LES EAUX-DE-VIE CONCURRENTES
Toutes ces multiples imperfections, petites ou grandes, affectaient d’une facon interne le commerce languedocien, inais celui-ei avait encore à souffrir de difficultés externes, parmi lesquelles la concurrence possible des produits étrangers. Cette concurrence s’est présentée sous une triple forme: les tafias, les eaux-de-vie de cidre et les eauxde-vie espagnoles.
Tafias et eaux-de-vie de cidre. — Une déclaration du Conseil d'Etat de 1713:interdisait : 1° l’importation en France des tafñas et guildives des colonies ; 2° l’exportation des eaux-de-vie de cidre et de poiré de la province de Normandie. Un arrêt du Conseil de 1717 confirmait cette prohibition. Dès 1752, alors que sur l'initiative des Américains, la question s’était posée de revenir sur cette déclaraton, les chambres de commerce de Toulouse, Bordeaux, Montpellier s’opposaient à tout changement au statu quo en déclarant que ( ces qualités inférieures permettraient des tromperies et sont d’ailleurs préjudiciables au corps Bumain » {.
L'affaire est remise en question en 1764; la genèse en est fournie dans une longue supplique au Roi et à nos seiemneurs de son conseil?, signée des officiers municipaux d’un grand nombre de villes parmi lesquelles figure Cette. « D'abord les consuls de Nantes se sont avisés de demander qu'il fut permis d'introduire en France les tafias et guildives par entrepôt. Enhardis par cette démarche, les bouilleurs d’eau-de-vie de cidre et de poiré de la province de Normandie ont prétendu obtenir la permission d’exporter
1 Cf. Dutil. Hist. écon. du Lang., p. 854.
2 Arch. mun. de Cette, HE, IL
ces eaux-de-vie, non seulement dans l’intérieur du Royaume mais encore à l'Etranger ». Et la supplique rappelle ensuite que les nombreux rapports et expertises qui ont précédé la déclaration de 1713 ont amplement démontré: «que les guildives sont une boisson nuisible au corps humain et destructives de la santé ». Et si l’on objecte que Nantes demande seulement la mise en entrepôt, les suppliants s’indignent qu’il puisse venir à l’idée de demander « la permission de porter ailleurs ce poison » car si Sa Majesté chérit ses sujets d’une affection plus particulière, le reste des hommes ne laisse pas de lui être infiniment précieux ». C’est pour la même raison de nocivité qu'on demande de maintenir la prohibition de sortie des eaux-de-vie de cidre et de poiré de Normandie. Et si l’édit de 1713, disent les Cettois, € permet la consommation en Normandie et en Bretagne, ce n’est que parce que les eaux-de-vie de cidre et de poiré n’ont rien de nuisible pour ceux qui sont accoutumés à en user ?. C’est de plus la crainte de leur mélange avec les eaux-de-vie de vin. Et le Languedoc devait être particulièrement jaloux de la réputation de ses produits qui étaient hautement estimés à l'Etranger. Si l’on permettait le mélange et l’exportation, € l’Etranger qui est plus à portée de celles des provinces occidentales maritimes n'ira pas chercher à plus gros frais et avec plus de risaues, dans le golfe de Lyon, les eaux-de-vie qu’il pourra se procurer sur les côtes de l’Océan ».
Les deux mémoires se terminent par un exposé des ruines que la concurrence de ces produits réputés inférieurs apporterait dans les pays de vignoble où la vigne est généralement la seule culture possible, qui nourrit tant de bras et alimente un commerce si important. L'affaire fut portée devant le conseil du Commerce et le 31 mai 1764, après un débat de deux heures, la demande des Nantais fut rejetée ?.
1 Arch. mun. de Cette, HH, 11. Mémoire pour la chambre de commerce de Montpellier.
2 Arch. mun. de Cette, HH, 11. Lettre de l’avocat La Balme, 2 oct. 1764,
Cette fois encore la défense de 1713 fut maintenue par de Roi et cette redoutable concurrence fut heureusement évitée aux eaux-de-vie du Languedoc.
Eaux de-vie catalanes, 1788. — Mais il était une autre concurrence qu’on ne pouvait réduire aussi aisément car elle venait de l’Etranger et s’exerçait par des produits similaires. Les eaux-de-vie catalanes surtout étaient de dangereuses concurrentes des produits languedociens, non seulement sur les marchés étrangers mais sur les marchés français eux-mênies, qui n'étaient presque pas défendus par le modique droit d’entrée de 6 livres 10 sols par 36 veltes. Un mémoire du 12 janvier 1773, signé du maire et des officiers du corps de ville de la Rochelle, signale que, depuis plusieurs années, la Flandre, la Picardie, la Normandie et la Bretagne s’approvisionnent avec des eaux-devie d’Espagne !, par les ports de Calais, Boulogne, Saint- Valéry etc, où d’ailleurs elles ne paient, comme droits d'entrée, que ceux qui frappent les eaux-de-vie venant de Cette, Toulon, Marseille, Bordeaux. Aussi proposait-on de porter le droit à 18 livres par 36 veltes, ce qui était d’ailleurs justifié par les prohibitions d'importation dont l’Espagne venait, à cette époque, de frapper certains de nos produits manufacturés.
Un mémoire de 1788 signale encore le danger d’une facon pressante ?. Cette était directement intéressé à la question. Il assurait les deux tiers au moins du commerce des eaux-de-vie languedociennes, et tous les mémoires de l’époque reflètent un grand développement de ce commerce. Cette avait donc à craindre la concurrence possible des places espagnoles toutes proches, et, en fait, lorsque la récolte languedocienne n’était pas surabondante « les ordres affluaient à Reus et à Barcelone au détriment du port de Cette » *. Ce n’est pas que le produit espagnol fut supérieur au produit languedocien, au contraire, mais la
1 Arch. mun. de Cette, H H, 11.
2 Arch. dép. Hér.; ©, 2687.
8 Arch. dép. Hér.; OC, 2687,
C'atalogne était favorablement armée dans cette lutte. Sa production vinicole, dont lès charges fiscales étaient d’ail- ‘ieurs inférieures à celles qui grevaient la nôtre, lui fournissait une grande quantité de vins qui n’étaient propres qu’à la distillation ; Celle les logeait en fûts de chêne d’Ita- -lie peu résineux, ce qui les maintient très blanches » !. Les caux-de-vie espagnoles dédouanées' revenaient meilleur marché que celles du Languedoc prises à Cette. La démonstration en est faite d’une manière précise dans une note du temps: «A Barcelone, une pièce de 60 veltes d’eau-devie coûtait, en octobre et novembre 1787, à bord du navire, avec les frais, 53 livres catalanes 6 sols, faisant en France 151 livres 14 sols. À l’entrée en France, cette même pièce paie d’abord comme celles du Languedoc à la sortie un droit de 9 livres, de plus suivant le dernier arrêt, comme étrangères, encore 6 livres par 36 veltes ». Le total indiqué par Ja note est de 162 livres 14 sols, mais le calcul est erroné, En adoptant les chiffres d’une note analogue de Ballainvillers (reproduite dans l’article de Bloch cité), l’eau-de-vie de Catalogne, logée, dédouanée, revenait à 168 livres 14 sols 8 deniers la pièce. A Cette, l’eau-de-vie de Languedoc, dédouanée également pour la sortie, revenait à 238 livres 14 sols. La différence en faveur du produit de Barcelone était donc d’environ 70 livres. Aussi la note portait-elle en N. B. « On ne craint pas d’avancer que les consommateurs de Paris et les gros épiciers tirent de Barcelone peut-être 10 pièces d’eau-de-vie pour une de Cette ou de Cognac » ?.
* Il était donc urgent à ce moment d’améliorer la position du commerce cettois; c’est à cette raison que se rattachent les multiples arrêts de modération que nous avons étudiés. Enfin, en 1784, une mesure radicale intervenait: c'était l’exemption complète des eaux-de-vie de tous droits de sortie (arrêt du 21 juillet 1784).
Malgré cette dure concurrence, les traditions de notre
1 Arch. dép. Hér.; C, 2687.
Z Arch. dép. Hér.; C, 2687.
commerce et la supériorité incontestable de notre produit permettaient à Cette et au Languedoc ! de mener victorieusement la lutte. € Ce commerce, est-il dit dans un mémoire de 1785, est devenu très étendu et occasionne en ce port de Cette beaucoup de mouvement et de confusion, puisque dans la circonstance actuelle il arrive ici 400 ou 900 pièces d’eau-de-vie par jour » *. La chambre de commerce de Montpellier fournissait la même note, en 1786, en signalant: « les progrès du commerce des eaux-de-vie dont il a été expédié cette année. environ 50.000 pièces gour l'Etranger. La presse, le chaos et la rapidité de ces expéditions est inconcevable ». Ceci établit encore dans quel état de prospérité vivait notre port à la veille de la Révolution.
1 « En 1780, lorsque Chaptal perfectionna les Alambics.. les bouilleurs du Languedoc produisaient déjà 1/3 des eaux-de-vie fabriquées en France ». Le vignoble de l'Hérault en 1900, brochure, p. 85.
2 Arch. dép. Hér.; C, 2686.