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vérité pouvait-il en être autrement, dans les premières années du fonctionnement d’un port qui sans doute apportait un instrument nouveau, un facteur de concentration dans le trafic des vins méridionaux, mais dont le commerce n’était somme toute que l'héritage, le prolongement d’un commerce préexistant, déjà fixé dans ses méthodes et ses débouchés.
Nous disons qu’à cette époque le commerce cettois des vins et eaux-de-vie était essentiellement un commerce de transit. Et cela tenait à la nature même de l’exportation. À cette époque, la production vinicole, bien qu’elle tint en Languedoc le second rang et aspirât au premier, qu’elle conquit bientôt, n’était pas très abondante. Le vin était
encore un produit de luxe, en quelque sorte, et on n’exportait que des bons vins, des crus connus, ceux qui depuis longtemps déjà étaient renommés comme pouvant supporter les transports. La production n’était pas assez abondañte et surtout les transports assez faciles pour que la science œnologique songeât, à cette époque, à faire du jus capricieux de la vigne l’article populaire qu’on lance sur le marché sous un type uniforme. Nous ne voulons pas dire par là que l’art savant des coupages était inconnu de ce temps, pas plus d’ailleurs que, certaines pratiques frauduleuses dont nous aurons l’occasion de reparler. Mais, nous le répétons, le commerce portait surtout sur des produits de choix; Cette recevait des produits finis, 1l n’avait pas à les travailler; il effectuait seulement les opérations nécessaires à la bonne conservation: telles que réparations de futailles (nous verrons bientôt que ce n’était pas petite affaire), transvasements etc, et rechargeait les fûts sur les navires en partance pour le Royaume ou l'Etranger.
Voilà qui explique parfaitement que le commerce de Cette fut fait par des étrangers à la région : non seulement des Français, mais des Génois, par exemple.
J1 y avait longtemps que leur puissante marine avait en quelque sorte assuré aux Génois Pümpérium de la Méditerranée. Au temps où la puissance commerciale de Montpellier était à son apogée, Gênes, cette petite république
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vaillante et parfois despotique, avait eu des relations suivies et importantes avec la grande et fière cité languedoclenne ! Quand Cette naissait, Gênes avait en fait, en Médi-. .terranée, le monopole du trafic des vins et eaux-de-vie, non seulement pour l’Jtalie mais aussi pour l'Espagne. Nous avons vu ci-dessus (p. 32) qu’en 1670, les barques gênoises venaient en grand nombre charger à Cette. En 1698-99, 1700, les registres de la Ferme des Traites portent souvent des noms de patrons génois, de San-Remo etc. Mais ce que nous étudions ici ce n’est pas la question du transport et de l’armement, cette étude sera faite plus loin. Nous voulons signaler que les Génois ne venaient pas à Cette seulement en qualité de patrons de barque, mais comme négoclants en même temps. Très souvent, ils achetaient à Cette es vins qu'ils chargeaient sur leurs barques ; parfois même, ils allaient directement charger dans les petits ports des Etangs, comme nous l’avons dit (p. 37). En tout cas, assez souvent, les vins étaient achetés par les Génois sur les lieux de production ou dans les mêmes petits ports où ils envoyaient leurs propres barriques. De là, les barques locales les portaient à Cette où les Génois les chargeaient sur leurs bateaux. Armateurs et acheteurs, 1ls opéraient ainsi directement; le commerce cettois n'avait pas à intervenir, Citons à titre de confirmation:
Le 14 avril 1700, il arrive par acquit de Mèze 72 muids de vin rouge, pour le compte d’Antoime Besse de Gênes, sur la barque de J. Bouliech de Mèze. Ce chargement part ensuite pour Gênes toujours pour le compte de Besse, mais sur sa propre barque la Sainte-Anne. Par contre, un autre Génois, D. Badare, à la même époque, allait charger pour son compte, à Marseillan, 15 muids 9 leyrans de vin rouge, sur sa barque Notre-Dame du Mont-Carmel qui repartait ensuite pour l’Italie.
Par les considérations qui précèdent, nous pensons avoir bien fixé, en déterminant son crigine, ce caractère du commerce cettois: d’être fait surtout par des négociants étran-
1Cf. Germain: Histoire du Commerce de Montpellier.
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gers. Nous avons appuyé nos dires de quelques exemples qui nous offrent, en quelque sorte, un tableau de ce comnerce naissant.
Pour que ce tableau fut complet, nous aurions aimé pouvoir fixer en chiffres l'importance du trafic des vins et eaux-de-vie, à Cette, vers 1700. Nous n’avons malheureusement trouvé aucun élément qui nous permit de fournir cette intéressante précision, les Archives départementales ne contiennent pas la collection complète des registres de la ferme des Traites. Et la collection eût-elle été complète, que nous aurions dû peut-être nous défier du caractère de précision absolue qui s’attache aux papiers de douane en général, puisqu'un arrêt du Conseil du 18 mai 1700 commet l’intendant de Basville pour informer « contre les commis aux fermes de Cette et de Mèze qui, depuis l’année 1698, auraient, d'accord avec les négociants, omis d’inscrire les droits d’entrée et de sortie d’une grande quantité d’eau-de-vie » {.
Si nous avons insisté sur ce caractère du commerce des vins et eaux-de-vie à Cette, c’est qu’il nous a permis d’en donner une vue générale, mais c’est aussi parce que ce caractère s’est prolongé dans le temps et a illustré à plusieurs reprises les polémiques issues de rivalités fréquentes entre Cette et Montpellier. &« Le commerce des vins et eaux-de-vie continue d’être fait par des Montpelliérains surtout » affirmait Montpellier et non sans raison, puisqu’en 1744? le subdélégué de Cette le reconnaissait dans un rapport. Si nous consultons les registres de l’Amirauté, nous relevons parmi les déclarations d’expédition de 1747, les noms de: Bresson, Castillon, Laurens, Saran et Bazille, Fraissinet, Rey, Ricard, Marmiesse, Balguerie, Delezié fils, Reynaud et Cie, Desmarets, Bascou, Leurs, Dilhe, Pierre Ricard, tous Montpelliérains; Etienne Laurens, de Cette; Bresson, commis d’une demoiselle Nissolle de Bouzigues, faisant pour Nissolle de Berlin; Rastoul faisant
1 Arch. dép. Hér., ©, 2682.
2 Arch. dép. Hér., C, 45.
SARA UE pour Lagarde, Flickwier et Cie de Béziers; Richard, Lombard, tous deux de Frontignan.
Mais, en 1753, une circonstance spéciale nous permet de saisir ce caractère au cours d’un débat d’une certaine ampleur, qui mérite lui-même d’être rapporté car il touche de près au commerce, Les marchands cettois, jaloux déjà à cette époque de leur liberté et de leur indépendance, fiers de la prospérité de leur port, devaient souffrir de se voir dans la dépendance de Montpellier, qui seul possédait une chambre de commerce. Conscients de leur force et de la bonne tenue de la balance du commerce au port de Cette, ils voulaient avoir un bureau de commerce, une assemblée propre où leur compétence et leur dévouement se fussent exercés à plein.
Mais la chambre de commerce de Montpellier veillait. Elle ne pouvait, de gaîté de cœur, laisser entamer son autorité par cette ville jeune, cette sorte de parvenue sans traditions, tirée du néant par la volonté royale, et dont la fortune croissante devait renouveler avec amertume, à la vieille cité languedocienne, le souvenir de la brillante prospérité des anciens jours. Aussi fit-elle opposition à la demande des marchands cettois !. Elle arguait d’abord que la création à Cette & d’un corps de marchands, avec deux syndics pour les représenter et être autorisés à répartir les dépenses à faire pour le bien commun sur tous les négociants en gros et en détail, est contraire à l’arrêt du .30 septembre 1673, qui invite toutes sortes de personnes à s'établir à Cette, les exemptant d’apprentissage, maitrise et impositions résultantes ». De plus, disait-elle, pareille institution obligerait à un double paiement les négociants étrangers qui commercent à Cette et payent déjà pour tout leur commerce au lieu de leur principale résidence.
Malgré la valeur qui s’est de tout temps attachée aux arguments financiers, ce n’était pourtant pas là le cœur du
TArch. dép. Hér. C, 2757. Mémoire de la Chambre de commerce de Montpellier du 8 juillet 1753,
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débat. L’argument principal, fourni par la chambre de commerce de Montpellier et qui nous intéresse spécialement, c’est que le commerce de Cette est fait par des négociants élrangers. Le développement mérite d’être cité en entier: (Ce sont les négociants de Montpellier qui font le gros du commerce de la ville de Cette, qui y ont établi des maisons régies par leurs associés ou par leurs commis, qui reçoivent où qui expédient presque tous les vaisseaux qui entrent dans ce port. Sur huit parties de négociants faisant le commerce de Cette, on peut bien dire qu’il y en a sept de Montpellier, résidant et ayant leur comptoir et correspondance dans cette dernière ville ». |
C’était net et malheureusement vrai. Nous ne rechercherons pas si l’argument avait, dans le débat, toute la valeur que la Chambre de commerce lui donnait; nous remarque- rons toutefois qu’elle crut nécessatre de pousser plus loin la démonstration. Pour en donner une sorte de schéma, nous dirons: la Chambre, après avoir nié qu'il y ait un intérêt cettois autonome, va dire : même si cet intérêt existe, il est suffisamment défendu par nous. Remarquons que l'argument sera repris, près de cent ans plus tard, dans des circonstances analogues.’ Il mérite done d’être cité dès aujourd’hui: € Ce n’est pas l’établissement d’un bureau qui paraisse utile au commerce de Cette. La chambre de commerce de Montpellier, sans cesse attentive aux moyens de le faire fleurir, a la satisfaction de voir aujourd’'hui ce commerce aussi étendu qu'il pourrait l’être. il n’est plus susceptible d’accroissement, à la réserve que Sa Majesté par un effet de sa bonté ne veuille accorder à la ville de Cette, à l’imitation de Bordeaux ou Toulon, des foires, des franchises ou autres privilèges qui lui seront particuliers ». Nous ne sommes pas bien sûr que ceci ne renferme un certain cynisme coloré d’ironie. Pendant plus de cent ans, aux demandes de création d’un bureau ou d’une chambre de commerce à Cette, Montpellier objectera aue sa Chambre suffisait à assurer le service et qu’elle s’en acquittait avec un zèle vigilant. Et il fallut aux Cettois plus de cent ans de patience, de luttes et d’argumenta-
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tions pour qu'on reconnnt enfin, en 1872, qu'il était peutêtre vrai, comme ils l’affirmaient, que leurs intérêts ne seraient jamais mieux défendus que par eux-mêmes. Ceci montre bien qu’en matière économique la patience... active est une arme à laquelle on doit souvent recourir; notre aillante Chambre de commerce en à d’ailleurs fait l’expérience, comme le proclamait un jour M. Prats, un de ses présidents.
Après cette anticipation, revenons au débat de 1753 pour écouter encore la voix de la Chambre de Montpellier : € La ville de Cette où les marchands sédentaires sont en très petit nombre et dont la correspondance dé la plus grande partie ne s’étend pas au-delà de Marseille et de Toulouse... ne serait-il pas à craindre que des délibérations prises par des marchands dont le commerce est si borné ne fussent plus nuisibles qu’avantageuses au bien public, faute d’avoir du rapport au commerce extérieur et intérieur de la province? »
Quelie sévérité dans l’argumentation! On ne peut nier que, si elle fut sincère, la polémique montpelléraine ne défendit bien les intérêts du commerce. Il n’en reste pas moins vrai que le commerce de Cette continuait à être dans la dépendance des négociants montpelliérains. Pour illustrer cette discussion, nous reproduirons deux états de négociants annexés au mémoire de la Chambre de commer ee :