‹ Cest une belle fille!Chapitre 2 sur 8 · C EST UNE BE · texte numérisé non relu

C EST UNE BE

et je connais des messieurs, j'en connais beaucoup, des catholiques très bien, qui ont des maîtresses, très bien elles aussi. Quelles singulières idées fleurissent donc le soir, quand vous êtes seule, sous le dôme de vos jolis cheveux blonds ?

« Faites-moi le grand plaisir de venir déjeuner chez moi ; jeudi vous y rencontrerez Lucien, mon Jacquot et le fameux Raymond Lebigre. Cela vous étonne? Mais conçoit-on qu'on puisse être aussi naïve que vous l'êtes !

« C'est maintenant très gentil chez moi, un mélange tout à fait réussi de dix- huitième et de moderne. J'ai dans mon petit salon un Moreau le jeune, que m'a déniché Jacquot, et une toile cubiste, ça se marie très bien. Le boudoir, plus simple, est délicieux aussi. Les peintres ont fait des merveilles. Vous savez que la lingerie va redevenir à la mode ; je vous montrerai des amours de combinaisons.

« Des tas de bises,

« Madeline. »

Raymond Lebigre, de l'Académie Française, au Révérend Père Chapavoine.

o Mon cher Ernest,

« C'est inouï ce que le monde tourne depuis que nous avons quitté Polytechnique. Le moins étonnant n'est pas que tu sois aujourd'hui un grand prédicateur tandis que je suis un académicien célèbre, alors qu'on nous donnait à choisir entre l'artillerie, )e génie, les tabacs et les poudres et salpêtres.

« Le monde tourne. Nous étions les deux seuls catholiques militants de notre promotion, et l'on se moquait ouvertement de nous si nous préférions les vêpres à Saint-Etienne- du-Mont au billard du Café Soufflet. Je distingue chez les jeunes gens d'aujourd'hui une élévation de l'âme qui me réjouit. Le spiritualisme est un fait. On pourra ergoter autant que l'on voudra et contester le talent de nos jeunes disciples (on • bien

discuté du mien), il n'en est pas moins vrai que ces jeunes gens sont une force, sur laquelle nous avons le devoir de compter, en attendant que nos ennemis comptent avec elle.

« J'accorde que la foi authentique, la tienne, la mienne, n'illumine pas toutes ces jeunes âmes. Beaucoup ne se soumettent que par besoin d'une discipline, par hygiène morale, comme l'écrivent les plus intelligents. Et qu'importe ? Ne soyons pas trop exigeants. Le culture spirituelle ira de pair avec la culture physique. Fais-moi promptement des catholiques complets, comme l'autre fait des athlètes complets. J'apprécie fort la méthode du lieutenant Hébert, mais vive la méthode du Père Chapavoine !

« A ce propos, je te reprocherai amicalement, mon cher Ernest, d'avoir un peu hâtivement expédié mon petit bonhomme. Ce Sernave n'est pas une recrue extraordinaire, mais, enfin, c'est une recrue et, à tout prendre une assez bonne recrue. Certes, le gaillard n'est pas bouffi de talent, toutefois il a de la patte et il ne fait pas plus mal que tous ceux qui écrivent des vers datés de ce jour que la poésie est devenue un art d'agrément comme l'aquarelle, le tennis et la mandoline. De plus, il est nourri d'une ambition immense, en raison inverse de son génie, qui peut et qui doit nous servir. Cela m'ennuierait de savoir que sa conversion sera un peu boulée, si lu me passes celte expression.

« J'apprends que Sernave s'est confié à l'abbé Scr-

van, un petit vicaire de Chatou, illuminé suffisamment, à ce que l'on dit. Je ne le cache pas que j'eusse préféré un politique à un mystique.

« Car tout est là, mon bon ami. iNous allons, nous et nos troupes, agitant des étendards divers, à l'action précise. Je dis précise car, que demain soit à César, à Capet ou à l'Homme au cheval noir, il faut d'abord que demain soit à nous, c'est-à-dire à la très Sainle et Indestructible Eglise Romaine.

« Je t'embrasse affectueusement,

« Raymond LebigïŒ. »

Les Niebelungen

Dans la jeunesse ambitieuse mais piaffante encore, on ne parlait guère autrement de Jacques Albier qu'en le nommant : le Poète riche. Gela procède d'une mode dont la faveur s'accentue. Comme il y eut ïotor de la Chapelle et le Bicot du Montparno, il y eut l'Homme des Cathédrales, puis le Cygne d'Orthez. Enfin, nous possédons désormais des Princes, comme il y a des Terreurs.

En dépit de l'apparente absurdité d'une telle affirmation, le poète riche peut n'être pas fortuné. Rien ne dément qu'il lui faille subir le commerce attristant du peuple des huissiers, ni qu'il doive faire des études approfondies, fâcheusement personnelles, sur le taux usuraire au début du xxe siècle.

Le poète riche est un type reconnu, et qu'il faut cataloguer : Je modèle riche, simplement.

Jacques Albier avait de lourds soucis. L'installation

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de Madeline obérait singulièrement son budget. Une lettre menaçante du père Albier l'avertissait assez de l'inutilité de s'adresser à lui. Tout problème financier de cet ordre, dont le propre est d'être insoluble parce que mal posé, jetait le poète dans la plus lourde consternation.

Les lois de la vie lui paraissaient injustes. Cet exemple du problème mal posé l'obsédait, tandis qu'il rêvait à son malheur, aplati parmi les coussins du divan, ces délicieux coussins issus du rêve d'un pastelliste devenu fou.

Jacques évoquait ce lointain échec scolaire attribué par lui à une semblable cause, plutôt qu'à son insuffisance en mathématiques, échec qui lui avait valu de demeurer un an de plus en un maussade collège, affublé d'un uniforme inesthétique et dont il avait honte. A songer ainsi, Jacques sourirait, rétrospectivement et dans le présent, avec beaucoup de naïveté, mais 1res profondément.

Les catastrophes financières sont sans pouvoir sur les irréductibles bohèmes, les vieux garçons mal soignés et les anarchistes du sentiment. Mais Jacques avait le culte de l'ordre. Il ne lui manquait que de se soumettre, d'un cœur vertueux, aux lois dont il aimait à reconnaître l'excellence. Gependaut, il n'était pas assez dépourvu d'ingéniosité pour ruser avec les défaillances d'une âme sensible mais lâche et molle, aussi se satisluisait-il à bon compte, mettant au repos pro-

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visoire sa conscience, par des soins inutiles dont la minutieuse économie lui faisait suffisamment illusion.

Il apportait autant de méthode à classer ses factures non acquittées et ses lettres de créance qu'à ranger ses poèmes et ses ébauches de drames ou de romans.

En des chiffonniers de petite maîtresse, en des coffrets précieux, reposaient des chemises couleur tendre sur lesquelles on lisait, tracés de cette écriture ferme et souple, aérée, qui faisait ressembler ses manuscrits à des inscriptions grecques, ces mots ennemis :

Proverbes, tailleur, odelettes, bottier, stances, chapeaux, rondeaux, lingerie, projets de comédies, protêts, métaphores à conserver, billets renouvelés, pièces héroïques, modiste de Madeline, comptes arriérés, contes achevés, tapissier, élégies, pédicure, idylles, masseur, impromptus, impayés, etc. Avec plus d'insistance, plus de coquetterie, il était à l'exemple bouffon de tant d'autres individus et peuples, citoyens ou nations, le bon comptable de sa banqueroute.

D'un bond, le poète comique angoissé se trouva debout. Il courut à ses secrets et, faisant jouer de mignonnes serrures, sortit de l'ombre les dossiers lourds du détail de sa déconfiture.

Jacques relut, un à un, ces divers poèmes en prose dus aux meilleurs maîtres de la couture, de la lingerie ou de la botte contemporaines.

Simplement, et une fois de plus, Jacques s'avoua qu'il ne pourrait « jamais payer tout ça ! »

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Lorsqu'un homme ou une république en arrive à cette conclusion, sa conscience de débiteur s'en trouve à la fois moins libre et plus allégée. L'heure du coup d'état a sonné. Que faire, sinon s'en remettre à la clémence, voire aux extravagances du Destin ?

Jacques mira aux glaces de Venise un Jacques le Fataliste, digne du philosophe, et auquel il sut, malgré sa détresse, sourire avec assez de complaisance. Quoi ? Ce n'était pas encore le Neveu de Rameau !

Les mains aux poches du pyjama fleuri, mordillant sa claire moustache, le poète foulait l'herbe rose et bleue du tapis, comme si on l'eût condamné à cette tâche chimérique au pays de l'Impossible.

Tout ense soumettant aux rites très compliqués, particuliers aux sectateurs de l'inquiétude, Jacques songeait, à voix haute, et avec cette vulgarité de paroles qui, aux heures de crises morales, est seule capable de favoriser la chute heureuse de nos pensées :

— Ce serait tout de même malbeureux do sauter, pour des bêtises, avant d'avoir marqué, au moins une fois, le but et quand la partie s'annonce si belle ! .l'ai pourtant tout prévu, ma vie devrait se dérouler comme un beau film bien réglé. Une plaquette de luxe en débutant, vingt petits poèmes dédiés à vingt grands poètes, la thèse lyrique, quoi I C'est fait! comme disait Robespierre. Un bouquin plus solide à vingt-cinq ans, couronné par l'Académie ; on le fera ! comme disait Danton. A vingt huit ans, un acte en vers à la Comé*

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die Française, avec Madeline pour le créer, bien entendu ; à trente ans, trois actes, et ma première centième sur les Boulevards : à trente- trois ans, la croix et cinq actes à la Comédie, et puis... tous les espoirs me sont permis, si je ne saute pas. Le mariage ? Je ne peux pourtant pas me marier à vingt-quatre ans, je n'ai pas encore eu assez d'aventures, ça ne paraîtrait pas sérieux, on m'en tiendrait rigueur. Ce serait trop déplorable pour ma légende. Et dire qu'il y a des cochons sans talent, sans élégance qui remuent l'or à la pelle !...

Parlant ainsi, Jacques d'un doigt distrait, agitait dans une coupe de cristal le bouillon ardent d'une poignée de louis, et, ainsi faisant, n'hésitait pas à se comparer aux plus misérables : Gilbert, Malfilâtre, Chatterton et cet infortuné Stow., à qui Jacques II, en récompense et pour prix de tant de beaux écrits, n'avait accordé qu'un brevet de mendiant ! Sans avoir jamais lu, et encore par un hasard, autre chose que le témoignage de la faveur royale qui le favorisait si mal, Jacques aimait beaucoup le pauvre Stow et sa misère, bien plus que le souverain comme lui prénommé Jacques. On pouvait adopter Slow. Il fallait un mendiant de Londres, et du siècle le meilleur, pour réhabilite v l'indigence. Verlaine ? Fi donc ! Mais Stow ! A la bonne heure ! Adopter Stow, c'était encore du dandysme, et du plus délicat.

S'il n'en vint certes pas à les envier, Jacques eut lot

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fait de tenir pour des gaillards parfaitement heureux, défendus contre tous ses tourments, ces doux lyriques delà faillite permanente, ces surhommes de la mouise, comme les avait définisun homme d'esprit de ses amis. Jacques croyait ingénument qu'ils n'avaient pas de besoins.

Très sincèrement, il tenait pour exempts de ses irritants soucis de poète riche ces lurons fumeurs de pipes, mal vêtus, plus mal chaussés, incapables d'hésiter entre l'ignoble apéritif démocratique et la stAireté d'un repas décent ; à l'écart, et qui, dans les vapeurs pestilentes de l'absinthe, répètent ce vers d'un tendre errant :

Le rêve est de ne pas dîner .'...

Pauvres sires, souvent grotesques, et que des amoureuses très fraîches viennent bercer au creux des divans de paresse ! C'est bien maladroitement que de tels êtres sont ignominieusement qualifiés de ratés. Désirèrent-ils autre chose que la part qui leur échoit ? N'ont-ils pas, au contraire, très exactement réussi leur personnage ?

Jacques, par une molle inclinaison de son cœur cl de son esprit, se laissait lentement descendre vers un funeste état de sensibilité, s 'accommodant d'une déplorable tendresse pour les plus grossières images de la pauvreté, indignes (rapprocher l'ombre britannique du cher Stow, mendiant royal. /

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Il ouvrit la fenêtre et, sur le balcon, émietta de la brioche pour les moineaux. Ceux-ci, qui n'avaient pas encore aperçu Saint-François d'Assise en pyjama réséda, chaussé de pantoufles framboises, pépiaient à l'envie, éperdus d'une joie suspecte dépassant leurreconnaissance.

Mma de Clèves. la chatte tricolore, et Julien Sorel, le Siamois bigle aux yeux d'émeraude et de topaze, contemplaient la scène, assis sur leurs derrières, et assez surpris de la nouveauté du tableau pour perdre le goût d'intervenir héroïquement, modifiant d'un claquement de mâchoires l'harmonie du festin.

Moins enclin à s'en remettre aux solutions philosophiques, un jeune garçon boucher, qui, de la rue, suivait la scène, à l'ombre de sa nacelle chargée de cadavres succulents, cracha d'assez rudes quolibets. Mais Jacques songea, sans rire, que frère Bernard savait supporter les injures des enfants de Bologne ; le souvenir lui vint aussi de Paul Charlemagne, ce romancier boiteux, anarchiste russo-chrétien, qui donnait des sous aux polissons criant autour de lui : « Cinq et trois font huit ! » lorsqu'il se rendait, frissonnant dans ses habits râpés, à. son bureau de la Caisse des Dépôts et Consignations.

Repus, les oiseaux s'envolaient, merveilleux d'être si légers étant si bien nourris, et parfaits d'intelligente ingratitude.

Toutefois, Jacques, n'était pas en posture d'inter-

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prêter ce symbole élégant. Comme il refermait la fenêtre, une invisible main, pas très lointaine, attaqua au piano l'ouverture de l'Anneau de Niebelungen.

Alors, Jacques, bercé par la symphonie, nostalgique et passionnée, se rejeta sur le divan soyeux, rêvant aux trésors fabuleux du Rhin, à la conquête de quoi s'acharneront éternellement les hommes. Soudain, le personnage de son fidèle valet occupa son esprit et il se remémora cette affirmation cynique du dévoué serviteur : « Avec les créanciers, mon bleu ta n'as pas idée comme je serai à la hauteur ! »

Vraiment, Jacques l'avait pu constater; Georges possédait l'art difficile d'éconduire, à la manière des meilleurs auteurs comiques, M. Dimanche s'obstinant. Mais reculer les échéances, n'était-ce insuffisant ?

Puisqu'il disposait d'un valet confident, souvent de bon conseil, encore que pervers, Jacques l'allait sonner, lorsque parut ce modèle des bons domestiques annonçant Philippe Arnal, de ['Oméga, un écrivain de mérite qui, parfois, signait aussi Léonce-Léonce ou La Herse d'ingénieuses chroniques littéraires, politiques et théâtrales. Ami éprouvé de Jacques, dont il ne laissait ignorer aux foules ni un beau vers, ni un bon mol, le journaliste se savait le bienvenu.

C'était un dandy d'espèce étrange que ce Philippe Arnal. Même il avait assez d'ennemis, sans compter ses obligés, pour qu'un confrère eût un jour écrit de lui : Un dandy de grand chemin

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Le mot bien qu'injustement cruel, était resté. Philippe Arnal s'en accommodait crânement, tel ces soldats qui attendent la fin de la bataille avant que de songer à faire panser une plaie vive.

Le journaliste désespérait ses tailleurs, moins pour ce qu'il estimait superflu de les payer, que parce qu'il exigeait d'eux l'exécution d'habits d'une coupe oubliée, ignorée des plus érudits d'entre eux.

Le pins souvent, Philippe Arnal était vêtu d'un ample veston à basques, de couleur tendre, d'un gilet éclatant, d'un pantalon à damier très compliqué, pincé à la cheville sur les chaussettes de soie blanche tenduesendes escarpins pointus — audace inouïe pour l'époque — qu'établissait pour lui un petit bottier de la rue de Bellechasse, jadis brigadier-bottier aux lanciers de l'Impératrice. Philippe Arnal ne portait d'autres gilets qu'historiques : gilets de Robespierre, de Talleyrand, de Lord Byron, de Musset, d'Orsay, de Morny. A certain jeune niais qui lui demandait s'il avait pris cette précaution de les faire recouper à sa taille, Philippe Arnal répondit :

— Ils me vont tous !

1 ne cravate de mousseline entourait son col évasé ; il portait les cheveux en épais bandeaux et la barbe en collier, avec la petite mouche, à l'imitation du pauvre Gérard de Nerval.

— Tout cela n'est pas très personnel, lui fitobservcr un bougon,

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— Monsieur, reprit-il, sachez que je ne suis pas une personnalité, mais un ensemble de circonstances. . . parmi lesquels il en est de tragiques !

Indifférent aux variations de nos modes sans équilibre, le chroniqueur ne se coiffait que d'un vaste feutre gris perle et sa canne, assurait-il, était celle de Fouquier-Tinville : un solide gourdin à tête de sans-culotte et sur le bois de laquelle apparaissaient, grossièrement gravés, ces mots : Libellé ou la mort !

Philippe Arnal aimait à dire à ceux qui admiraient sa trique jacobine.

— Fouquier me dégoûte un peu par ses opinions burlesques et la saleté de ses passions, mais je l'honore pour son courage à les défendre.

A-t-on bien entendu que Philippe Arnal n'avait rien d'un grotesque?

A quelque époque qu'on le situe, le dandy doit s'imposer non point surtout par l'élégance extrême, mais par un tour particulier d'élégance. Brummel n'eut longtemps d'autres cravates que des cachemires ou des soieries taillés aux robes de ses sœurs. En ce temps que pour moins de cinq louis ('). — enfuyez vous, ombres odorantes ! — on fabriquait sur l'heure un élégant , quanti le bourgeois même abdiquait sa vieille dignité puritaine pour s'offrir des cravates impressionnantes et des gilets impressionnistes, le dandy

(') Il n'csl pas permis d'oublier quel'action se passe en |QIQ,

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se devait à un effort plus grand. Son œuvre réclamait plus de méthode que l'œuvre du dandy- type, du Lion suivi d'un Tigre, du Gandin, du Beau, du Cocodès, du Gommeux, du Grevé.

Il ne doit, à aucune époque, redouter le baroque devant quoi reculera toujours le bourgeois le mieux converti.

Philippe Arnal admirait beaucoup tel maître du bon ton dont l'élégance, cousine de la sienne, résidait surtout en son ignorance du siècle ; le prince de T..., célèbre diplomate russe qui ignorait l'automobile et le coup de rasoir à l'américaine.

On peut avancer que lorsque ce gentilhomme, vingt quatre mois avant la guerre, osait mener sur le boulevard un tilbury, le dernier peut-être de ces antiques, charmanls et incommodes véhicules, il nous offrait un spectacle qui commande le respect et l'admiration. Aussi bien qu'au passage de son tilbury, Philippe Arnal s'inclinait devant les favoris roulés du Prince ; de beaux favoris à la Nicolas I".

Au reste Nicolas Ier fut un extraordinaire dandy, d'une jolie impertinence, et qui osa traiter Napoléon III en parvenu, lui écrivant : « Mon cher ami », alors qu'il fallait écrire : « Mon bon cousin. », et cachant l'insolence sous une excuse plus outrageante encore : « On choisit ses amis, on ne choisit pas ses cousins. »

Pour le dandy moderne, point de repos. La médiocre vanité vestimentaire du commun le lui défend.

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Vienne le héros qui osera reprendre le monocle à main ou le manchon de Georges Brummel, et cela pour, en cet équipage, attendre en souriant, l'émeute!

Toutefois, le chroniqueur avait atteint à un ton que bien peu étaient d'humeur à lui ravir.

Jacques Albier fut bien aise de mettre Philippe A mal au fait de ses tourments.

Bien qu'à jeun, le journaliste choisit un cigare parmi les plus forts, le fit craquer, ralluma et, se laissant tomber en un des fauteuils de cuir qui chez Jacques faisaient l'hospitalité plus douce, dit dans un sourire point trop amer:

— Tout cela n'est rien, mon petit. Nous aviserons Tu ne peux songer ni à satisfaire tes créanciers, ni à ramener ton train de vie à de plus modestes proportions. D'ailleurs, ne viens-tu pas d'engager un domestique? Je t'en félicite. Moi-même, j'ai pris un nègre.

— Un nègre ?

— Extraordinairement noir! C'est mon tigre. Pourtant je n'ai pas de domicile fixe. Alors, je prêta mon nègre, quand il m'encombre, à des amies. Je compte bien remettre à la mode chez nos impures le goût des très obéissants Zamors. En somme, mon noir n'est encombrant que de nuit. Il dort assez, bien dans l'antichambre du journal ou de l'imprimerie, le temps n'est pas si lointain que les bobines île papier blanc furent à moi-même, <;t plus d'une lois, des

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sommiers assez doux. Nous sommes, mon nègre et moi, des vagabonds on ne peut plus spéciaux.

« Dagobert, c'est mon esclave, me sert de secrétaire avec cette nuance que c'est lui qui dicte. Dagobert est un laissé-pour-compte de mon pauvre camarade le capitaine Fickenshmidt, ce curieux soldat qui préférait la géographie, l'astronomie, au massacre des primitifs, tué bêlement par des ivrognes, dans les rues de Golmar, comme il allait embrasser une vieille maman paysanne, au retour de sa pacifique campagne du Ouadaï.

« Dagobert ne manque pas de mémoire, alors que j'ai quelque faculté d'improvisation. Les Voyages du capitaine Fickenshmidt paraîtront dans deux mois. Quand j'ai mes nerfs, je me soulage en bottant le derrière de Dagobert. Il ne se plaint pas parce que, bon prince, je lui alloue une gratification de vingt sous par coup de botte. C'est sa façon, à lui, d'être payé à la ligne.

Jacques, amusé, souriait. Philippe Arnal reprit :

— Tu vas mieux. J'ai le pouvoir de guérir les malades de ta sorte. Je suis scientiste, moi aussi. Il faut du cœur, mon petit ; du cœur et un regard droit. J'ai tout cela, outre quelques vices commodes. Ça me vient de l'ancêtre.

— Quel ancêtre ?

— Lousteau.

— Lousteau ?

«0 c'est une belle PILLE !..

— Eli oui, mon aïeul, qui posa Lousleau pour Balzac.

— En vérité! Alors, ce costume bizarrement désuet...

— Tu l'as deviné, c'est le sien, renouvelé avec une ingéniosité dont je m'honore.

— L'histoire de Lousteau est donc anthentique?

— Gomme celle de Bixiou. Les noms furent seulement déformés. Mon grand père, fils de Lousteau, fut, après la rupture du faux-ménage, élevé par sa mère, la Muse du Département, au château de La Vorderaye (d'où La Baudrave) où s'était installé le malheur. A la fin de l'Empire, les La Vorderaye étaient ruinés, et mon père, marié à une douce créature sans le sou, crevait d'ennui au Ministère de l'Intérieur. Il y mourut, très vieux, très las, très triste, me laissant démuni, abondamment diplômé et nourri du souvenir de l'Autre, le Napoléon de la Bohème dorée, le grand ancêtre ; souvenir entretenu dans la famille par les femmes. Tu t'en doutes. Je lui rendais un culte secret, depuis l'adolescence. Les La Vorderaye s'avéraient finis, ruinés, coulés, achevés, tondus. Sans balancer, je décidai de recommencer l'Autre, sous le nom emprunté de Philippe Arnal. Trouverai je, à mon tour, une nouvelle La Baudraj e '.]

« Ah ! petit, l'existence s'est compliquée depuis ce temps que l'ancêtre attachait son cheval à un arbre du boulevard des Italiens, pour aller boire une demi lasse!

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— L'existence ne se complique pas, elle se simplifie ignoblement, au contraire. C'est cela qui nous épouvante. C'est horrible et simple, autant qu'une ennuyeuse plaine au bout de quoi se trouve un précipice.

Du fer de son gourdin révolutionnaire, le dandy battit la pointe brillante de ses escarpins. Il reprit:

— Certes, nous vivons une affreuse époque. Nous n'y pouvons pas aimer et l'on nous y doit haïr. Il n'y a plus de société. C'est l'âge du rassemblement. Oh ! le destin ridicule des privilégiés! Car nous sommes, en dépit de tout, des privilégiés, dans une république qui ne reconnaît pas les privilèges. L'état présent, mon ami, retiens bien ceci, c'est l'état de guerre ; guerre sans gloire pour les esprits ornés et les cœurs fiers qui la subissent, l'acceptent, l'entretiennent fatalement sans en pouvoir accepter les raisons.

— Jadis ! Oui, sans doute. Mais tu parles en gentilhomme.

— Jadis? Le père Albier eiAit été fermier- général. Toi, grâce à tes petits vers... Tu permets?... tes petits vers et tes bergeries... Allons donc, tu entends bien ce que je veux dire ! Je sais plus de rondeaux anonymes d'homme? d'esprit que de strophes des plus célèbres lourdauds... Grâce à tes petits vers, tu forçais les portes des salons, des boudoirs. L'amateurisme discret t'eût sauvé des maux présents. Homme de lettres !... Qu'estce que cette profession? Payes-tu patente?

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« Au temps de l'Autre, la société, bien déchue, avait encore quelque chose à offrir à ses enfants choisis. On plaignait l'Ancêtre de se devoir vendre à un journal, mais on ne le plaignait que par la honte éprouvée à ne pouvoir lui offrir la maîtrise d'un salon digne de son talent et de sa personne. Le salon mort, il fallait bien se résigner à accepter le journal. Mais l'Autre se vendait cher et il faisait des dettes, et il faisait le libertin par politesse. Par pure courtoisie ! Je l'affirme. S'il devint un drôle ce fut par déférence. Il permettait qu'on le plaigne, qu'on le juge. Quelle générosité dans la reconnaissance !

« Si je suis très au-dessous de ce très noble drôle, ce n'est qu'une question de tarifs. Aux prix qu'on me paye, un La Vorderaye ne se vend plus. Il accepte un emploi.

— Bah ! fit naïvement Jacques ; on l'envie ton talent, ta position, ton dandysme...

— Pauvre dandy ! J'ai désiré, mais comme une femme désire un collier et pour le posséder balance à se prostituer, j'ai désiré une canne de trois louis. Trois louis ! Un mois j'ai souhaité celte bagatelle et l'argent nécessaire à l'acquérir. \ la fin de ce mois, j'ai acheté cette canne mais non pas contenté mon envie. L'objet me dégoûtait; je l'avais trop cruellement désiré, je l'avais gagné par un labeur patient et stupide. Rien n'est doux que le caprice. J'ai donné ma canne au portier du journal ; mon créancier, lui aussi

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— Ainsi, Philippe, tu n'es pas heureux ?

— J'aime ta candeur. Non, je ne suis pas heureux. Ah ! que n'ai-je au cœur quelque amour espagnol ! Gomme cela m'aiderait à redresser les plis de ma guenille ! Tu aimes ? Hélas ! toi non plus, tu n'as pas d'amour espagnol. Tu n'as même point de jolis vices français. Je ne te découvre pas davantage de passion splénétique à l'anglaise, ni de sentimentalisme allemand et tu es, passe-moi l'expression, moins roman russe, que ballet russe. Tu as pris une maîtresse, parce que cela se fait, et voici que tu l'aimes au moment précis qu'il la faudrait quitter. Voyageur étourdi qui s'est trompé d'itinéraire, je t'aperçois très loin, ne sachant en quel lieu tu te trouves, et sans bagage.

« Quand la société était encore un bel édifice, chefd'œuvre d'une logique qui seule est la justice, soit dit en passant, raisonner sur ses passions, ses sentiments était un exercice salutaire, indispensable ; un devoir. Aujourd'hui, cela ne sert plus à rien qu'à faire des livres dont nul n'a la curiosité.

— Philippe, le spectacle de ta misanthropie me redonne courage et gaîté. Tu es funèbre ; funèbre comme un réactionnaire !

— Réactionnaire, dis-tu ? Pour l'heure, je suis comme le roi ; au-dessus des partis. Ceci m'inclinerat— il, en bonne logique, à me piquer la cocarde de neige au chapeau ? Mais, n'étant pas le roi, je ne serais plus au-dessus des partis ; je serais privé de ma

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raison première d'accepter l'idéal monarchiste ; je serais au-dessous du pins misérable énergumène ; audessous du plus falot conservateur. C'est bien cela, au-dessous des partis. Au fait, qu'y a-t-il au-dessous des partis ? Allons, Jacques, prie moi de cesser d'ergoter. Tes affaires sont déplorables. Que te faut-il ? De l'argent ? Je t'en apporte. Lousteau avait des dettes au Café Riche, mais il y -soupait. Moi, je dois quatre cents francs à Amédée, un gargottier nocturne de la rue Montmartre, à la porte des imprimeries, et je ne coule pas. Je suis beaucoup plus fort que l'Ancêtre ; décidément, c'est l'époque qui ne m'est pas heureuse. Es-tu libre demain ? Je t'invite à ma table.

— Laquelle ?

— Au Petit Z, la dernière table d'hôtes de lettres. Je l'y présenterai un Turc ; oui, l'Orient donne beaucoup. Mais tu dois avoir rencontre mon Turc ; Omar Pacha ? Il désire faire ta connaissance. Il a besoin de loi ; très grosse aflaire ! C'est d'une collaboration qu'il s'agit. Ce Turc, crois-moi, c'est la providence en turban, ne la repousse pas ; ne la repousse pas, mon enfant !

La dette ottomane

Pour avoir dû tenter la solution de la question d'argent, Jacques Albier ne se reconnaissait plus. Des hontes toutes neuves l'inclinaient à d'inhabituelles attitudes, et à songer, avec effroi, aux serviles corvées vers quoi descendent lentement les écrivains, à se reprocher telles entreprises ordonnées par l'envie du succès, et non le désir d'une gloire plus austère voire intérieure.

Son examen de minuit le laissait accusé d'avoir flatté la bêtise au dos énorme, de l'avoir quasiment chantée en des odes de magazines, indignes des muses, d'avoir sacrifié à la mode et redit, avec d'autres, des airs frivoles parodiant les chants sacrés.

Naguère, un maître débonnaire, décoré, puissant, enrichi dans l'exploitation d'une formule anarchique, avait dit à Jacques, comme celui-ci lui remettait ingénument sa première plaquette :

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— Mon jeune ami, demeurez digne du Chœur divin ! N'allez surtout point vous compromettre dans l'antichambre de tels éditeurs de romans bourgeois, ou mondains, ce qui est pire. Surtout, fuyez les salles de rédaction. Le journalisme i} Pouah ! Voyez ce qu'il a fait de Gautier.

Parce qu'outre l'espoir d'une solide fortune, le débutant jouissait alors d'une appréciable pension, Jacques avait, soumis et déférent, répondu : « Oui, maître. », sans s'indigner.

En une identique circonstance, Philippe A mal, qui depuis avait acquis plus de souplesse sans rien sacrifier de ses convictions, s'était écrié :

— Fais-moi donc des rentes, crocodile !

Même, il prononçait « cocodrille », pour que ce fût plus truculent.

Ecrasée par les cinq étages d'un immeuble commercial, la salle du petit Z ne ressemble guère aux salons des restaurants parisiens. 11 faut aller en province pour découvrir de ces antres obscurs où s'étiole un triste palmier sous le gaz, tandis qu'en un coin de cheminée s'entassent des porte-plumes à demi rongés, comme des antennes de crustacés, piteux horsd'œuvre.

Malgré cela, l'homme brave par clairvoyance qui franchit le seuil trouve aussitôt sa récompense. La chère y est mieux qu'exquise.

Voici ce qui l'emporte sur l'excellence de la cui sine :

c'est une belle, fille !.. 87

Au petit Z, présidait jadis une sorte de squelette honorable et à favoris teints en blond. Il avait fait, dix ans, le whist de l'Impératrice Eugénie et, bien avant cela, M. ïhiers l'interrogeait sur la possible répercussion en Bourse de ses grands actes politiques. Le squelette à favoris ouvrait, à chacun, les portes du cabinet secret de l'histoire contemporaine.

Le maître d'hôtel avait finement remarqué que le squelette ne trouvait, rien à dire s'il ne s'indignait, d'abord, de la qualité des œufs à la Souwaroff. Les œufs à la Souwaroff était une spécialité du Petit Z.

Or, pour que le squelette fût toujours en état de perfection oratoire, depuis vingt-huit ans le chef pré- . parait lui-même, et avec un soin religieux, pour cet hôte exigeant mais précieux, des œufs à la Souwaroff ratés !

Ainsi se font, ou plutôt se faisaient, sans réclame, sans clinquant, avec un peu de tact et beaucoup de talent, les solides renommées françaises.

Philippe Arnal, qui avait beaucoup moins de quarante ans, commençait d'être un des anciens de l'établissement. Le doyen des écho tiers parisiens, un Lion, et à superbe crinière encore, de quatre-vingts ans passés, Gabriel Biron, qu'à cause de ce nom, dûment porté, on appelait le Maréchal, avait sacré ancien le chroniqueur de {'Oméga.

— A cette table, je suis le doyen des vétérans, l'an-

88 c'k»t une belle fille !..

cètrc, le grand homme ; au-dessous de moi, voici les vétérans, puis, au fond, les pupilles. Mais j'ai cru devoir établir deux classes intermédiaires ; à savoir les pupilles des vétérans et les vétérans des pupilles dont la table fut autrefois présidée par Norbert Kiffer le gentil auteur des Plumes de Cygnes et Plumes de Paons ; vous savez celui dont on a dit.

Norbert, qui revient du Hammam, Pans Vair du soir hume une rose.

Il semble planer, tant il pose Peu ses pieds sur le macadum.

Ainsi se meuvent, je suppose.

Les danseuses du roi de Siam.

Norbert...

mais, au diable ! c'est vous l'auteur du rondel ; pourquoi me laissez-vous marcher?

« J'ai bien envie, mon cher enfant, de vous asseoir, tout de go à la table des vétérans. Le vent qui souille à travers les terrasses a fait bien des dégâts. Hélas ! il a fichu sur l'asphalte du boulevard les curules ripolinées et les pauvres sénateurs qui étaient dessus. Songez, mon petit, que je suis le dernier secrétaire d'Emile de Girardin et le dernier collaborateur du docteur Véron ! D'autre part, vous avez commencé tout petit, si je ne m'abuse, et les années de campagne comptent double. Asseye/. -vous à côté de moi, mou cher A mal.

Philippe attendait donc Jacques à la table du Maréchal. Celui-ci, un monocle à cadre noir durcissant un visage blanc autant que la barbe soignée et la chevelure léonine, mâchait lentement une entre-côte aux épices, dont la recelte avait été apportée à Paris par Thakeray, en 1847.

— Mon ami le Comte de Paris avait accoutumé de me dire : « Biron, vous ctes un sale libéral. » Entre nous, le libéral c'était lui. D'ailleurs, je me suis fait carliste pour obliger la princesse Mathilde qui détestait sa famille. Il ne faut pas être libéral, mon petit Arnal. Un exemple. Je suis, et je m'en flatte, fort porté sur la bouche ; en i863, je dus, d'un cœur . 'ché, donner mon agrément aux fiançailles de ma fille, pressée d'épouser un jeune crevé, protégé de M. de Morny, et qui se poussait assez bien dans la finance.

m Eh bien, figurez-vous que j'ai surpris cet imbécile, un parvenu ignorant, demandant à son chef de lui préparer des banquettes irlandaises. Ce fils d'usurier croyait qu'il s'agissait de comestibles ! J'ai si bien manœuvré que ma fille a divorcé. Pie IX a très généreusement cassé ce mariage ridicule. M. de Metternich a ri comme un fou quand, aux eaux d'Ems, l'été suivant, je lui ai raconté celte histoire. L'âme vraie de M. de Morny était celle d'un vaudevilliste fieffé ; j'eus tort de l'oublier.

Sur ces mots, survint Jacques Albier. De bonne

DO c'est une belle fille !..

grâce, les deux amis acceptèrent le menu que le doyen entendit leur imposer, tout en feignant de s'en remettre à leurs goûts.

— Nous attendons un Turc, dit Philippe ; mais c'est un Turc de Paris, Omar Pacha.

— Alors, répliqua le Maréchal, commandons un déjeuner anglais. Les Turcs sont de terribles anglomanes, surtout les Turcs de Constanlinople, bons garçons et vaniteux, froids par méthode pour combattre la vulgarité d'une expansion naturelle, et s'accommodant vite de cette froideur ; en un mot, ce sont les Bordelais du Levant.

Omar Pacha parut à son tour. C'était une sorte de lutteur gentilhomme, basané, portant sur des lèvres très rouges la moustache rudement taillée de Lord Kitchener ; vêtu de bleu sombre, un gilet précieux tendu sur un ventre en demi-lune. Depuis de longues années, Omar Pacha remplaçait le fez rituel par un melon parisien.

Les présentations se tirent, très cordialement, et la cuisine du Petit Z fut justement appréciée. Dès le salmis. Omar Pacha, qui mangeait bien et buvait sec, se trouva en posture de répondre, anecdote pour anecdote, à l'intarissable Maréchal Bifon.

— J'étais Jeune-Turc, longtemps avant que ce jeu lût en faveur, ut, Jeune- Turc, je n'en étais pas moins un excellent fonctionnaire de l'Empire ; gouverneur de Becnatlir, un poste de Unit repos sur la Mer Noire.

c'est une belle fille !.

Ul

Mandé à Yildiz-Kiosk, j'appris que le Commandeur des Croyants tenait singulièrement à m'offrir une tasse de café de sa réserve particulière. Je m'abouchai sur le champ avec un capitaine grec dont le sloop chauffait à quai ; j'emballai le plus précieux de mes biens meubles et fdai, sans avoir eu le loisir de jeter le dernier mouchoir à l'une de mes six femmes : deux Portugaises, une Roumaine, veuve d'un magistrat d'Odessa, une Américaine et deux jolies sœurs Maltaises de quinze ans. Je vois, messieurs, la surprise peinte sur vos visages. En vérité, il y a belle lurette que les derniers harems ne sont plus peuplés que d'étrangères : actrices, cocottes, voyageuses romanesques ou demoiselles de compagnie qui ont eu des malheurs. Paris, désormais, posséda Omar Pacha.

« C'est à Montmartre, dans un cabaret, tandis qu'un monsieur myope à mine d'attaché de cabinet, chansonnait le Palais-Bourbon, que j'eus connaissance de la révolution. Deux jours plus tard, le comité « Union et Progrès » me réintégrait dans mes fonctions d'antan.

— Je serais un sot, dit Jacques, si je vous répliquais : Et vous refusâtes ce poste envié ? Mais pourquoi lavez-vous refusé i*

— J'ai refusé la Préfecture du Rhône en 1867, ct---

— Vous n'eûtes certainement pas autant de bonnes raisons que moi, affirma le Turc prévoyant la longueur des conlidences du Maréchal. Ma nomination au gou-

vernement de Becnadir ne causa de joie qu'à ma maîtresse, Yvonne Serpentin, que vous connaissez tous ; encore cette joie lut-elle de courte durée. Yvonne sautait de plaisir, gambadait, me prodiguait de ces odieuses caresses lancinantes, plus redoutables que les tortures de nos vieux bourreaux d'Asie, et que les Parisiennes sans éducation dénomment des mamours. « La pauvre enfant, assurément plus folle que la tant folle Lady Stanhope, s'imaginait qu'un Pacha était un personnage dans le genre de M. Delannev. Allez donc me soutenir après ça que le sentiment du pur civisme se meurt en France ! Avec des mères telles qu'Yvonne Serpentin la République peut croire au salut éternel de sa constitution.

— Mais Yvonne Serpentin n'est point mère?

— Je vous adjure de le croire; du moins de mon fait. Bref, j'amusai cette petite fille, se rêvant une Tallien d'Asie Mineure, en satisfaisant ses plus baroques curiosités. Je dus lui donner une description minutieuse de mon uniforme, de mon étendard ; que sais-je ! Une sérieuse résistance fut nécessaire pour la convaincre du ridicule dont elle me couvrirait en me commandant un turban d'honneur, et de fantaisie, chez Prunet, le couturier-poète. Un décorateur de Moscou, ami de d'Annunzio, avait été déjà pressenti pour le dessin.

ci Enfin, alors que je ne songeais plus qu'à nu débarasscr d'Yvonne, devenue tout à fait toquée, mon home

c'est une belle fille !.. 93

fut à peu près violé par un quidam en tarbouch ; poussah parfaitement ridicule, d'une trentaine d'années, suivi d'un Auvergnat de comédie portant sur ses puissantes épaules de rustre une superbe malle en peau de vache.

(( Je suppliai l'homme au tarbouch de me faire connaître le but de sa visite. Mon compatriote mit une main sur son cœur et dit : « Mon aventure, Excellence, est digne des Mille- Nuils-eL-U ne-Nuits ; vous me voyez contrit jusqu'à la limite de la contrilion ; mais inclinons-nous, Allah est grand! »

« J'allais le dire 0 ajoutai-je et, gardant la parole : « Mais à qui ai-je l'honneur de parler? » — « Muft* Pacha. » — « Mufti Pacha, gouvernement de Becnadir? >r — « Vous en êtes un autre ! » riposta cet honnête homme, avec un esprit d'à-propos trop rare sur les rives enchantées du Bosphore. 11 dit encore : « "Vous êtes nommé à ma place. Je suis Vieux-Turc, je vous abandonne mon gouvernement, cédez-moi votre installation parisienne ; votre renommée française fait des jaloux à Gonstantinople. Vous le voyez, je me suis fait accompagner d'un portefaix ; il y a toujours un portefaix dans les contes merveilleux de chez nous. » Hélas ! nos pourparlersj demeurèrent vains, parce que le principal de cette installation parisienne qui me valait quelque considération chez les Teurs, mes frères, était la jeune Yvonne. Elle ne fit preuve d'aucune complaisance. Digne fille d'une lignée d'ébénistes

94 c'i.sT UNE BELLE FILI.K !..

parisiens qui, do 1789 à 1 .S *- 1 , ne purent traverser la

Place de la Bastille sans se faire un peu tuer pour leurs idées, cette compagne de luxe refusa magnifiquement de servir le parti Vieux-Turc après s'être, si j'ose dire, dévouée au parti adverse. Elle entendait me suivre. Même, elle eut ce mot admirable, messieurs : « Et si je veux gouverner, moi ! » Il est assez piquant de suivre, à travers les sièles, le jeu des grâces politiques de la femme, en ce pays, le moins féministe, gardant le trône aux mâles, et dont tous les princes, pourtant, furent plus ou moins consorts.

« Yvonne, pressée de se débarasser de Mufti, trouva pour moi la solution beureuse. Puisque la faveur du pouvoir m'était rendue, je me présenterais garant du retour de Mufti aux sentiments .leunc-Turc ; il reprenait Becnadir et je gardais Yvonne, résignée à n'être qu'une jolie Parisienne. L'beurcux gaillard, après quinze tristes jours passés à stupéfier, consterner, les demoiselles des pâtisseries à la mode en leur réclamant des rahat-loukouni, l'beureux gaillard, dis-je, se trouva confirmé dans ses anciennes fonctions. Quant à Yvonne, elle me fut providentiellement enlevée par un joyeux administrateur des Colonies. Elle est résidente de première classe au Haut-Laos et gouverne, selon son vœu. Allah est grand !

« J'étais sauvé. Cependant, mon gouvernement prisant très haut mon concours, me confie, de temps ;\ autre, quelques missions parisiennes extra-poK tiques,

c'est une belle fille !.. 95

et secrètes. Excusez-moi, messieurs, s'il me faut vous importuner en vous entretenant de l'une d'elles... la plus secrète !

Le Maréchal, pelant un fruit avec beaucoup de soin, se hâta de prendre la parole :

— Le duc de INemours me fit un jour donner une mission. Je devais partir pour le Royaume de Naples le soir qu'on jouait mon premier vaudeville à Bobina. M. de Beauvoir me dit...

— Un mot encore, Monsieur le Maréchal; M. Jacques Albier doit entendre ceci. La Princesse Kalidjé, la propre nièce du sultan déti'ôné Abd-Hul-Hamid-Khan, esta Paris, confiée à mes soins. C'est, vous l'apprenez, une très haute et très honnête dame. Son oncle s'intéressait beaucoup à elle. Malheureusement — plaignons un homme malade ! — s'il usait de longues heures à soupirer sous le balcon de la Princesse, c'était pour lui tirer des coups de browning lorsqu'elle y paraissait. Karagheuz n'a pas de mandore pour jouer les Koméo.

« Le Grand Seigneur manqua onze fois la Princesse. Aujourd'hui, éloignée d'un si haut amour et de ses périls, la Princesse Kalidjé préside, avenue Hoche, un salon de dames turques, les unes désenchantées, les autres désargentées, ce qui n'est point le cas de la Princesse, et toutes épaves des plus illustres sérails dont elles étaient, en général, les doyennes.

— Les trente ans do harem, quoi !

96 c'est une belle fille !..

— Vous l'avez dit, Monsieur le Maréchal.

— En vérité, fit Arnal, c'est une singulière obstination que celle où l'on surprend les révolutionnaires, de tous les Ages et de toutes les latitudes à ainsi vouloir ouvrir les portes des gynécées, couvent duCarmel ou harem du Grand Turc. Les insensés, ils ne savent ce qu'il font !

— Combien j'approuve vos sages paroles, M. Arnal, reprit Omar Pacha. Yvonne Serpentin voulait gouverner, la Princesse Kalidjé veut écrire. Consentez vous à l'y aider, mon cher M. Albier ? Une revue luxueuse se fonde ; un agréable poste de secrétaire de la rédaction, bien payé (tous les bijoux du Sultan ne sont pas vendus) vous est ortert. Acceptez, vous réjouirez Kalidjé qui me f. ..ra enfin la paix.

« Je veux dire : la Princesse et moi, nous vous serons éternellement reconnaissants. Il y aura désormais, entre nous, quelque chose d'inaliénable ; quelque chose d'assez semblable à la dette ottomano, mon cher Monsieur.

Loin du bal,

Georges Cabouche entra dans un débit de l'Avenue des Ternes et, parce qu'il détestait les cigarettes persanes de son maître, fit provision de brevas.

Le cigare embrase aux lèvres, il descendit lentement l'avenue, traversa la place de l'Etoile et, tout en savourant la douceur du soir se dirigea vers le Bal d'Eylau dont on pouvait admirer, dans la nuit, l'enseigne flamboyante.

Georges Cabouche appréciait son bonheur. Certes, valetde chambre d'un jeune maître au train élégant, il était plus heureux qu'en ces jours héroïques que, délicatement vêtu d'azur et de garance, il tyrannisait une chambrée de vingt-huit bonhommes, y compris les deux brigadiers, aveuglément soumis à sa compétence comme à sa roublardise.

Pour ne pas être peuple, pour faire ligure d'homme libre, le cavalier Cabouche s'était fait larbin. Parn-

'JS c'est une belle fille !..

doxalc combinaison. Mais il y aurait beaucoup à ajouter au Discours sur la servitude volontaire.

A dire vrai, Jacques Albier demeurait bien plus le bleu du cavalier Scapin qu'il n'en était devenu le maître . Cabouche, bien pourvu en récompense du sacrifice de ses moustaches martiales, s'accomodait tort bien de son sort et, ce dont il ne laissait pas que d'être assez surpris lui-même, du commerce de ses collègues.

Toutefois, il ne fréquentait pas le premier venu et n'avait jamais accepté les invitations de M. Ernest, le maître d'hôtel d'un tailleur anglais du Boulevard Malesherbes, dont les petits soupers étaient pourtant si suivis.

Georges avait pour amis avouables et pour bons camarades M. Edouard, le valet de chambre de Lucien Sernave et M. Amédée, valet de chambre de l'académicien Raymond Lebigre. Les affaires de leurs maîtres étaient leurs affaires ; ils en discutaient passionnément, et, lorsqu'ils se réunissaient au Bar de la Casaque Jaune, ou bien au Bal d'Eylau, c'était beaucoup moins une assemblée de gens de maison qu'un cercle d'hommes de lettres.

Deux jolies lilles complétaient ce cercle en l'embellissant: Malhilde, femme de chambre de Madeline Delrose et Clairette, femme de chambre de Gilberte Marise.

Mathilde bostonnait plus volontiers avec Géoi

c'est une belle fille !.. 99

tandis que Clairette ne refusait aucune danse à M. Edouard. M. Àmédée dont les cheveux fins blanchissaient, qui méprisait les danses modernes et qui avait aussi conscience de représenter l'Institut, se contentait de dispenser aux valseurs un sourire qui s'étendait jusqu'à eux comme une bénédiction.

Si ces messieurs dégageaient, incontestablement, un relent de littératures ces demoiselles apportaient le parfum de la galanterie.

Au seuil du bal, Georges jeta négligemment son cigare à peine consummé et tendit sa carte d'abonné au contrôleur qui le salua avec déférence.

Au son d'un orchestre de fête nationale, conduit par un gros homme congestionné, moins semblable à un authentique kapellmeister qu'à un placier en vins, tout le Gotha du Plumeau tourbillonnait. Même on se montrait, couple inhabitué, le cocher de l'Ambassadeur d'Espagne enlaçant la soubrette d'une archiduchesse.

Georges n'eut point d'admiration pour ce couple qu'il jugea sans grâce et dont il dédaigna l'importance ; mais il sourit de satisfaction en apercevant ses amis assis autour de la petite table qui leur était réservée. Tous étaient là, et M. Edouard tournait, avec beaucoup d'élégance, un madrigal à Clairette. M. Amédée galant homme abondant en marivaudages surannés s'efforçait d'amoindrir pour Mathilde les rigueurs de

rattente- -^H^r^

BIBUOTHECA

OftAvlanslB

100 c'est une belle fille !..

— Hélas! dit ce serviteur académique, mon rôle est terminé, voici Georges qui, mieux que moi, sait vous louer et sait vous plaire.

Mathilde menaça Georges du doigt.

— Vous êtes en retard, M. Georges ; c'est très vilain.

— Pardonnez-moi, Mademoiselle Mathilde; nous avions trois convives ce soir et j'ai cru que ces gens-là ne partiraient jamais.

— Quelles gens ?

— Des confrères et un Turc, un Pacha, Mon bleu...

— C'est de votre maître que vous parlez?

— Oui, monsieur Amédée. Mon bleu, dis-je, devient secrétaire, grâce à ce Turc, d'une revue dirigée par une nièce de l'ancien sultan ; c'est même une sacrée belle femme ! Mais, ce qui vaut mieux, mon bleu touchera des appointements de sénateur.

— Dites donc, monsieur Georges, elle est si belle que ça votre dame turque ?

— Moins jolie que vous, mais très bien tout de même.

— Et votre... votre bleu, il la trouve bien, lui aussi ?

— Oui, mais la princesse le gobe mieux. M. Edouard s'esclalïa.

— Ce sacré Georges, en a-t-il de l'esprit !

— Et, reprit Mathilde, cette princesse ne nous faitelle courir aucun danger ? Monsieur Georges, ce ne serait pas bien de nous plaquer.

c'est une belle fille !.. 101

— Nos maîtres se débrouilleront ; moi, je vous jure que je ne connaitrai jamais la femme de chambre de la princesse.

— Qu'entendez-vous par se débrouiller ? demanda M. Amédée.

— Sacré Amédée ! gloussa M. Edouard, vous n'êtes pas sous la coupole ici, pour nous la faire à l'influence.

— A l'influence ! Quel langage !

— ... et vous savez bien que se débrouiller ça veut dire lâcher Madeline Delrose, la patronne de Mlle Mathilde, pour la princesse turque, comme Gilberte Marise a lâché mon maître pour votre académicien.

M. Amédée eut un sursaut de pudeur révoltée.

— Mais c'est faux, absolument faux ! Monsieur n'a jamais eu de maîtresse, et, en admettant...

— Allons, allons, monsieur Amédée, ne vous fâchez pas.

L'orchestre affichait le Tango argentin alors dans la fleur de sa vogue. Les jeunes gens se levèrent.

— De mon temps, soupira M. Amédée, on dansait encore la Gavotte.

Edouard n'y tint plus.

— Chez qui, vieux Kroumir ? De votre temps on dansait le Cancan aux Tuileries ! La preuve que c'est vrai, c'est qu'on va le mettre dans les nouvelles Histoires de France ! J'ai un cousin instituteur qui me l'a dit.

102 c'est ume belle fille !..

La danse terminée, Georges et Mathilde ne regagnèrent pas leurs places à la table de société. Ils préférèrent s'égarer dans lesjardins, suffisamment discrets, en dépit des illuminations. Il escaladèrent, par un escalier rustique, une grotte en torchis flanquée d'une sorte de temple de l'Amour, à l'ombre- d'un vernis du Japon. Jean-Jacques n'eût pas détesté ce paysage factice propre aux rêveries et dans quoi s'égaraient des valets sensibles. Du sommet de cette éminence, sur une manière de terrasse à l'italienne, l'œil embrassait la perspective des Champs Elysées.

Mathilde, si souple en la fraîche toilette qu'elle tenait de sa maîtresse, s'accouda, non sans quelque apparence de mélancolie, a la balustrade et, de ses yeux assez jolis, fouilla l'avenue dont l'ombre était percée par les feux fuyants des autos.

A son tour. Georges se pencha tout près d'elle, sans lui rien dire. D'un bras fort, il encercla la taille légère, Mathilde ne protesta pas.

Elle suivait toujours des yeux ces gens qui descendaient sur Paris ou qui s'en allaient au bois. Elle se tourna lentement vers Georges, étendit un bras et dil, d'une voix sifflante :

— Tout ça, c'est des patrons !

Georges la considéra, vivement surpris, et dit :

— Vous n'aimez pas votre maîtresse ?

— C'est une patronne.

Georges sourit et reprit :

c'est~une belle fille !.. 103

— Je ne vous aurais pas cru une petite anarchiste. Yous enviez donc Madeline Delrose?

— Non.

— Vrai ? Ça me fait plaisir ce que vous me dites là.

— Pourquoi ?

— J'avais peur...

— De quoi aviez vous peur ?

— J'avais peur que vous n'ayez envie de faire comme elle. Pardonnez-moi de vous le dire franchement.

— • Je ne vous en veux pas, Monsieur Georges. Mais on ne peut pas dire que ma maîtresse fasse vraiment la noce. Pour ce qui est de la faire, je laisse cette ambition-là à Clairette. Je connais votre histoire; la mienne lui ressemble.

— Dites-là moi, voulez-vous ?

— Je veux bien. Quand j'étais encore gosse et que la misère me faisait peur, je m'étais bien juré de ne pas épouser un ouvrier comme papa. Il étaitbon, papa, et la preuve qu'il était bon, à sa façon, c'est qu'on a tous pleuré quand on nous l'a ramené mort, tombé d'un échafaudage. On a tous pleuré, malgré qu'il battait maman le samedi, et que, des fois, il nous mettait en rang, les six mioches qu'on était, pour nous gifler chacun son tour.

« Ça lui prenait quand il avait bu et c'est forcé que les ouvriers boivent ; ils ont trop de malheur et alors

104 c'est une belle i ili k !..

on ne peut pas leur demander d'être trop bons, ni trop justes. Voilà pourquoi je ne voulais pas épouser un ouvrier. Mais je ne songeais pas pour ça à faire la noce.

« Mon ambition, c'était de travailler, tant que je pourrais, en vivant seule, toute seule, sans homme, jamais. Mon vrai plaisir ça aurait été de me promener le dimanche dans des habits distingués. Je n'ai pas pu, malgré mon courage. On me disait que j'étais trop jolie pour être sage. C'est dommage que j'aie pas été laide.

o Ça a commencé avec les commis, puis, après, les patrons. Tous s'entendaient pour que je tourne mal. Le plus malheureux, c'est que mes frères s'en mêlèrent aussi. Croirez-vous qu'ils me faisaient des misères parce que j'avais dit non à un de leurs amis, un grand feignant qui voulait faire du concert ? On a tort de croire que ce sont les personnes riches qui poussent les jeunes fdles à la débauche. Ah! les faubourgs, monsieur Georges, c'est bien plus noir qu'on ne le pense !

Vvec ça j'avais du mal à gagner ma vie. Dans les ateliers, les ouvrières se moquaient de moi. On m'appelait la Pucelle, pour me faire honte. Un jour j'ai pris un amant, comme les autres. C'était un employé. Tout de suite il m'a dit des grossièretés. Je l'ai quitté et puis je suis restée sans ouvrage, avec toujours les hommes à mes trousses. J'en avais assez, comprenez vous, et peur de la noce plus que jamais.

a La bonne idée m'est venue enfin de servir chez des

c'est une belle fille !.. 105

femmes entretenues. Habillée à mon goût, dans un intérieur coquet, je fais des économies et les hommes me laissent en paix. Tout parle d'amour chez Madame et, pour la première fois, on ne m'y en parle jamais. J'aurais dû y songer plus tôt.

Georges lui caressa discrètement la main.

— Comme on se ressemble !

— Vous trouvez, Monsieur Georges ?

— On devait un jour se connaître jusqu'au fond du cœur, c'était forcé.

— Moi, pourvu qu'on ne m'oblige pas à faire contre mon goût, je ne suis pas bégueule ; aussi je ne m'ennuie pas chez Madame. Ce qu'on gâche chez elle !

— Et mon bleu, donc !

— Elle n'est pas mauvaise fille, mais elle ferait mal pour qu'on s'occupe d'elle.

— Gomme mon bleu.

— Bien qu'on ne puisse pas dire qu'elle trompe votre patron, elle est fièrement grue. Elle s'est faite grue pour avoir de l'argent, eh bien, c'est drôle ! plus elle devient grue plus elle a besoin de chercher de l'argent.

— Comme...

— Vous avez bien raison, Monsieur Georges, et moi je dis qu'il faut plaindre les personnes qui ne savent pas se contenter.

— Nous ne sommes pas comme elles.

— Il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous, Monsieur Georges. Voyez ce pauvre M. Sernave qui a

voulu donner dans la religion, sans être bien certain d'y croire, par ambition ; en dit qu'il croit maintenant, mais au point d'en avoir la tête tournée, et son ami qui le quitte pour le père Lebigre ! C'est malheureux tout de même.

— Alors, on ne vous parle plus jamais d'amour?

— Jamais.

— Et si quelqu'un que vous estime/.... quelqu'un comme nous... comme moi...

— Ça serait bien différent.

— Mathilde...

— Monsieur Georges !

— Malthide, on ne sera pas larbins toute la vie. Je suis un maie, j'ai du courage et du sang. ÎSos maîtres doivent réussir pour nous ; c'est pour ça qu'il faut bien les servir. Uu jour, on pourra se retirer, avec le sac, et maintenant que les mémoires des domestiques sont à la mode, Dieu sait si nous pourrions en raconter !

— C'est sérieux, tout ça ?

— Oh ! Mathilde ! si sérieux qu'il faut que ça reste secret entre nous.

— C'est juré.

— Tu m'aimes ?

— Depuis Longtemps, Monsieur Georges.

— Ma gosse !

le couple eut beaucoup de peine à rejoindre Glai rette et ces messieurs qu'ils retrouvèrent aux attr.u-

tions, devant le massacre. La fleur des offices s'y divertissait franchement, sans compter, à raison de quatre sous la balle.

— Pan î dans l'œil à la douairière... Pan ! sur le blair à la duchesse... Ohé ! le vicomte, prends celuilà !... Attrape, Monsieur le baron !... Hardi, Victor ! vise l'archevêque !... Sur celle là, Prudence, c'est tout à fait Madame ! . . .

Georges que la joie exaltait prit une balle et, du premier coup, jeta bas un mannequin vêtu de vert, en s'écriant :

— Pan ! dans l'œil au père Lebigre.

Cela valait bien quatre sous.

Sainte- Agnès de Chatou.

Quant il eut franchi le seuil étroit, fleuri de glycines épanouies de telle sorte qu'elles le couronnaient d'une sorte de petit dôme, irrégulier à cause d'une vingtaine de fleurettes capricieuses retombant en sonnailles et qui semblaient tinter lorsqu'on avait mis en branle le carillon caché dans le feuillage, Lucien Sernave vit, debout devant lui, un jeune homme en lequel il devina sur le champ l'abbé Servant, bien que le maître du domaine fleuri ne fût pas habillé de la robe ecclésiastique, et ne laissa soupçonner, à première vue, absolument rien du prêtre.

Lucien Sernave ne se trompait pas.

Les pieds nus dans des galoches de cuir fauve, ses jambes longues se mouvant à l'aise dans un pantalon de toile retroussé sur des chevilles lincs, l'abbé érigeait hors de la chemise largement échancrée un cou ferme

c'est une belle fille !.. 109

et blanc, d'une grande délicatesse, maintenant haut un visage d'adolescent émacié parles veilles, mais à peine, et dont on n'eût pu dire qu'il fût flétri ; avivé du feu des lèvres charnues mais serrées, point gourmandes. Et l'éclat tempéré des beaux yeux de lappis lazzuli ! De longs cheveux blonds, abondants, bouclés et coiffés sans aucun désordre, descendaient à mi-cou pour encadrer ce visage assez semblable à cette tête d'homme qui passe aux yeux du populaire pour le portrait de Raphaël par lui-même.

L'abbé, puisque enfin, c'était bien lui l'abbé, les manches retroussées sur des bras d'athlète mais de chair tendre autant que ceux d'une jeune fille, tenait une étrille à la main; l'eau savonneuse répandue d'un baquet rustique s'étendait à ses pieds, et, d'une sorte de réduit, s'échappaient les grognements confus de quelque animal à l'attache.

— Un archange ! C'est Saint-Michel ! pensa Lucien Sernave retenu par la perfection de ce beau masque ovale, dont l'inhumaine pureté lui eût sans doute échappée si elle n'eût éveillé en lui des réminiscences de musée et de bibliothèque. Mémoires d'un Touriste ! Itinéraires spirituels ! Education sentimentale !

A vrai dire, en tout autre état d'âme et moins enclin à spiritualiser, Lucien Sernave eut aussi justement comparé l'abbé à quelqu'un de ces dandys de la plus belle époque — je veux dire la romantique — qui ne

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