LES RÉFUGIÉS
C'est un soir, en rentrant de Texercice, que pour la première fois nous voyons la grande rue de Rosnes emplie de charrettes : convoi de réfugiés que l'autorité militaire, prévoyant une offensive ennemie, dirige vers l'intérieur.
Il n'y a là que des gens de la campagne.
Les citadins ne s'embarrassent pas de tant de futilités : quelques souvenirs d3 famille, quelques objets précieux, quelques bibelots, de quoi remplir une malle, deux valises, trois ou quatre petits paquets à main, et en route pour la gare !
Mais les campagnards ont dans le sol les mêmes profondes racines que les chênes de leurs collines. Dans leurs charrettes et leurs carrioles ils ont voulu faire tenir la ferme tout entière.
Voici la machine à coudre de la fille aînée, une horloge, une table, un fauteuil
à ramages orgueil du logis abandonné, un sac de pommes de terre, des bottes de foin pour les chevaux, un panier aux œufs débordants, des poules et des canards accouplés par les pattes avec des liens de paille, et jusqu'à une pièce dépareillée de je ne sais quelle machine agricole ! Un veau suit à l'arrière, une longe au cou.
Ont-ils les citadins, la même instinctive attache au sol que ces campagnards rudes et fermés ? Peut-on prétendre qu'on aime son pays si on ne possède pas à soi, en propre, un morceau de la terre patriale ?...
Parfois, autour de moi, j'entends l'un des paysans berrichons qui m'entourent émettre cet avis qu'on ne rencontre aux tranchées que des « bounhoumes ».
Bounhoume, bonhomme, Jacques Bonhomme...
Oui, Jacques Bonhomme, c'est toi plus que tout autre qui défends la terre de France. Cette terre sera à toi doublement après la guerre et à qui essaiera de l'oublier
(censuré)
LA VEILLEE DES ARMES .^i>
Je n'ose regarder aux yeux œs réfugiés dans la crainte d'une souffrance communicative... Mais non. Un peu d'effarement se lit aux regards, mais nulle détresse.
Les regrets viendront plus tard, au souvenir de la maison ruinée et des champs ravagés. Aujourd'hui, les réfugiés se livrent tout à la joie d'être sortis sains et saufs de la fournaise.
Et les enfants, heureux du voyage imprévu, qui rient de si bon cœur !
A l'appel du maire, les habitants de Rosnes s'empressent : la plupart coucheront par terre pour céder les lits à leurs hôtes. Les réfugiés qui ne peuvent trouver place dans les maisons demandent aux soldats une place près d'eux sur la paille...
Quand, le lendemain matin, je visite les granges, je vois un poilu en train de bercer un bébé ; un autre joue à la poupée avec une fillette.
Celle-ci a l'âge de ma petite Solange.
Par la pensée, je lui donne le visage de ma fille. Voici ses grands yeux, étonnés du spectacle imprévu, avec une larme toute prête au bord des cils ; voici ses
longs cheveux bouclés où s'est accrochée la paille de la couche improvisée.
J'imagine ma fille, pareillement chassée de la maison paternelle par l'invasion, je la vois errant sur les routes, en haut d'une charrette, exilée en sa propre patrie, et de colère soudain mon cœur se gonfle...
Les consignes de route portent que les convois de réfugiés ne doivent pas demeurer au même cantonnement plus de vingtquatre heures. Dans la journée, ceux-ci vont repartir, d'autres les remplaceront ce soir, et d'autres encore demain.
Le canon de Verdun tonne sans relâche et sans relâche il pousse vers nous les troupeaux lamentables...
Une jeune réfugiée me fait ses confidences :
— Si vous saviez comme c'est horrible !
Juste la veille de notre départ, un énorme obus est tombé sur la grange et a abattu tout un pan de mur. Et moi qui ai oublié d'emporter mes livres de prix auxquels je tenais tant ! Pensez-vous que je les retrouverai après la guerre ?...
Pauvre et naïve enfant, de quoi fin-
quiètes-tu là ! Attends que la bataille ait pétri en ses mains rageuses ton village, et retourne le voir !...
De réglise à la plus liumBle demeure, tout sera rasé ! Avec les meubles, les cuisiniers auront allumé leurs feux. Tes livres auront occupé les Içisirs de quelque soldat, puis, au feu également. Les solives des plafonds étayeront quelque abri souterrain. Les pierres mêmes auront disparu, emportées par les combattants pour renforcer leurs travaux de défense...
L'ange aux ailes noires pourra venir et semer le sol de la malédiction. Car les ruines mêmes auront péri.