LES FAÇONS RÉGIONALES FRANCAISES Ë
De tout temps, fidèle à son rôle économique, le Languedoc a secouru la Bourgogne !, le Bordelais et béaucoup d’autres régions à crus plus ou moins réputés : le commerce de ces pays se retournant d’instinct vers le Languedoc chaque fois qu'il y a déficit marqué dans sa sphère ordinaire. Or, Cette en Languedoc méditerranéen est une des grandes artères où les pulsations du Monde vinicole sont perçues en tout temps: c’est la fonction de ses négociants de noter les impressions du marché international. Maïs on se retourne vers lui de plusieurs manières: on peut Jui demander des types supérieurs de vin pour remonter ou guérir certains produits trop ordinaires du Bordelais ou de la Bourgogne qu’impose la nécessité d’une mauvaise récolte, ou bien lui demander de fournir directement des vins « facon Bordeaux » ce qu’on appellerait encore des « Bordeaux fantaisie ». Ce sont de bons produits que leur prix de revient toujours relativement modéré impose dans certains cas, et il est bien des clients de Bordeaux dans le Monde qui ont été initiés par les imitations faconnées à Cette. Au temps où la législation permettait la chose, des fournitures préparées pour l’Extrême-Orient se faisaient ici avee marques spéciales, telles le « Casquier-Bordeaux » qu'une société d'exportation de Paris commandait et faisait expédier directement. Il n’y avait là ni fraude, ni tromperie imputables à Cette; « Bordeaux », pour cette clientèle orientale, avait tout au plus le sens de: vin de France.
1 Conf. Charles Mayet, le vin de France, p. 228.
Renoncer aux imitations serait aujourd’hui une chose bien difficile, comme l’ont montré les discussions relatives à la protection des marques et des origines. Ce serait inhumain d’ailleurs. Empêchez un Jurassien, à qui on n’a plus à servir du vin de son pays, de boire un vin qui ressemble à celui de ses coteaux parce qu’on l’a faconné pour qu’il fasse penser au cru du Revermont! Il est rare que-la consommation et la production d’un vin ordinaire marchent absolument de pair: l’une et l’autre sont le résultat de facteurs variables, mais ces variations sont indépendantes les unes des autres. Celui qui n’a plus à livrer de vin du Jura à sa clientèle regarde vers Cette et demande qu’on lui fournisse un {ype conforme à l’échantillon qu’il remet, Le négociant cettois observe, déguste et ordonne des essais de coupage qui, après quelques tàtonnements, fournissent une copie parfaite du modèle proposé, au point que le Jurassien croira consommer toujours son vin familier. Quel mal peut-il y avoir à celà? Voudriez-vous que le commerce du Jura s’adressât à la propriété languedocienne?.. Maïs celle-ci est impuissante à fournir directement le type demandé. Seule la «façon Jura » peut donner le vin souhaité et assurer la permanence de l’approvisionnement. On peut en dire autant d’autres régions qui produisent moins qu’elles ne consomment. En s’adressant à Cette, elles y font naître autant de façons qu’elles en souhaitent.
De sorte qu’en y réfléchissant un peu on s’aperçoit que l’imitation dans les vins c’est presque tout le commerce des vins. Ce qu’on appelle iei € commerce » est tout d’abord une opération industrielle, mais on n’y pense guère parce que le mélange de vingt-huit centièmes de bon Loupian avec quarante-deux centièmes de Villeveyrac supérieur et quarante centièmes de vin d’Agde ordinaire fournit le coupage demandé qui est toujours du vin. Ce sont toujours des facons, c’est toujours de limitation! Et Cette, grâce aux types variés que lui fournit la contrée environnante et à ceux qui proviennent d'Algérie, d’Espagne, d'Italie ete, est le laboratoire d’exportation le mieux situé qui soit au Monde.