivaient la pastoure, volant à sa gauche. Trois, à gauche; fais attention. Les pies, deux fois se sont mises à jacasser, et Césette, aussitôt, s'arrêtait et parlait avec elles.
— Les pies volent où il leur plaît, et Césette s'arrête quand cela lui fait plaisir. Après?
— Gomment après! Tu ne trouves rien de louche là-dedans, toi? Attends; je n'ai pas fini. D'où vient qu'elle mène son troupeau, brebis et chiens, sans ouvrir la bouche, ni lever seulement le petit doigt? Est-ce naturel?
— Peut-être; si la chienne est suffisamment entendue pour se passer de la bergère.
— Soit. Tâche de répondre maintenant et d'innocenter encore cette pastoure de crapauds. Sais-tu où elle conduit ses ouailles? Au Moulin- Rompu, chez la sorcière de Nantuech.
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— Tu l'as vue?
— Sans doute. Et, chose plus grave, étant demeurée là à fainéanter, le coude sur une pierre, son fuseau tout nu chaque matin, elle le rapporte chaque soir chargé de fil. Comprendstu? Quelqu'un, n'est-ce pas, doit filer à sa place. Qui? Ah! la malheureuse! elle le payera cher, l'ouvrier qui besogne à son commandement. »
Jordi hochait la tête. Les histoires de Rouzil l'inquiétaient sans le persuader tout à fait. Elle l'a rêvé, la ménagère, se disait-il. Et moi, simple, qui m'arrête à ses cancans. Les paroles ne sont que des femelles. Fat qui s'en soucie.
Ce qui ne l'empêchait pas, le dimanche suivant, à l'église, de prendre l'eau bénite après Césette, pour voir si son doigt, trempé dans l'eau sainte, ne la mettrait pas en ébullition.
Pauvre Jordi!
« À ta place, lui suggérait Rouzil, je ferais un vœu à saint Amadour. D'autres s'en sont bien trouvés. Que risques-tu? Pour un cierge! »
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Jordi envoyait le cierge, et la vertu du vœu, opérant sans aucun doute, il se trouvait pour un moment rassuré. Mais, soulagé de la peur, il souffrait encore de sa grande amitié pour la pastoure. Triste affaire! Dans ces ennuis, son courage, sa belle humeur s'en allaient un peu chaque jour; il dépérissait.
(( Eh! bouvier? lui criait Guiral, un jour qu'ils labouraient ensemble à Ginibrède; prends donc garde à tes vaches; on dirait que la charrue te pèse, ce matin. Si tu es malade, plante ton aiguillade en terre et va-t'en faire un somme sous les chênes. Ah! jeunesse! jeunesse! ricanait l'ancien. On connait ta maladie, va; est-elle brune ou blonde? »
Le lendemain, le garçon rebattait une barrique dans le chai. La botte d'osiers refendus et le maillet à portée de la main, tantôt il liait, tantôt il chassait les cercles. Pensant à son guignon, exaspéré en dedans, révolté contre tous et contre toutes, il y allait rudement, rageuse-
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ment, à tour de bras. La barrique brutalisée sonnait, et de l'obscurité aigre et moisie, des nuées de moucherons s'envolaient vers le soupirail, où s'encadrait dans le clair un rang de vigne avec ses feuilles transpercées de jour et ses grappes qui portaient une goutte de lumière à chaque grain.
Le bouvier tapait et à chaque coup de maillet:
« Han ! faisait-il; han ! pour les femelles ! han! pour toi, Rouzil! han! pour toi, Césette! han! han! han!
— Eh l'ami! qu'est-ce qui te prend? intervenait Guiral. Un curieux garçon tu fais, trop faible hier pour soutenir la charrue, si vigoureux aujourd'hui, que tu fais éclater les cercles. Doucement, que diable! Toi, tu brises, moi je paye; doucement. »
Soulagé un peu, un peu honteux, le bouvier laissait tomber le maillet.
« Tout ça pour des idées! soupirait-il alors, pour des bêtises qui me passent par la tête. Ah!
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pauvre Jordi! ce n'est pas de la tisane de lisd'eau, mais de l'ellébore, qu'il te faudrait maintenant. »
Rouzil, à tout moment, revenait à la charge tantôt bien, tantôt mal reçue.
« Oh! toi, disait le bouvier, si tu pouvais faire pendre Césette!
— A ton aise, Jordi, répondait l'autre; qu'estce que ça me fait, à moi. Je t'avertis; le reste te regarde. On verra bien qui aura tort ou raison de nous deux. »
Cependant, les affaires de la culture marchaient mal depuis la foire d'Anglar.
Chose insolite et très funeste, pas une goutte d'eau n'était tombée depuis plus d'un mois. Les sources tarissaient.
Les gens avaient un moment compté sur le change-lune pour noircir le ciel uniformément peint en bleu. Mais la lune nouvelle se couchait en beau, les cornes aiguisées, parfaitementnette et luisante.
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La pluie boudait. Quelquefois, au penchant d'une journée accablante, le temps faisait mine de se charger; des embruns pyramidaient au midi et déjà le pauvre monde, soulevé d'espoir, humait l'odeur de la bonne rosée en marche. Hélas! la fraîcheur de la nuit emportait tout.
Bientôt, septembre finissant, il fallut renoncer aux orages. Valbière, qui est l'aiguail blanc de l'aube, frissonnait déjà à la pointe des prairies; des airs plus vifs frémissaient dans les branches aux premières et aux dernières heures du jour.
Moitié gelée, moitié rôtie, la glèbe durcissait comme l'argile au four du potier. Impossible de mordre là-dedans. Les charrues languissaient. Les hommes, bras croisés, regardaient faire Rouzil qui travaillait à broyer le lin. A coups égaux, sans se presser, elle frappait et refrappait les chènevottes, et le bruit du battoir résonnait seul dans le mauvais silence des campagnes désœuvrées.
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Un triste temps pour mener les troupeaux au pacage! Gramens raidis, mousses flambées, pas un brin d'herbe ne vivait en toute l'étendue des plateaux. Rien à brouter, rien à tondre. Cherchant leur vie et ne la trouvant pas, les ouailles paissaient de ci de là, tristement, partout et toujours suivies d'un nuage de poussière.
Elles s'ennuyaient, et la pastoure, qui en avait pourtant assez de ses peines, se chagrinait de les voir dépérir sans remédier à leur mal.
Longeant avec elle les bordures, elle inclinait, pour les mettre à leur portée, les scions de noisetier ou d'ormille; mais, crainte de gâter les arbres, elle ne leur en laissait pas prendre à leur suffisance; et le peu qu'elles tiraient des herbages poudreux leur faisait plus de mal que de profit.
Un jour que le troupeau rôdait à l'entrée des friches de Peïre-Cabade, Césette fut bien étonnée, voyant à deux pas d'elle une brebis s'abattre, pattes en l'air, comme foudroyée sur le
coup. Elle palpitait à grandes haleines et un filet de sang lui rougissait les naseaux.
« Au secours! au secours! criait la bergère; et de désespoir elle tordait ses bras en l'air. Au secours! »
Personne ne vint. Ne sachant que faire, alors, pour soulager la malade. Césette se mit en devoir de la traîner à l'ombre des chênes. Rude corvée. Elle s'y prit à deux fois, trébuchant et haletant presque aussi fort que l'ouaille dont elle sentait les flancs battre contre sa poitrine. A moitié chemin, les battements s'arrêtèrent, et la porteuse, saisie de peur, laissa tomber son fardeau et partit affolée, toujours criant et appelant jusqu'à ce qu'elle eût trouvé ceux du Ramaïrel en train d'écréter les maïs de la Plégade.
Au premier mot de la bergère, ils laissèrent là le travail et, sans perdre une minute, ils prirent leur course à sa suite; tous quatre, la mine longue, parlant bref et bas, ainsi qu'on fait sous le coup d'un malheur.
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Quand ils arrivèrent, la brebis finissait de passer, chaude encore, mais inerte. Soulevée par la bergère, la tête de la morte avec ses yeux vitreux retomba pesamment, claquant de la corne sur le rocher.
Alors Guiral se baissa, ouvrit les mâchoires de la bête, regarda dedans, découvrit les gencives marbrées de taches violettes, puis, poussant du pied la charogne :
<( La maladie, fit-il simplement.
— La maladie! répéta le bouvier.
— OIi! soupira Rouzil.
— Jésus! s'exclama Césette. »
Les unes comme les autres, ils portaient la consternation peinte sur la figure. Non sans raison. On ne plaisante pas avec la maladie. Le mot sonne mal et retentit triste au cœur des paysans.
La maladie, qu'est-ce donc? Un mauvais air qui vient on ne sait d'où et qui s'en va Dieu sait quand. La maladie? autant dire la mort. Un
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fléau sans espoir, sans remède. Rien à faire qu'à se croiser les bras. Et la besogne va vite. Une brebis crève, puis deux, puis dix. Un jour suffît pour ravager le troupeau. Un troupeau de soixante pistoles! C'est terrible!
Cependant, le premier affolement passé, Guiral se ravisa. La bête morte ne devait pas faire oublier les vivantes.
Les ouailles, alertes, bêlaient; têtes levées, toutes tournées à la fois vers la pastoure, elles regardaient curieusement. Deux ou trois seulement, plus affamées, s'étaient remises à chercher l'herbe.
Guiral les passait soigneusement en revue, et pendant qu'il en examinait une un peu suspecte qui vacillait sur ses jambes, subitement, elle s'échappa de ses mains et roula sur le sol.
Le temps de crier : Aïe! Césette s'était agenouillée auprès de la malade, et, tout de suite, arrachant une poignée de frigoule, elle la lui mettait sous les naseaux.
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<( Tiens, respire ça et reviens, pauvrette! toi, la plus fière de toutes, la mieux venante! Lui grattant le front, elle continuait : De l'herbe fraîche, tu en auras, gourmande, fallût-il aller la couper en Ségala, et des feuilles tendres tant qu'il en restera une sur les arbres... Jésus! s'écriait-elle encore, à l'aide! vite! elle pantèle maintenant.
— Nom d'un double! sacrait Guiral. Encore vingt francs de partis. Vous verrez qu'elles vont tomber à terre l'une après l'autre comme des prunes touchées du brouillard.
— Mais vous n'allez pas laisser mourir cellelà sans lui porter secours, réclamait Césette. Un peu d'eau rouge peut-être la remettrait; je vais en chercher au Ramaïrel.
— L'eau rouge n'a pas la vertu de ressusciter les morts, et avant que tu sois à la maison! La maladie galope plus vite que toi, petite.
— Au moins, allumez le cierge et récitez l'oraison de saint Roch, insista la pastoure.
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— Mon avis, à moi, intervint Rouzil, verbe haut, mine encolérée, c'est qu'on a jeté un sort au troupeau.
— Qui? répondit Guiral. De ma vie je n'ai eu maille à partir avec aucun ni aucune de cette paroisse.
— Aussi n'est-ce personne d'ici qui a fait le coup.
— Si tu as idée de quelqu'un, parle, je te le commande, Rouzil; as-tu quelque indice?
— Pardi! les indices, ce n'est pas ça qui manque. Depuis quatre mois, les malheurs pleuvent au Ramaïrel. Un jour, c'est le joug qui se casse; le lendemain, la vache qui se décorne. Un accident n'attend pas l'autre. Depuis quatre mois! Voyons, y êtes-vous maintenant? Est-ce assez clair? Ah! père; on ne sait jamais qui on met chez soi quand on ouvre la porte à des étrangers. Ce n'est pas la première fois que la misère entre à leur suite dans les maisons. »
Très démonstratifs, les yeux de Rouzil marquaient la pastoure pétrifiée d'étonnement.
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Elle, sorcière? Tout de suite, elle s'était tournée vers Jordi, comme s'il allait protester.
Mais, très effrayé, le bouvier se taisait.
« Lui aussi, il le croit! » pensait l'accusée.
La colère lui délia la langue :
<( Celle que tu veux dire, nomme-là, si tu l'oses, Rouzil. Parle, je parlerai après. Si ce n'est pas assez de ceux qui sont ici pour me juger, convie toute la paroisse. On m'entendra, on saura le nom de celle qui, par ses péchés, a sans doute attiré la colère de Dieu sur la maison. On verra...
— Si tu veux savoir le cas que je fais de tes menaces, regarde! riposta Rouzil. Et, le dégoût fronçant sa ligure, elle fit la moue des lèvres et jeta un crachat à terre en signe de mépris.
— Vous piaillez là comme des brûlés; taisezvous, filles, ordonna Guiral impatienté. Toi, Rouzil, mêle-toi de ce qui te regarde; et toi, Césette, n'aie pas l'air de lever le nez, car tu sais bien qui a laissé gâter les brebis. La sécheresse
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leur a porté tort, c'est vrai; mais encore plus le mal-soin de la pastoure. Voilà tantôt deux mois qu'elles ont commencé de dépérir. Un fameux troupeau, cependant, tu ne peux pas dire le contraire; de vraies brebis du Causse, robustes, goulues, bien en laine, profitant vite et ne manquant jamais d'agneler. Regarde-les, maintenant; plates comme des sardines, la laine sèche, •l'œil mort. A qui la faute? Telle bergère, tel troupeau. Combien d'averses ont-elles essuyé, les pauvres bêtes? Combien de fois les as-tu laissées traîner à la malfaisante rosée du soir? Rien d'étonnant si la maladie les prend à cette heure. Deux de mortes déjà; autant dire quatre pistoles de moins dans ma poche. Et il faudra tout de même payer les tailles, le forgeron, le joutier, le charpentier. Solde, paysan! Toi, pourvu que tu manges, ça t'est bien égal, n'estce pas, gourmande? n'est-ce pas, sans cœur? Pourquoi ai-je été te chercher aux Amarines? Ah! si tu n'étais pas louée à l'année, mauvaise
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graine, comme je te secouerais rondement; comme je t'enverrais voir en Ségala si les pommes sont mûres.
— Ne vous tourmentez pas de l'argent, répondit Césette d'un air ferme. Si je vous suis à charge, je ne me soucie pas, moi, de manger plus longtemps votre pain. Faites-moi mon compte, donnez-moi ce qui me revient de mes gages et nous serons bientôt d'accord.
— C'est dit. Viens au Ramaïrel, acquiesça l'ancien. Tu toucheras ton argent et bonsoir! Ah çà! vous autres, ordonna-t-il encore, tâchez de ne pas perdre la journée. Jordi, va-t-en charger les crêtes de maïs; Rouzil rassemblera le iioupeau, et moi, tout à l'heure, assisté d'Alari, je viendrai dépouiller les bêtes mortes. C'est bien le moins que la peau nous porte son profit. Marches-tu, Césette? »
Une fois à la maison, il fallut un bon moment à Guiral pour tirer le compte de ce qu'il devait à la pastoure. Or, d'ajouter ou de retran-
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cher des liards et des sous, rien de tel pour vous calmer un homme, surtout lorsque, ignorant la manière de coucher les chiffres par écrit, il est obligé de calculer sur ses doigts, ainsi que le faisait le maître du Ramaïrel. Sa colère avait eu le temps de tomber quand il aligna sur la table l'argent blanc et les sous.
« A mon idée, dit-il, ça doit faire vingt-deux francs onze sous; regarde. »
Et pendant que Césette, ayant compté l'argent, le nouait dans un coin de son mouchoir :
« Souviens-toi, lui dit le maître d'un ton radouci, que je ne t'ai pas donné congé. C'est toi qui veux partir.
— Si vous parlez ainsi crainte que mes parents ne vous réclament le reste de mes gages de l'année, vous pouvez dormir tranquille, Guiral. Il ne vous sera pas demandé un liard en sus. La mère saura que je vous ai quitté de bon gré, et quand elle apprendra comment, elle me dira : « Tu as bien fait! » Je n'en ai que trop enduré chez vous, beaucoup trop.
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Elle parlait bref, sans regarder le maître, et, très excitée, avec des gestes nerveux, elle pliait ses hardes et les serrait dans le petit carton bleu.
« J'ai recompté votre argent; il est juste que vous reconnaissiez ce que j'emporte, ajoulat-elle, en envoyant le carton vers Guiral, et comme celui-ci faisait mine de se détourner, protestant qu'il n'avait jamais mis son honnêteté en doute, elle le tira par la veste et vida le carton bleu sur la table. Non, non, insistait-elle; je ne veux pas que les oreilles me tintent quand je serait revenue en Ségala. Regardez, maître; oh! ce sera bientôt vu, soyez tranquille! Tenez : ce tricot de laine reprisé de partout, ces bas bureaux que j'ai filés ici et tricotés à mon compte. Encore ce tablier de sergette; et il n'y a rien dans les poches, faites bien attention! »
Justement, il restait quelque chose au fond d'une poche : un fétu desséché, un brin de vipérine, dont Jordi lui avait enseigné le nom,
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le dimanche qu'ils cueillaient ensemble les herbes de la Saint-Jean, et qui était resté là, oublié dans ses habits du dimanche.
Gésette le froissa lentement dans ses doigts, et secouant en l'air les débris :
« Demeure où tu es née, toi, mauvaise plante! Ta graine ne jettera pas de racines en Ségala. »
Elle partait.
Guiral voulut la retenir.
<( Le soleil est trop bas pour que tu t'en ailles du Ramaïrel à cette heure, petite. La nuit t'attraperait à moitié route, et tu es bien jeune pour voyager seule dans les bois.
- — Si le soleil me quitte, la lune me gardera, et si je ne peux pas arriver aux Amarines, je m'arrêterai chez mon parrain, au moulin de Fontrosal.
— Emporte au moins un morceau de pain. Il ne sera pas dit qu'une servante soit partie à jeun du Ramaïrel.
— Ce qui n'a pas été dit se dira donc, car je
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ne toucherai pas miette de votre pain. Les paroles que j'ai entendues aujourd'hui m'ont fermé l'estomac. Merci et bonsoir. Si celles de là-bas m'écoutent. ne venez pas chercher bergère à San-Yensa. »