‹ Cette et Son Commerce Des Vins: de 1666 à 1920Chapitre 22 sur 159 · ALLEMAGNE, ETC · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE, ETC

Les traditions de la puissante marine hollandaise remontaient fort loin en matière de transport de vins et 'eauxde-vie. In 1598, d’après Boissonnade, Anvers importait 40.000 barriques de vin français. A Rouen, les navires hollandais venaient charger les vins de Bourgogne. Ils fréquentaient assidûment les ports de Nantes et de Bordeaux, concurremment avec les Anglais, et ce commerce progressait rapidement.

En 1669, Colbert écrit: « Les Hollandais viennent tous ‘les ans dans les rivières de Garonne et de Charente avec trois ou quatre mille vaisseaux enlever des vins pendant les mois d’octobre, novembre, décembre; ils portent tous ces vins dans leur pavs où ils paient les droits d’entrée. Ils en consomment le tiers environ; les deux autres tiers sont conservés, accommodés, frelatés et ensuite, lorsque la mer s’euvre au mois de mars ou d’avril, rechargés sur les mé-

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mes vaisseaux et portés en Allemagne, mer Baltique et autres pays du Nord » !.

Cependant Colbert avait fait maintenir contre les Hollandais le droit de 50 sols par tonneau déjà établi par Fouquet. Ce tarif fut sacrifié à la paix de Nimègue (1678) puis rétabli après la Révocation de 1685. Les Hollandais en obtinrent l’abolition à Ryswick en 16972. Le port de Cette, qui aimait à voir venir à lui les Hollandais, souffrit du trouble de cette période. Mais, vers 1699, les chargements pour la Hollande s’opéraient encore en grand nombre à Cette. Ainsi Daniel Troussel chargea près de 400 fûts dont les deux tiers de vin blanc pour Amsterdam, sur le bateau hollandais € Le Postillon de Marseille », et plus de 100 sur un autre bateau, hollandais également, à destination‘ de Rotterdam. Portalès, de l’Arbre de Montpellier, Savabours d'Orléans etc, expédiaient aussi à destination de ces deux ports *. |

Les expéditions de Troussel étaient les plus importantes. Nous avons relevé, parmi elles, des vins rouges, des vins blancs, du Frontignan, des clairettes, des picardans, des eaux-de-vie, des eaux de Cette et. du fromage de Roquefort. Les négociants montpelliérains agissaient souvent, en effet, en qualité de commissionnaires: c’est ce qui explique que, dans le même chargement, le bouquet si universellement apprécié du grand fromage français vienne s'ajouter à celui de ces vins réputés.

Malgré quelques difficultés, dent il sera question plus loin, relativement à l’exagération des prix et aux fraudes sur les futailles, les relations furent maintenues avec notre clientèle du Nord. Les registres de l’Amirauté de 1747 à 1750 # abondent toujours en déclarations d’expéditions de

1 Arnauné, 0p. cùt., p. 4.

2 Eugène Cavaignac. Esquisse d’une histoire de France, p. 242, 287, 291. Nouv. libr. nationale, Paris, 1912.

3 Arch de l'Hér. C, 763 et 769. Registres de la ferme des Traites en Languedoc.

# Arch. de l’Hér., B 293 et sqs.

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vins et eaux-de-vie à destination de la Hollande et de l’Allemagne du Nord, sur des bateaux danois, suédois et hollandais, surtout hollandais.

Par exemple: Bazille et Sarran, le 13 décembre 1747, expédiaient à divers négociants d'Amsterdam, sur «d'Anne Marie », capitaine J. Thunis, 300 demi-muids de vin rouge et de nombreux barils de muscat et pièces d’eau-de-vie. Fraissinet chargeait sur le hollandais &le Malheur » des eaux-de-vie, des vins rouges, des vins du Rhône, des muscats et des picardans. En décembre, le « Len Ruissen », capitaine Clas Stam, partait pour Amsterdam avec une cargaison analogue des sieurs Laurens, Grenier, Frais- Sinete(o

En janvier 1748, la « Princesse-Sophie-Magdeleine », ‘apitaine Piter Thanch, danois, partait avec une grosse cargaison pour Hambourg et Altona. Les chargeurs étaient les négociants suivants: E. Laurens, de Cette; Antoine Fraissinet,. Laporte faisant pour Rey, de Montpellier ; Bouques, Antoine Mallet, de Pézenas’. La cargaison se composait de vins rouges ou blancs; de muscats de Béziers, de Frontignan; d’eaux-de-vie, de liqueurs et de verdet. Des consignataires, comme J. Gliebschler d’Altona, assuraient le transport du point de déchargement jusqu'aux villes de l’intérieur. <

À ja même époque, Laporte de Cette, faisant pour Rey de Montpellier, charge des vins muscats et autres vins planes sur le hollandais («Concorde », à l’adresse de Ischler d’Altona, pour le compte de Nolbeck de Magdebourg; Ricard, Castillon, Marmiesse, Nissole chargent, sur le même navire, pour des négociants prussiens et saxons ; J, Troussel, par ordre d’Etienne Pourtalès de Hambourg, charge

1 Hambourg, bien qu'il ne disposät pas encore de tous les moyens de communication perfectionnés qui ont assuré sa fortune rapide, était déjà le centre distributeur d’un important arrière-pays. Les

: 2 2 2 LRO D S vins, débarqués dans le grand port allemand, étaient destinés à des négociants des villes neutres de Hambourg même et de Francfort, Cassel, Nuremberg, Magdebourg.

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des vins de Saint-Georges et des peaux de chevreau, pour le compte de Guillaume Clammer de Hambourg. Sur le hollandais («Adam et Eve », Jacques Lombard fils, de Frontignan, charge 160 barils de muscats, et Desmarets de Montpellier, des vins et des eaux-de-vie pour Amsterdam. Le suédois (la Paix » prend une cargaison de muscats, de picardans et d’eaux-de-vie pour Stockholm. Le danois € la Jacobine » charge des vins du Rhône, des muscats en fûts ct en bouteilles et des eaux-de-vie, le tout à décharger à Altona, pour des négociants de Hambourg, Brême, Rostok, Cassel, Altona, Lubeck. Des chargements de vin de Côte- Rôtie, de muscats de Frontignan, de vins rouges, de vins du Rhône et de vins picardans sont faits sur «la Demoiselle Christine », pour Hambourg; sur le suédois € la Patience », pour Hambourg également, et pour des négociants de Hambourg, Brême, Lubeck, Dresde.

Enfin, dans les registres de l’Amirauté de 1747, nous avons relevé une particularité intéressante qui tient à l’état de guerre entre la France et l’Angleterre (guerre de la Succession d'Autriche, 1740-1748). Un arrêt du 18 août 1705 accordait aux négociants hollandais et écossais des licences de commerce qui leur permettaient de venir dans les ports de France charger les vins, les eaux-de-vie, etc. Les négociants cettois qui avaient à faire des expéditions pour les autres ports de France, pour éviter la saisie par les croisières anglaises, usaient d’un stratagème fort simple. Ils établissaient leurs déclarations d’expéditions, conbaissements et autres documents, pour une destination hollandaise qui était ainsi une sauvegarde pour leur chargement: ainsi, en 1747, T'aillan avait chargé, sur le hollandais € Guillaume », des eaux-de-vie à destination de Rotterdam : il vient déclarer au siège de l’Amirauté que c’est là une « destination fictive pour éviter la capture par les Anglais », la véritable destination étant Saint-Valéry »; Bresson, faisant pour Castillon de Montpellier, vient faire une déclaration analogue pour un chargement d’eaux-devie, de vin blanc et de museats en caisses, dont la destination réelle était Marseille. Les croisières anglaises devaient

être bien dangereuses, pour que le cabotage dans la Méditerranée présentât de telles difficultés, qu’on dût recourir à la complaisance des armäteurs hollandais qui devait se traduire, à n’en pas douter, par une grande augmentation ae fret.

$ 9. — Les PrcarDAxs

Parmi les expéditions à destination de la Hollande et des pays du Nord, nous avons souvent relevé, on l’a vu, de grandes quantités de vins blancs, muscats et picardans. Ces derniers surtout méritent une mention spéciale.

Picardan n’est pas un nom de lieu comme Aramon ou Frontignan. Ce n’est pas non plus le nom d’un cépage actuel, comme la elairette ou le picpoul, mais bien celui d’un ancien cépage *.

1 Ancien cépage, disons-nous, aujourd’hui mal connu des vignerons, même dans les pays qu'il a rendus célèbres, ainsi que des commercants, qui n'ont pas le temps de rechercher l’origine des noms qu'ils emploient.

La « propriété » vend des piquepouls, des clairettes, des vins blancs, des bourrets, des aramons en blanc; le « commerce » expédie des côtes secs, des picardans secs et des picardans doux, etc. : l’un et l’autre dédaignent la philologie.

Nous rappelons donc, d’après H. Marès (Ampélographie, Bul. de la Soc. d’agr. de l’H., 1873, p. 86) et pour les curieux seulement, que les « piquardans » sont dans la liste des trente-huit variétés de cépages donnée par Oiivier de Serres dans son « Théâtre d’Agriculture » paru en 1600. Magnol, célèbre botaniste de Montpellier, qui éerit en 1686 au moment où le vin de picardan va entrer dans la gloire, ne nomme pas ce cépage, mais il indique le piquepoul, la elarette, l’espiran, le servan.. et les œillades (aliaque plurima).

Or, d’après Cazalis-Allut (Bul. de la Soc. d’Agr. de l’H., 1846, p. 311) l’œillade blanche est aussi nommée picardan. Mais cet ‘auteur ajoute: « Les vins blancs doux, connus dans le commerce sous le nom de picardans sont faits avec de la clairette »,

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Le picardan était un type de vin blanc produit dans les diocèses de Lodève, Agde et Béziers. C’est vers 1695 qu’on commença d’en commércer avec la Hollande, et il faut croire que le produit était un type excellent pour l’exportation dans les pays du Nord, puisou’il eut une vogue rapide qui se traduisit par de nombreuses expéditions du commerce cettois. Dès 1700, tout navire qui chargeait à Cette pour Amsterdam, Rotterdam, Hambourg avait dans sa cargaison de nombreux douzains, tierceroles, sixains et ième demi-muids de clairettes, muscats et surtout picaraans. Les producteurs, encouragés par une pareille vogue,

D'autre part, M. P. Gervais (Ampélographie Viala et Vermorel) dit que l’œillade blanche à eu pour synonimes piquardan, ricardan, gallet, araignan blanc, milhaud, mais ne se retrouve presque plus dans le vignoble méridional. « Déjà l’oïdium, dit-il, avait fait éliminer ce cépage avant la crise phylloxérique ; on n’en retrouve plus aujourd’hui. Les anciens vins de Picardan soxt actuellement produits par la clairette blanche ».

Enfin, voici le signalement du cépage qu’on pourrait rencontrer encore perdu dans le vignoble: Pacardan: blanc, Languedoc. — Feuille moyenne, garnie inférieurement d’un duvet lanugineux assez compact. Grappe moyenne, cylindro-conique, un peu aïlée. Grain moyen, ellipsoïde; chair ferme et bien sucrée, relevée; peau ferme, résistante, passant du blane verdâtre au jaune doré à la maturité, de 3° époque. (Henri Bouschet, Mille variétés de vignes, par Puillat.)

Nous estimons que c’est à son allure, à sa sonorité que picardan doit d’être devenu un nom commercial et, à n’en pas douter, dès l'origine même, quand le vieux cépage fournissait le nom, déjà d'autres cépages fournissaient en partie le produit. « Les vins de Picardan sont des vins blanes secs où doux..; on les obtjent de vignes plantées presque exclusivement en clairettes ; is tirent leur nom du picardan, cépage qui en fut autrefois le père, mais détrôné, dans ces derniers temps, par la clairette à laquelle on associe parfois la malvoisie ou quelques panses musquées ». (V. Rendu, Ampélographie, 1857).

Après des recherches laborieuses, nous avons enfin découvert le picardan, réfugié dans les gorges du Tarn, vers Ispagnae, et l’œllade blanche, en aval, vers Aiguessae.

firent des plantations considérables dans toute la Province. -Ce produit de choix fit de la réclame à tous nos vins du Midi, et le commerce cettois eroissait d’autant, À tel point que, dans un mémoire du 13 septembre 1730, la Chambre de commerce de Montpellier pouvait écrire : « La vente de ces deux sortes de vins, presque toujours faite à des prix exorbitants, était un Pérou pour les habitants du Bas-Languedoc ». Presque toujours faite à des prix exorbitants..., c’est un coup de griffe donné aux Biterrois responsables en partie des fraudes et abus de tous genres qui envahirent “lors le commerce des vins. À tel point que les étrangers, lésés de toutes les facons, protestaient continuellement et réduisaient leurs transactions. Et le mémoire ajoutait avec mélancolie : « Heureux si des particuliers moins msatiables n’eussent point rebuté des gens qui leur apportaient des richesses ». Nous verrons aue cette mélancolique remarque était pleinement justifiée, lorsque nous étudierons les fraudes et abus qui amenèrent la prise du règlement de 1729.

Mais nous pouvons dès maintenant illustrer ces pémibles remarques par une histoire empruntée à ce même mémoire. A la fin du xvrr' siècle, une puissante compagnie s'était fondée à Hambourg pour le commerce de ncs vins. Ses opérations étaient importantes. «€ Elle fit acheter une quantité considérable de vins en Languedoc, on en enleva plusieurs centaines de muids à Saint-Gilles; les vendeurs se chargèrent de les faire voiturer aux ports les plus prochains; ils mêlèrent ce vin avec de l’eau: de deux barriques, il en firent trois; le vin s’aigrit en route, on n’en retira pas les frais et cette compagnie fut obligée de faire banqueroute. L'exemple a servi, personne n’a plus songé à faire acheter des vins à Saint-Gilles, et la mémoire d’une telle action ne s’effacera Jamais de l’idée des négociants du Nord ». Le retentissement de cette affaire montre cependant que l’opinion publique la condamnait, et qu’il y avait toujours un commerce honnête.

I faut aussi croire que le Règlement de 1729 eut quelque

1 Arch, dép. de l’Hér.; C 2683,

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